Le premier étage est entouré de belles arcades; les pièces sont simples,

les murs sont revêtus de ciment blanc brillant qui pourrait remplacer le

marbre. Il s’y trouve quelques sarcophages.

Le second étage se compose d’une grande terrasse qui recouvre la

construction inférieure; au milieu s’élève un appartement ouvert et

aéré, porté par des colonnes et surmonté d’une légère toiture. Beaucoup

de petits kiosques, dans les coins et sur les côtés de la terrasse,

donnent à l’ensemble un aspect un peu bizarre, mais plein de goût. Les

jolies coupoles des kiosques doivent avoir été autrefois très-riches et

très-brillantes; car aujourd’hui encore on voit sur plusieurs de beaux

restes de peintures vernies et de filets de marbre blanc incrusté.

Le troisième étage ressemble au second.

Le quatrième et dernier est le plus beau; il est tout entier en marbre

blanc: les autres ne sont qu’en grès rouge. De larges arcades couvertes,

dont les grilles de marbre extérieures sont d’une beauté inimitable,

forment un carré ouvert, au-dessus duquel s’étend la plus belle voûte,

le ciel bleu. Ici se trouve le sarcophage qui renferme les ossements du

sultan. Au-dessus des arcs des colonnades on a incrusté des maximes du

Coran en caractères de marbre noir. Je crois que c’est le seul monument

mahométan où le sarcophage se trouve sur le faîte de l’édifice, dans un

espace non couvert.

Le palais des sultans musulmans est dans la citadelle. Il passe pour une

des principales constructions d’architecture mogole[93].

Les fortifications ont une étendue de près de 2 milles et se composent

d’une double et triple enceinte de murs; les murs extérieurs peuvent

avoir 25 mètres de haut. L’intérieur est divisé en trois cours

principales. La première était habitée par les gardes; la deuxième par

les officiers et les hauts fonctionnaires; la troisième, placée du côté

du Jumna, renferme les palais, les bains, les harems et quelques

jardins. Dans cette cour tout est en marbre blanc. Les murs des chambres

sont incrustés de mosaïques faites de pierres de prix, comme agates,

onyx, jaspes, carnioles, lapis-lazuli; elles représentent des vases de

fleurs, des oiseaux, des arabesques et d’autres figures. Deux pièces

sans fenêtres sont exclusivement destinées à produire un grand effet par

l’éclairage. Les murs, les plafonds voûtés, sont ornés de micaschiste

qui forme d’étroites bordures argentées. Des cascades se précipitent

par-dessus des murs de verre, derrière lesquels on peut placer des

lumières, et des jets d’eau s’élèvent au milieu des appartements. Sans

lumières même, tout étincelait et brillait d’un éclat extraordinaire;

que ne devait-ce pas être quand d’innombrables lumières s’y reflétaient

mille et mille fois. A la vue de ces splendeurs, on conçoit facilement

les merveilleuses descriptions des Orientaux, et les contes des _Mille

et une Nuits_.

De semblables palais, de semblables appartements, peuvent réellement

passer pour de véritables féeries.

A côté du palais il y a une petite mosquée également en marbre blanc et

ornée avec le plus grand art d’arabesques, de bas-reliefs, etc.

Avant de quitter le fort, on nous conduisit dans un profond souterrain,

ancien théâtre des exécutions secrètes. Que de sang innocent doit y

avoir été versé!

La _Mosquée de Jumna_, que des juges compétents mettent au-dessus de la

superbe mosquée de Soliman à Constantinople, se trouve en dehors du

fort, près du Jumna, sur une haute terrasse en pierres. Elle a été

construite par le sultan Akbar; elle est en grès rouge, et possède trois

superbes coupoles. Dans les cintres on voit des restes de précieuses

peintures bleu clair et bleu foncé, avec des filets d’or. Il est fâcheux

que cette mosquée soit dans un tel état de délabrement; mais il faut

espérer qu’elle n’y restera pas longtemps, car le gouvernement anglais a

déjà fait commencer des restaurations.

Nous retournâmes de la mosquée à la ville, qui est en grande partie

entourée de décombres. La grande rue _Sander_ est large et propre; au

milieu elle est pavée de pierres de taille, et sur les côtés de briques.

Aux deux extrémités de cette rue se trouvent de majestueuses portes de

ville.

Les maisons de la ville (de un à quatre étages), sont presque toutes en

grès rouge, la plupart petites; mais plusieurs sont entourées de

colonnes, de piliers et de galeries. Il y en a qui se distinguent par de

beaux portails. Les rues adjacentes sont toutes étroites, tortueuses et

laides. Les bazars sont peu considérables. Dans l’Inde, comme dans

l’Orient, il faut chercher les belles marchandises dans l’intérieur des

maisons. Jadis la population de cette ville montait à 800 000 âmes;

aujourd’hui elle en a à peine 60 000.

Tous les alentours sont remplis de ruines. Les personnes qui veulent

faire bâtir n’ont que la peine de ramasser les matériaux. Bien des

Européens habitent des maisons tombées en ruines, qu’avec peu de peine

et peu de frais ils transformeraient en jolis palais.

Agra est le principal siége de deux sociétés de missionnaires: une

catholique et l’autre protestante. On instruit ici comme à Bénarès les

descendants des enfants recueillis en 1831. On me montra une petite

fille achetée dernièrement à une pauvre mère au prix de 2 roupies.

A la tête de la mission catholique est placé un évêque. Le titulaire

actuel, M. Porgi, a fait élever une église construite avec goût, ainsi

qu’une belle maison. Nulle part je n’ai vu autant d’ordre, ni les

indigènes aussi bien tenus qu’ici. Le dimanche, après les heures de

prières, les catholiques se livrent à des divertissements convenables,

tandis que les protestants, après avoir travaillé toute la semaine, sont

tenus de prier le dimanche toute la journée, et ne peuvent se permettre

d’autre distraction que de rester assis quelques heures, avec un

maintien calme et grave, devant les portes de leurs maisons. Quand on

passe un dimanche parmi de vrais protestants, on croirait réellement que

le bon Dieu a refusé aux hommes jusqu’à la distraction la plus

innocente.

Ces deux sociétés de missionnaires ne vivent pas dans les meilleurs

termes; elles se critiquent et se blâment l’une l’autre pour la moindre

chose, ce qui n’est pas précisément d’un bon exemple pour les indigènes

qui les entourent.

Ma dernière visite fut pour le bijou si admiré d’Agra, je dirai même de

toute l’Inde, le fameux _Taj-Mahal_ (_Tatsch-Mahal_).

J’avais lu dans un livre qu’il fallait visiter ce monument le dernier,

parce qu’après l’avoir vu, on ne pouvait plus admirer les autres. Le

capitaine Elliot dit: «Il est difficile de donner une description de ce

monument. La construction est pleine de force et d’élégance.»

_Taj-Mahal_ fut élevé par le sultan Jehoe (Dschehoe) à la mémoire de sa

favorite, Muntaza-Zemani. La construction de ce monument a coûté,

dit-on, 750 000 livres sterling. En réalité, cette construction a servi

à immortaliser la mémoire du sultan plutôt que celle de la favorite, car

tout homme, en voyant cet ouvrage, demandera involontairement le nom du

puissant souverain à la voix duquel il a été élevé. Les noms des

architectes ont été malheureusement perdus. Plusieurs attribuent ce

monument à des maîtres italiens; mais quand on voit tant de

chefs-d’œuvre de l’architecture mahométane, il faut nier qu’ils aient

été construits par les Turcs, ou bien admettre que celui-ci aussi

appartient au style mahométan.

Le Taj-Mahal est placé au milieu d’un jardin, sur une terrasse en grès

rouge haute de 4 mètres. C’est une sorte de mosquée de forme octogone,

avec de hautes arcades voûtées; il est construit en marbre blanc, ainsi

que les quatre minarets placés aux coins des terrasses. La principale

coupole s’élève à une hauteur de plus de 85 mètres, et est entourée de

quatre coupoles plus petites. L’extérieur de la mosquée est couvert de

maximes du Coran gravées en caractères de marbre noir.

Dans la pièce principale se trouvent deux sarcophages, dont l’un

renferme les dépouilles mortelles de la favorite, l’autre celles du

sultan. Les parties inférieures de cette pièce sont entourées, comme les

deux sarcophages, de belles pierres en forme de mosaïque. Un morceau

capital est la grille de marbre de 2 mètres de haut qui entoure les

sarcophages; elle se compose de huit parties ou faces, qui sont toutes

si finement et si délicatement travaillées à jour, qu’on les croirait

faites en ivoire et au tour. Les jolies colonnes, les chambranles

étroits, sont également incrustés, en haut et en bas, de belles pierres;

on nous montra, entre autres, la _chrysolithe_, qui a absolument la

couleur de l’or, pierre très-précieuse et qui l’est peut-être même plus

que le lapis-lazuli.

Deux portes d’entrée et deux mosquées, situées à peu de distance du

Taj-Mahal, sont en grès rouge et en marbre blanc. Isolées, chacune

d’elles passerait pour un chef-d’œuvre; mais elles se trouvent écrasées

par le voisinage du Taj-Mahal, dont un voyageur dit à plein droit: «Il

est trop pur, trop sacré, trop parfait, pour avoir pu être créé de main

d’homme. Il faut que des anges l’aient descendu du ciel, et on devrait

le mettre sous une cloche de verre, pour le garantir contre tout souffle

et tout courant d’air.»

Ce mausolée, qui date déjà de plus de deux cent cinquante ans, est aussi

parfaitement conservé que si on venait de l’achever.

Certains voyageurs prétendent que le Taj-Mahal, au clair de lune,

produit un effet magique. Je le vis éclairé par la pleine lune; mais son

aspect me transporta si peu que je regrettai, au contraire, d’avoir

affaibli ma première impression. Sur les anciennes ruines ou sur les

édifices gothiques, le reflet de la lune a quelque chose de féerique,

mais il n’en est pas de même d’un monument tout en marbre blanc. A la

lumière de la lune, le Taj-Mahal se fond en masses incertaines, et

paraît en partie comme couvert d’une légère couche de neige.

Le premier voyageur qui a formulé cette fausse opinion sur le Taj-Mahal,

l’a probablement visité dans une compagnie par laquelle il était

tellement charmé, qu’il trouvait tout surnaturel et céleste. D’autres

depuis ont sans doute trouvé plus commode, au lieu de s’en assurer

eux-mêmes, de reproduire de confiance ce qu’avaient affirmé leurs

devanciers.

* * * * *

Une des plus intéressantes excursions de tout mon voyage, fut une course

à la ville en ruines de _Fattipoor-Sikri_, éloignée d’Agra de 18 milles,

et qui a une circonférence de 6 milles. Nous y allâmes en voiture, et

nous y avions commandé des chevaux de relais pour pouvoir faire la

partie en un seul jour.

La route passe de temps en temps par d’immenses plaines couvertes de

bruyères; dans l’une de ces plaines nous aperçûmes un petit troupeau

d’antilopes; plus petites que les daims, elles sont, comme les gazelles,

d’une grande légèreté et d’une délicatesse extraordinaire; elles ont le

long du dos de petites raies d’un brun foncé; elles traversaient la

route devant nous sans trop de crainte, en faisant par-dessus les fossés

et les buissons des sauts de plus de 7 mètres, et il y avait dans tous

leurs mouvements tant de grâce, qu’elles semblaient danser à travers les

airs. Je ne rencontrai pas avec moins de plaisir deux paons sauvages. On

éprouve un charme tout particulier à voir en liberté des animaux que

nous sommes habitués en Europe à garder à titre de raretés comme les

plantes exotiques, et que nous enfermons dans des cages ou dans

d’étroits espaces.

Le paon, dans son état naturel, est ici un peu plus grand que je ne l’ai

vu en Europe; ses couleurs et l’éclat de son plumage me parurent aussi

plus beaux et plus vifs.

L’Indien a pour cet oiseau presque autant de vénération que pour la

vache. Les paons, de leur côté, semblent comprendre le culte que l’on a

pour eux; car on les voit, comme les hôtes domestiques des basses-cours,

se promener tranquillement dans les villages ou bien se reposer à leur

aise sur les toits des maisons. Dans quelques contrées, les Indiens ont

tant de tendresse pour les paons, qu’un Européen s’exposerait aux plus

mauvais traitements s’il avait le malheur de tirer sur un de ces

oiseaux. Il y a quelques mois, deux soldats anglais périrent pour ne pas

avoir respecté cette superstition de l’Hindoustan et pour avoir tué

quelques paons. Les Indiens se précipitèrent avec fureur sur les

meurtriers et les maltraitèrent si cruellement, qu’ils en moururent.

_Fattipoor-Sikri_ est situé sur une colline. Aussi voit-on de loin les

murs du fort, les mosquées et d’autres édifices. Ces ruines commencent à

quelque distance en dehors du rempart. Des deux côtés de la route il y a

des restes de maisons ou d’appartements isolés, des fragments de belles

colonnes, etc. Je vis avec beaucoup de peine les indigènes tailler

plusieurs blocs et les façonner pour leur servir de matériaux.

On entre par de belles portes dans le fort et dans la ville, au milieu

d’éboulements et de ruines. Le tableau qui s’offre ici aux regards est

bien plus saisissant que celui de Pompéï, près de Naples. A Pompéï, il

est vrai, la destruction est bien complète aussi, mais c’est une

destruction très-régulière. Les rues et les places ont l’air aussi

propres que si elles n’avaient été désertées que la veille. Les maisons,

les palais et les temples ont été débarrassés de leurs décombres; les

ornières mêmes des voitures sont restées intactes. De plus, Pompéï est

dans une plaine; on ne l’embrasse pas d’un seul coup d’œil, et elle n’a

pas la moitié de l’étendue de Sikri. Les maisons sont plus petites; les

palais sont moins nombreux, et ils offrent un caractère moins grandiose.

A Sikri, un immense espace se déroule à vos yeux; partout il y a des

édifices magnifiques, des mosquées et des kiosques, des palais, des

colonnades et des arcades, en un mot tout ce que l’art peut produire. Et

pas un seul morceau n’a échappé entier à la destruction du temps; tout

est tombé en ruines. On peut à peine se défendre de l’idée d’un terrible

tremblement de terre; et il n’y a guère que deux siècles que la ville

était debout dans toute sa richesse et sa splendeur. Elle n’a pas été,

il est vrai, couverte, comme Pompéï, d’une lave protectrice, mais

exposée sans défense à tous les orages et à toutes les tempêtes. Ma

douleur et ma surprise croissaient à chaque pas: spectacle à la fois

déchirant et étonnant! quelle terrible destruction à côté d’une

magnificence visible, d’une réunion d’édifices grandioses, de superbes

sculptures, de riches fragments de tout genre! Je vis des constructions

dont l’intérieur et l’extérieur étaient littéralement si surchargés de

sculptures qu’il ne restait pas la moindre place dépourvue d’ornements.

La principale mosquée surpasse, pour la grandeur et pour l’architecture,

la mosquée de Jumna, à Agra. La porte d’entrée qui conduit au vestibule

passe pour la plus grande du monde; le cintre de la porte a 24 mètres de

haut; la hauteur de tout le monument est de 47 mètres. Le péristyle de

la mosquée est également des plus grands; sa longueur est de 145 mètres,

sa largeur de 136. Il est entouré de belles arcades et de petites

cellules. Ce péristyle était, dit-on, presque aussi sacré que la mosquée

elle-même, parce qu’Akbar le Juste avait l’habitude d’y faire ses

dévotions[94]. Après la mort de ce prince, la place où il priait fut

marquée par une espèce d’autel en marbre blanc merveilleusement

travaillé.

La mosquée elle-même, construite dans le style de la mosquée de Jumna, a

comme celle-ci trois grands dômes. L’intérieur est rempli de sarcophages

dans lesquels reposent ou des parents ou des ministres favoris du sultan

Akbar. On voit même d’autres tombeaux semblables dans une cour voisine.

Le sultan Akbar passait chaque jour plusieurs heures dans la _salle de

justice_, et donnait audience au dernier comme au premier de ses sujets.

Une colonne, placée au milieu de la salle, et dont le haut représente

une plate-forme, formait le divan de l’empereur. Cette colonne, dont le

chapiteau est taillé de la manière la plus admirable, s’élargit vers le

haut et est entourée d’une belle grille en pierre d’un pied de haut. Du

dedans, quatre larges galeries et de petits ponts de pierre conduisent

dans les pièces contiguës du palais.

Les palais du sultan se distinguent moins par leur grandeur que par

leurs sculptures, leurs colonnes, etc. Tous en sont décorés, on pourrait

même dire surchargés.

La célèbre _porte des éléphants_ excita moins mon admiration. Sans doute

sa voûte est très-élevée, mais elle n’est pas si haute que la porte

d’entrée qui conduit à l’avant-cour de la mosquée; les deux éléphants de

pierre placés sur le seuil, sont tellement dégradés, qu’on reconnaît à

peine ce qu’ils représentent.

Ce qui est mieux conservé, c’est la _tour des éléphants_, dont quelques

descriptions disent qu’elle n’est composée que de dents d’éléphants, et

même d’éléphants enlevés à l’ennemi par Akbar ou bien tués dans des

chasses par ce sultan. Mais cela n’est pas; la tour, qui a 20 mètres de

haut, est en pierre, et les dents y sont fixées depuis le haut jusqu’en

bas comme de grandes épines. Akbar, dit-on, s’est souvent assis sur le

faîte de cette tour pour tirer aux oiseaux.

Tous les édifices, même l’énorme et long rempart, sont de grès rouge, et

non pas, comme plusieurs le prétendent, de marbre rouge.

Des centaines de petits perroquets verts ont établi leurs nids dans les

fentes et les fissures des édifices.

* * * * *

Le 19 janvier, je quittai de nouveau, en société de M. Lau, la célèbre

ville d’Agra, pour aller visiter une ville encore plus célèbre, celle de

Delhi, à 122 milles d’Agra. On y va aussi par une excellente route de

poste.

La contrée entre Agra et Delhi est assez uniforme; nulle part on ne

découvre la moindre colline; la terre cultivée alterne avec des

bruyères et des sables, et les misérables villages ou villes que l’on

trouve sur la route ne nous donnèrent pas la moindre envie d’interrompre

notre voyage même pour quelques instants.

Près de la petite ville de _Gassinager_, un long pont suspendu traverse

le Jumna.

Le 20 janvier, dans l’après-midi, nous arrivâmes à Delhi. Je trouvai

dans M. le docteur Sprenger un compatriote aussi bon qu’aimable. M.

Sprenger est né dans le Tyrol. Ses facultés supérieures et ses

connaissances lui ont acquis une grande réputation non-seulement parmi

les Anglais, mais aussi dans tout le monde savant. Il est directeur du

collége de Delhi et a obtenu dernièrement une mission du gouvernement

anglais pour aller à _Luknau_ examiner la bibliothèque du roi indien, la

mettre en ordre et publier les ouvrages les plus intéressants qu’elle

renferme. Possédant parfaitement le sanscrit, le persan ancien et

moderne, le turc, l’arabe et l’hindoustani, il a donné en anglais et en

allemand des traductions de ces ouvrages; il a déjà enrichi la

littérature de précieuses et spirituelles publications et il y joindra

encore beaucoup de travaux dignes d’intérêt, car c’est un homme

excessivement actif et qui n’a que trente-quatre ans.

Quoique le départ de M. Sprenger pour Luknau fût très-prochain, il n’en

eut pas moins l’extrême complaisance de vouloir bien me servir de

cicérone.

Nous commençâmes par la grande ville impériale de Delhi, sur laquelle

étaient jadis fixés tous les regards non-seulement de l’Inde, mais aussi

de presque toute l’Asie. Elle fut de son temps pour l’Inde ce qu’Athènes

fut pour la Grèce et Rome pour l’Europe. Aujourd’hui, elle partage le

sort des autres cités indiennes, et de toute son ancienne grandeur elle

n’a gardé que son nom.

Le Delhi existant s’appelle le _nouveau Delhi_, quoique la ville soit

déjà bâtie depuis deux siècles: c’est la continuation des anciennes

villes qui ont été, à ce qu’on pense, au nombre de sept, et dont chacune

s’appelait Delhi. Toutes les fois que les palais, les mosquées, les

fortifications commençaient à se dégrader, on les laissait tomber en

ruines, et on élevait de nouvelles constructions à côté des anciennes.

De cette manière, les ruines s’entassèrent sur les ruines et occupèrent

un espace qui a, dit-on, plus de 6 milles de largeur et 18 de longueur.

Si une mince couche de terre ne couvrait pas déjà une grande partie de

ces ruines, elles seraient certainement les plus étendues de l’univers.

Le nouveau Delhi est situé sur le Jumna. D’après la géographie de

Brückner, cette cité renferme une population de 500 000 âmes[95], mais

elle n’en a réellement pas beaucoup plus de 100 000, parmi lesquelles on

compte une centaine d’Européens. Les rues sont larges et belles; je

n’avais encore rien vu de pareil en ce genre dans aucune autre ville de

l’Inde. La principale rue, _Tschandni-Tschauk_, ferait honneur à toutes

les capitales d’Europe; elle a près de trois quarts de milles de long et

est large de plus de 30 mètres; elle est coupée, dans toute sa longueur,

par un canal étroit et sans eau à moitié comblé. Les maisons de cette

rue ne se distinguent ni par la grandeur ni par la magnificence; elles

n’ont tout au plus qu’un seul étage; au rez-de-chaussée, elles sont

garnies de misérables auvents où sont exposées des marchandises de peu

de prix.

Je n’ai pas été assez heureuse pour voir les superbes magasins, les

nombreuses pierres précieuses qui, au dire de beaucoup de voyageurs,

jettent le soir un éclat incomparable à la lueur des lampes et des

lumières! Les jolies maisons et les somptueux magasins se trouvent dans

les rues adjacentes au bazar; les produits de l’art que j’y vis

consistaient en objets d’or et d’argent, en étoffes d’or et en châles.

Les objets d’or et d’argent sont faits par les indigènes avec tant de

goût et d’art, qu’on aurait de la peine à trouver rien de plus beau à

Paris. Les étoffes tissées d’or, les broderies d’or et de soie sur

étoffes et les châles de cachemire sont de la dernière perfection. Les

cachemires les plus fins coûtent ici 4000 roupies. Ce qui mérite encore

plus d’admiration, c’est l’habileté des artisans, lorsqu’on voit avec

quelles faibles ressources et avec quels outils ils savent produire tous

ces chefs-d’œuvre.

Il est fort agréable de se promener le soir dans les principales rues de

Delhi. On y voit parfaitement la vie des grands et des riches de l’Inde.

On ne trouve nulle part tant de princes et de grands seigneurs.

Indépendamment de l’empereur pensionné et de ses parents, dont le nombre

s’élève à plusieurs milliers, il y vit encore d’autres souverains et

ministres destitués et pensionnés. Ils répandent beaucoup de vie dans la

ville; ils aiment à se montrer en public, font souvent de grandes et de

petites parties, se promènent (toujours sur des éléphants) dans les

jardins voisins, ou le soir dans les rues. Pour les excursions de jour,

les éléphants sont richement ornés de tapis et de belles étoffes, de

tresses d’or et de houppes; les siéges, appelés _hauda_, sont même

couverts de châles de cachemire; des baldaquins somptueusement décorés

garantissent les cavaliers contre le soleil, ou bien des serviteurs

tiennent au-dessus d’eux d’immenses parasols ouverts. Les princes et les

grands personnages, très-richement habillés à l’orientale, sont assis

par deux ou par quatre dans ces haudas.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 24 / 47 段