pantalons, de longs vêtements de dessous avec de courtes robes
par-dessus, le tout en satin brodé d’or. L’aîné, qui avait trente-cinq
ans, portait une petite toque en soie, brodée d’or, avec une garniture
de diamants; il avait aux doigts quelques grosses bagues en brillants;
ses souliers en soie étaient surchargés de belles broderies d’or. Son
frère, jeune homme de dix-neuf ans, qu’il avait adopté[89], portait un
turban blanc avec une superbe agrafe de diamants et de perles; aux
oreilles il avait de grands pendants de perles, et autour des poignets
de riches et lourds bracelets. L’aîné des deux princes était un bel
homme, dont la physionomie dénotait de la bonté et de l’esprit; le cadet
me plut bien moins.
A peine eûmes-nous pris place que l’on nous apporta de grands bassins
d’argent avec des _narghilés_ élégants, et que l’on nous invita à fumer.
Nous refusâmes cette haute jouissance, et le prince fuma seul. Il ne
tirait que quelques bouffées du même narghilé; un autre plus beau
remplaçait toujours celui dont il venait de se servir.
La conduite du prince fut pleine de noblesse et d’empressement. Il était
seulement fâcheux que nous ne pussions nous entretenir qu’à l’aide d’un
interprète. Il me fit demander si j’avais vu exécuter un _natch_ (danse
de fête). Sur ma réponse négative, il donna les ordres nécessaires pour
me faire jouir de ce spectacle.
Au bout d’une demi-heure parurent deux danseuses (_devedassi_) et trois
musiciens. Les danseuses étaient vêtues en mousseline de couleur brodée
d’or, portaient de larges pantalons en tissu de soie broché d’or, qui
descendaient jusqu’à terre et qui couvraient leurs pieds non chaussés.
L’un des musiciens frappait sur deux tambourins; les deux autres
raclaient des instruments à quatre cordes, semblables à nos violons. Ils
se tenaient derrière les danseuses, et jouaient sans aucune mélodie; les
danseuses faisaient des mouvements très-vifs avec les bras, les mains et
les doigts, mais moins avec les pieds. A ces derniers étaient attachés
des grelots d’argent qu’elles faisaient résonner de temps à autre. Elles
savaient prendre de belles poses, et se drapaient de la manière la plus
gracieuse avec leurs robes de dessous. Cette représentation dura à peu
près un quart d’heure, ensuite elles accompagnèrent la danse de chants;
mais les deux sylphides poussèrent des cris si stridents, que je finis
par trembler pour mes oreilles et pour mes nerfs.
Pendant la représentation, on nous offrit des bonbons, des fruits et des
sorbets. Quand la danse fut achevée, le prince me fit demander si je
désirais voir son jardin, éloigné d’un mille du palais. Je fus assez
indiscrète pour accepter encore cette proposition.
Accompagnés du jeune prince, nous nous rendîmes devant la grande place
du palais, où des éléphants bien parés nous attendaient. La monture
favorite du prince aîné, d’une grosseur et d’une beauté rares, était
préparée pour moi et pour M. Lau. Une housse écarlate avec houppes,
franges et bordures d’or, couvrait presque toute la bête. Sur le large
dos de l’éléphant on avait dressé un siége commode, que je comparerais à
un phaéton sans roues. L’éléphant se coucha par terre; on appuya contre
lui une large échelle, et M. Lau et moi nous nous assîmes sur cette
masse énorme.
Derrière nous était placé un serviteur chargé de tenir au-dessus de nos
têtes un grand parasol. Le cornac était assis sur le cou de l’éléphant,
et le piquait de temps en temps entre les oreilles avec une baguette de
fer pointue.
Le jeune prince, les hommes de sa suite et ses serviteurs, prirent place
sur les autres éléphants. Quelques officiers à cheval se tenaient à nos
côtés; deux soldats, le sabre nu, ouvraient la tête du cortége pour
faire faire place, et plus d’une demi-douzaine de soldats, également le
sabre nu, nous entouraient; quelques cavaliers fermaient la marche.
Quoique le pas de l’éléphant produise des secousses aussi peu agréables
que celui du chameau, cette partie vraiment indienne me causa cependant
un plaisir infini.
Arrivés au terme de notre course, le regard orgueilleux du prince parut
nous demander si nous n’étions pas enchantés de la magnificence du
jardin. Mais, hélas! notre enchantement ne fut que simulé, car le
jardin était par trop simple pour mériter beaucoup d’éloges. Au fond se
trouvait un palais d’été royal qui commençait à tomber en ruines.
Au moment où nous allions quitter cette résidence, les jardiniers nous
apportèrent de beaux bouquets de fleurs et des fruits délicieux, suivant
la coutume établie dans toute l’Inde.
En dehors du jardin, il y a un très-grand bassin d’eau revêtu de belles
pierres de taille; de larges escaliers conduisent à l’étang, et aux
coins sont de superbes kiosques avec des bas-reliefs assez bien
sculptés.
Le rajah de Bénarès reçoit du gouvernement anglais une pension annuelle
d’un lac, c’est-à-dire de 100 000 roupies[90]. Il retire pareille somme
de ses terres, ce qui ne l’empêche pas d’être criblé de dettes. Les
causes en sont: le grand luxe de toilette et de parures, le nombre des
femmes, la quantité de domestiques, de chevaux, de chameaux,
d’éléphants, etc. On me raconta que ce prince avait quarante femmes,
environ mille serviteurs et soldats, cent chevaux, cinquante chameaux et
vingt éléphants.
Le lendemain, le rajah fit demander comment je m’étais trouvée de ma
promenade, et m’envoya par la même occasion de la pâtisserie, des
bonbons et les fruits les plus exquis, parmi lesquels il y avait du
raisin et des pommes de grenade qui, dans cette saison, comptent parmi
les raretés. On les fait venir de Caboul, éloigné de Bénarès d’environ
700 milles.
Pour terminer le récit de cette visite, j’ajouterai que depuis bien des
années il n’est mort personne dans le palais habité par le rajah. Voici
la raison qu’on en donne. Un des maîtres de ce palais demanda un jour à
un brahmane ce que deviendrait l’âme de celui qui mourrait dans le
palais. Le brahmane répondit qu’elle irait au ciel. Le rajah, ayant
répété quatre-vingt-dix-neuf fois la même question, reçut toujours la
même réponse. Mais à la centième fois, le brahmane perdit patience, et
répondit qu’elle entrerait dans un âne. A partir de ce moment, chacun,
depuis le prince jusqu’au dernier serviteur, fuit le palais dès qu’il se
sent indisposé. Personne ne veut continuer après sa mort le rôle dans
lequel il a peut-être débuté en maître pendant sa vie.
J’eus à Bénarès deux occasions de voir parmi les faquirs (sorte de
prêtres indiens) de prétendus martyrs, qui s’imposent les tourments les
plus variés: ils se font enfoncer un crochet de fer dans la chair et
hisser jusqu’à une hauteur de six à sept mètres; ils restent plusieurs
heures en équilibre sur un seul pied, en tenant en même temps les bras
tendus, ou bien ils portent de pesants fardeaux dans différentes
postures, tournent sur eux-mêmes pendant des heures, se déchirent le
corps, etc. Souvent ils se soumettent à des tourments si affreux, qu’ils
succombent au bout de peu de temps. Ces martyrs sont encore assez
vénérés par le peuple; cependant on n’en voit plus beaucoup aujourd’hui.
Un des deux que j’aperçus tenait au-dessus de sa tête une houe pesante,
et avait adopté la posture courbée d’un ouvrier qui fend du bois. Je
l’observai pendant plus d’un quart d’heure; il demeura dans la même
attitude, aussi immobile que s’il eût été transformé en une statue de
pierre. Il y avait probablement des années qu’il se livrait à cette
occupation utile. L’autre tenait la pointe de son pied contre son nez.
Une autre sorte de faquirs s’impose la pénitence de ne prendre que
très-peu de nourriture, et seulement la plus dégoûtante: de la chair de
bêtes mortes, des légumes à moitié pourris, des immondices de tout
genre, même de la vase et de la terre; ils disent que ce qu’on
introduit dans son estomac est chose indifférente.
Les faquirs vont presque tout à fait nus, se couvrent tout le corps,
sans en excepter le visage, de fiente de vache, et mettent ensuite de la
cendre par-dessus. Ils peignent sur leur poitrine et sur leur front les
emblèmes de Chiva et de Vichnou; ils teignent en brun rouge foncé leur
chevelure hérissée. On ne peut guère rien voir de plus hideux et de plus
dégoûtant que les membres de cette secte. Ils courent par toutes les
rues, et prêchent sans cesse ce qui leur passe par la tête; mais ils
sont bien loin de jouir de la même considération que les martyrs.
* * * * *
Un des messieurs dont j’avais fait la connaissance à Bénarès eut la
bonté de me communiquer quelques observations sur les rapports du paysan
avec le gouvernement. Le paysan n’a pas la propriété du sol; il n’est
que fermier. Le sol appartient au gouvernement anglais, à la compagnie
des Indes orientales, ou bien aux princes indigènes. Les terres sont
affermées en gros; les principaux fermiers les démembrent en petites
portions qu’ils cèdent au paysan. Le sort de ce dernier dépend tout à
fait de la bonté ou de la dureté du fermier principal. C’est lui qui
fixe le prix du fermage; il en réclame souvent le loyer dans un temps où
la récolte n’est pas encore faite et où le paysan n’est pas en état de
payer. Le pauvre homme se trouve alors forcé de vendre sa récolte sur
pied et à moitié prix avant qu’elle soit mûre, et, d’ordinaire, le
fermier s’arrange pour en devenir acquéreur au moyen d’un prête-nom. Le
malheureux paysan garde à peine de quoi soutenir sa vie et celle de sa
famille.
Il y a bien des lois et des juges dans le pays, et, comme je l’entendais
dire de toutes parts, les lois sont bonnes et les juges sont justes;
mais la question est de savoir si le pauvre arrive toujours jusqu’au
juge. Les districts sont grands; le paysan ne peut pas entreprendre un
voyage de 70 à 80 milles, et quelquefois davantage. Lors même qu’il
demeure dans le voisinage, il ne parvient pas toujours jusqu’au siége du
juge. Les affaires sont si nombreuses, que le juge lui-même ne peut pas
entrer dans tous les détails; d’ordinaire, il est le seul Européen qui
fasse partie du tribunal. Ses assesseurs se composent d’Hindous ou de
mahométans, dont le caractère (c’est triste à dire) s’avilit chaque jour
de plus en plus dans le commerce des Européens. Aussi, quand le paysan
approche du tribunal sans apporter un cadeau, il est ordinairement
repoussé; sa requête ou sa plainte n’est pas admise ni même entendue. Et
où le malheureux dépouillé par le fermier prendrait-il ce cadeau? Le
paysan requiert donc rarement l’assistance du juge.
Un Anglais (dont j’ai malheureusement oublié le nom), qui a visité
l’Inde en savant observateur, a démontré qu’aujourd’hui les paysans sont
soumis à de plus lourdes charges qu’autrefois sous leurs princes
indigènes.
J’arrivai à l’affligeante conviction que, sous le gouvernement libéral
des Anglais, la position de l’esclave au Brésil est préférable à celle
du paysan libre de l’Inde. L’esclave brésilien n’a point à s’occuper de
ses besoins matériels, et on ne l’écrase jamais de travail; c’est
l’intérêt du maître qui en souffrirait le plus, car l’esclave coûte 7 ou
800 florins (750 à 2000 fr.). Aussi le propriétaire trouve-t-il son
avantage à le bien traiter pour le conserver le plus longtemps possible.
Certainement, il arrive aussi que quelques maîtres usent de tyrannie
envers leurs esclaves, mais ces cas sont excessivement rares.
Les environs de Bénarès sont le séjour de plusieurs missionnaires
allemands et anglais qui viennent souvent à la ville pour y prêcher. Un
de leurs établissements renferme même un petit village chrétien qui
compte quelque vingt familles indiennes. Cependant la religion
chrétienne ne se propage pas beaucoup dans ce pays[91]. Je m’informai
avec empressement auprès de chaque missionnaire du nombre des Hindous ou
mahométans qu’il avait baptisés dans le cours de sa mission. La réponse
ordinaire était: _Pas un_, ou, tout au plus: _Un seul_. Les quelques
familles qui se sont fait baptiser datent de l’an 1831, époque où toute
l’Inde était ravagée par le choléra, la fièvre typhoïde et la famine. La
mortalité était effrayante, et beaucoup d’enfants restés orphelins
erraient sans asile. Les missionnaires recueillirent ces malheureux et
les élevèrent dans la religion chrétienne. On leur apprit divers
métiers, on leur donna des demeures, on les maria, et on s’occupe encore
aujourd’hui de leur entretien. Les descendants de ces familles sont
constamment instruits et surveillés de près par les missionnaires. Mais
malheureusement le nombre de ces néophytes n’augmente pas.
J’assistai à quelques épreuves.
Les garçons et les filles savaient assez bien lire, écrire, calculer,
avaient des notions de géographie, d’histoire et de religion. Les filles
faisaient de belles broderies; elles tricotaient et cousaient bien. Les
garçons et les hommes confectionnaient des tapis, faisaient des travaux
de menuiserie, reliaient, imprimaient, etc. Le directeur et le
professeur de ce bel établissement est le missionnaire M. Luitpold. Sa
femme a la direction des filles; tout est organisé et conduit avec
beaucoup de sens et d’une manière très-ingénieuse. M. et Mme Luitpold
s’intéressent à leurs élèves avec une véritable charité chrétienne. Mais
que sont quelques gouttes d’eau dans l’immensité de l’Océan!
[Illustration]
CHAPITRE XIII.
Allahabad.--Caunipoor.--Agra.--Le mausolée du sultan
Akbar.--Tajh-Mahal.--La ville en ruines de
Fatipoor-Sikri.--Delhi.--La grand’rue.--Le palais de
l’empereur.--Palais et mosquées.--La princesse Bigem.--L’ancien
Delhi.--Ruines remarquables.--La station militaire anglaise.
De Bénarès nous allâmes, M. Lau et moi, à Allahabad dans un dock de
poste[92]. La distance est de 76 milles, que l’on fait sans peine en
douze ou treize heures. Dans la soirée du 7 janvier 1848, nous quittâmes
la ville sacrée, et, dès le lendemain matin, nous nous trouvâmes dans le
voisinage d’Allahabad, près d’un long pont de bateaux jeté sur le Gange.
Après être sortis du _dock_, nous nous fîmes porter en palanquin à
l’hôtel, éloigné d’un mille. En y arrivant, nous le trouvâmes tellement
rempli d’officiers d’un régiment en marche, qu’on n’admit mon compagnon
de voyage que sous la condition expresse qu’il se contenterait d’une
petite place dans la salle à manger. Dans ces circonstances, il ne me
resta d’autre ressource que de profiter d’une lettre de recommandation
pour le docteur Angus.
Mon arrivée ne mit pas moins ce bon vieux monsieur dans l’embarras; car
sa maison aussi était déjà encombrée de voyageurs: mais sa sœur, Mme
Spencer, m’offrit aussitôt, avec la plus grande amabilité, la moitié de
sa propre chambre à coucher.
_Allahabad_ a 25 000 habitants et est situé en partie sur le Jumna
(Dschumna), en partie sur le Gange. La ville n’est ni grande ni belle,
quoiqu’on la range parmi les cités saintes et qu’elle soit visitée par
beaucoup de pèlerins. Les Européens habitent de beaux pavillons dans des
jardins en dehors de la ville.
Parmi les curiosités qu’elle présente, je mentionnerai particulièrement
le fort avec le palais, construit sous le sultan Akbar. Il est situé au
confluent du Jumna et du Gange.
Les Anglais ont élevé de nouveaux ouvrages très-solides autour du fort
qui, aujourd’hui, sert de principale place d’armes à l’Inde anglaise.
Le palais est un édifice assez ordinaire, et l’intérieur ne se fait
remarquer que par la disposition de quelques salons. Il y en a qui sont
coupés par trois colonnades et qui forment trois rangées d’arcades. Dans
d’autres, quelques marches conduisent à de petits appartements qui se
trouvent dans le salon même et qui ressemblent à de grandes loges de
théâtre.
Aujourd’hui le palais est transformé en arsenal. Il renferme de quoi
équiper 40 000 hommes, et il ne manque pas non plus de grosse
artillerie. Dans une des cours il y a une colonne de métal de 12 mètres
de haut, appelée _Feroze-Schachs-Laht_, qui est très-bien conservée,
toute couverte de caractères, et au faîte de laquelle est un lion.
Une autre curiosité du fort est un petit temple insignifiant,
aujourd’hui assez dégradé, qui jouit d’une haute vénération parmi les
Hindous; mais, à leur grand regret, ils ne peuvent pas le visiter,
l’entrée du fort leur étant interdite. Un des officiers me raconta qu’un
très-riche Hindou était venu récemment en pèlerinage à ce temple, et
avait fait offrir au commandant du fort 20 000 roupies, s’il voulait lui
permettre d’y faire ses dévotions. Le commandant ne put naturellement
pas y consentir.
Le fort d’Allahabad a aussi sa légende. Quand le sultan Akbar en
commença la construction, les murs s’écroulaient à mesure qu’on les
élevait. Un oracle ayant déclaré que le fort ne s’achèverait pas
heureusement si un homme ne se dévouait à la mort, il se présenta un
individu du nom de Brog, qui exigea pour seul prix de son sacrifice que
le fort et la ville porteraient son nom. Aussi les Indiens nomment-ils
encore aujourd’hui plus souvent la ville _Brog_ qu’_Allahabad_.
On a consacré à la mémoire de cet homme héroïque un temple souterrain
près du fort, où il a été enterré. Ce temple, visité tous les ans par
beaucoup de pèlerins, est tout à fait sombre; on n’y pénètre qu’avec des
flambeaux ou des torches. En somme, il ressemble à une grande belle
cave, dont le plafond reposerait sur de simples piliers de pierre. Les
murs sont remplis de niches, toutes occupées par des divinités ou par
leurs emblèmes. On montre comme la plus grande curiosité un arbre
dépouillé de ses feuilles, qui a poussé dans le temple et qui s’est
frayé passage à travers la voûte.
Je visitai encore un grand beau jardin dans lequel se trouvent quatre
mausolées mahométans. Le plus grand renferme un sarcophage en marbre
blanc, entouré de galeries en bois avec des incrustations en nacre aussi
riches qu’élégantes. C’est là que repose le sultan Koshru, fils de
Jehan-puira. Dans des sarcophages plus petits sont les enfants du
sultan. Les murs sont peints de fleurs roides et d’arbres misérables,
parmi lesquels se trouvent aussi des inscriptions.
On voit sur un de ces murs un petit rideau que le guide écarta avec un
profond respect pour me montrer l’empreinte de la paume d’une main
colossale. Il me raconta qu’anciennement un arrière-arrière-neveu de
Mahomet était venu en ce lieu pour y faire ses dévotions. Il était d’une
taille et d’une corpulence extraordinaires; en se levant, il s’appuya
contre le mur, et y laissa l’empreinte de sa main sacrée.
Ces quatre monuments datent, dit-on, de plus de deux cent cinquante ans;
ils sont en grandes pierres de taille et richement décorés d’arabesques,
de frises, de bas-reliefs, etc. Le tombeau de Koshru et l’empreinte de
la main jouissent d’une haute vénération chez les mahométans.
Le jardin me plut bien plus que les monuments, surtout à cause de ses
énormes _tamarins_. Je croyais avoir vu, au Brésil, les plus grands
qu’on pût trouver; mais la terre et peut-être aussi le climat de l’Inde
semblent encore favoriser davantage cette espèce d’arbres. Ce n’est pas
seulement dans le jardin que se rencontrent ces magnifiques
échantillons, autour de la ville on voit de superbes allées de tamarins.
On cite les tamarins d’Allahabad même dans des ouvrages de géographie.
Contre le mur élevé qui entoure le jardin, on a adossé deux seraïs, qui
se distinguent par de hauts et beaux portails, par leur grandeur et par
leur tenue excellente. Il y régnait une très-grande animation; on voyait
des hommes revêtus de toutes sortes de costumes, des chevaux, des bœufs,
des chameaux, des éléphants et une grande quantité de marchandises
emballées dans des caisses, des sacs et des ballots.
_10 janvier._ A trois heures de l’après-midi, nous quittâmes Allahabad,
et, sauf quelques petites interruptions; nous continuâmes notre voyage
jusqu’à Agra dans le dock de poste.
La distance est d’environ 300 milles.
Dans l’espace de vingt-deux heures, nous arrivâmes à _Caunipoor_ (150
milles), près du Gange, petite ville qui se distingue par ses
établissements européens.
Le voyage jusqu’à Caunipoor nous offrit peu de variété: nous traversâmes
une plaine immense, richement plantée, et une route peu animée. A
l’exception de quelques colonnes militaires, nous ne rencontrâmes aucun
voyageur.
Un passage de troupes dans l’Inde ressemble à une petite migration, et,
quand on en a vu un, on peut facilement se faire une idée des colonnes
innombrables des armées de la Perse ou des autres contrées de l’Asie. La
plupart des soldats indigènes sont mariés; il en est de même des
officiers, qui sont Européens. Aussi, quand un régiment se met en
mouvement, il y a presque autant de femmes et d’enfants que de soldats.
Les femmes et les enfants voyagent par deux ou par trois sur des
chevaux, sur des bœufs, sur des charrettes, ou ils cheminent à pied,
portant des paquets sur leur dos. Leurs bagages sont chargés sur des
voitures, et ils conduisent devant eux leurs chèvres et leurs vaches.
Les officiers suivent, avec leurs familles, à de petits intervalles,
dans des voitures européennes, dans des palanquins ou à cheval. Leurs
tentes, leurs meubles et leurs ustensiles, etc., sont portés par des
chameaux ou des éléphants qui ferment ordinairement la marche. On dresse
les camps des deux côtés de la route; d’un côté sont les hommes, de
l’autre les animaux.
_Caunipoor_ est une station militaire importante; on y voit beaucoup de
belles casernes. Il s’y trouve également une société considérable de
missionnaires. La ville renferme quelques belles écoles publiques,
quelques beaux édifices particuliers et une église chrétienne en style
gothique.
_12 janvier._ Vers midi, nous arrivâmes au petit village de _Beura_.
Nous y trouvâmes un _bongolo_, c’est-à-dire une maisonnette avec deux ou
quatre chambres à peine pourvues des meubles les plus simples et les
plus nécessaires. Ces bongolos, situés le long des routes de poste,
servent d’hôtels. Ils ont été fondés par le gouvernement. Une personne
paye, pour une petite chambre, 1 roupie par jour; une famille, 2
roupies. Qu’on reste vingt-quatre heures ou bien une demi-heure, le prix
est le même dans la plupart de ces établissements; il n’y en a qu’un
petit nombre où pour un court séjour on se contente de la moitié du
prix. Dans chaque bongolo il y a un inspecteur indigène qui sert les
voyageurs, fait la cuisine, etc. Le contrôle est exercé exactement au
moyen d’un registre sur lequel tout voyageur est tenu de s’inscrire.
Quand il n’y a pas de voyageurs dans un bongolo, on peut y rester tant
qu’on veut; mais s’il en survient, il faut quitter la place au bout de
vingt-quatre heures.
Les villages situés le long de la route sont petits et ont l’air
très-pauvres et très-misérables. Ils sont entourés de grands murs en
terre, ce qui leur donne une apparence de fortifications.
Le 13 janvier, après avoir voyagé en tout trois nuits et deux jours et
demi, nous arrivâmes à Agra, l’ancienne résidence des grands mogols de
l’Inde.
Les faubourgs d’Agra ressemblent, par leur extérieur mesquin, aux
misérables villages des environs: ce sont de hauts remparts de terre ou
d’argile, entremêlés de petites huttes ou de baraques chétives et
délabrées. Mais les choses prirent un autre aspect quand nous eûmes
franchi une superbe porte; nous nous trouvâmes tout à coup devant une
grande place ouverte entourée de murs, et de laquelle quatre hautes
portes conduisaient à la ville, au fort et aux faubourgs.
Agra, comme la plupart des villes de l’Inde, n’a pas d’hôtels. Un
missionnaire me reçut amicalement et donna à son hospitalité un bien
plus grand prix encore par la complaisance qu’il eut de me montrer les
curiosités de la ville et des environs.
Notre première visite fut consacrée au superbe mausolée du sultan Akbar,
à Secundra (4 milles d’Agra).
La porte par laquelle on pénètre dans le jardin est déjà un
chef-d’œuvre. Je m’arrêtai longtemps devant elle avec admiration.
L’imposante construction est placée sur une terrasse en pierres, à
laquelle conduisent de larges escaliers. La porte est élevée et
surmontée d’un dôme magnifique. Aux quatre coins il y a des minarets en
marbre blanc à trois étages; malheureusement les parties supérieures
sont déjà un peu dégradées. Au-dessus de la porte on voit encore les
débris d’un mur en pierre sculptée à jour.
Le mausolée est au milieu du jardin; il forme un carré de quatre étages
qui va en se rétrécissant vers le haut comme une pyramide. Le premier
aspect de ce monument n’est pas très-imposant, car on a encore trop
présent à la mémoire la beauté de la porte d’entrée; mais l’admiration
augmente à mesure que l’on entre dans les détails.