Sur quarante livres de roses avec leurs calices, on verse soixante

livres d’eau et on distille sur un feu lent. On en tire trente livres

d’eau de rose: celle-ci est jetée de nouveau sur quarante livres de

roses fraîches, et on en distille tout au plus vingt livres d’eau qu’on

expose ensuite à l’air frais pendant une nuit. Le lendemain on trouve

l’huile figée sur la surface de l’eau et on l’enlève. De quatre-vingts

livres de roses (200 000 fleurs) on tire tout au plus une once et demie

d’huile. Une once de véritable huile de roses coûte à Ghazipur même

quarante roupies.

Le 28 décembre, à dix heures du matin, nous arrivâmes enfin dans la

ville sacrée de Bénarès. Nous jetâmes l’ancre à Radschgaht, où des

_kullis_ (_porteurs_) et des chameaux étaient tout prêts pour nous

recevoir.

Avant de dire adieu au Gange, je dois faire remarquer que dans tout le

voyage qui est d’environ mille milles, je n’ai pas rencontré un seul

endroit qui se distingue par une grande beauté ou par une vue

pittoresque. Les rives sont plates ou bordées de berges hautes de 4 à 7

mètres, et dans l’intérieur du pays des plaines de sable alternent avec

des plantations ou des prés desséchés, ou de misérables jungles. On

voit, il est vrai, des villes et des bourgades en grand nombre; mais à

l’exception de quelques beaux édifices et de plusieurs gauths, ce ne

sont que des amas de huttes et de baraques. Le fleuve lui-même est

souvent divisé en plusieurs bras; quelquefois il est si large, qu’il

ressemble plus à un lac qu’à une rivière et que l’œil peut à peine en

distinguer les bords.

* * * * *

Bénarès est la ville sacrée de l’Inde. Elle est à l’Hindou ce que la

Mecque est au mahométan et Rome au catholique. La croyance de l’Hindou à

la sainteté de cette ville est si grande que, selon lui, tout homme, de

quelque religion qu’il soit, jouit un jour de la félicité éternelle,

s’il y a passé vingt-quatre heures. Un des plus beaux traits de la

religion et du caractère de ce peuple est cette noble croyance qui

confond le fanatisme religieux de bien des sectes chrétiennes.

Le nombre des pèlerins s’élève tous les ans de trois à quatre cent

mille, et leur séjour, leurs offrandes et leurs dons ont rendu Bénarès

la ville la plus riche du pays.

Il sera peut-être à propos de placer ici sur la religion de ce peuple

intéressant, quelques observations que j’emprunte à Zimmermann:

_Taschenbuch der Reisen (Journal des Voyages)_.

«Le fond de la religion hindoue est la croyance à un être premier et

suprême, à l’immortalité de l’âme et à la récompense de la vertu. Leur

idée de Dieu est si grande et si belle, leur morale, si pure et si

sublime, qu’on n’en saurait trouver de pareille chez aucun peuple.

«Leurs préceptes sont: d’adorer l’Être suprême, d’invoquer les dieux

tutélaires, de se montrer bienveillants pour leurs semblables, d’avoir

pitié des malheureux, de les soutenir, de supporter patiemment les

peines de la vie, de ne pas mentir, de ne pas commettre d’adultère, de

lire et d’écouter lire l’histoire divine, de parler peu, de jeûner, de

prier et de se baigner aux heures déterminées. Ce sont les devoirs

généraux auxquels les livres sacrés obligent tous les Indiens sans

distinction de race ni de caste.

«Leur véritable et unique dieu s’appelle _Brahm_, qu’il ne faut pas

confondre avec Brahma, créé par lui. C’est la vraie lumière, qui est la

même, éternelle et bienheureuse dans tous les temps et dans tous les

lieux. Le mal est puni et le bien récompensé. De l’essence immortelle de

_Brahm_ est émanée la déesse _Bhavani_, c’est-à-dire la nature, et une

légion de 1180 millions d’esprits. Parmi ces esprits il y a trois

demi-dieux ou génies supérieurs: _Brahma_, _Vichnou_ et _Chiva_, la

trinité des Hindous, appelée chez eux _Trimurti_.

«Longtemps la concorde et la félicité régnèrent entre les esprits. Mais

ensuite éclata parmi eux une révolte, et plusieurs refusèrent d’obéir.

Les rebelles furent précipités du haut des cieux dans l’abîme des

ténèbres. Alors eut lieu la métempsycose: chaque être, chaque plante fut

animé par un ange déchu. Cette croyance explique la bonté infinie des

Hindous pour les animaux. Ils les considèrent comme leurs semblables et

n’en veulent tuer aucun.

«L’Hindou adore, avec le sentiment le plus pur et le plus religieux, le

grand but de la nature, la procréation des corps organiques. Toutes les

parties qui concourent à ce but sont sacrées à ses yeux et dignes de son

respect; c’est la seule raison qui lui fait offrir un culte au _Lingam_.

«On est tenté de croire que ce n’est qu’à la longue que tout ce qu’il y

a d’extraordinaire dans cette religion mal comprise et faussée dans la

bouche du peuple est descendu au rang de folle jonglerie.

«Il suffira d’indiquer les attributs de quelques-unes des principales

divinités des Hindous pour expliquer l’état actuel de leur religion.

«_Brahma_, comme créateur du monde, est représenté avec quatre têtes

d’homme et huit mains; dans une main il tient le Code; dans les autres

il a différents emblèmes. Il n’est point adoré dans une pagode (temple);

il a perdu cette prérogative par son orgueil, car il avait voulu

pénétrer la nature de l’Être suprême. Cependant, après s’être repenti de

sa folie, il obtint que les brahmanes, en son honneur, institueraient

des fêtes solennelles appelées _Poutsché_.

«_Vichnou_, comme conservateur de l’univers, est représenté sous vingt

et une figures différentes: à moitié poisson, à moitié homme, comme

tortue; à moitié lion, à moitié homme, Bouddha, nain, etc. La femme de

Vichnou est adorée comme la déesse de la fécondité, de la richesse, de

la beauté, etc. C’est en son honneur qu’on regarde la vache comme

sacrée.

«_Chiva_ est le destructeur, le vengeur, le réformateur, le vainqueur de

la mort. Aussi a-t-il un double caractère: il est bienfaisant ou

redoutable, il récompense et il punit. Ordinairement on le représente

sous des traits horribles, tout entouré d’éclairs, avec trois yeux, dont

le plus grand est sur le front; en outre, il a huit bras, dont chacun

tient quelque chose.

«Quoique ces trois divinités soient hiérarchiquement aussi haut placées

les unes que les autres, la religion des Hindous ne se divise

réellement qu’en deux sectes, les adorateurs de Vichnou et ceux de

Chiva. Brahma n’a pas de secte, à proprement parler, parce qu’il n’a ni

temples ni pagodes; on pourrait cependant considérer toute la caste des

prêtres, les brahmanes, comme attachés à son culte, puisqu’ils

prétendent être sortis de sa tête.

«Les adorateurs de Vichnou portent sur le front ou sur la poitrine,

peint en rouge ou en jaune, le signe de la Jani. Les adorateurs de Chiva

portent au front le signe du Lingam, ou d’un obélisque, ou d’un

triangle, ou du soleil.

«On admet trois cent trente-trois millions de divinités inférieures; ce

sont les dieux des éléments, des phénomènes de la nature, des passions,

des arts, des maladies, etc. On les représente sous différentes formes

et avec toutes sortes d’attributs.

«Il y a en outre des génies, de bons ou de mauvais démons. Le nombre des

bons dépasse celui des mauvais de trois millions.

«D’autres objets encore ont, aux yeux des Hindous, un caractère sacré,

comme les fleuves, parmi lesquels le Gange occupe le premier rang; on le

dit formé de la sueur de Chiva. L’eau du Gange jouit d’une si haute

réputation, qu’on en fait un commerce considérable et qu’on la

transporte à plusieurs milles dans l’intérieur du pays.

«Parmi les animaux, les Hindous adorent surtout la vache, le bœuf,

l’éléphant, le singe, l’aigle, le cygne, le paon et le serpent.

«Parmi les plantes, le nénufar, le bananier et le manguier.

«Les brahmanes ont une très-haute vénération pour une pierre, qui est,

d’après Sonnerat, une corne d’Ammon pétrifiée en roche schisteuse.

«Ce qui est excessivement remarquable, c’est qu’on ne trouve pas dans

tout l’Hindoustan une seule image de l’Être suprême. Il leur paraît trop

grand; toute la terre, disent-ils, est son temple, et ils l’adorent

sous toutes les figures.

«Les adorateurs de Chiva enterrent les morts, les autres sectes les

brûlent ou les jettent dans le fleuve.»

* * * * *

Celui qui ne connaît l’Inde que pour être allé à Calcutta, ne peut pas

se faire une juste idée de ce pays. Calcutta a presque le caractère

d’une ville européenne. Les palais et les équipages ressemblent à ceux

de l’Europe. On y voit des promenades, des réunions, des bals, des

concerts, qui peuvent presque rivaliser avec ceux de Paris et de

Londres, et si on ne rencontrait pas dans la rue l’indigène au teint

jaune foncé, et dans les maisons l’Hindou qui fait le service, on

pourrait bien oublier qu’on se trouve dans une autre partie du monde.

Il en est tout autrement de Bénarès. L’Européen s’y trouve isolé. Des

coutumes et des usages étrangers lui rappellent à chaque pas qu’il n’est

qu’un intrus toléré. Bénarès compte 300 000 habitants, parmi lesquels il

y a à peine 150 Européens.

La ville est belle, surtout vue du côté de l’eau, où l’on n’aperçoit pas

ses défauts. De superbes escaliers en pierres colossales, conduisent du

rivage aux maisons, aux palais et aux magnifiques portes de la ville.

Dans la belle partie de la ville, ces escaliers forment une chaîne non

interrompue de deux milles de longueur. Ils ont coûté des sommes

énormes, et, avec les pierres employées à leur construction, on aurait

pu bâtir une grande ville.

Le beau quartier de Bénarès renferme beaucoup d’anciens palais de style

mauresque, gothique ou hindou. Les portails sont grandioses, les façades

sont couvertes de superbes arabesques, de bas-reliefs et de sculptures;

les divers étages sont ornés de belles colonnes, de piliers en saillie,

de verandas, de balcons, de frises et de corniches. Les fenêtres seules

ne me plurent pas; elles sont basses, étroites, et rarement régulières.

Tous les palais et toutes les maisons ont des toits très-larges ou

inclinés; quelquefois ils n’ont que des terrasses.

D’innombrables temples donnent une preuve de la richesse et du caractère

religieux des habitants. Tout riche Hindou construit près de sa maison

un temple, c’est-à-dire une tourelle qui souvent n’a guère plus de 6 ou

7 mètres de haut.

Le temple indien se compose d’une tour haute de 10 à 20 mètres, sans

fenêtres, et avec une petite entrée. Il se présente très-bien et a l’air

très-original, surtout vu de loin; car il est taillé avec beaucoup d’art

et beaucoup de goût, ou bien richement chargé d’ornements extérieurs,

tels que flèches, petites colonnes ou pyramides, feuilles, niches, etc.

Mais il y a malheureusement aussi beaucoup de ruines parmi ces belles

constructions. Le Gange mine fréquemment le sol, et les palais et les

temples se tassent ou s’écroulent tout à fait. Dans quelques endroits,

on a construit sur leur emplacement de misérables bicoques qui forment

un contraste choquant avec le bel aspect de ce qui les entoure; les

ruines du moins ont encore leur beauté.

Quand on arrive près du fleuve au lever du soleil, on voit un spectacle

que l’on ne peut comparer à rien au monde. Le pieux Hindou y vient faire

ses dévotions; il entre dans le Gange, se tourne du côté du soleil,

s’asperge trois fois la tête avec l’eau qu’il a puisée dans le creux de

sa main, et récite en même temps ses prières.

Si l’on tient compte du chiffre élevé de la population de Bénarès, on ne

me taxera pas d’exagération si j’évalue à environ cinquante mille le

nombre des fidèles, non compris les pèlerins, qui viennent chaque jour

prier dans le fleuve.

Beaucoup de brahmanes sont assis dans de petits kiosques ou bien sur des

blocs de pierre, sur les escaliers, tout près de l’eau, pour recevoir

les dons des riches et des pèlerins, et pour leur donner en échange

l’absolution de leurs péchés.

Tout Hindou doit se baigner au moins une fois par jour, et cela le

matin. S’il est très-dévot, et s’il en a le temps, il répète la même

cérémonie le soir. Quant aux femmes, elles font leurs ablutions chez

elles.

Pendant le temps des fêtes, appelées _Mela_, où l’affluence des pèlerins

à Bénarès est incalculable, les marches des escaliers peuvent à peine

contenir la masse des fidèles, et le fleuve est comme tout semé de

points noirs qui représentent les têtes des baigneurs.

Il s’en faut de beaucoup que l’intérieur de la ville soit aussi beau que

la partie qui s’étend le long du Gange. On y trouve encore une grande

quantité de palais; mais ils n’ont ni beaux portails, ni colonnes, ni

verandas, etc. Plusieurs de ces édifices sont revêtus d’un ciment fin,

et d’autres sont couverts de misérables fresques.

Les rues sont laides et sales pour la plupart, et il y a en a de si

étroites, qu’on ne peut pas y passer en palanquin. Dans tous les coins,

presque devant chaque maison, on retrouve l’emblème du dieu Chiva.

Le plus beau temple de Bénarès est celui de _Visvisha_; ses deux tours

sont unies l’une à l’autre par des colonnades, et les flèches sont

revêtues de lames d’or. Le temple est entouré d’un mur; on nous permit

de pénétrer dans l’avant-cour et d’aller jusqu’aux portes d’entrée.

Nous aperçûmes à l’intérieur quelques emblèmes de Vichnou et de Chiva,

couronnés de fleurs et couverts de riz, de froment et d’autres graines.

Dans les péristyles on voyait de petits taureaux en métal ou en pierre,

et des taureaux blancs vivants (j’en comptai huit) se promenaient

librement. Ces derniers, regardés comme sacrés, peuvent circuler

partout, et il ne leur est pas même interdit d’assouvir leur faim avec

les fleurs et les fruits déposés comme offrandes.

Ces animaux sacrés ne se tiennent pas seulement dans les temples, mais

se promènent aussi dans les rues. Tout le monde leur fait

respectueusement place, et on leur jette quelquefois même à manger; mais

on ne les laisse plus, comme autrefois, toucher aux grains exposés en

vente. Un de ces taureaux sacrés vient-il à mourir, il est jeté dans le

fleuve ou brûlé; il jouit à cet égard des mêmes honneurs que l’Hindou.

Il y avait dans le temple des hommes et des femmes qui avaient apporté

des fleurs avec lesquelles ils ornaient et couronnaient les emblèmes.

Plusieurs mirent aussi une pièce d’argent parmi les fleurs. Ils jetèrent

de l’eau du Gange sur ces emblèmes et sur ces bouquets, et répandirent

dessus des graines de riz et d’autres plantes. Près du temple de

Visvisha se trouvent les lieux les plus vénérés des Hindous de Bénarès,

la _fontaine sacrée_ et la _Mankarnika_, ou grand bassin d’eau.

Voici ce qu’on raconte de la fontaine sacrée.

Les Anglais, s’étant emparés de Bénarès, braquèrent un canon à l’entrée

d’un temple pour détruire le dieu Mahadeo. Les brahmanes, exaspérés,

cherchèrent à soulever le peuple, qui se porta en effet au temple en

grandes masses. Les Anglais, pour prévenir la lutte, dirent aux Hindous:

«Si votre dieu est plus fort que celui des chrétiens, le boulet ne lui

fera aucun mal; mais, dans le cas contraire, il tombera à terre brisé.»

Ce fut naturellement cette dernière chose qui arriva; mais les brahmanes

ne se reconnurent pas pour vaincus, et ils déclarèrent qu’avant

l’explosion du coup de canon ils avaient vu l’esprit de leur dieu

quitter l’image de pierre et se jeter dans la fontaine voisine. Depuis

ce temps la fontaine passe pour sacrée.

La _Mankarnika_ est un bassin profond, recouvert intérieurement de

pierres; il a 20 mètres de large et autant de long. Des escaliers

spacieux conduisent à l’eau des quatre côtés. On raconte ici une

histoire analogue du dieu Chiva.

Les deux dieux Mahadeo et Chiva résident encore aujourd’hui, l’un dans

la fontaine et l’autre dans la Mankarnika. Tout pèlerin venant à Bénarès

doit, à son arrivée, se baigner dans cet étang sacré et offrir un petit

don aux brahmanes; il s’en trouve toujours là pour les recevoir. Les

brahmanes ne se distinguent pas par leurs habits des gens de la classe

aisée; ils ont seulement un teint plus clair, et plusieurs de ceux que

j’ai vus avaient de très-nobles figures.

A cinquante pas de cet étang, sur les bords du Gange, s’élève un temple

de toute beauté, avec trois tours. Malheureusement le sol fléchit il y a

quelques années; les tours se déjetèrent: l’une penche à gauche, l’autre

à droite, et la troisième est presque enfoncée dans le Gange.

Parmi les milliers de temples et de pagodes disséminés dans la ville,

quelques-uns valent la peine d’être vus en passant; mais je ne

conseillerais à personne de faire de grands détours pour les visiter.

La place où l’on brûle les morts est également tout près de l’étang

sacré. Quand nous y arrivâmes, on faisait justement griller quelques

cadavres; car on ne peut pas appeler autrement la manière dont on les

brûlait. Les bûchers étaient si petits, que les corps les dépassaient en

tous sens.

La mosquée d’_Aureng-Zeb_ mérite surtout l’attention du voyageur. Elle

est célèbre par ses deux minarets, qui ont 50 mètres de haut et passent

pour les plus effilés qu’il y ait au monde. Ils ressemblent à deux

aiguilles, et méritent certainement ce nom plutôt que les minarets de

Cléopâtre, à Alexandrie. D’étroits escaliers tournants, pratiqués dans

l’intérieur, conduisent jusqu’au faîte, où l’on a ménagé un petit rebord

avec un garde-fou d’un pied de hauteur. Heureux celui qui n’est point

sujet au vertige! il peut se placer sur la plate-forme et embrasser à

vol d’oiseau l’océan des palais et des maisons entremêlés de temples et

de pagodes! Le Gange aussi se déroule à ses pieds avec ses innombrables

quais en escaliers. Par des jours très-purs et très-clairs, on doit même

apercevoir à l’extrémité de l’horizon une chaîne de collines; mais,

quoiqu’il fît beau et clair, je ne pus la découvrir.

Une construction extrêmement remarquable et curieuse est l’observatoire

élevé il y a plus de deux cents ans par Dscheising, sous le règne du

spirituel empereur Akbar. On n’y trouve pas de longues-vues ni de

télescopes ordinaires; tous les instruments ont été composés

artificiellement au moyen de pierres de taille massives.

Sur une terrasse élevée à laquelle conduisent des escaliers en pierre,

on voit des tables orbiculaires, des arcs en forme de demi-cercle et de

quart de cercle, etc., couverts de signes, de lignes et de caractères.

Avec ces instruments les brahmanes ont fait et font encore aujourd’hui

leurs observations astronomiques. Nous en trouvâmes plusieurs

sérieusement occupés à faire des calculs et à rédiger des mémoires.

Bénarès est en général le principal siége de l’érudition hindoue. Parmi

les 6000 brahmanes qui y demeurent, il y en a beaucoup, dit-on, qui

enseignent l’astronomie, le sanscrit et diverses sciences.

Une autre curiosité de Bénarès sont les singes sacrés, établis

particulièrement sur quelques manguiers énormes du faubourg _Durgakund_.

Quand nous arrivâmes sous les arbres, ces animaux durent probablement se

douter que c’était à cause d’eux que nous y étions venus, car ils

s’approchèrent de nous sans la moindre crainte; mais quand le serviteur

que nous avions envoyé chercher de la nourriture pour eux revint, les

appela et les invita poliment à venir manger, c’était un plaisir de voir

ces singes accourir, en sautant et en gambadant, des toits, des arbres,

des maisons et des rues d’alentour. En un clin d’œil nous nous

trouvâmes entourés de quelques centaines de singes qui se disputaient de

la manière la plus plaisante les fruits et les grains qu’on venait de

leur jeter. Le plus grand ou le plus âgé d’entre eux imposait son

autorité à toute la bande; partout où il y avait rixe ou dispute, il

arrivait, donnait des coups, montrait les dents et poussait des cris de

colère. Aussitôt les combattants se séparaient et s’enfuyaient: c’était

vraiment la société de singes la plus nombreuse et la plus amusante que

j’eusse jamais vue. Ils avaient plus d’un demi-mètre de haut, et ils

étaient d’un jaune sale.

Un jour mon bon hôte, M. Luitpold[87], me conduisit à _Sarnath_ (à 5

milles de Bénarès), où l’on trouve quelques ruines intéressantes, trois

tours énormes et massives. Elles ne sont pas d’une hauteur considérable,

et sont placées sur trois collines artificielles éloignées d’un mille

l’une de l’autre. Ces collines et ces tours sont construites en grosses

briques. La plus grande de ces tours est encore en ce moment revêtue en

plusieurs endroits de dalles de pierre, sur lesquelles on découvre çà et

là des traces de belles arabesques. Beaucoup de ces dalles sont étendues

par terre au milieu de ruines. Sur les deux autres tours on ne trouve

trace de rien de semblable. Chaque tour a une petite porte et ne

contient qu’un seul appartement[88].

Le gouvernement anglais a fait percer, dans chaque colline, une galerie

conduisant jusqu’au-dessous de la tour, dans l’espoir de faire des

découvertes qui jetteraient quelque lumière sur ces constructions; mais

on n’a trouvé qu’une voûte souterraine entièrement vide.

Près d’une de ces tours s’étend un lac artificiel où un canal amène

l’eau du Gange.

La tradition rapporte, au sujet des tours et du lac, une légende assez

plaisante. Dans les temps les plus reculés, ces lieux étaient habités

par trois frères géants qui firent élever ces constructions et creuser

le lac. Tout ce travail s’acheva en un jour; mais il faut savoir qu’un

jour de ce temps valait deux de nos années. Les géants étaient si grands

(fait rendu très-vraisemblable par les petites dimensions des tours et

des appartements) qu’ils pouvaient, d’une seule enjambée, passer d’une

tour à l’autre. Ils avaient fait construire ces tours l’une près de

l’autre parce qu’ils s’aimaient beaucoup et qu’ils tenaient à se voir à

tout instant.

Ce qui ne m’intéressa pas moins que ces tours et leur curieuse histoire,

ce furent quelques plantations d’indigo établies dans le voisinage;

c’étaient les premières que j’eusse occasion de voir.

L’indigotier est un arbuste de 50 centimètres à 1 mètre de haut, à

petites feuilles délicates d’un vert bleu. La récolte d’indigo se fait

d’ordinaire au mois d’août: la plante est coupée assez près du tronc,

liée en fascicules, et placée dans de grandes tonnes en bois. On

recouvre l’indigo de planches chargées de grosses pierres, et on verse

de l’eau par-dessus; au bout de seize heures, ou seulement de quelques

jours, selon la nature de l’eau, ce mélange commence à fermenter: c’est

là le moment critique de l’opération; car il faut que la fermentation ne

soit ni trop longue ni trop courte. Quand l’eau prend une couleur vert

foncé, on la fait couler dans d’autres cuves de bois, on y mêle de la

chaux, et on l’agite avec des pelles de bois jusqu’à ce qu’on obtienne

un précipité bleu. Puis on laisse déposer la masse et on fait écouler

l’eau; la substance qui reste au fond, c’est-à-dire l’indigo, est mise

dans des sacs de lin, à travers lesquels l’eau dégoutte entièrement.

Dès que l’indigo est sec et durci, on le casse par morceaux et on

l’emballe.

Peu de temps avant mon départ, et grâce à l’entremise de mon compagnon,

M. Lau, j’eus le plaisir d’être présentée au rajah de Bénarès. Il

demeure dans la citadelle de _Ramnaghur_, située sur la rive gauche du

Gange, au-dessus de la ville.

Au bord du Gange nous attendait un bateau magnifiquement orné; sur la

rive opposée, un palanquin. Bientôt nous nous trouvâmes à l’entrée du

palais, dont le portail était haut et majestueux. J’espérais être

surprise à l’intérieur par l’aspect de grands péristyles, de belles

constructions; mais je ne vis que des cours irrégulières et de petits

édifices sans symétrie, sans goût et sans luxe. Dans une des cours il y

avait, au rez-de-chaussée, un simple péristyle qui servait de salle de

réception. Il était encombré de meubles d’Europe, de lustres et de

lampes; aux murs étaient pendus de misérables tableaux encadrés.

La cour fourmillait de serviteurs qui nous regardaient avec une grande

attention. En ce moment parut le prince, accompagné de son frère, de

quelques personnes de sa suite et de quelques domestiques qui se

distinguaient à peine des autres.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 22 / 47 段