Ces cortéges présentent le plus bel aspect et sont encore plus nombreux

et plus magnifiques que celui du rajah de Bénarès que j’ai décrit. Un

seul cortége se compose souvent d’une douzaine d’éléphants ou plus, de

cinquante à soixante soldats à pied et à cheval, d’autant de

domestiques, etc. Le soir on déploie moins de pompe; un éléphant et

quelques serviteurs suffisent. Ils montent et descendent les rues, et

jettent des œillades à des femmes d’une classe particulière, assises en

grande toilette, la figure sans voile, à des croisées ou dans des

galeries ouvertes. D’autres font cabrer de nobles coursiers arabes, dont

l’élégant aspect est encore rehaussé par des housses brodées d’or, par

des mors d’argent et des brides garnies d’argent. Entre ces cortéges

marchent gravement des chameaux pesamment chargés, venant de contrées

lointaines; il y a aussi beaucoup de bailis, attelés de superbes bisons

blonds, dont se servent les gens moins riches ou les femmes dont nous

avons parlé plus haut. Les bailis, comme leur attelage, sont recouverts

de housses écarlates. Les cornes et la partie inférieure des pieds des

bisons sont peintes de couleur brune; autour du cou ils ont un beau

ruban auquel sont attachés des grelots ou des clochettes. Les plus

jolies personnes regardent d’un air très-réservé du fond de ces bailis à

moitié ouverts. Si on ne savait pas à quelle classe de femmes

appartiennent ces jeunes filles non voilées, on ne reconnaîtrait pas à

leurs manières l’état qu’elles exercent. Malheureusement ces créatures

sont plus nombreuses dans l’Inde que dans tout autre pays; la cause

principale en est une loi contre nature, un usage révoltant. Les filles

sont ordinairement fiancées dès leur première année. Si le fiancé vient

à mourir, l’enfant ou la jeune fille est considérée comme veuve, et, à

ce titre, ne peut plus se marier. Ces jeunes filles deviennent alors

d’ordinaire danseuses. Le veuvage est regardé comme un grand malheur; on

croit que c’est la punition des femmes dont la conduite n’a pas été

irréprochable dans une vie antérieure.

L’Indien ne peut épouser qu’une fille de sa caste.

Au nombre de toutes les curiosités qu’on voit dans les rues, il faut

encore ajouter les jongleurs, les prestidigitateurs, les dompteurs de

serpents, qui courent partout et qui sont toujours entourés de curieux.

Je vis des jongleurs faire des tours qui me parurent réellement

inconcevables. Ils crachaient du feu accompagné de beaucoup de fumée;

ils mélangeaient des poudres blanche, rouge, jaune et bleue, avalaient

le mélange et crachaient ensuite chaque poudre séparément sans qu’elle

fût mouillée; ils baissaient les yeux, et, lorsqu’ils les relevaient, la

prunelle paraissait comme de l’or; puis ils inclinaient la tête, et,

quand ils la relevaient, la prunelle avait repris sa couleur naturelle,

mais les dents étaient en or. D’autres se faisaient une petite entaille

dans la peau et tiraient de cette ouverture plusieurs aunes de fil de

coton et de soie, et de petits rubans. Les dompteurs de serpents

tenaient ces bêtes par la queue, et les faisaient tourner autour de

leurs bras, de leur cou et de leur corps; ils touchaient à de grands

scorpions et les faisaient passer sur leur main. Je vis aussi quelques

combats entre de grands serpents et des ichneumons. Ce dernier animal,

un peu plus grand qu’un furet, vit, comme on sait, de serpents et d’œufs

de crocodiles; il sait prendre les serpents si habilement par la nuque,

qu’ils succombent toujours; quant aux œufs des crocodiles, il les suce.

A l’extrémité de la grande rue est le palais impérial, qui est regardé

comme un des plus beaux édifices de l’Asie. Il occupe, avec ses

dépendances, plus de deux milles carrés, et il est entouré d’un rempart

de plus de 13 mètres de hauteur.

A l’entrée principale, plusieurs portes qui se succèdent forment une

belle perspective terminée par un joli portique. Ce portique est petit,

en marbre blanc et incrusté de belles pierres; le plafond, qui forme une

voûte, est en verre de Moscovie avec de petites étoiles peintes. Mais

malheureusement il perdra bientôt tout son éclat, car la plus grande

partie du verre est déjà tombée, et ce qui reste ne tardera pas à se

détacher aussi. Au fond du portique est une porte de métal doré, ornée

de beaux dessins gravés à l’eau-forte. C’est dans ce portique que

l’ex-monarque a l’habitude de se montrer au peuple qui visite encore

quelquefois le palais par curiosité ou par un ancien respect; c’est là

aussi qu’il reçoit les visites des Européens.

Les plus belles parties du palais impérial sont la superbe salle

d’audience (le divan), admirée de tout le monde, et la mosquée. Le divan

est au milieu d’une grande cour et forme un long carré; le plafond est

supporté par trente colonnes; la salle est ouverte de tous côtés;

quelques marches y conduisent, et elle est entourée d’une jolie galerie

de marbre d’un mètre et demi de haut.

Le Grand-Mogol actuel a si peu de goût, qu’il a fait couper ce divan en

deux par une misérable cloison en bois. Une autre cloison semblable,

dont je ne saisissais pas le but, se joint sur le devant aux deux côtés

de la salle, et ainsi on peut dire qu’elle est tout à fait encadrée de

planches. Il y a dans ce divan un magnifique trésor: le plus gros

cristal du monde. C’est un bloc de plus d’un mètre de long[96], de 75

centimètres de large et de 30 centimètres d’épaisseur; il est

très-transparent. Il servait aux empereurs de trône ou de siége dans le

divan. Maintenant le cristal est caché derrière la gracieuse cloison,

et, si je n’avais pas connu son existence par les livres et que je

n’eusse pas demandé à le voir, on ne me l’aurait pas montré.

La mosquée est petite, il est vrai; mais comme la salle de justice elle

est en marbre blanc, avec de belles colonnes et des sculptures.

A la mosquée se rattache immédiatement le jardin _Schalinar_. C’était

autrefois l’un des plus beaux de l’Inde, mais aujourd’hui il est tout à

fait dégradé.

Dans les cours, il y avait beaucoup de saletés et d’immondices; les

constructions ressemblaient presque à des ruines, et de misérables

baraques s’appuyaient contre des murs à moitié tombés. Dans l’intérêt de

la résidence impériale, il serait très-nécessaire de construire bientôt

un nouveau Delhi; cependant, il règne partout beaucoup de mouvement.

Dès mon entrée dans le palais, j’avais vu un groupe d’hommes assemblés

dans une des cours. Une heure plus tard, comme nous terminions notre

visite, ces mêmes hommes étaient encore réunis à la même place. Nous

approchâmes pour voir ce qui fixait à ce point leur attention: c’étaient

quelques douzaines de petits oiseaux apprivoisés posés sur des perchoirs

et qui prenaient leur manger des mains des gardiens ou bien se le

disputaient entre eux. Les spectateurs, nous assura-t-on, étaient

presque tous des princes. Plusieurs étaient assis sur des chaises,

d’autres se tenaient debout avec les gens de leur suite. Quand ils sont

en négligé, les princes ne se distinguent que très-peu, par le costume,

de leurs domestiques, sur lesquels ils ne l’emportent pas beaucoup non

plus par l’instruction et les connaissances.

L’empereur affectionne un divertissement qui ne vaut guère mieux que

celui des oiseaux: ce sont ses soldats, composés de garçons de huit à

quatorze ans. Ils portent de misérables uniformes qui, par la coupe et

la couleur, ressemblent à ceux des Anglais; leurs exercices sont dirigés

en partie par de vieux officiers, en partie par des enfants. Je

plaignais de tout cœur la petite troupe, et j’avais de la peine à

comprendre comment ces petits bonshommes pouvaient manier des armes et

de lourdes bannières. D’ordinaire, le monarque s’assied chaque jour

pendant quelques heures dans la petite salle de réception, et s’amuse

aux manœuvres de ses jeunes guerriers. C’est dans ces moments qu’on a le

plus de chance d’être présenté à Sa Majesté. Mais le vieux monarque, âgé

de quatre-vingt-cinq ans, était justement indisposé, ce qui me priva du

bonheur de le voir.

L’empereur reçoit du gouvernement anglais une pension de 14 lacs ou 1

million 400 000 roupies (plus de 3 millions de francs). Il a conservé,

en outre, les revenus de plusieurs vastes domaines qui lui rapportent

encore bien près de 2 millions. Cependant, toujours aux expédients, il

n’est pas plus à son aise que le rajah de Bénarès. Avec ses revenus il

doit pourvoir à l’entretien de plus de trois cents descendants de la

famille impériale, d’une centaine de femmes et de plus de deux mille

serviteurs. Qu’on ajoute à ces dépenses celles que nécessitent le

service de ses écuries, une grande quantité de chevaux, de chameaux et

d’éléphants, et on comprendra facilement que, malgré ses millions, il

soit presque toujours dans une pénurie extrême.

Le 1^{er} de chaque mois, le monarque reçoit sa pension, qui est portée

au trésor sous la garde des soldats anglais, car autrement elle serait

pillée en route par les créanciers du sultan. Aussi, pour augmenter ses

ressources pécuniaires, a-t-il recours à toutes sortes de moyens fort

ingénieux et assez lucratifs. Il vend des titres honorifiques, il met

aux enchères des fonctions publiques; et les bons Indiens, pleins de

respect pour Sa Majesté déchue, s’empressent à l’envi d’acquérir, avec

quelques sacs de roupies, la gloire d’occuper une place près du

magnanime empereur. Les uns achètent quelques signes de distinction,

quelques hochets; d’autres, qui le croirait? des emplois et des charges

d’officiers pour un de leurs enfants! Le commandant actuel des troupes

impériales a été doté de son haut grade par ses généreux parents; il est

à peine âgé de dix ans. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que le

ministre des finances, chargé des recettes et des dépenses de

l’empereur, non-seulement ne reçoit pas de traitement, mais encore paye

tous les ans à son souverain 10 000 roupies pour avoir l’honneur de le

servir. A quels chiffres ne doivent pas s’élever les détournements!

Cet habile empereur se donne le plaisir d’avoir un journal, qui jouit du

privilége d’être excessivement comique et du dernier ridicule. Cet

honnête et véridique journal ne parle ni du régime constitutionnel, ni

des événements politiques du monde; il se borne à relater les faits et

gestes de la maison impériale, ses actes de munificence et, hélas! aussi

ses misères. C’est ainsi que ce _Moniteur officiel_ rapporta un matin le

fait suivant:

«La blanchisseuse du palais est venue réclamer à la sultane trois

roupies qui lui étaient dues. La sultane a fait prier son impérial époux

de lui donner cette somme. L’empereur l’a demandée à son trésorier, qui

a répondu que, comme on était à la fin du mois, la caisse était

entièrement vide; et la blanchisseuse a été renvoyée pour le payement de

sa note au mois suivant.»

Cet intéressant journal donne encore des nouvelles de ce genre: «Le

prince C*** est venu voir à telle ou telle heure le prince D*** ou le

prince F***; il a été reçu dans telle ou telle pièce, est resté tant et

tant de temps. La conversation a roulé sur tel ou tel sujet, etc.»

Parmi les autres palais de la ville, l’un des plus beaux est celui qui

renferme le collége. Il est construit en style italien et vraiment

majestueux; ses colonnes sont d’une rare élévation; le vestibule de

l’escalier, les chambres et les salons, sont très-grands et très-hauts.

Il y a derrière le palais un beau jardin, devant une grande cour, et un

haut mur fortifié tout autour. Le docteur Sprenger, comme directeur du

collége, a une habitation vraiment princière.

Le palais de la princesse Bigem, d’un style moitié italien, moitié

mogol, est assez grand et se distingue par ses salons d’une beauté

vraiment remarquable. Un joli jardin, jusqu’ici assez bien entretenu,

l’entoure de tous côtés.

Du temps que Delhi n’était pas encore sous la domination anglaise, la

princesse Bigem fit beaucoup de sensation par sa haute intelligence, son

esprit entreprenant et sa bravoure. D’origine hindoue, elle fit, dans sa

jeunesse, la connaissance d’un Allemand, nommé Sombar. Devenue amoureuse

de lui, elle embrassa la religion chrétienne pour pouvoir l’épouser. M.

Sombar leva quelques régiments d’indigènes, et, quand ils furent bien

dressés et bien exercés, il les amena à l’empereur. Dans la suite, il

sut si bien se mettre dans les bonnes grâces du souverain, que celui-ci

le dota de grands biens et l’éleva au rang de prince. Sa femme lui prêta

en toute occasion un concours énergique. Après la mort de son mari, elle

fut nommée commandante des régiments, fonction qu’elle remplit

honorablement pendant plusieurs années. Elle est morte, il n’y a pas

longtemps, à l’âge de quatre-vingts ans.

Je ne vis que deux des nombreuses mosquées du _nouveau Delhi_: la

mosquée _Roshun-ud-Dawla_ et la mosquée de _Jumna_.

La première est dans la grande rue; ses flèches et ses coupoles sont

couvertes d’une dorure massive. Elle est célèbre par la cruauté du shah

Nadir. Lorsqu’il fit la conquête de Delhi, en 1739, ce souverain, homme

remarquable, mais d’un caractère féroce, fit massacrer 100 000 des

habitants, et assista, dit-on, à ce spectacle sanglant du haut d’une des

tours de cette mosquée. La ville fut ensuite incendiée et pillée.

La mosquée de Jumna, construite par le shah Djihan, est également

considérée comme un chef-d’œuvre d’architecture mahométane. Elle s’élève

sur une immense plate-forme à laquelle on monte par quarante marches, et

domine d’une manière vraiment majestueuse la masse de maisons dont elle

est entourée. Sa symétrie est surprenante. Les trois dômes et les

petites coupoles des minarets sont en marbre blanc; tout le reste,

jusqu’aux grandes dalles du beau vestibule, est en grès rouge. Les

ornements appliqués sur les murs de la mosquée sont également en marbre

blanc.

Il y a beaucoup de seraïs avec des portails d’une beauté merveilleuse.

Les bains sont insignifiants.

* * * * *

Nous consacrâmes deux jours à la visite des monuments plus éloignés de

l’ancien Delhi. La première halte fut faite à la _Purana kale_, monument

encore très-bien conservé. Toutes les grandes et belles mosquées se

ressemblent extraordinairement. Celle-ci se distingue par la grandeur,

l’élégance, la richesse, par la beauté des sculptures et le goût des

bas-reliefs. Trois hautes coupoles légèrement voûtées couvrent le

principal édifice, des tourelles ornent les coins, deux hauts minarets

s’élèvent sur les côtés. Les parties intérieures des dômes et de la

porte d’entrée sont revêtues d’une argile vernie et peinte. Les couleurs

ont beaucoup de fraîcheur et d’éclat. L’intérieur des mosquées est

toujours vide. Une petite tribune pour l’orateur ou le chantre, quelques

lustres et quelques lampes en font tout l’ornement.

Le _mausolée_ de l’empereur Humaione, construit tout à fait dans le

style d’une mosquée, fut commencé par ce souverain lui-même. Mais il

mourut avant qu’il fût fini. Son fils Akbar le fit achever.

Le temple à haute coupole au milieu duquel s’élève le sarcophage est

orné de quelques mosaïques en belles pierres. En guise de carreaux, les

fenêtres sont garnies de grilles en pierres artistement travaillées.

Dans des portiques contigus reposent, sous de simples sarcophages,

plusieurs des femmes et des enfants de l’empereur Humaione.

Non loin de ce monument est le tombeau de _Nizam-uldin_, mahométan

très-vénéré pour sa sainteté. Il se trouve dans une petite cour dont le

sol est dallé en marbre blanc. Un revêtement carré, également en marbre,

avec quatre jolies petites portes, entoure le beau sarcophage. Il est

encore plus délicat et mieux travaillé que celui de _Tay-Mahal_; on

comprend à peine comment il a été possible de produire un tel

chef-d’œuvre. Les portes, les piliers, les arcades, sont surchargés des

bas-reliefs les plus délicats; je n’en ai pas vu de plus achevés dans

les plus belles villes d’Italie. Le marbre dont on s’est servi est

parfait de blancheur et de pureté, et tout à fait digne du chef-d’œuvre.

Plusieurs jolis monuments, tous en marbre blanc, entourent le

sarcophage; mais, une fois qu’on a vu une œuvre pareille, on ne prête

plus grande attention au reste.

On vante beaucoup un grand bassin en pierre. Il est entouré de trois

côtés de cellules, déjà très-dégradées. Le quatrième côté est ouvert et

laisse passage à un escalier superbe, de plus de douze mètres de

largeur; cet escalier conduit au bassin, qui a au moins dix-huit mètres

de profondeur. Le pèlerin croirait avoir manqué le but de son

pèlerinage, s’il n’y descendait pas dès son arrivée.

Depuis les terrasses des cellules, on voit des plongeurs se précipiter

au fond du bassin, pour aller chercher une petite pièce de monnaie qu’on

y jette; il y en a de si agiles, qu’ils la saisissent avant qu’elle

aille au fond. Nous jetâmes plus d’une pièce d’argent, et ils les

rapportèrent toujours sans peine; mais j’ai peine à croire qu’ils les

aient attrapées avant qu’elles touchassent le fond. Ils restèrent

toujours assez longtemps sous l’eau, pour nous faire supposer,

non-seulement qu’ils ramassaient la pièce au fond, mais que même ils la

cherchaient. C’était sans doute une chose assez curieuse; mais quelle

exagération de prétendre, comme le font quelques voyageurs, qu’on ne

peut rien voir de semblable ailleurs!

Notre dernière visite, ce jour-là, fut consacrée au superbe monument du

visir Safdar-Dschang, qui représente également une mosquée. Ce qui me

frappa le plus, ce furent des incrustations de marbre blanc dans le grès

rouge des quatre minarets; elles étaient si variées, si délicates, et

exécutées avec tant de pureté, que le dessinateur le plus habile ne

pourrait pas les tracer sur le papier d’une manière plus fine et plus

exacte. C’est ce qu’on peut dire aussi du sarcophage du principal

temple, qui est taillé d’un seul bloc de beau marbre blanc.

Un jardin assez bien conservé, dessiné tout à fait à l’européenne,

entoure le monument.

A l’extrémité du jardin, en face du mausolée, s’élève un joli petit

palais, appartenant en grande partie au roi de Luknau. Aujourd’hui il

est entretenu par le peu d’Européens établis à Delhi. Il est garni de

quelques meubles et sert à recevoir les voyageurs qui viennent visiter

ces ruines.

Nous y restâmes la nuit, et nous y trouvâmes, grâce à la bonne et

excellente ménagère, Mme Sprenger, toutes les commodités imaginables. La

première et la plus agréable, après notre longue course, fut une bonne

table. Ces attentions sont doublement précieuses quand on songe aux

peines qu’elles ont occasionnées; ainsi, quand on entreprend une partie

comme la nôtre, il ne faut pas seulement s’occuper des vivres et du

cuisinier, mais aussi songer à la vaisselle de cuisine et de table, à la

literie, aux domestiques; en un mot, on doit se pourvoir de tout un

petit ménage. Tout cela s’envoie à l’avance et ressemble à un

déménagement.

Le lendemain, nous nous dirigeâmes vers _Kotab-Minar_, une des plus

anciennes et des plus magnifiques constructions des Patans (c’est de ce

peuple que les Afghans tirent leur origine). Le morceau le plus

remarquable de ce monument est la _colonne du géant_, polygone de 27

côtés ou de bords à moitié arrondis, avec 5 étages ou galeries, qui ont

18 mètres de diamètre à la base, et 75 mètres de hauteur. On y arrive

par un escalier tournant de 386 marches. Cette construction, à ce qu’on

prétend, date du XIII^{e} siècle, et a été élevée par Kotab--ut-dun. La

colonne est de grès rouge et il n’y a que la partie supérieure qui soit

revêtue de marbre blanc; de merveilleuses sculptures tournent tout

autour en larges bandes; elles sont exécutées avec tant de finesse et

d’élégance, qu’elles ressemblent à de jolies dentelles. Toutes les

descriptions qu’on pourrait faire d’un travail si délicat resteraient

bien au-dessous de la réalité. La colonne est par bonheur aussi bien

conservée que si elle avait à peine un siècle d’existence. La partie

supérieure penche un peu en avant (on ignore si cette inclinaison est

artificielle comme celle de la tour de Bologne); elle se termine par un

toit en forme de terrasse, ce qui ne s’accorde pas bien avec le reste de

la construction. On ne sait pas s’il y avait autrefois quelque chose

au-dessus. Quand les Anglais firent la conquête de Delhi, la colonne

était dans le même état qu’aujourd’hui.

Nous montâmes jusqu’à la pointe la plus élevée, et là s’offrit à nos

yeux l’aspect surprenant de tout ce monde de ruines du _nouveau Delhi_,

du Jumna et de ses immenses plaines. Dans les ruines des villes

impériales, entassées successivement les unes sur les autres, on

pourrait étudier l’histoire des peuples qui ont régné sur l’Hindoustan.

C’était autrefois un spectacle grand et saisissant. Beaucoup d’endroits

où jadis s’élevèrent des palais et des monuments superbes sont

aujourd’hui en pleine culture; partout où l’on remue la terre, on

rencontre des décombres et des ruines.

En face de la tour ou de la colonne Kotab-Minar s’élève une semblable

construction inachevée, dont la base est beaucoup plus étendue que celle

de la construction terminée. On présume que ces deux tours faisaient

partie d’une superbe mosquée[97] dont il existe encore des cours, des

portes, des colonnes et des murs.

On reconnaît encore les débris de cette mosquée dans des sculptures

très-délicates, dont les murs et les portes sont recouverts au dedans et

au dehors. Les portes d’entrée sont d’une hauteur considérable. Les

colonnes des cours sont d’origine bouddhiste; on y voit taillée en

relief la cloche avec la longue chaîne.

Dans le péristyle se trouve une colonne de métal semblable à celle

d’Allahabad; seulement elle n’est point surmontée d’un lion, et sa

hauteur ne dépasse pas 12 mètres. On l’appelle _Feroze-Shah-Lath_. Elle

porte la trace de quelques dégradations attribuées aux Mogols, qui, lors

de la conquête de Delhi, voulurent, dans leur rage d’extermination,

abattre aussi cette colonne.

Ils essayèrent de la renverser; mais elle était trop solide; et, malgré

tous leurs efforts, ils ne réussirent même pas à détruire l’inscription

qui s’y trouve.

Les autres temples et monuments patans ou afghans qui sont encore

disséminés parmi d’autres ruines, se ressemblent autant entre eux qu’ils

diffèrent des constructions hindoues et mahométanes.

Ces monuments se composent d’ordinaire d’un petit temple rond avec une

coupole peu élevée, entouré d’arcades ouvertes appuyées sur des

colonnes.

Ici encore, près de Kotab-Minar, le voyageur trouve une demeure riante.

Une ruine a été transformée en une habitation de trois chambres où l’on

a disposé quelques meubles.

En nous en retournant, nous visitâmes l’observatoire du célèbre

astronome Jey-Singh. Quand on a vu l’observatoire de Bénarès, il

devient inutile de visiter celui-ci. Tous les deux ont été construits

par le même maître et dans le même style; mais celui des Bénarès est

encore parfaitement conservé, tandis que celui de Delhi est déjà presque

tombé en ruines. Quelques voyageurs regardent ce monument comme une des

plus grandes merveilles que l’on puisse voir.

Près de l’observatoire est l’ancienne _madrissa_ (école), grand édifice

contenant beaucoup de petites pièces pour les maîtres et les élèves, des

galeries et des salles ouvertes, où les maîtres donnaient leurs leçons,

assis au milieu de leurs disciples. Cet édifice, assez délabré, est

encore habité dans quelques parties par des particuliers.

Tout contre la madrissa se trouve une jolie mosquée et un très-beau

monument, tous deux en marbre blanc. Ce dernier fut élevé par

Aurang-Zeb, en l’honneur de son vizir, Ghasy-al-dyn-Chan, fondateur de

la madrissa. Le travail en est aussi parfait que celui de Nizam-ul-din,

et semble être du même artiste.

Le palais de _Feroze-Shah_ touche au nouveau Delhi. Quoiqu’une partie

soit en ruines, on reconnaît encore, dans quelques endroits, les traces

du rempart, ainsi que plusieurs restes de constructions.

Le péristyle de la mosquée a été déblayé il n’y a pas longtemps, grâce

au zèle infatigable d’un homme fort estimé ici, le rédacteur de la

gazette anglaise de Delhi, M. Kob. Il était tellement couvert de

décombres et de pierres, qu’on eut beaucoup de peine à l’en débarrasser.

Il est très-bien conservé.

Dans ce palais se trouve la troisième colonne de marbre,

_Feroze-Shah-Lath_; on voit par son inscription qu’elle existait déjà

cent ans avant Jésus-Christ; elle peut donc être considérée comme un des

plus anciens monuments de l’Inde. Elle fut apportée de Lahore à Delhi, à

l’époque de la construction de ce palais.

Le _Purana Killa_, ou l’ancien fort, le palais de _Babar_, est

très-dégradé. On y voit des fragments de deux portails et de murs;

l’élévation et la structure donnent une idée de la grandeur du palais.

Les ruines de _Toglukabad_ sont également dans un triste état de

dégradation; aussi ne vaut-il guère la peine de faire une course de 7

milles pour aller les voir.

Les autres ruines, sans nombre, sont entièrement dégradées, ou bien ce

sont des répétitions de celles que nous avons déjà décrites; mais de

toute manière elles ne sauraient leur être comparées pour la grandeur,

la beauté et la magnificence. Pour des savants, des archéologues et des

historiens, elles peuvent être aussi d’un grand intérêt; mais pour moi,

je l’avoue franchement, elles furent loin d’avoir un si grand prix.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 25 / 47 段