située près du nouveau Delhi sur de basses collines. La conformation
particulière du sol en rend la visite très-intéressante. On est
transporté tout à coup dans un pays couvert de puissants blocs de grès
rouge, entre lesquels se dressent de beaux arbres.
Les ruines, d’ailleurs, ne manquent pas plus ici que dans tous les
environs de Delhi.
[Illustration]
CHAPITRE XIV.
Les Tuggs ou égorgeurs.--Départ.--Le marché aux
bestiaux.--Baratpoore.--Biana.--Fontaines et étangs.--Bonhomie des
Indiens.--Plantations de pavots.--Les
Suttis.--Notara.--Kottah.--Description de la ville.--Le château
royal d’Armornevas.--Divertissements et danses; costumes.--La ville
sainte de Kesho-Rae-Patun.
J’avais, pour aller à Bombay, deux routes devant moi: l’une me
conduisait par Simla aux montagnes avancées de l’Himalaya, l’autre aux
célèbres temples d’_Adjunta_ et d’_Élora_. J’aurais volontiers choisi la
première et j’aurais poussé jusqu’à la chaîne principale de l’Himalaya,
jusqu’à _Lahore_ et à l’_Indus_; mais mes amis m’en détournèrent par la
simple raison que toutes les montagnes étaient alors couvertes d’une
neige épaisse, et qu’il me faudrait remettre mon voyage au moins de
trois mois. Ne pouvant pas attendre si longtemps, je me décidai pour la
seconde route.
A Calcutta on m’avait généralement dissuadée de poursuivre mon voyage au
delà de Delhi. Ces contrées, disait-on, n’étaient plus sous la
domination anglaise, et leurs habitants étaient bien moins civilisés. On
cherchait surtout, par d’effroyables récits, à me faire peur des
_Tuggs_, ou égorgeurs.
Les Tuggs forment une société à part; ils vivent de meurtre et de
brigandage, et, comme les bandits italiens, sont prêts, si on les paye,
à commettre tous les crimes. Cependant il ne leur est pas permis de
répandre le sang, et c’est en les étranglant qu’ils font périr leurs
victimes. Mais en ce cas ils n’encourent pas de peine grave, et le
meurtrier se purifie par un petit cadeau qu’il fait à son prêtre; tandis
que, s’il répand seulement une goutte de sang, il tombe dans le plus
profond mépris, il est banni de sa caste et abandonné même par ses
compagnons.
Beaucoup de voyageurs prétendent que les Tuggs appartiennent à une secte
religieuse et qu’ils ne tuent pas par cupidité ou par vengeance, mais,
suivant leurs idées, pour accomplir un acte méritoire.
J’ai pris beaucoup d’informations, et partout on m’a dit que ce n’était
pas une loi religieuse, mais la haine, la vengeance ou la cupidité qui
les poussait à de tels crimes. Ces étrangleurs ont besoin pour leur
épouvantable métier d’une adresse extraordinaire, et aussi d’une
patience et d’une persévérance infatigables; ils poursuivent souvent
leur victime durant un mois entier, et l’étranglent dans son sommeil; ou
bien ils lui jettent par derrière, autour du cou, un mouchoir tordu ou
une corde qu’ils tirent si brusquement et avec tant de force, que la
mort est instantanée.
A Delhi, on me donna des nouvelles plus consolantes; on m’assura qu’on
m’avait fait de ces dangers une peinture exagérée, qu’il était
généralement très-rare dans les Indes qu’on attaquât les voyageurs, et
que le nombre des Tuggs avait considérablement diminué. D’ailleurs ils
n’osent rien entreprendre contre les Européens, parce que le
gouvernement anglais dirigerait contre les coupables les poursuites les
plus sévères.
J’étais ainsi assez rassurée sur les dangers; mais il fallait me
préparer à des privations et à des fatigues sans nombre.
Nous nous dirigeâmes d’abord vers Kottah (290 milles). On a le choix
entre trois modes de transport: les palanquins, les chameaux ou les
bailis à bœufs. D’aucune façon on ne va vite; il n’y a ni route de
poste, ni relais; il faut garder les mêmes hommes et les mêmes bêtes
jusqu’à la fin du voyage, et on fait au plus 20 ou 22 milles par jour.
Pour un palanquin il faut huit porteurs, sans compter ceux qui sont
nécessaires pour le bagage: bien que chacun ne reçoive par mois que huit
roupies sur lesquelles il pourvoit à son entretien, les frais s’élèvent
encore assez haut, parce qu’il faut un grand nombre de serviteurs, et
qu’on doit encore leur payer le retour. Avec des chameaux, le voyage
revient également très-cher et est fort incommode. Je me décidai donc
pour le mode de transport le moins coûteux: le chariot attelé de bœufs.
Comme je faisais le voyage seule[98] le docteur Sprenger fut assez
aimable pour s’occuper de tout pour moi. Il dressa avec le _tschandrie_
(voiturier), un contrat écrit en hindoustani, par lequel je devais lui
payer immédiatement la moitié du prix de transport, quinze roupies, et
il devait recevoir l’autre moitié à Kottah, où il était obligé de me
conduire en quinze jours. Pour chaque jour de retard j’avais le droit de
lui retenir trois roupies. Le docteur Sprenger me donna en outre un de
ses plus fidèles _tscheprasse_[99], et son excellente et chère femme me
pourvut d’une bonne et chaude couverture, et de provisions de toute
sorte, si bien que mon baili pouvait à peine tout contenir.
Ce fut le cœur serré que je me séparai de mes excellents compatriotes.
Dieu fasse que je ne meure pas sans les avoir revus!
Le 30 janvier 1848, au matin, je quittai Delhi. Le premier jour nous
fîmes peu de chemin, seulement neuf _coos_ (18 milles) jusqu’à
_Faridabad_; il fallait d’abord que nos bêtes se missent en train. Les
six premiers coos m’offrirent quelques distractions, car il y avait des
deux côtés de la route une multitude de ruines dont j’avais déjà visité
un grand nombre avec mes amis quelques jours auparavant.
Cette nuit, comme toutes les suivantes, je la passai dans un seraï. Je
n’avais ni tente ni palanquin, et il n’y a pas de bongolos sur cette
route. Les seraïs des petits endroits ne sont pas, hélas! à comparer à
ceux des grandes villes. Les cellules, faites de terre séchée au soleil,
n’ont guère plus de 2 mètres de long et de large, et l’entrée étroite,
haute de 2 mètres 30 centimètres, est sans porte; l’intérieur est vide.
A mon étonnement je les trouvai toujours très-propres; on m’y apportait
aussi partout une sorte de tréteau en bois revêtu d’un filet et de
cordes, sur lequel je jetais ma couverture et qui me faisait une couche
superbe. Le tscheprasse se plaçait devant l’entrée de ma cellule, comme
les mamelouks de Napoléon; mais il y goûtait un sommeil bien plus
profitable que le leur, car dès la première nuit il n’entendit rien d’un
débat très-animé que je soutins avec un très-gros chien, attiré par mon
panier aux provisions si bien rempli.
_31 janvier._ Vers midi, nous traversâmes la petite ville de
_Balamgalam_, où se trouve une petite station militaire anglaise, une
mosquée et un temple hindou tout nouvellement construit. Nous passâmes
la nuit dans la petite ville de _Palwal_.
Dans ce pays, les paons sont très-communs; je voyais tous les matins des
douzaines de ces beaux oiseaux sur les arbres, dans les champs et même
dans les villes, où ils viennent demander aux indigènes leur nourriture.
_1_^{er} _février_. Notre station de nuit fut aujourd’hui la petite
ville de _Cossi_. Pendant les derniers coos nous avions été devancés par
beaucoup d’indigènes empressés d’arriver à la ville, dans l’intérieur et
au dehors de laquelle se tenait un marché important. Ce marché offrait
l’image de la plus grande confusion. Les animaux se tenaient de tous
côtés au milieu d’un nombre infini de meules de blé et de foin; les
marchands criaient et vantaient sans discontinuer leur marchandise; ils
tiraient à droite et à gauche les acheteurs, usant moitié de persuasion,
moitié de force, et ceux-ci ne faisaient pas moins de bruit. C’était un
tumulte vraiment étourdissant. Je fus surtout étonnée de la quantité
prodigieuse de cordonniers qui, au milieu des bottes de foin et de
paille entassées, avaient dressé leur simple établi, une toute petite
table chargée de poix, de fil et de cuir, et qui raccommodaient à l’envi
la chaussure de leurs pratiques. Ici comme ailleurs je remarquai que
l’indigène est loin d’être aussi paresseux qu’on veut bien le dire, et
qu’il saisit, au contraire, toutes les occasions de gagner quelque
monnaie.
A l’entrée de la ville, je trouvai tous les seraïs combles; il me fallut
traverser Cossi d’un bout à l’autre pour me loger à l’autre extrémité.
La porte de la ville semblait promettre beaucoup; elle s’élançait
fièrement dans les airs avec une voûte élevée: aussi j’espérais y voir
des édifices proportionnés. Je trouvai.... de misérables cabanes en
terre glaise et des rues si étroites, que les piétons étaient forcés de
se ranger sous les portes des cabanes pour laisser passer notre
attelage.
_2 février._ A quelques coos avant Matara, nous nous détournâmes de la
route frayée qui conduit de Delhi à _Mutra_, ville encore placée sous la
domination anglaise.
_Matara_ est une jolie petite ville avec une charmante mosquée, de
larges rues et des maisonnettes en maçonnerie, dont plusieurs même sont
ornées de galeries, de piliers ou de sculptures de grès rouge.
Le paysage ne varie pas; ce sont toujours de vastes plaines, où des
bruyères succèdent aux champs de blé, des champs de blé aux bruyères
brûlées par le soleil. Les épis étaient déjà très-hauts, mais
entremêlés de tant de fleurs jaunes, qu’on pouvait se demander si
c’était du blé ou de l’ivraie qu’on avait semé.
La culture du coton est très-considérable en ce pays. Le cotonnier de
l’Inde n’a ni la couleur ni la grosseur de celui de l’Égypte, mais la
bonté du coton ne dépend pas de la grosseur de l’arbuste, et c’est
justement le coton de ce pays que l’on dit le plus fin et le plus beau.
Dans ces immenses plaines, j’aperçus de temps en temps des maisonnettes
élevées d’une manière artificielle sur des buttes de terre glaise, et
hautes de deux à trois mètres. On n’y arrivait pas par des escaliers,
mais on y montait par des échelles que l’on pouvait retirer la nuit.
Autant que j’ai pu saisir le sens de quelques expressions de mon
domestique, que je ne comprenais qu’à moitié, ce genre de construction
sert à garantir des familles isolées contre les visites des tigres, qui
se trouvent ici en grande quantité.
_3 février._ _Baratpoore._--Nous passâmes par une contrée où l’on
apercevait çà et là des buissons et des arbustes rabougris, phénomène
rare dans ce pays peu boisé. Mon guide honora aussi ces chétifs halliers
du nom ambitieux de jungles; je les aurais plutôt comparés aux
broussailles et aux buissons nains et tremblants de l’Islande. A
l’extrémité de ce canton couvert de maigres arbustes, tout le paysage
prit un aspect extraordinaire; le sol se trouvait en beaucoup d’endroits
déchiré et éboulé comme à la suite d’un tremblement de terre.
Dans le seraï de Baratpoore, je fus bien près d’avoir peur. J’y
rencontrai beaucoup d’indigènes, plusieurs soldats, et surtout quelques
hommes à l’air féroce qui menaient avec eux des faucons dressés. N’étant
plus sur le territoire qui relève de l’Angleterre, je me trouvais livrée
à la merci de cette multitude; mais loin de m’insulter, tous me
marquèrent beaucoup de politesse et de déférence, et me firent le soir
et le matin un salut (_salam_) très-amical, en portant la main du front
à la poitrine. J’ai de la peine à croire que dans nos pays d’Europe des
hommes de cette classe m’eussent témoigné les mêmes respects.
Le 4 février, je saluai avec plaisir la petite ville de Biana, située au
pied d’une basse chaîne de montagnes. Depuis longtemps je n’avais rien
vu de semblable, et on ne saurait croire combien on se trouve heureux de
rencontrer enfin un paysage où une succession de montagnes et de vallées
charme la vue et rompt la monotonie. Avant d’arriver à Biana, nous
passâmes près de vastes cimetières mahométans, ornés de beaucoup de
petits temples, mais à moitié en ruines, et où l’on ne voyait presque
plus de sarcophages. Biana a été jadis, dit-on, belle et florissante,
mais aujourd’hui elle est dans un triste état. Aux portes de la ville,
nous fûmes assaillis par une troupe de femmes dont chacune cherchait par
des éloges étourdissants à nous faire choisir son seraï.
_5 février._ De l’autre côté de Biana, à deux pas de la porte, je vis
deux beaux monuments, des temples ronds avec de hautes coupoles; les
barreaux des fenêtres étaient en pierre et artistement ciselés.
Les champs et les prés étaient bordés de lignes serrées de figuiers
indiens, ce que je n’avais vu nulle part qu’en Syrie et en Sicile. Sur
la droite de la route s’étendait une chaîne de montagnes, dont le point
culminant était surmonté d’un fort. L’habitation du commandant, au lieu
d’être protégée par les murs, s’élevait de beaucoup au-dessus d’eux;
elle était entourée de jolies verandas, et sur la terrasse du principal
corps de logis il y avait un beau pavillon reposant sur des colonnes.
Les ouvrages avancés descendaient jusque dans la vallée. Devant nous
s’étendait une grande plaine bornée de tous côtés de chaînes de
collines.
A peine eûmes-nous fait environ sept coos, que nous rencontrâmes des
monuments situés au milieu d’enceintes d’un genre tout particulier. Sur
une petite place ombragée de beaux arbres, de nombreuses dalles de
pierre de plus de deux mètres de haut et de plus d’un mètre de large
formaient un mur rond au milieu duquel se trouvaient trois monuments de
forme ronde, comme des dessus de cloches, en grandes pierres de taille;
leur base pouvait être de 4 mètres, et leur hauteur de 2 mètres. Ils
étaient fermés de toutes parts, et on ne pouvait y pénétrer.
J’eus aussi occasion de voir le même jour une nouvelle espèce d’oiseaux,
qui, par la forme et la grosseur, ressemblaient au _flamingo_; ils
avaient de belles ailes; leur plumage reflétait le gris blanc le plus
délicat, et leur tête était ornée de plumes pourpres.
La ville de Hindon, passablement grande, nous abrita cette nuit. La
seule chose qui me frappa ici, fut un palais dont les fenêtres étaient
si petites, qu’elles paraissaient devoir servir plutôt à des poupées
qu’à des hommes.
_6 février._ Au moment de quitter le seraï, trois hommes armés vinrent
se planter devant mon baili, et malgré les cris de mes gens,
m’empêchèrent de sortir. Enfin au milieu des clameurs, je compris qu’il
s’agissait de quelques _bais_[100] que ces hommes réclamaient pour avoir
passé la nuit devant la porte de ma chambre à coucher, et que mes gens
refusaient de leur donner. Sans doute le seraï n’avait pas inspiré assez
de confiance au _tscheprasso_, et il avait demandé la veille au _serdar_
(juge) une garde de sûreté. Ces hommes pouvaient avoir dormi tout à leur
aise dans quelque coin du vestibule et avoir rêvé qu’ils veillaient, car
il est certain que pendant cette dangereuse nuit j’avais jeté plus d’une
fois les yeux sur la cour, et jamais je n’avais découvert un de ces
gardiens; mais que peut-on aussi demander pour quelques bais? Je
m’empressai de leur faire le petit don auquel ils tenaient tant;
aussitôt ils firent militairement demi-tour à gauche, et après force
salam, ils me laissèrent continuer ma route. Si j’avais été disposée à
avoir peur, il y a déjà plusieurs jours que la vue des indigènes aurait
dû me remplir de transes continuelles. Car ils étaient tous, jusqu’aux
bergers, armés de sabres, d’arcs et de flèches, de fusils avec mèches
allumées, de gros gourdins ferrés et même de petits boucliers de fer
laminé.
Mais rien ne fut capable de me faire sortir de la tranquillité d’âme
dont je jouissais: ignorant la langue du pays et n’ayant à côté de moi
que mon vieux tscheprasso, je n’en avais pas moins la conviction intime
que ma dernière heure n’était pas encore venue.
Cependant je ne fus pas fâchée de passer en plein jour par les affreuses
gorges et les profondes crevasses que nous eûmes à franchir pendant
plusieurs coos.
De ces gorges nous pénétrâmes dans une grande vallée, à l’entrée de
laquelle se trouvait un fort bâti sur une montagne isolée. A deux coos
plus loin nous rencontrâmes un petit groupe d’arbres au milieu desquels
se trouvait une petite terrasse de pierre haute de 1 mètre 75 c., sur
laquelle s’élevait la statue en pierre d’un cheval de grandeur
naturelle. A côté on avait creusé un grand puits, espèce de citerne
revêtue intérieurement de gros blocs de grès rouge, où l’on arrivait par
trois escaliers.
On trouve souvent dans l’Inde, surtout dans les contrées où comme ici on
n’a pas de bonnes sources, des citernes de ce genre et de beaucoup plus
grandes encore entourées de superbes manguiers et de tamariniers. Les
Hindous et les Mahométans vivent dans cette belle croyance qu’ils
s’assureront plus facilement la félicité future s’ils construisent des
travaux d’utilité publique. Quand ce sont des Indiens qui ont établi ces
réservoirs d’eau et planté ces groupes d’arbres, on voit d’ordinaire
s’élever à côté quelques emblèmes de leurs divinités taillées en
pierre, ou bien des pierres peintes en rouge. Auprès de plusieurs puits
et citernes se trouve posté un homme chargé d’aller chercher de l’eau ou
d’en puiser pour le voyageur fatigué.
Cette institution a son beau côté; mais d’autre part on se sent pénétré
de dégoût quand on voit les voyageurs descendre dans ces réservoirs pour
s’y laver et y faire leurs ablutions. A quoi cependant la soif ne nous
réduit-elle pas! je fis comme tout le monde, je remplis ma cruche de
cette eau.
_7 février._ _Duugerkamaluma_, petit endroit au pied d’une jolie
montagne. Non loin de la station, nous eûmes encore un vrai désert
d’Arabie à traverser; mais par bonheur il n’était pas d’une grande
étendue.
D’ailleurs les sables de l’Inde peuvent être cultivés; on n’a qu’à
creuser à un ou deux mètres, et partout on trouve assez d’eau pour
arroser les champs. Dans ce petit désert il y avait aussi quelques
champs de froment d’une très-belle apparence.
Cette après-midi, je crus un instant que je serais forcée de faire usage
de mon pistolet pour terminer un différend. Mon voiturier demandait sans
cesse que tout le monde lui fît place. Quand on ne l’écoutait pas il
jurait et pestait. Nous rencontrâmes cinq ou six voituriers armés qui ne
prirent pas garde aux cris de mon cocher: aussi celui-ci, plein de
fureur, leva son fouet et menaça de les frapper.
Si l’on en était venu à un combat, nous aurions eu certainement le
dessous, malgré mon intervention; mais on s’en tint de part et d’autre à
des injures, et les voituriers se rangèrent pour laisser passer mon
cocher.
J’ai remarqué, en général, que l’Indien n’épargne ni les cris ni les
menaces, mais qu’il ne se porte jamais à des voies de fait. J’ai
beaucoup fréquenté et observé le peuple, et j’ai souvent assisté à des
querelles et à des disputes, mais jamais à des rixes. Quand une dispute
se prolonge, ils poussent le flegme jusqu’à s’asseoir pour la terminer.
Les gamins même ne se chamaillent et ne se battent ni pour jouer ni tout
de bon. Une seule fois, je vis deux garçons se quereller sérieusement.
L’un d’eux s’oublia au point de donner un soufflet à l’autre; mais il le
fit avec autant de ménagement que si le coup lui eût été destiné à
lui-même. Le battu se frotta la joue avec la manche, et tout en resta
là; d’autres garçons étaient restés spectateurs, mais aucun n’avait pris
fait et cause pour l’un ou l’autre des deux champions. Cette douceur
peut provenir en partie de ce que le peuple mange peu de viande, et que
sa religion lui impose beaucoup de compassion pour les animaux; mais je
crois qu’à ce sentiment se mêle aussi un peu de lâcheté. Je me suis
laissé dire qu’on a beaucoup de peine à décider un Hindou à entrer sans
lumière dans une chambre obscure. Un cheval ou un bœuf fait-il le
moindre saut, le moindre écart, grands et petits se dispersent effrayés
et en poussant des cris. Cependant des officiers anglais m’ont affirmé
que les _cipayes_ (soldats indigènes au service des Anglais) sont assez
braves. Cette bravoure leur vient-elle avec l’habit ou bien par
l’exemple des Anglais?
Ces derniers jours, je vis beaucoup de plantations de pavots d’un aspect
merveilleux; leurs feuilles sont grasses et luisantes, leurs fleurs
larges et de diverses couleurs. On recueille l’opium d’une manière
très-simple, mais en même temps très-pénible. On fait le soir plusieurs
entailles aux têtes de pavot avant qu’elles soient arrivées à une pleine
maturité. De ces entailles jaillit l’opium le plus pur; c’est un suc
blanc et visqueux, qui s’épaissit aussitôt à l’air, et qui forme de
petites bulbes. On les enlève le matin avec un couteau, et on les met
dans des vases qui ont la forme de petits gâteaux. On obtient un opium
d’une nature inférieure en pressant et en faisant cuire les têtes et les
tiges de pavot.
Dans plusieurs livres, entre autres aussi dans le _Journal des
voyages_[101] de Zimmermann, j’avais lu que le pavot atteignait, dans
l’Inde et dans la Perse, une hauteur de 12 à 13 mètres; que la capsule
avait la grosseur d’une tête d’enfant et renfermait près d’une mesure de
semence; mais il n’en est rien. J’ai vu les plus belles plantations dans
l’Inde et plus tard aussi dans la Perse, et nulle part je n’ai trouvé
que les plants eussent plus d’un mètre ou d’un mètre et demi; la
grosseur de la capsule pouvait tout au plus se comparer à un petit œuf
de poule.
_8 février._ _Madopoor_, misérable village au pied de basses montagnes.
Aujourd’hui encore nous passâmes par de terribles gorges et sur des
crevasses qui, contrairement à celles que nous avions rencontrées la
veille, n’étaient pas dans le voisinage de la montagne, mais au milieu
de la plaine. En revanche, nous jouîmes de la vue de quelques palmiers,
les premiers qu’il nous était donné de voir depuis Bénarès; mais ils ne
portaient pas de fruits.
Ce qui me surprit encore plus, ce fut de rencontrer, dans ces régions
dépourvues d’arbres et de buissons, quelques tamariniers, bananiers ou
manguiers, qui, plantés et cultivés avec le plus grand soin, venaient et
réussissaient parfaitement. Leur prix est doublé par la certitude qu’on
a de trouver sous ces arbres un puits ou une citerne.
_9 février._ _Indergur_, petite ville insignifiante. Nous approchâmes
beaucoup de la basse chaîne de montagnes que nous avions déjà vue la
veille; bientôt nous nous trouvâmes au milieu de vallées étroites, dont
de hauts pans de roches semblaient défendre l’issue. Sur quelques-unes
des cimes les plus élevées, il y avait de petits kiosques consacrés à la
mémoire des _suttis_: c’est ainsi qu’on appelle les femmes qui se font
brûler vives avec les corps de leurs maris. Au dire des Hindous, elles
n’y sont point forcées; mais quand elles ne le font pas, les parents
les raillent et les méprisent; aussi la crainte de se voir repoussées de
toute société les fait consentir à cet horrible sacrifice. Habillées et
parées magnifiquement, étourdies et rendues à moitié folles par l’abus
de l’opium, elles sont conduites au milieu de chants et de cris
d’allégresse à l’endroit où le corps du mari, enveloppé de mousseline
blanche, est placé sur le bûcher. Au moment où la victime se jette sur
le cadavre, le bûcher est allumé de tous côtés. En même temps on entend
résonner une musique bruyante. Tout le monde se met à crier et à chanter
pour couvrir les gémissements de la pauvre femme. Après l’auto-da-fé,
les ossements sont recueillis, mis dans une urne et enterrés sur quelque
éminence au-dessous d’un petit monument. Il n’y a que les épouses des
riches ou des gens distingués (et entre elles seulement l’épouse
favorite) qui jouissent du bonheur d’être ainsi brûlées. Depuis la
conquête de l’Hindoustan par les Anglais, ces scènes d’horreur sont
défendues.
Les montagnes alternaient avec les plaines, et vers le soir nous
arrivâmes à des chaînes de montagnes encore plus belles. Nos regards
furent charmés par la vue d’un petit fort tout découvert, placé sur la
pente d’une montagne, et dont on distinguait parfaitement les mosquées,
les casernes, les petits jardins, etc. C’est au pied de ce fort que se
trouvait le seraï où nous allions passer la nuit.