livres d’eau et on distille sur un feu lent. On en tire trente livres
d’eau de rose: celle-ci est jetée de nouveau sur quarante livres de
roses fraîches, et on en distille tout au plus vingt livres d’eau qu’on
expose ensuite à l’air frais pendant une nuit. Le lendemain on trouve
l’huile figée sur la surface de l’eau et on l’enlève. De quatre-vingts
livres de roses (200 000 fleurs) on tire tout au plus une once et demie
d’huile. Une once de véritable huile de roses coûte à Ghazipur même
quarante roupies.
Le 28 décembre, à dix heures du matin, nous arrivâmes enfin dans la
ville sacrée de Bénarès. Nous jetâmes l’ancre à Radschgaht, où des
_kullis_ (_porteurs_) et des chameaux étaient tout prêts pour nous
recevoir.
Avant de dire adieu au Gange, je dois faire remarquer que dans tout le
voyage qui est d’environ mille milles, je n’ai pas rencontré un seul
endroit qui se distingue par une grande beauté ou par une vue
pittoresque. Les rives sont plates ou bordées de berges hautes de 4 à 7
mètres, et dans l’intérieur du pays des plaines de sable alternent avec
des plantations ou des prés desséchés, ou de misérables jungles. On
voit, il est vrai, des villes et des bourgades en grand nombre; mais à
l’exception de quelques beaux édifices et de plusieurs gauths, ce ne
sont que des amas de huttes et de baraques. Le fleuve lui-même est
souvent divisé en plusieurs bras; quelquefois il est si large, qu’il
ressemble plus à un lac qu’à une rivière et que l’œil peut à peine en
distinguer les bords.
* * * * *
Bénarès est la ville sacrée de l’Inde. Elle est à l’Hindou ce que la
Mecque est au mahométan et Rome au catholique. La croyance de l’Hindou à
la sainteté de cette ville est si grande que, selon lui, tout homme, de
quelque religion qu’il soit, jouit un jour de la félicité éternelle,
s’il y a passé vingt-quatre heures. Un des plus beaux traits de la
religion et du caractère de ce peuple est cette noble croyance qui
confond le fanatisme religieux de bien des sectes chrétiennes.
Le nombre des pèlerins s’élève tous les ans de trois à quatre cent
mille, et leur séjour, leurs offrandes et leurs dons ont rendu Bénarès
la ville la plus riche du pays.
Il sera peut-être à propos de placer ici sur la religion de ce peuple
intéressant, quelques observations que j’emprunte à Zimmermann:
_Taschenbuch der Reisen (Journal des Voyages)_.
«Le fond de la religion hindoue est la croyance à un être premier et
suprême, à l’immortalité de l’âme et à la récompense de la vertu. Leur
idée de Dieu est si grande et si belle, leur morale, si pure et si
sublime, qu’on n’en saurait trouver de pareille chez aucun peuple.
«Leurs préceptes sont: d’adorer l’Être suprême, d’invoquer les dieux
tutélaires, de se montrer bienveillants pour leurs semblables, d’avoir
pitié des malheureux, de les soutenir, de supporter patiemment les
peines de la vie, de ne pas mentir, de ne pas commettre d’adultère, de
lire et d’écouter lire l’histoire divine, de parler peu, de jeûner, de
prier et de se baigner aux heures déterminées. Ce sont les devoirs
généraux auxquels les livres sacrés obligent tous les Indiens sans
distinction de race ni de caste.
«Leur véritable et unique dieu s’appelle _Brahm_, qu’il ne faut pas
confondre avec Brahma, créé par lui. C’est la vraie lumière, qui est la
même, éternelle et bienheureuse dans tous les temps et dans tous les
lieux. Le mal est puni et le bien récompensé. De l’essence immortelle de
_Brahm_ est émanée la déesse _Bhavani_, c’est-à-dire la nature, et une
légion de 1180 millions d’esprits. Parmi ces esprits il y a trois
demi-dieux ou génies supérieurs: _Brahma_, _Vichnou_ et _Chiva_, la
trinité des Hindous, appelée chez eux _Trimurti_.
«Longtemps la concorde et la félicité régnèrent entre les esprits. Mais
ensuite éclata parmi eux une révolte, et plusieurs refusèrent d’obéir.
Les rebelles furent précipités du haut des cieux dans l’abîme des
ténèbres. Alors eut lieu la métempsycose: chaque être, chaque plante fut
animé par un ange déchu. Cette croyance explique la bonté infinie des
Hindous pour les animaux. Ils les considèrent comme leurs semblables et
n’en veulent tuer aucun.
«L’Hindou adore, avec le sentiment le plus pur et le plus religieux, le
grand but de la nature, la procréation des corps organiques. Toutes les
parties qui concourent à ce but sont sacrées à ses yeux et dignes de son
respect; c’est la seule raison qui lui fait offrir un culte au _Lingam_.
«On est tenté de croire que ce n’est qu’à la longue que tout ce qu’il y
a d’extraordinaire dans cette religion mal comprise et faussée dans la
bouche du peuple est descendu au rang de folle jonglerie.
«Il suffira d’indiquer les attributs de quelques-unes des principales
divinités des Hindous pour expliquer l’état actuel de leur religion.
«_Brahma_, comme créateur du monde, est représenté avec quatre têtes
d’homme et huit mains; dans une main il tient le Code; dans les autres
il a différents emblèmes. Il n’est point adoré dans une pagode (temple);
il a perdu cette prérogative par son orgueil, car il avait voulu
pénétrer la nature de l’Être suprême. Cependant, après s’être repenti de
sa folie, il obtint que les brahmanes, en son honneur, institueraient
des fêtes solennelles appelées _Poutsché_.
«_Vichnou_, comme conservateur de l’univers, est représenté sous vingt
et une figures différentes: à moitié poisson, à moitié homme, comme
tortue; à moitié lion, à moitié homme, Bouddha, nain, etc. La femme de
Vichnou est adorée comme la déesse de la fécondité, de la richesse, de
la beauté, etc. C’est en son honneur qu’on regarde la vache comme
sacrée.
«_Chiva_ est le destructeur, le vengeur, le réformateur, le vainqueur de
la mort. Aussi a-t-il un double caractère: il est bienfaisant ou
redoutable, il récompense et il punit. Ordinairement on le représente
sous des traits horribles, tout entouré d’éclairs, avec trois yeux, dont
le plus grand est sur le front; en outre, il a huit bras, dont chacun
tient quelque chose.
«Quoique ces trois divinités soient hiérarchiquement aussi haut placées
les unes que les autres, la religion des Hindous ne se divise
réellement qu’en deux sectes, les adorateurs de Vichnou et ceux de
Chiva. Brahma n’a pas de secte, à proprement parler, parce qu’il n’a ni
temples ni pagodes; on pourrait cependant considérer toute la caste des
prêtres, les brahmanes, comme attachés à son culte, puisqu’ils
prétendent être sortis de sa tête.
«Les adorateurs de Vichnou portent sur le front ou sur la poitrine,
peint en rouge ou en jaune, le signe de la Jani. Les adorateurs de Chiva
portent au front le signe du Lingam, ou d’un obélisque, ou d’un
triangle, ou du soleil.
«On admet trois cent trente-trois millions de divinités inférieures; ce
sont les dieux des éléments, des phénomènes de la nature, des passions,
des arts, des maladies, etc. On les représente sous différentes formes
et avec toutes sortes d’attributs.
«Il y a en outre des génies, de bons ou de mauvais démons. Le nombre des
bons dépasse celui des mauvais de trois millions.
«D’autres objets encore ont, aux yeux des Hindous, un caractère sacré,
comme les fleuves, parmi lesquels le Gange occupe le premier rang; on le
dit formé de la sueur de Chiva. L’eau du Gange jouit d’une si haute
réputation, qu’on en fait un commerce considérable et qu’on la
transporte à plusieurs milles dans l’intérieur du pays.
«Parmi les animaux, les Hindous adorent surtout la vache, le bœuf,
l’éléphant, le singe, l’aigle, le cygne, le paon et le serpent.
«Parmi les plantes, le nénufar, le bananier et le manguier.
«Les brahmanes ont une très-haute vénération pour une pierre, qui est,
d’après Sonnerat, une corne d’Ammon pétrifiée en roche schisteuse.
«Ce qui est excessivement remarquable, c’est qu’on ne trouve pas dans
tout l’Hindoustan une seule image de l’Être suprême. Il leur paraît trop
grand; toute la terre, disent-ils, est son temple, et ils l’adorent
sous toutes les figures.
«Les adorateurs de Chiva enterrent les morts, les autres sectes les
brûlent ou les jettent dans le fleuve.»
* * * * *
Celui qui ne connaît l’Inde que pour être allé à Calcutta, ne peut pas
se faire une juste idée de ce pays. Calcutta a presque le caractère
d’une ville européenne. Les palais et les équipages ressemblent à ceux
de l’Europe. On y voit des promenades, des réunions, des bals, des
concerts, qui peuvent presque rivaliser avec ceux de Paris et de
Londres, et si on ne rencontrait pas dans la rue l’indigène au teint
jaune foncé, et dans les maisons l’Hindou qui fait le service, on
pourrait bien oublier qu’on se trouve dans une autre partie du monde.
Il en est tout autrement de Bénarès. L’Européen s’y trouve isolé. Des
coutumes et des usages étrangers lui rappellent à chaque pas qu’il n’est
qu’un intrus toléré. Bénarès compte 300 000 habitants, parmi lesquels il
y a à peine 150 Européens.
La ville est belle, surtout vue du côté de l’eau, où l’on n’aperçoit pas
ses défauts. De superbes escaliers en pierres colossales, conduisent du
rivage aux maisons, aux palais et aux magnifiques portes de la ville.
Dans la belle partie de la ville, ces escaliers forment une chaîne non
interrompue de deux milles de longueur. Ils ont coûté des sommes
énormes, et, avec les pierres employées à leur construction, on aurait
pu bâtir une grande ville.
Le beau quartier de Bénarès renferme beaucoup d’anciens palais de style
mauresque, gothique ou hindou. Les portails sont grandioses, les façades
sont couvertes de superbes arabesques, de bas-reliefs et de sculptures;
les divers étages sont ornés de belles colonnes, de piliers en saillie,
de verandas, de balcons, de frises et de corniches. Les fenêtres seules
ne me plurent pas; elles sont basses, étroites, et rarement régulières.
Tous les palais et toutes les maisons ont des toits très-larges ou
inclinés; quelquefois ils n’ont que des terrasses.
D’innombrables temples donnent une preuve de la richesse et du caractère
religieux des habitants. Tout riche Hindou construit près de sa maison
un temple, c’est-à-dire une tourelle qui souvent n’a guère plus de 6 ou
7 mètres de haut.
Le temple indien se compose d’une tour haute de 10 à 20 mètres, sans
fenêtres, et avec une petite entrée. Il se présente très-bien et a l’air
très-original, surtout vu de loin; car il est taillé avec beaucoup d’art
et beaucoup de goût, ou bien richement chargé d’ornements extérieurs,
tels que flèches, petites colonnes ou pyramides, feuilles, niches, etc.
Mais il y a malheureusement aussi beaucoup de ruines parmi ces belles
constructions. Le Gange mine fréquemment le sol, et les palais et les
temples se tassent ou s’écroulent tout à fait. Dans quelques endroits,
on a construit sur leur emplacement de misérables bicoques qui forment
un contraste choquant avec le bel aspect de ce qui les entoure; les
ruines du moins ont encore leur beauté.
Quand on arrive près du fleuve au lever du soleil, on voit un spectacle
que l’on ne peut comparer à rien au monde. Le pieux Hindou y vient faire
ses dévotions; il entre dans le Gange, se tourne du côté du soleil,
s’asperge trois fois la tête avec l’eau qu’il a puisée dans le creux de
sa main, et récite en même temps ses prières.
Si l’on tient compte du chiffre élevé de la population de Bénarès, on ne
me taxera pas d’exagération si j’évalue à environ cinquante mille le
nombre des fidèles, non compris les pèlerins, qui viennent chaque jour
prier dans le fleuve.
Beaucoup de brahmanes sont assis dans de petits kiosques ou bien sur des
blocs de pierre, sur les escaliers, tout près de l’eau, pour recevoir
les dons des riches et des pèlerins, et pour leur donner en échange
l’absolution de leurs péchés.
Tout Hindou doit se baigner au moins une fois par jour, et cela le
matin. S’il est très-dévot, et s’il en a le temps, il répète la même
cérémonie le soir. Quant aux femmes, elles font leurs ablutions chez
elles.
Pendant le temps des fêtes, appelées _Mela_, où l’affluence des pèlerins
à Bénarès est incalculable, les marches des escaliers peuvent à peine
contenir la masse des fidèles, et le fleuve est comme tout semé de
points noirs qui représentent les têtes des baigneurs.
Il s’en faut de beaucoup que l’intérieur de la ville soit aussi beau que
la partie qui s’étend le long du Gange. On y trouve encore une grande
quantité de palais; mais ils n’ont ni beaux portails, ni colonnes, ni
verandas, etc. Plusieurs de ces édifices sont revêtus d’un ciment fin,
et d’autres sont couverts de misérables fresques.
Les rues sont laides et sales pour la plupart, et il y a en a de si
étroites, qu’on ne peut pas y passer en palanquin. Dans tous les coins,
presque devant chaque maison, on retrouve l’emblème du dieu Chiva.
Le plus beau temple de Bénarès est celui de _Visvisha_; ses deux tours
sont unies l’une à l’autre par des colonnades, et les flèches sont
revêtues de lames d’or. Le temple est entouré d’un mur; on nous permit
de pénétrer dans l’avant-cour et d’aller jusqu’aux portes d’entrée.
Nous aperçûmes à l’intérieur quelques emblèmes de Vichnou et de Chiva,
couronnés de fleurs et couverts de riz, de froment et d’autres graines.
Dans les péristyles on voyait de petits taureaux en métal ou en pierre,
et des taureaux blancs vivants (j’en comptai huit) se promenaient
librement. Ces derniers, regardés comme sacrés, peuvent circuler
partout, et il ne leur est pas même interdit d’assouvir leur faim avec
les fleurs et les fruits déposés comme offrandes.
Ces animaux sacrés ne se tiennent pas seulement dans les temples, mais
se promènent aussi dans les rues. Tout le monde leur fait
respectueusement place, et on leur jette quelquefois même à manger; mais
on ne les laisse plus, comme autrefois, toucher aux grains exposés en
vente. Un de ces taureaux sacrés vient-il à mourir, il est jeté dans le
fleuve ou brûlé; il jouit à cet égard des mêmes honneurs que l’Hindou.
Il y avait dans le temple des hommes et des femmes qui avaient apporté
des fleurs avec lesquelles ils ornaient et couronnaient les emblèmes.
Plusieurs mirent aussi une pièce d’argent parmi les fleurs. Ils jetèrent
de l’eau du Gange sur ces emblèmes et sur ces bouquets, et répandirent
dessus des graines de riz et d’autres plantes. Près du temple de
Visvisha se trouvent les lieux les plus vénérés des Hindous de Bénarès,
la _fontaine sacrée_ et la _Mankarnika_, ou grand bassin d’eau.
Voici ce qu’on raconte de la fontaine sacrée.
Les Anglais, s’étant emparés de Bénarès, braquèrent un canon à l’entrée
d’un temple pour détruire le dieu Mahadeo. Les brahmanes, exaspérés,
cherchèrent à soulever le peuple, qui se porta en effet au temple en
grandes masses. Les Anglais, pour prévenir la lutte, dirent aux Hindous:
«Si votre dieu est plus fort que celui des chrétiens, le boulet ne lui
fera aucun mal; mais, dans le cas contraire, il tombera à terre brisé.»
Ce fut naturellement cette dernière chose qui arriva; mais les brahmanes
ne se reconnurent pas pour vaincus, et ils déclarèrent qu’avant
l’explosion du coup de canon ils avaient vu l’esprit de leur dieu
quitter l’image de pierre et se jeter dans la fontaine voisine. Depuis
ce temps la fontaine passe pour sacrée.
La _Mankarnika_ est un bassin profond, recouvert intérieurement de
pierres; il a 20 mètres de large et autant de long. Des escaliers
spacieux conduisent à l’eau des quatre côtés. On raconte ici une
histoire analogue du dieu Chiva.
Les deux dieux Mahadeo et Chiva résident encore aujourd’hui, l’un dans
la fontaine et l’autre dans la Mankarnika. Tout pèlerin venant à Bénarès
doit, à son arrivée, se baigner dans cet étang sacré et offrir un petit
don aux brahmanes; il s’en trouve toujours là pour les recevoir. Les
brahmanes ne se distinguent pas par leurs habits des gens de la classe
aisée; ils ont seulement un teint plus clair, et plusieurs de ceux que
j’ai vus avaient de très-nobles figures.
A cinquante pas de cet étang, sur les bords du Gange, s’élève un temple
de toute beauté, avec trois tours. Malheureusement le sol fléchit il y a
quelques années; les tours se déjetèrent: l’une penche à gauche, l’autre
à droite, et la troisième est presque enfoncée dans le Gange.
Parmi les milliers de temples et de pagodes disséminés dans la ville,
quelques-uns valent la peine d’être vus en passant; mais je ne
conseillerais à personne de faire de grands détours pour les visiter.
La place où l’on brûle les morts est également tout près de l’étang
sacré. Quand nous y arrivâmes, on faisait justement griller quelques
cadavres; car on ne peut pas appeler autrement la manière dont on les
brûlait. Les bûchers étaient si petits, que les corps les dépassaient en
tous sens.
La mosquée d’_Aureng-Zeb_ mérite surtout l’attention du voyageur. Elle
est célèbre par ses deux minarets, qui ont 50 mètres de haut et passent
pour les plus effilés qu’il y ait au monde. Ils ressemblent à deux
aiguilles, et méritent certainement ce nom plutôt que les minarets de
Cléopâtre, à Alexandrie. D’étroits escaliers tournants, pratiqués dans
l’intérieur, conduisent jusqu’au faîte, où l’on a ménagé un petit rebord
avec un garde-fou d’un pied de hauteur. Heureux celui qui n’est point
sujet au vertige! il peut se placer sur la plate-forme et embrasser à
vol d’oiseau l’océan des palais et des maisons entremêlés de temples et
de pagodes! Le Gange aussi se déroule à ses pieds avec ses innombrables
quais en escaliers. Par des jours très-purs et très-clairs, on doit même
apercevoir à l’extrémité de l’horizon une chaîne de collines; mais,
quoiqu’il fît beau et clair, je ne pus la découvrir.
Une construction extrêmement remarquable et curieuse est l’observatoire
élevé il y a plus de deux cents ans par Dscheising, sous le règne du
spirituel empereur Akbar. On n’y trouve pas de longues-vues ni de
télescopes ordinaires; tous les instruments ont été composés
artificiellement au moyen de pierres de taille massives.
Sur une terrasse élevée à laquelle conduisent des escaliers en pierre,
on voit des tables orbiculaires, des arcs en forme de demi-cercle et de
quart de cercle, etc., couverts de signes, de lignes et de caractères.
Avec ces instruments les brahmanes ont fait et font encore aujourd’hui
leurs observations astronomiques. Nous en trouvâmes plusieurs
sérieusement occupés à faire des calculs et à rédiger des mémoires.
Bénarès est en général le principal siége de l’érudition hindoue. Parmi
les 6000 brahmanes qui y demeurent, il y en a beaucoup, dit-on, qui
enseignent l’astronomie, le sanscrit et diverses sciences.
Une autre curiosité de Bénarès sont les singes sacrés, établis
particulièrement sur quelques manguiers énormes du faubourg _Durgakund_.
Quand nous arrivâmes sous les arbres, ces animaux durent probablement se
douter que c’était à cause d’eux que nous y étions venus, car ils
s’approchèrent de nous sans la moindre crainte; mais quand le serviteur
que nous avions envoyé chercher de la nourriture pour eux revint, les
appela et les invita poliment à venir manger, c’était un plaisir de voir
ces singes accourir, en sautant et en gambadant, des toits, des arbres,
des maisons et des rues d’alentour. En un clin d’œil nous nous
trouvâmes entourés de quelques centaines de singes qui se disputaient de
la manière la plus plaisante les fruits et les grains qu’on venait de
leur jeter. Le plus grand ou le plus âgé d’entre eux imposait son
autorité à toute la bande; partout où il y avait rixe ou dispute, il
arrivait, donnait des coups, montrait les dents et poussait des cris de
colère. Aussitôt les combattants se séparaient et s’enfuyaient: c’était
vraiment la société de singes la plus nombreuse et la plus amusante que
j’eusse jamais vue. Ils avaient plus d’un demi-mètre de haut, et ils
étaient d’un jaune sale.
Un jour mon bon hôte, M. Luitpold[87], me conduisit à _Sarnath_ (à 5
milles de Bénarès), où l’on trouve quelques ruines intéressantes, trois
tours énormes et massives. Elles ne sont pas d’une hauteur considérable,
et sont placées sur trois collines artificielles éloignées d’un mille
l’une de l’autre. Ces collines et ces tours sont construites en grosses
briques. La plus grande de ces tours est encore en ce moment revêtue en
plusieurs endroits de dalles de pierre, sur lesquelles on découvre çà et
là des traces de belles arabesques. Beaucoup de ces dalles sont étendues
par terre au milieu de ruines. Sur les deux autres tours on ne trouve
trace de rien de semblable. Chaque tour a une petite porte et ne
contient qu’un seul appartement[88].
Le gouvernement anglais a fait percer, dans chaque colline, une galerie
conduisant jusqu’au-dessous de la tour, dans l’espoir de faire des
découvertes qui jetteraient quelque lumière sur ces constructions; mais
on n’a trouvé qu’une voûte souterraine entièrement vide.
Près d’une de ces tours s’étend un lac artificiel où un canal amène
l’eau du Gange.
La tradition rapporte, au sujet des tours et du lac, une légende assez
plaisante. Dans les temps les plus reculés, ces lieux étaient habités
par trois frères géants qui firent élever ces constructions et creuser
le lac. Tout ce travail s’acheva en un jour; mais il faut savoir qu’un
jour de ce temps valait deux de nos années. Les géants étaient si grands
(fait rendu très-vraisemblable par les petites dimensions des tours et
des appartements) qu’ils pouvaient, d’une seule enjambée, passer d’une
tour à l’autre. Ils avaient fait construire ces tours l’une près de
l’autre parce qu’ils s’aimaient beaucoup et qu’ils tenaient à se voir à
tout instant.
Ce qui ne m’intéressa pas moins que ces tours et leur curieuse histoire,
ce furent quelques plantations d’indigo établies dans le voisinage;
c’étaient les premières que j’eusse occasion de voir.
L’indigotier est un arbuste de 50 centimètres à 1 mètre de haut, à
petites feuilles délicates d’un vert bleu. La récolte d’indigo se fait
d’ordinaire au mois d’août: la plante est coupée assez près du tronc,
liée en fascicules, et placée dans de grandes tonnes en bois. On
recouvre l’indigo de planches chargées de grosses pierres, et on verse
de l’eau par-dessus; au bout de seize heures, ou seulement de quelques
jours, selon la nature de l’eau, ce mélange commence à fermenter: c’est
là le moment critique de l’opération; car il faut que la fermentation ne
soit ni trop longue ni trop courte. Quand l’eau prend une couleur vert
foncé, on la fait couler dans d’autres cuves de bois, on y mêle de la
chaux, et on l’agite avec des pelles de bois jusqu’à ce qu’on obtienne
un précipité bleu. Puis on laisse déposer la masse et on fait écouler
l’eau; la substance qui reste au fond, c’est-à-dire l’indigo, est mise
dans des sacs de lin, à travers lesquels l’eau dégoutte entièrement.
Dès que l’indigo est sec et durci, on le casse par morceaux et on
l’emballe.
Peu de temps avant mon départ, et grâce à l’entremise de mon compagnon,
M. Lau, j’eus le plaisir d’être présentée au rajah de Bénarès. Il
demeure dans la citadelle de _Ramnaghur_, située sur la rive gauche du
Gange, au-dessus de la ville.
Au bord du Gange nous attendait un bateau magnifiquement orné; sur la
rive opposée, un palanquin. Bientôt nous nous trouvâmes à l’entrée du
palais, dont le portail était haut et majestueux. J’espérais être
surprise à l’intérieur par l’aspect de grands péristyles, de belles
constructions; mais je ne vis que des cours irrégulières et de petits
édifices sans symétrie, sans goût et sans luxe. Dans une des cours il y
avait, au rez-de-chaussée, un simple péristyle qui servait de salle de
réception. Il était encombré de meubles d’Europe, de lustres et de
lampes; aux murs étaient pendus de misérables tableaux encadrés.
La cour fourmillait de serviteurs qui nous regardaient avec une grande
attention. En ce moment parut le prince, accompagné de son frère, de
quelques personnes de sa suite et de quelques domestiques qui se
distinguaient à peine des autres.