Les deux princes étaient très-richement vêtus, ils avaient de longs

pantalons, de longs vêtements de dessous avec de courtes robes

par-dessus, le tout en satin brodé d’or. L’aîné, qui avait trente-cinq

ans, portait une petite toque en soie, brodée d’or, avec une garniture

de diamants; il avait aux doigts quelques grosses bagues en brillants;

ses souliers en soie étaient surchargés de belles broderies d’or. Son

frère, jeune homme de dix-neuf ans, qu’il avait adopté[89], portait un

turban blanc avec une superbe agrafe de diamants et de perles; aux

oreilles il avait de grands pendants de perles, et autour des poignets

de riches et lourds bracelets. L’aîné des deux princes était un bel

homme, dont la physionomie dénotait de la bonté et de l’esprit; le cadet

me plut bien moins.

A peine eûmes-nous pris place que l’on nous apporta de grands bassins

d’argent avec des _narghilés_ élégants, et que l’on nous invita à fumer.

Nous refusâmes cette haute jouissance, et le prince fuma seul. Il ne

tirait que quelques bouffées du même narghilé; un autre plus beau

remplaçait toujours celui dont il venait de se servir.

La conduite du prince fut pleine de noblesse et d’empressement. Il était

seulement fâcheux que nous ne pussions nous entretenir qu’à l’aide d’un

interprète. Il me fit demander si j’avais vu exécuter un _natch_ (danse

de fête). Sur ma réponse négative, il donna les ordres nécessaires pour

me faire jouir de ce spectacle.

Au bout d’une demi-heure parurent deux danseuses (_devedassi_) et trois

musiciens. Les danseuses étaient vêtues en mousseline de couleur brodée

d’or, portaient de larges pantalons en tissu de soie broché d’or, qui

descendaient jusqu’à terre et qui couvraient leurs pieds non chaussés.

L’un des musiciens frappait sur deux tambourins; les deux autres

raclaient des instruments à quatre cordes, semblables à nos violons. Ils

se tenaient derrière les danseuses, et jouaient sans aucune mélodie; les

danseuses faisaient des mouvements très-vifs avec les bras, les mains et

les doigts, mais moins avec les pieds. A ces derniers étaient attachés

des grelots d’argent qu’elles faisaient résonner de temps à autre. Elles

savaient prendre de belles poses, et se drapaient de la manière la plus

gracieuse avec leurs robes de dessous. Cette représentation dura à peu

près un quart d’heure, ensuite elles accompagnèrent la danse de chants;

mais les deux sylphides poussèrent des cris si stridents, que je finis

par trembler pour mes oreilles et pour mes nerfs.

Pendant la représentation, on nous offrit des bonbons, des fruits et des

sorbets. Quand la danse fut achevée, le prince me fit demander si je

désirais voir son jardin, éloigné d’un mille du palais. Je fus assez

indiscrète pour accepter encore cette proposition.

Accompagnés du jeune prince, nous nous rendîmes devant la grande place

du palais, où des éléphants bien parés nous attendaient. La monture

favorite du prince aîné, d’une grosseur et d’une beauté rares, était

préparée pour moi et pour M. Lau. Une housse écarlate avec houppes,

franges et bordures d’or, couvrait presque toute la bête. Sur le large

dos de l’éléphant on avait dressé un siége commode, que je comparerais à

un phaéton sans roues. L’éléphant se coucha par terre; on appuya contre

lui une large échelle, et M. Lau et moi nous nous assîmes sur cette

masse énorme.

Derrière nous était placé un serviteur chargé de tenir au-dessus de nos

têtes un grand parasol. Le cornac était assis sur le cou de l’éléphant,

et le piquait de temps en temps entre les oreilles avec une baguette de

fer pointue.

Le jeune prince, les hommes de sa suite et ses serviteurs, prirent place

sur les autres éléphants. Quelques officiers à cheval se tenaient à nos

côtés; deux soldats, le sabre nu, ouvraient la tête du cortége pour

faire faire place, et plus d’une demi-douzaine de soldats, également le

sabre nu, nous entouraient; quelques cavaliers fermaient la marche.

Quoique le pas de l’éléphant produise des secousses aussi peu agréables

que celui du chameau, cette partie vraiment indienne me causa cependant

un plaisir infini.

Arrivés au terme de notre course, le regard orgueilleux du prince parut

nous demander si nous n’étions pas enchantés de la magnificence du

jardin. Mais, hélas! notre enchantement ne fut que simulé, car le

jardin était par trop simple pour mériter beaucoup d’éloges. Au fond se

trouvait un palais d’été royal qui commençait à tomber en ruines.

Au moment où nous allions quitter cette résidence, les jardiniers nous

apportèrent de beaux bouquets de fleurs et des fruits délicieux, suivant

la coutume établie dans toute l’Inde.

En dehors du jardin, il y a un très-grand bassin d’eau revêtu de belles

pierres de taille; de larges escaliers conduisent à l’étang, et aux

coins sont de superbes kiosques avec des bas-reliefs assez bien

sculptés.

Le rajah de Bénarès reçoit du gouvernement anglais une pension annuelle

d’un lac, c’est-à-dire de 100 000 roupies[90]. Il retire pareille somme

de ses terres, ce qui ne l’empêche pas d’être criblé de dettes. Les

causes en sont: le grand luxe de toilette et de parures, le nombre des

femmes, la quantité de domestiques, de chevaux, de chameaux,

d’éléphants, etc. On me raconta que ce prince avait quarante femmes,

environ mille serviteurs et soldats, cent chevaux, cinquante chameaux et

vingt éléphants.

Le lendemain, le rajah fit demander comment je m’étais trouvée de ma

promenade, et m’envoya par la même occasion de la pâtisserie, des

bonbons et les fruits les plus exquis, parmi lesquels il y avait du

raisin et des pommes de grenade qui, dans cette saison, comptent parmi

les raretés. On les fait venir de Caboul, éloigné de Bénarès d’environ

700 milles.

Pour terminer le récit de cette visite, j’ajouterai que depuis bien des

années il n’est mort personne dans le palais habité par le rajah. Voici

la raison qu’on en donne. Un des maîtres de ce palais demanda un jour à

un brahmane ce que deviendrait l’âme de celui qui mourrait dans le

palais. Le brahmane répondit qu’elle irait au ciel. Le rajah, ayant

répété quatre-vingt-dix-neuf fois la même question, reçut toujours la

même réponse. Mais à la centième fois, le brahmane perdit patience, et

répondit qu’elle entrerait dans un âne. A partir de ce moment, chacun,

depuis le prince jusqu’au dernier serviteur, fuit le palais dès qu’il se

sent indisposé. Personne ne veut continuer après sa mort le rôle dans

lequel il a peut-être débuté en maître pendant sa vie.

J’eus à Bénarès deux occasions de voir parmi les faquirs (sorte de

prêtres indiens) de prétendus martyrs, qui s’imposent les tourments les

plus variés: ils se font enfoncer un crochet de fer dans la chair et

hisser jusqu’à une hauteur de six à sept mètres; ils restent plusieurs

heures en équilibre sur un seul pied, en tenant en même temps les bras

tendus, ou bien ils portent de pesants fardeaux dans différentes

postures, tournent sur eux-mêmes pendant des heures, se déchirent le

corps, etc. Souvent ils se soumettent à des tourments si affreux, qu’ils

succombent au bout de peu de temps. Ces martyrs sont encore assez

vénérés par le peuple; cependant on n’en voit plus beaucoup aujourd’hui.

Un des deux que j’aperçus tenait au-dessus de sa tête une houe pesante,

et avait adopté la posture courbée d’un ouvrier qui fend du bois. Je

l’observai pendant plus d’un quart d’heure; il demeura dans la même

attitude, aussi immobile que s’il eût été transformé en une statue de

pierre. Il y avait probablement des années qu’il se livrait à cette

occupation utile. L’autre tenait la pointe de son pied contre son nez.

Une autre sorte de faquirs s’impose la pénitence de ne prendre que

très-peu de nourriture, et seulement la plus dégoûtante: de la chair de

bêtes mortes, des légumes à moitié pourris, des immondices de tout

genre, même de la vase et de la terre; ils disent que ce qu’on

introduit dans son estomac est chose indifférente.

Les faquirs vont presque tout à fait nus, se couvrent tout le corps,

sans en excepter le visage, de fiente de vache, et mettent ensuite de la

cendre par-dessus. Ils peignent sur leur poitrine et sur leur front les

emblèmes de Chiva et de Vichnou; ils teignent en brun rouge foncé leur

chevelure hérissée. On ne peut guère rien voir de plus hideux et de plus

dégoûtant que les membres de cette secte. Ils courent par toutes les

rues, et prêchent sans cesse ce qui leur passe par la tête; mais ils

sont bien loin de jouir de la même considération que les martyrs.

* * * * *

Un des messieurs dont j’avais fait la connaissance à Bénarès eut la

bonté de me communiquer quelques observations sur les rapports du paysan

avec le gouvernement. Le paysan n’a pas la propriété du sol; il n’est

que fermier. Le sol appartient au gouvernement anglais, à la compagnie

des Indes orientales, ou bien aux princes indigènes. Les terres sont

affermées en gros; les principaux fermiers les démembrent en petites

portions qu’ils cèdent au paysan. Le sort de ce dernier dépend tout à

fait de la bonté ou de la dureté du fermier principal. C’est lui qui

fixe le prix du fermage; il en réclame souvent le loyer dans un temps où

la récolte n’est pas encore faite et où le paysan n’est pas en état de

payer. Le pauvre homme se trouve alors forcé de vendre sa récolte sur

pied et à moitié prix avant qu’elle soit mûre, et, d’ordinaire, le

fermier s’arrange pour en devenir acquéreur au moyen d’un prête-nom. Le

malheureux paysan garde à peine de quoi soutenir sa vie et celle de sa

famille.

Il y a bien des lois et des juges dans le pays, et, comme je l’entendais

dire de toutes parts, les lois sont bonnes et les juges sont justes;

mais la question est de savoir si le pauvre arrive toujours jusqu’au

juge. Les districts sont grands; le paysan ne peut pas entreprendre un

voyage de 70 à 80 milles, et quelquefois davantage. Lors même qu’il

demeure dans le voisinage, il ne parvient pas toujours jusqu’au siége du

juge. Les affaires sont si nombreuses, que le juge lui-même ne peut pas

entrer dans tous les détails; d’ordinaire, il est le seul Européen qui

fasse partie du tribunal. Ses assesseurs se composent d’Hindous ou de

mahométans, dont le caractère (c’est triste à dire) s’avilit chaque jour

de plus en plus dans le commerce des Européens. Aussi, quand le paysan

approche du tribunal sans apporter un cadeau, il est ordinairement

repoussé; sa requête ou sa plainte n’est pas admise ni même entendue. Et

où le malheureux dépouillé par le fermier prendrait-il ce cadeau? Le

paysan requiert donc rarement l’assistance du juge.

Un Anglais (dont j’ai malheureusement oublié le nom), qui a visité

l’Inde en savant observateur, a démontré qu’aujourd’hui les paysans sont

soumis à de plus lourdes charges qu’autrefois sous leurs princes

indigènes.

J’arrivai à l’affligeante conviction que, sous le gouvernement libéral

des Anglais, la position de l’esclave au Brésil est préférable à celle

du paysan libre de l’Inde. L’esclave brésilien n’a point à s’occuper de

ses besoins matériels, et on ne l’écrase jamais de travail; c’est

l’intérêt du maître qui en souffrirait le plus, car l’esclave coûte 7 ou

800 florins (750 à 2000 fr.). Aussi le propriétaire trouve-t-il son

avantage à le bien traiter pour le conserver le plus longtemps possible.

Certainement, il arrive aussi que quelques maîtres usent de tyrannie

envers leurs esclaves, mais ces cas sont excessivement rares.

Les environs de Bénarès sont le séjour de plusieurs missionnaires

allemands et anglais qui viennent souvent à la ville pour y prêcher. Un

de leurs établissements renferme même un petit village chrétien qui

compte quelque vingt familles indiennes. Cependant la religion

chrétienne ne se propage pas beaucoup dans ce pays[91]. Je m’informai

avec empressement auprès de chaque missionnaire du nombre des Hindous ou

mahométans qu’il avait baptisés dans le cours de sa mission. La réponse

ordinaire était: _Pas un_, ou, tout au plus: _Un seul_. Les quelques

familles qui se sont fait baptiser datent de l’an 1831, époque où toute

l’Inde était ravagée par le choléra, la fièvre typhoïde et la famine. La

mortalité était effrayante, et beaucoup d’enfants restés orphelins

erraient sans asile. Les missionnaires recueillirent ces malheureux et

les élevèrent dans la religion chrétienne. On leur apprit divers

métiers, on leur donna des demeures, on les maria, et on s’occupe encore

aujourd’hui de leur entretien. Les descendants de ces familles sont

constamment instruits et surveillés de près par les missionnaires. Mais

malheureusement le nombre de ces néophytes n’augmente pas.

J’assistai à quelques épreuves.

Les garçons et les filles savaient assez bien lire, écrire, calculer,

avaient des notions de géographie, d’histoire et de religion. Les filles

faisaient de belles broderies; elles tricotaient et cousaient bien. Les

garçons et les hommes confectionnaient des tapis, faisaient des travaux

de menuiserie, reliaient, imprimaient, etc. Le directeur et le

professeur de ce bel établissement est le missionnaire M. Luitpold. Sa

femme a la direction des filles; tout est organisé et conduit avec

beaucoup de sens et d’une manière très-ingénieuse. M. et Mme Luitpold

s’intéressent à leurs élèves avec une véritable charité chrétienne. Mais

que sont quelques gouttes d’eau dans l’immensité de l’Océan!

[Illustration]

CHAPITRE XIII.

Allahabad.--Caunipoor.--Agra.--Le mausolée du sultan

Akbar.--Tajh-Mahal.--La ville en ruines de

Fatipoor-Sikri.--Delhi.--La grand’rue.--Le palais de

l’empereur.--Palais et mosquées.--La princesse Bigem.--L’ancien

Delhi.--Ruines remarquables.--La station militaire anglaise.

De Bénarès nous allâmes, M. Lau et moi, à Allahabad dans un dock de

poste[92]. La distance est de 76 milles, que l’on fait sans peine en

douze ou treize heures. Dans la soirée du 7 janvier 1848, nous quittâmes

la ville sacrée, et, dès le lendemain matin, nous nous trouvâmes dans le

voisinage d’Allahabad, près d’un long pont de bateaux jeté sur le Gange.

Après être sortis du _dock_, nous nous fîmes porter en palanquin à

l’hôtel, éloigné d’un mille. En y arrivant, nous le trouvâmes tellement

rempli d’officiers d’un régiment en marche, qu’on n’admit mon compagnon

de voyage que sous la condition expresse qu’il se contenterait d’une

petite place dans la salle à manger. Dans ces circonstances, il ne me

resta d’autre ressource que de profiter d’une lettre de recommandation

pour le docteur Angus.

Mon arrivée ne mit pas moins ce bon vieux monsieur dans l’embarras; car

sa maison aussi était déjà encombrée de voyageurs: mais sa sœur, Mme

Spencer, m’offrit aussitôt, avec la plus grande amabilité, la moitié de

sa propre chambre à coucher.

_Allahabad_ a 25 000 habitants et est situé en partie sur le Jumna

(Dschumna), en partie sur le Gange. La ville n’est ni grande ni belle,

quoiqu’on la range parmi les cités saintes et qu’elle soit visitée par

beaucoup de pèlerins. Les Européens habitent de beaux pavillons dans des

jardins en dehors de la ville.

Parmi les curiosités qu’elle présente, je mentionnerai particulièrement

le fort avec le palais, construit sous le sultan Akbar. Il est situé au

confluent du Jumna et du Gange.

Les Anglais ont élevé de nouveaux ouvrages très-solides autour du fort

qui, aujourd’hui, sert de principale place d’armes à l’Inde anglaise.

Le palais est un édifice assez ordinaire, et l’intérieur ne se fait

remarquer que par la disposition de quelques salons. Il y en a qui sont

coupés par trois colonnades et qui forment trois rangées d’arcades. Dans

d’autres, quelques marches conduisent à de petits appartements qui se

trouvent dans le salon même et qui ressemblent à de grandes loges de

théâtre.

Aujourd’hui le palais est transformé en arsenal. Il renferme de quoi

équiper 40 000 hommes, et il ne manque pas non plus de grosse

artillerie. Dans une des cours il y a une colonne de métal de 12 mètres

de haut, appelée _Feroze-Schachs-Laht_, qui est très-bien conservée,

toute couverte de caractères, et au faîte de laquelle est un lion.

Une autre curiosité du fort est un petit temple insignifiant,

aujourd’hui assez dégradé, qui jouit d’une haute vénération parmi les

Hindous; mais, à leur grand regret, ils ne peuvent pas le visiter,

l’entrée du fort leur étant interdite. Un des officiers me raconta qu’un

très-riche Hindou était venu récemment en pèlerinage à ce temple, et

avait fait offrir au commandant du fort 20 000 roupies, s’il voulait lui

permettre d’y faire ses dévotions. Le commandant ne put naturellement

pas y consentir.

Le fort d’Allahabad a aussi sa légende. Quand le sultan Akbar en

commença la construction, les murs s’écroulaient à mesure qu’on les

élevait. Un oracle ayant déclaré que le fort ne s’achèverait pas

heureusement si un homme ne se dévouait à la mort, il se présenta un

individu du nom de Brog, qui exigea pour seul prix de son sacrifice que

le fort et la ville porteraient son nom. Aussi les Indiens nomment-ils

encore aujourd’hui plus souvent la ville _Brog_ qu’_Allahabad_.

On a consacré à la mémoire de cet homme héroïque un temple souterrain

près du fort, où il a été enterré. Ce temple, visité tous les ans par

beaucoup de pèlerins, est tout à fait sombre; on n’y pénètre qu’avec des

flambeaux ou des torches. En somme, il ressemble à une grande belle

cave, dont le plafond reposerait sur de simples piliers de pierre. Les

murs sont remplis de niches, toutes occupées par des divinités ou par

leurs emblèmes. On montre comme la plus grande curiosité un arbre

dépouillé de ses feuilles, qui a poussé dans le temple et qui s’est

frayé passage à travers la voûte.

Je visitai encore un grand beau jardin dans lequel se trouvent quatre

mausolées mahométans. Le plus grand renferme un sarcophage en marbre

blanc, entouré de galeries en bois avec des incrustations en nacre aussi

riches qu’élégantes. C’est là que repose le sultan Koshru, fils de

Jehan-puira. Dans des sarcophages plus petits sont les enfants du

sultan. Les murs sont peints de fleurs roides et d’arbres misérables,

parmi lesquels se trouvent aussi des inscriptions.

On voit sur un de ces murs un petit rideau que le guide écarta avec un

profond respect pour me montrer l’empreinte de la paume d’une main

colossale. Il me raconta qu’anciennement un arrière-arrière-neveu de

Mahomet était venu en ce lieu pour y faire ses dévotions. Il était d’une

taille et d’une corpulence extraordinaires; en se levant, il s’appuya

contre le mur, et y laissa l’empreinte de sa main sacrée.

Ces quatre monuments datent, dit-on, de plus de deux cent cinquante ans;

ils sont en grandes pierres de taille et richement décorés d’arabesques,

de frises, de bas-reliefs, etc. Le tombeau de Koshru et l’empreinte de

la main jouissent d’une haute vénération chez les mahométans.

Le jardin me plut bien plus que les monuments, surtout à cause de ses

énormes _tamarins_. Je croyais avoir vu, au Brésil, les plus grands

qu’on pût trouver; mais la terre et peut-être aussi le climat de l’Inde

semblent encore favoriser davantage cette espèce d’arbres. Ce n’est pas

seulement dans le jardin que se rencontrent ces magnifiques

échantillons, autour de la ville on voit de superbes allées de tamarins.

On cite les tamarins d’Allahabad même dans des ouvrages de géographie.

Contre le mur élevé qui entoure le jardin, on a adossé deux seraïs, qui

se distinguent par de hauts et beaux portails, par leur grandeur et par

leur tenue excellente. Il y régnait une très-grande animation; on voyait

des hommes revêtus de toutes sortes de costumes, des chevaux, des bœufs,

des chameaux, des éléphants et une grande quantité de marchandises

emballées dans des caisses, des sacs et des ballots.

_10 janvier._ A trois heures de l’après-midi, nous quittâmes Allahabad,

et, sauf quelques petites interruptions; nous continuâmes notre voyage

jusqu’à Agra dans le dock de poste.

La distance est d’environ 300 milles.

Dans l’espace de vingt-deux heures, nous arrivâmes à _Caunipoor_ (150

milles), près du Gange, petite ville qui se distingue par ses

établissements européens.

Le voyage jusqu’à Caunipoor nous offrit peu de variété: nous traversâmes

une plaine immense, richement plantée, et une route peu animée. A

l’exception de quelques colonnes militaires, nous ne rencontrâmes aucun

voyageur.

Un passage de troupes dans l’Inde ressemble à une petite migration, et,

quand on en a vu un, on peut facilement se faire une idée des colonnes

innombrables des armées de la Perse ou des autres contrées de l’Asie. La

plupart des soldats indigènes sont mariés; il en est de même des

officiers, qui sont Européens. Aussi, quand un régiment se met en

mouvement, il y a presque autant de femmes et d’enfants que de soldats.

Les femmes et les enfants voyagent par deux ou par trois sur des

chevaux, sur des bœufs, sur des charrettes, ou ils cheminent à pied,

portant des paquets sur leur dos. Leurs bagages sont chargés sur des

voitures, et ils conduisent devant eux leurs chèvres et leurs vaches.

Les officiers suivent, avec leurs familles, à de petits intervalles,

dans des voitures européennes, dans des palanquins ou à cheval. Leurs

tentes, leurs meubles et leurs ustensiles, etc., sont portés par des

chameaux ou des éléphants qui ferment ordinairement la marche. On dresse

les camps des deux côtés de la route; d’un côté sont les hommes, de

l’autre les animaux.

_Caunipoor_ est une station militaire importante; on y voit beaucoup de

belles casernes. Il s’y trouve également une société considérable de

missionnaires. La ville renferme quelques belles écoles publiques,

quelques beaux édifices particuliers et une église chrétienne en style

gothique.

_12 janvier._ Vers midi, nous arrivâmes au petit village de _Beura_.

Nous y trouvâmes un _bongolo_, c’est-à-dire une maisonnette avec deux ou

quatre chambres à peine pourvues des meubles les plus simples et les

plus nécessaires. Ces bongolos, situés le long des routes de poste,

servent d’hôtels. Ils ont été fondés par le gouvernement. Une personne

paye, pour une petite chambre, 1 roupie par jour; une famille, 2

roupies. Qu’on reste vingt-quatre heures ou bien une demi-heure, le prix

est le même dans la plupart de ces établissements; il n’y en a qu’un

petit nombre où pour un court séjour on se contente de la moitié du

prix. Dans chaque bongolo il y a un inspecteur indigène qui sert les

voyageurs, fait la cuisine, etc. Le contrôle est exercé exactement au

moyen d’un registre sur lequel tout voyageur est tenu de s’inscrire.

Quand il n’y a pas de voyageurs dans un bongolo, on peut y rester tant

qu’on veut; mais s’il en survient, il faut quitter la place au bout de

vingt-quatre heures.

Les villages situés le long de la route sont petits et ont l’air

très-pauvres et très-misérables. Ils sont entourés de grands murs en

terre, ce qui leur donne une apparence de fortifications.

Le 13 janvier, après avoir voyagé en tout trois nuits et deux jours et

demi, nous arrivâmes à Agra, l’ancienne résidence des grands mogols de

l’Inde.

Les faubourgs d’Agra ressemblent, par leur extérieur mesquin, aux

misérables villages des environs: ce sont de hauts remparts de terre ou

d’argile, entremêlés de petites huttes ou de baraques chétives et

délabrées. Mais les choses prirent un autre aspect quand nous eûmes

franchi une superbe porte; nous nous trouvâmes tout à coup devant une

grande place ouverte entourée de murs, et de laquelle quatre hautes

portes conduisaient à la ville, au fort et aux faubourgs.

Agra, comme la plupart des villes de l’Inde, n’a pas d’hôtels. Un

missionnaire me reçut amicalement et donna à son hospitalité un bien

plus grand prix encore par la complaisance qu’il eut de me montrer les

curiosités de la ville et des environs.

Notre première visite fut consacrée au superbe mausolée du sultan Akbar,

à Secundra (4 milles d’Agra).

La porte par laquelle on pénètre dans le jardin est déjà un

chef-d’œuvre. Je m’arrêtai longtemps devant elle avec admiration.

L’imposante construction est placée sur une terrasse en pierres, à

laquelle conduisent de larges escaliers. La porte est élevée et

surmontée d’un dôme magnifique. Aux quatre coins il y a des minarets en

marbre blanc à trois étages; malheureusement les parties supérieures

sont déjà un peu dégradées. Au-dessus de la porte on voit encore les

débris d’un mur en pierre sculptée à jour.

Le mausolée est au milieu du jardin; il forme un carré de quatre étages

qui va en se rétrécissant vers le haut comme une pyramide. Le premier

aspect de ce monument n’est pas très-imposant, car on a encore trop

présent à la mémoire la beauté de la porte d’entrée; mais l’admiration

augmente à mesure que l’on entre dans les détails.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 23 / 47 段