Il faut encore que je fasse mention de la station militaire anglaise

située près du nouveau Delhi sur de basses collines. La conformation

particulière du sol en rend la visite très-intéressante. On est

transporté tout à coup dans un pays couvert de puissants blocs de grès

rouge, entre lesquels se dressent de beaux arbres.

Les ruines, d’ailleurs, ne manquent pas plus ici que dans tous les

environs de Delhi.

[Illustration]

CHAPITRE XIV.

Les Tuggs ou égorgeurs.--Départ.--Le marché aux

bestiaux.--Baratpoore.--Biana.--Fontaines et étangs.--Bonhomie des

Indiens.--Plantations de pavots.--Les

Suttis.--Notara.--Kottah.--Description de la ville.--Le château

royal d’Armornevas.--Divertissements et danses; costumes.--La ville

sainte de Kesho-Rae-Patun.

J’avais, pour aller à Bombay, deux routes devant moi: l’une me

conduisait par Simla aux montagnes avancées de l’Himalaya, l’autre aux

célèbres temples d’_Adjunta_ et d’_Élora_. J’aurais volontiers choisi la

première et j’aurais poussé jusqu’à la chaîne principale de l’Himalaya,

jusqu’à _Lahore_ et à l’_Indus_; mais mes amis m’en détournèrent par la

simple raison que toutes les montagnes étaient alors couvertes d’une

neige épaisse, et qu’il me faudrait remettre mon voyage au moins de

trois mois. Ne pouvant pas attendre si longtemps, je me décidai pour la

seconde route.

A Calcutta on m’avait généralement dissuadée de poursuivre mon voyage au

delà de Delhi. Ces contrées, disait-on, n’étaient plus sous la

domination anglaise, et leurs habitants étaient bien moins civilisés. On

cherchait surtout, par d’effroyables récits, à me faire peur des

_Tuggs_, ou égorgeurs.

Les Tuggs forment une société à part; ils vivent de meurtre et de

brigandage, et, comme les bandits italiens, sont prêts, si on les paye,

à commettre tous les crimes. Cependant il ne leur est pas permis de

répandre le sang, et c’est en les étranglant qu’ils font périr leurs

victimes. Mais en ce cas ils n’encourent pas de peine grave, et le

meurtrier se purifie par un petit cadeau qu’il fait à son prêtre; tandis

que, s’il répand seulement une goutte de sang, il tombe dans le plus

profond mépris, il est banni de sa caste et abandonné même par ses

compagnons.

Beaucoup de voyageurs prétendent que les Tuggs appartiennent à une secte

religieuse et qu’ils ne tuent pas par cupidité ou par vengeance, mais,

suivant leurs idées, pour accomplir un acte méritoire.

J’ai pris beaucoup d’informations, et partout on m’a dit que ce n’était

pas une loi religieuse, mais la haine, la vengeance ou la cupidité qui

les poussait à de tels crimes. Ces étrangleurs ont besoin pour leur

épouvantable métier d’une adresse extraordinaire, et aussi d’une

patience et d’une persévérance infatigables; ils poursuivent souvent

leur victime durant un mois entier, et l’étranglent dans son sommeil; ou

bien ils lui jettent par derrière, autour du cou, un mouchoir tordu ou

une corde qu’ils tirent si brusquement et avec tant de force, que la

mort est instantanée.

A Delhi, on me donna des nouvelles plus consolantes; on m’assura qu’on

m’avait fait de ces dangers une peinture exagérée, qu’il était

généralement très-rare dans les Indes qu’on attaquât les voyageurs, et

que le nombre des Tuggs avait considérablement diminué. D’ailleurs ils

n’osent rien entreprendre contre les Européens, parce que le

gouvernement anglais dirigerait contre les coupables les poursuites les

plus sévères.

J’étais ainsi assez rassurée sur les dangers; mais il fallait me

préparer à des privations et à des fatigues sans nombre.

Nous nous dirigeâmes d’abord vers Kottah (290 milles). On a le choix

entre trois modes de transport: les palanquins, les chameaux ou les

bailis à bœufs. D’aucune façon on ne va vite; il n’y a ni route de

poste, ni relais; il faut garder les mêmes hommes et les mêmes bêtes

jusqu’à la fin du voyage, et on fait au plus 20 ou 22 milles par jour.

Pour un palanquin il faut huit porteurs, sans compter ceux qui sont

nécessaires pour le bagage: bien que chacun ne reçoive par mois que huit

roupies sur lesquelles il pourvoit à son entretien, les frais s’élèvent

encore assez haut, parce qu’il faut un grand nombre de serviteurs, et

qu’on doit encore leur payer le retour. Avec des chameaux, le voyage

revient également très-cher et est fort incommode. Je me décidai donc

pour le mode de transport le moins coûteux: le chariot attelé de bœufs.

Comme je faisais le voyage seule[98] le docteur Sprenger fut assez

aimable pour s’occuper de tout pour moi. Il dressa avec le _tschandrie_

(voiturier), un contrat écrit en hindoustani, par lequel je devais lui

payer immédiatement la moitié du prix de transport, quinze roupies, et

il devait recevoir l’autre moitié à Kottah, où il était obligé de me

conduire en quinze jours. Pour chaque jour de retard j’avais le droit de

lui retenir trois roupies. Le docteur Sprenger me donna en outre un de

ses plus fidèles _tscheprasse_[99], et son excellente et chère femme me

pourvut d’une bonne et chaude couverture, et de provisions de toute

sorte, si bien que mon baili pouvait à peine tout contenir.

Ce fut le cœur serré que je me séparai de mes excellents compatriotes.

Dieu fasse que je ne meure pas sans les avoir revus!

Le 30 janvier 1848, au matin, je quittai Delhi. Le premier jour nous

fîmes peu de chemin, seulement neuf _coos_ (18 milles) jusqu’à

_Faridabad_; il fallait d’abord que nos bêtes se missent en train. Les

six premiers coos m’offrirent quelques distractions, car il y avait des

deux côtés de la route une multitude de ruines dont j’avais déjà visité

un grand nombre avec mes amis quelques jours auparavant.

Cette nuit, comme toutes les suivantes, je la passai dans un seraï. Je

n’avais ni tente ni palanquin, et il n’y a pas de bongolos sur cette

route. Les seraïs des petits endroits ne sont pas, hélas! à comparer à

ceux des grandes villes. Les cellules, faites de terre séchée au soleil,

n’ont guère plus de 2 mètres de long et de large, et l’entrée étroite,

haute de 2 mètres 30 centimètres, est sans porte; l’intérieur est vide.

A mon étonnement je les trouvai toujours très-propres; on m’y apportait

aussi partout une sorte de tréteau en bois revêtu d’un filet et de

cordes, sur lequel je jetais ma couverture et qui me faisait une couche

superbe. Le tscheprasse se plaçait devant l’entrée de ma cellule, comme

les mamelouks de Napoléon; mais il y goûtait un sommeil bien plus

profitable que le leur, car dès la première nuit il n’entendit rien d’un

débat très-animé que je soutins avec un très-gros chien, attiré par mon

panier aux provisions si bien rempli.

_31 janvier._ Vers midi, nous traversâmes la petite ville de

_Balamgalam_, où se trouve une petite station militaire anglaise, une

mosquée et un temple hindou tout nouvellement construit. Nous passâmes

la nuit dans la petite ville de _Palwal_.

Dans ce pays, les paons sont très-communs; je voyais tous les matins des

douzaines de ces beaux oiseaux sur les arbres, dans les champs et même

dans les villes, où ils viennent demander aux indigènes leur nourriture.

_1_^{er} _février_. Notre station de nuit fut aujourd’hui la petite

ville de _Cossi_. Pendant les derniers coos nous avions été devancés par

beaucoup d’indigènes empressés d’arriver à la ville, dans l’intérieur et

au dehors de laquelle se tenait un marché important. Ce marché offrait

l’image de la plus grande confusion. Les animaux se tenaient de tous

côtés au milieu d’un nombre infini de meules de blé et de foin; les

marchands criaient et vantaient sans discontinuer leur marchandise; ils

tiraient à droite et à gauche les acheteurs, usant moitié de persuasion,

moitié de force, et ceux-ci ne faisaient pas moins de bruit. C’était un

tumulte vraiment étourdissant. Je fus surtout étonnée de la quantité

prodigieuse de cordonniers qui, au milieu des bottes de foin et de

paille entassées, avaient dressé leur simple établi, une toute petite

table chargée de poix, de fil et de cuir, et qui raccommodaient à l’envi

la chaussure de leurs pratiques. Ici comme ailleurs je remarquai que

l’indigène est loin d’être aussi paresseux qu’on veut bien le dire, et

qu’il saisit, au contraire, toutes les occasions de gagner quelque

monnaie.

A l’entrée de la ville, je trouvai tous les seraïs combles; il me fallut

traverser Cossi d’un bout à l’autre pour me loger à l’autre extrémité.

La porte de la ville semblait promettre beaucoup; elle s’élançait

fièrement dans les airs avec une voûte élevée: aussi j’espérais y voir

des édifices proportionnés. Je trouvai.... de misérables cabanes en

terre glaise et des rues si étroites, que les piétons étaient forcés de

se ranger sous les portes des cabanes pour laisser passer notre

attelage.

_2 février._ A quelques coos avant Matara, nous nous détournâmes de la

route frayée qui conduit de Delhi à _Mutra_, ville encore placée sous la

domination anglaise.

_Matara_ est une jolie petite ville avec une charmante mosquée, de

larges rues et des maisonnettes en maçonnerie, dont plusieurs même sont

ornées de galeries, de piliers ou de sculptures de grès rouge.

Le paysage ne varie pas; ce sont toujours de vastes plaines, où des

bruyères succèdent aux champs de blé, des champs de blé aux bruyères

brûlées par le soleil. Les épis étaient déjà très-hauts, mais

entremêlés de tant de fleurs jaunes, qu’on pouvait se demander si

c’était du blé ou de l’ivraie qu’on avait semé.

La culture du coton est très-considérable en ce pays. Le cotonnier de

l’Inde n’a ni la couleur ni la grosseur de celui de l’Égypte, mais la

bonté du coton ne dépend pas de la grosseur de l’arbuste, et c’est

justement le coton de ce pays que l’on dit le plus fin et le plus beau.

Dans ces immenses plaines, j’aperçus de temps en temps des maisonnettes

élevées d’une manière artificielle sur des buttes de terre glaise, et

hautes de deux à trois mètres. On n’y arrivait pas par des escaliers,

mais on y montait par des échelles que l’on pouvait retirer la nuit.

Autant que j’ai pu saisir le sens de quelques expressions de mon

domestique, que je ne comprenais qu’à moitié, ce genre de construction

sert à garantir des familles isolées contre les visites des tigres, qui

se trouvent ici en grande quantité.

_3 février._ _Baratpoore._--Nous passâmes par une contrée où l’on

apercevait çà et là des buissons et des arbustes rabougris, phénomène

rare dans ce pays peu boisé. Mon guide honora aussi ces chétifs halliers

du nom ambitieux de jungles; je les aurais plutôt comparés aux

broussailles et aux buissons nains et tremblants de l’Islande. A

l’extrémité de ce canton couvert de maigres arbustes, tout le paysage

prit un aspect extraordinaire; le sol se trouvait en beaucoup d’endroits

déchiré et éboulé comme à la suite d’un tremblement de terre.

Dans le seraï de Baratpoore, je fus bien près d’avoir peur. J’y

rencontrai beaucoup d’indigènes, plusieurs soldats, et surtout quelques

hommes à l’air féroce qui menaient avec eux des faucons dressés. N’étant

plus sur le territoire qui relève de l’Angleterre, je me trouvais livrée

à la merci de cette multitude; mais loin de m’insulter, tous me

marquèrent beaucoup de politesse et de déférence, et me firent le soir

et le matin un salut (_salam_) très-amical, en portant la main du front

à la poitrine. J’ai de la peine à croire que dans nos pays d’Europe des

hommes de cette classe m’eussent témoigné les mêmes respects.

Le 4 février, je saluai avec plaisir la petite ville de Biana, située au

pied d’une basse chaîne de montagnes. Depuis longtemps je n’avais rien

vu de semblable, et on ne saurait croire combien on se trouve heureux de

rencontrer enfin un paysage où une succession de montagnes et de vallées

charme la vue et rompt la monotonie. Avant d’arriver à Biana, nous

passâmes près de vastes cimetières mahométans, ornés de beaucoup de

petits temples, mais à moitié en ruines, et où l’on ne voyait presque

plus de sarcophages. Biana a été jadis, dit-on, belle et florissante,

mais aujourd’hui elle est dans un triste état. Aux portes de la ville,

nous fûmes assaillis par une troupe de femmes dont chacune cherchait par

des éloges étourdissants à nous faire choisir son seraï.

_5 février._ De l’autre côté de Biana, à deux pas de la porte, je vis

deux beaux monuments, des temples ronds avec de hautes coupoles; les

barreaux des fenêtres étaient en pierre et artistement ciselés.

Les champs et les prés étaient bordés de lignes serrées de figuiers

indiens, ce que je n’avais vu nulle part qu’en Syrie et en Sicile. Sur

la droite de la route s’étendait une chaîne de montagnes, dont le point

culminant était surmonté d’un fort. L’habitation du commandant, au lieu

d’être protégée par les murs, s’élevait de beaucoup au-dessus d’eux;

elle était entourée de jolies verandas, et sur la terrasse du principal

corps de logis il y avait un beau pavillon reposant sur des colonnes.

Les ouvrages avancés descendaient jusque dans la vallée. Devant nous

s’étendait une grande plaine bornée de tous côtés de chaînes de

collines.

A peine eûmes-nous fait environ sept coos, que nous rencontrâmes des

monuments situés au milieu d’enceintes d’un genre tout particulier. Sur

une petite place ombragée de beaux arbres, de nombreuses dalles de

pierre de plus de deux mètres de haut et de plus d’un mètre de large

formaient un mur rond au milieu duquel se trouvaient trois monuments de

forme ronde, comme des dessus de cloches, en grandes pierres de taille;

leur base pouvait être de 4 mètres, et leur hauteur de 2 mètres. Ils

étaient fermés de toutes parts, et on ne pouvait y pénétrer.

J’eus aussi occasion de voir le même jour une nouvelle espèce d’oiseaux,

qui, par la forme et la grosseur, ressemblaient au _flamingo_; ils

avaient de belles ailes; leur plumage reflétait le gris blanc le plus

délicat, et leur tête était ornée de plumes pourpres.

La ville de Hindon, passablement grande, nous abrita cette nuit. La

seule chose qui me frappa ici, fut un palais dont les fenêtres étaient

si petites, qu’elles paraissaient devoir servir plutôt à des poupées

qu’à des hommes.

_6 février._ Au moment de quitter le seraï, trois hommes armés vinrent

se planter devant mon baili, et malgré les cris de mes gens,

m’empêchèrent de sortir. Enfin au milieu des clameurs, je compris qu’il

s’agissait de quelques _bais_[100] que ces hommes réclamaient pour avoir

passé la nuit devant la porte de ma chambre à coucher, et que mes gens

refusaient de leur donner. Sans doute le seraï n’avait pas inspiré assez

de confiance au _tscheprasso_, et il avait demandé la veille au _serdar_

(juge) une garde de sûreté. Ces hommes pouvaient avoir dormi tout à leur

aise dans quelque coin du vestibule et avoir rêvé qu’ils veillaient, car

il est certain que pendant cette dangereuse nuit j’avais jeté plus d’une

fois les yeux sur la cour, et jamais je n’avais découvert un de ces

gardiens; mais que peut-on aussi demander pour quelques bais? Je

m’empressai de leur faire le petit don auquel ils tenaient tant;

aussitôt ils firent militairement demi-tour à gauche, et après force

salam, ils me laissèrent continuer ma route. Si j’avais été disposée à

avoir peur, il y a déjà plusieurs jours que la vue des indigènes aurait

dû me remplir de transes continuelles. Car ils étaient tous, jusqu’aux

bergers, armés de sabres, d’arcs et de flèches, de fusils avec mèches

allumées, de gros gourdins ferrés et même de petits boucliers de fer

laminé.

Mais rien ne fut capable de me faire sortir de la tranquillité d’âme

dont je jouissais: ignorant la langue du pays et n’ayant à côté de moi

que mon vieux tscheprasso, je n’en avais pas moins la conviction intime

que ma dernière heure n’était pas encore venue.

Cependant je ne fus pas fâchée de passer en plein jour par les affreuses

gorges et les profondes crevasses que nous eûmes à franchir pendant

plusieurs coos.

De ces gorges nous pénétrâmes dans une grande vallée, à l’entrée de

laquelle se trouvait un fort bâti sur une montagne isolée. A deux coos

plus loin nous rencontrâmes un petit groupe d’arbres au milieu desquels

se trouvait une petite terrasse de pierre haute de 1 mètre 75 c., sur

laquelle s’élevait la statue en pierre d’un cheval de grandeur

naturelle. A côté on avait creusé un grand puits, espèce de citerne

revêtue intérieurement de gros blocs de grès rouge, où l’on arrivait par

trois escaliers.

On trouve souvent dans l’Inde, surtout dans les contrées où comme ici on

n’a pas de bonnes sources, des citernes de ce genre et de beaucoup plus

grandes encore entourées de superbes manguiers et de tamariniers. Les

Hindous et les Mahométans vivent dans cette belle croyance qu’ils

s’assureront plus facilement la félicité future s’ils construisent des

travaux d’utilité publique. Quand ce sont des Indiens qui ont établi ces

réservoirs d’eau et planté ces groupes d’arbres, on voit d’ordinaire

s’élever à côté quelques emblèmes de leurs divinités taillées en

pierre, ou bien des pierres peintes en rouge. Auprès de plusieurs puits

et citernes se trouve posté un homme chargé d’aller chercher de l’eau ou

d’en puiser pour le voyageur fatigué.

Cette institution a son beau côté; mais d’autre part on se sent pénétré

de dégoût quand on voit les voyageurs descendre dans ces réservoirs pour

s’y laver et y faire leurs ablutions. A quoi cependant la soif ne nous

réduit-elle pas! je fis comme tout le monde, je remplis ma cruche de

cette eau.

_7 février._ _Duugerkamaluma_, petit endroit au pied d’une jolie

montagne. Non loin de la station, nous eûmes encore un vrai désert

d’Arabie à traverser; mais par bonheur il n’était pas d’une grande

étendue.

D’ailleurs les sables de l’Inde peuvent être cultivés; on n’a qu’à

creuser à un ou deux mètres, et partout on trouve assez d’eau pour

arroser les champs. Dans ce petit désert il y avait aussi quelques

champs de froment d’une très-belle apparence.

Cette après-midi, je crus un instant que je serais forcée de faire usage

de mon pistolet pour terminer un différend. Mon voiturier demandait sans

cesse que tout le monde lui fît place. Quand on ne l’écoutait pas il

jurait et pestait. Nous rencontrâmes cinq ou six voituriers armés qui ne

prirent pas garde aux cris de mon cocher: aussi celui-ci, plein de

fureur, leva son fouet et menaça de les frapper.

Si l’on en était venu à un combat, nous aurions eu certainement le

dessous, malgré mon intervention; mais on s’en tint de part et d’autre à

des injures, et les voituriers se rangèrent pour laisser passer mon

cocher.

J’ai remarqué, en général, que l’Indien n’épargne ni les cris ni les

menaces, mais qu’il ne se porte jamais à des voies de fait. J’ai

beaucoup fréquenté et observé le peuple, et j’ai souvent assisté à des

querelles et à des disputes, mais jamais à des rixes. Quand une dispute

se prolonge, ils poussent le flegme jusqu’à s’asseoir pour la terminer.

Les gamins même ne se chamaillent et ne se battent ni pour jouer ni tout

de bon. Une seule fois, je vis deux garçons se quereller sérieusement.

L’un d’eux s’oublia au point de donner un soufflet à l’autre; mais il le

fit avec autant de ménagement que si le coup lui eût été destiné à

lui-même. Le battu se frotta la joue avec la manche, et tout en resta

là; d’autres garçons étaient restés spectateurs, mais aucun n’avait pris

fait et cause pour l’un ou l’autre des deux champions. Cette douceur

peut provenir en partie de ce que le peuple mange peu de viande, et que

sa religion lui impose beaucoup de compassion pour les animaux; mais je

crois qu’à ce sentiment se mêle aussi un peu de lâcheté. Je me suis

laissé dire qu’on a beaucoup de peine à décider un Hindou à entrer sans

lumière dans une chambre obscure. Un cheval ou un bœuf fait-il le

moindre saut, le moindre écart, grands et petits se dispersent effrayés

et en poussant des cris. Cependant des officiers anglais m’ont affirmé

que les _cipayes_ (soldats indigènes au service des Anglais) sont assez

braves. Cette bravoure leur vient-elle avec l’habit ou bien par

l’exemple des Anglais?

Ces derniers jours, je vis beaucoup de plantations de pavots d’un aspect

merveilleux; leurs feuilles sont grasses et luisantes, leurs fleurs

larges et de diverses couleurs. On recueille l’opium d’une manière

très-simple, mais en même temps très-pénible. On fait le soir plusieurs

entailles aux têtes de pavot avant qu’elles soient arrivées à une pleine

maturité. De ces entailles jaillit l’opium le plus pur; c’est un suc

blanc et visqueux, qui s’épaissit aussitôt à l’air, et qui forme de

petites bulbes. On les enlève le matin avec un couteau, et on les met

dans des vases qui ont la forme de petits gâteaux. On obtient un opium

d’une nature inférieure en pressant et en faisant cuire les têtes et les

tiges de pavot.

Dans plusieurs livres, entre autres aussi dans le _Journal des

voyages_[101] de Zimmermann, j’avais lu que le pavot atteignait, dans

l’Inde et dans la Perse, une hauteur de 12 à 13 mètres; que la capsule

avait la grosseur d’une tête d’enfant et renfermait près d’une mesure de

semence; mais il n’en est rien. J’ai vu les plus belles plantations dans

l’Inde et plus tard aussi dans la Perse, et nulle part je n’ai trouvé

que les plants eussent plus d’un mètre ou d’un mètre et demi; la

grosseur de la capsule pouvait tout au plus se comparer à un petit œuf

de poule.

_8 février._ _Madopoor_, misérable village au pied de basses montagnes.

Aujourd’hui encore nous passâmes par de terribles gorges et sur des

crevasses qui, contrairement à celles que nous avions rencontrées la

veille, n’étaient pas dans le voisinage de la montagne, mais au milieu

de la plaine. En revanche, nous jouîmes de la vue de quelques palmiers,

les premiers qu’il nous était donné de voir depuis Bénarès; mais ils ne

portaient pas de fruits.

Ce qui me surprit encore plus, ce fut de rencontrer, dans ces régions

dépourvues d’arbres et de buissons, quelques tamariniers, bananiers ou

manguiers, qui, plantés et cultivés avec le plus grand soin, venaient et

réussissaient parfaitement. Leur prix est doublé par la certitude qu’on

a de trouver sous ces arbres un puits ou une citerne.

_9 février._ _Indergur_, petite ville insignifiante. Nous approchâmes

beaucoup de la basse chaîne de montagnes que nous avions déjà vue la

veille; bientôt nous nous trouvâmes au milieu de vallées étroites, dont

de hauts pans de roches semblaient défendre l’issue. Sur quelques-unes

des cimes les plus élevées, il y avait de petits kiosques consacrés à la

mémoire des _suttis_: c’est ainsi qu’on appelle les femmes qui se font

brûler vives avec les corps de leurs maris. Au dire des Hindous, elles

n’y sont point forcées; mais quand elles ne le font pas, les parents

les raillent et les méprisent; aussi la crainte de se voir repoussées de

toute société les fait consentir à cet horrible sacrifice. Habillées et

parées magnifiquement, étourdies et rendues à moitié folles par l’abus

de l’opium, elles sont conduites au milieu de chants et de cris

d’allégresse à l’endroit où le corps du mari, enveloppé de mousseline

blanche, est placé sur le bûcher. Au moment où la victime se jette sur

le cadavre, le bûcher est allumé de tous côtés. En même temps on entend

résonner une musique bruyante. Tout le monde se met à crier et à chanter

pour couvrir les gémissements de la pauvre femme. Après l’auto-da-fé,

les ossements sont recueillis, mis dans une urne et enterrés sur quelque

éminence au-dessous d’un petit monument. Il n’y a que les épouses des

riches ou des gens distingués (et entre elles seulement l’épouse

favorite) qui jouissent du bonheur d’être ainsi brûlées. Depuis la

conquête de l’Hindoustan par les Anglais, ces scènes d’horreur sont

défendues.

Les montagnes alternaient avec les plaines, et vers le soir nous

arrivâmes à des chaînes de montagnes encore plus belles. Nos regards

furent charmés par la vue d’un petit fort tout découvert, placé sur la

pente d’une montagne, et dont on distinguait parfaitement les mosquées,

les casernes, les petits jardins, etc. C’est au pied de ce fort que se

trouvait le seraï où nous allions passer la nuit.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 26 / 47 段