cérémonie du lit nuptial très-indécente; mais comme dit le proverbe:
Nous voyons un fétu dans l’œil de notre prochain, nous ne voyons pas la
poutre dans le nôtre. De même je trouvai que les mariages entre les
Européens établis dans le Bengale se font d’une manière bien plus
inconvenante. Chez les Anglais, le jour de la bénédiction nuptiale, qui
n’a lieu que vers le soir, le fiancé ne peut voir la fiancée qu’à
l’autel. Manquer à cette loi serait une grave infraction aux
convenances. Dans le cas où les deux fiancées auraient quelque chose à
se dire, il faut qu’ils aient recours à la plume. Mais à peine la
bénédiction du prêtre est-elle prononcée, que les nouveaux mariés sont
emballés dans une voiture et envoyés pendant huit jours dans un hôtel
aux alentours de la ville. On choisit d’ordinaire pour cela l’hôtel de
_Barrakpore_ ou quelque maison à _Gardenrich_. Quand toutes les places
de ces maisons sont louées, ce qui arrive assez souvent puisque presque
tous les mariages se font dans les mois de novembre ou de décembre, on
loue des bateaux avec une ou deux petites cabines, et les nouveaux
mariés sont condamnés à passer les premiers huit jours tout à fait
éloignés de leurs familles.
Il est également défendu aux parents d’approcher pendant ce temps de
leurs enfants.
Je crois que la délicatesse d’une jeune fille doit souffrir cruellement
de ces mœurs grossières. Combien la pauvre créature doit rougir quand
elle entre dans les endroits destinés à cet emprisonnement, et combien
doit-elle être blessée de chaque regard, de chaque sourire des
aubergistes, des garçons ou des bateliers!
Les bons Allemands, qui trouvent malheureusement beau tout ce qui ne
vient pas de chez eux, imitent très-consciencieusement cette coutume
étrange.
[Illustration]
CHAPITRE XII.
Départ de Calcutta.--Le
Gange.--Rajmahal.--Gor.--Junghera.--Monghyr.--Patna.--Deinapore.
--Gasipour.--Bénarès.--Religion
des Hindous.--Description de Bénarès.--Palais et temples.--Les
places sacrées.--Les singes sacrés.--Les ruines de
Sarnath.--Plantation d’indigo.--Visite au rajah de
Bénarès.--Martyrs et faquirs.--Le paysan indien.--L’établissement
des missions.
Le 10 décembre, après un séjour de cinq semaines, je quittai Calcutta
pour me rendre à Bénarès. On peut faire le voyage par terre ou par eau
sur le Gange. Par terre la distance est de 470 milles anglais; par eau
pendant la saison des pluies elle est de 685, et par le temps sec de 400
milles en plus, parce qu’on est obligé de faire des détours
extraordinaires pour passer de l’Hugly par les Sunderbunds dans le
Gange.
Le voyage par terre se fait dans des palanquins de poste, portés par des
hommes, dont on change comme de chevaux tous les quatre ou six milles.
On voyage jour et nuit, et à chaque station on trouve les porteurs tout
prêts, car une lettre d’avis annonce le voyageur un ou deux jours à
l’avance. La nuit un porte-flambeau se joint encore au cortége, pour
chasser les bêtes fauves par l’éclat de la flamme. Les frais de voyage
sont environ de 200 roupies pour une personne. Le transport des bagages
se paye à part.
On peut faire le voyage par eau dans des bateaux à vapeur qui partent
presque toutes les semaines pour Allahabad (115 milles par Bénarès). Le
trajet dure de quatorze à vingt jours; car à cause de nombreux bancs de
sable on ne peut voyager que de jour, et cependant on a souvent le
malheur de s’engraver, surtout quand les eaux sont basses. Le prix
jusqu’à Bénarès est pour les premières places de 257 roupies, et pour
les secondes, de 216 roupies. La nourriture seule, sans la boisson, se
paye trois roupies par jour.
Comme on m’avait beaucoup vanté les belles rives du Gange, les villes
considérables qui se trouvent sur ses bords, je choisis le voyage par
eau.
On annonçait pour le 8 décembre le départ du vapeur _le Général
Macleod_, de la force de 140 chevaux, sous le commandement du capitaine
Kellar; arrivée à bord j’appris que le départ était retardé de
vingt-quatre heures. A mon grand déplaisir le délai fut doublé, et nous
ne partîmes que le 10 à onze heures du matin. Nous descendîmes le fleuve
jusqu’à _Katscherie_. Le lendemain nous entrâmes près de _Mudpointe_
dans les Sunderbunds, et nous naviguâmes dans ces eaux jusqu’à _Culna_.
De là nous profitâmes du _Gurie_, affluent considérable du Gange, qui se
jette dans ce grand fleuve au-dessous de _Rumpurbolea_. Les premiers
jours du voyage furent excessivement monotones; nous ne vîmes ni villes
ni villages; les bords restèrent toujours plats, et de toutes parts le
pays était couvert de hauts buissons épais, que les Anglais appellent
_jungles_, c’est-à-dire _forêt vierge_. Mais je ne pouvais reconnaître
là une forêt vierge, car ce nom me représente une forêt de grands beaux
arbres.
La nuit nous entendions quelquefois rugir des tigres; ils sont assez
répandus dans ces contrées et attaquent même quelquefois des indigènes
isolés qui s’attardent à ramasser du bois. On nous montra un lambeau
d’habit attaché à un buisson, pour rappeler qu’à cette place un indigène
avait été déchiré par un de ces animaux. Mais les tigres ne sont pas les
seuls ennemis de l’homme. Le Gange en renferme d’autres très-dangereux,
les voraces crocodiles. On les voit souvent se chauffer au soleil par
bandes de six ou huit, sur les bords marécageux ou sur des bancs de
sable. Ils ont de 2 à 5 mètres de long. A l’approche de notre bruyant
vapeur, ils s’enfonçaient en toute hâte sous les flots jaunes et sales
du fleuve.
Les canaux des Sunderbunds et du Gurie sont si étroits, que si l’on
vient à rencontrer un vaisseau, on n’évite qu’avec peine un abordage, et
ils forment souvent des bassins larges de plusieurs milles; quoiqu’on ne
navigue que pendant le jour, à cause des bancs de sable et des
bas-fonds, il n’en arrive pas moins des accidents assez fréquents et
assez graves. Nous aussi nous n’en fûmes pas entièrement exempts. Dans
un des canaux étroits il fallut arrêter notre vapeur pour en laisser
passer un autre. A cette occasion un des deux bateaux que nous
remorquions vint se heurter si fort contre notre vapeur, que la paroi
d’une cabine fut enfoncée, mais heureusement personne ne fut blessé.
Dans un autre canal deux bateaux d’indigènes étaient à l’ancre. Ces
bonnes gens, ne nous ayant aperçus qu’un peu tard, n’avaient pas encore
eu le temps de lever l’ancre, quand nous arrivâmes sur eux avec fracas.
Le capitaine n’arrêta point, car il comptait encore pouvoir passer, mais
en virant trop brusquement de bord, il avait si violemment heurté les
buissons, que quelques jalousies de bois des fenêtres des cabines y
restèrent pendues comme des trophées.
Exaspéré de cette mésaventure, il dépêcha aussitôt une barque et fit
couper les câbles des ancres de ces malheureux indigènes[79]. Cet acte
était encore bien digne d’un Européen!
Près de Culna (à 308 milles de la mer) nous entrâmes dans un affluent
du Gange, le Gurie qui se jette au-dessous de Rumpurbolea dans le
fleuve. Ici les jungles s’éloignent et de belles plantations de riz, de
colza et autres viennent prendre leur place. Il y avait un assez grand
nombre de villages; seulement les huttes, composées en grande partie de
paille ou de feuilles de palmier, étaient petites et misérables. Notre
vapeur attirait les habitants; ils quittaient les huttes et les champs,
et des cris d’allégresse nous suivaient partout.
Le 15 décembre au soir, nous donnâmes pour la première fois contre un
banc de sable, et nous eûmes quelque peine à nous remettre à flot.
_16 décembre._ Dès la veille nous étions entrés dans le Gange.
Aujourd’hui nous arrêtâmes tard dans la soirée près du petit village de
_Commercolly_. Les habitants nous apportèrent des provisions de toute
espèce, et nous pûmes ainsi nous mettre au courant des prix. Un beau
mouton coûtait quatre roupies; une douzaine et demie de jeunes poulets,
une roupie; un poisson du poids de plusieurs livres, un _annas_ (quatre
kreutzers, environ quatorze centimes); huit œufs, un annas; vingt
oranges, deux annas; une livre de pain blanc, trois _beis_ (trois
kreutzers ou dix centimes). Et malgré ces bas prix le capitaine prenait
toujours trois roupies pour la nourriture des passagers. Si encore elle
avait été bonne! Quelques passagers achetèrent des œufs, du pain frais
et des oranges, et le capitaine ne rougit pas de faire figurer à sa
table, passablement chère, les articles achetés par les voyageurs.
_18 décembre._ _Bealeah_, endroit considérable où se trouvent de
nombreuses prisons destinées à garder des criminels amenés de tous
côtés.[80] Il faut croire que les prisonniers indiens ne cherchent pas à
s’échapper comme nos Européens, car ils étaient légèrement enchaînés, et
circulaient sans gardes, isolément ou plusieurs ensemble dans les
alentours. Ils sont convenablement vêtus, et on les emploie à des
travaux peu pénibles. Ils travaillent la plupart dans une fabrique de
papier.
Dans cet endroit les habitants paraissent être des plus fanatiques. Je
me promenais dans la petite ville avec un voyageur, M. Lau, et nous nous
disposions à prendre une ruelle dans laquelle s’élevait un temple
hindou, quand ces malheureux s’aperçurent de notre intention; ils
poussèrent des cris épouvantables et se ruèrent si vivement sur nous,
que nous jugeâmes prudent de modérer notre curiosité et de rebrousser
chemin.
_19 décembre._ Aujourd’hui se montrèrent de basses chaînes de montagnes,
les _Rajmahal-hills_, les premières depuis Madras. Le soir nous étions
échoués sur un banc de sable. Nous passâmes la nuit assez
tranquillement, mais le matin tout fut employé pour nous mettre à flot.
Les bateaux à remorquer furent détachés, les machines furent chauffées
le plus possible, les matelots travaillèrent sans relâche, et vers midi
nous étions encore aussi engravés que la veille au soir. En ce moment
approcha un vapeur allant d’Allahabed à Calcutta. Notre capitaine ne
hissa pas le pavillon de détresse; il était extrêmement contrarié d’être
vu dans cette position par un de ses collègues. Cependant le capitaine
de l’autre bateau ne lui en offrit pas moins ses services, mais on le
remercia laconiquement et en termes secs et peu gracieux. Ce ne fut
qu’après plusieurs heures d’efforts inouïs que nous réussîmes à nous
dégager et à rentrer dans le courant du fleuve.
Dans la journée nous touchâmes à _Radschmahal_ (_Rajmahal_[81]), grand
village qu’on dit très-malsain à cause de ses épaisses forêts et des
nombreux marécages dont il est entouré.
C’est ici que s’élevait autrefois _Gur_, une des plus grandes villes de
l’Inde, qui occupait un espace de vingt milles carrés et environ deux
millions d’habitants. On trouve encore, suivant le rapport des voyageurs
modernes, beaucoup de belles ruines, dont la plus remarquable est la
mosquée d’or, édifice magnifique, incrusté de marbre, avec des portes
célèbres par leurs grandes arches et la solidité de leurs murs.
Comme il y avait ici par bonheur une station pour le charbon, on nous
accorda quelques heures de liberté. Les jeunes gens en disposèrent pour
faire une partie de chasse à laquelle on se sentait naturellement invité
par de superbes forêts, les plus belles que j’eusse vues jusqu’alors
dans l’Inde. On disait, il est vrai, qu’elles étaient très-peuplées de
tigres, mais cela ne fit reculer personne. J’allai aussi de mon côté à
la chasse, mais à une chasse d’une autre nature; je parcourus dans tous
les sens les bois et les marais pour découvrir les ruines. Je les
trouvai aussi, mais qu’il y en avait peu et combien elles étaient
misérables! Les plus considérables étaient deux simples portes de ville
construites en pierres de grès, et ornées de quelques jolies sculptures,
mais dépourvues de hautes voûtes et de cintres. Je vis aussi un temple
insignifiant flanqué aux quatre coins de tourelles, qui à certaines
places était revêtu d’un mortier assez fin. Il y avait encore dans les
alentours quelques ruines ou des fragments isolés d’édifices, de
colonnes, etc., mais toutes les ruines réunies n’occupent pas une
surface de deux milles carrés.
Sur la lisière de la forêt, ou à quelques centaines de pas plus loin, on
apercevait de nombreuses cabanes d’indigènes, où l’on arrivait par les
plus jolis chemins, sous de sombres allées ombragées.
A Bealeah, les habitants étaient très-fanatiques; ici les maris sont
très-jaloux. A la fin de mon excursion, un des voyageurs était venu me
joindre, et nous passions près des habitations. Dès que les hommes
aperçurent mon compagnon, ils crièrent aussitôt à leurs femmes de se
réfugier dans les cabanes. Elles coururent aussi à droite et à gauche
pour s’y rendre, mais elles s’arrêtèrent tranquillement sous la porte
pour nous voir passer, et oublièrent tout à fait de se couvrir le
visage.
On trouve dans ces contrées des forêts entières de cocotiers. L’Inde est
la véritable patrie de cet arbre, qui y arrive à plus de vingt-cinq
mètres de hauteur, et qui porte des fruits dès la sixième année. Dans
d’autres pays il n’atteint guère plus de quinze mètres, et ne porte des
fruits que dans sa douzième ou quinzième année. Cet arbre est peut-être
le plus utile qu’il y ait au monde; il fournit un gros fruit
nourrissant, un lait délicieux, de grandes feuilles qui servent à
couvrir et à enclore les cabanes, les câbles les plus forts, l’huile à
brûler la plus pure, des nattes, des étoffes tissées, des matières
colorantes, et même une boisson, le _surr_, appelé aussi _toddy_, ou
l’eau-de-vie de palmier, que l’on obtient en faisant des entailles dans
la couronne de l’arbre. Pendant tout un mois les Hindous grimpent matin
et soir jusque sous la couronne du palmier, font quelques entailles dans
le tronc, et attachent des pots dessous pour recueillir le suc qui en
découle. Comme l’écorce de l’arbre est très-rugueuse, l’Indien trouve
beaucoup de facilité à y grimper. Il passe un fort lacet autour du tronc
de l’arbre et du milieu de son corps, et un second autour de ses pieds,
qu’il appuie contre l’arbre; puis il s’élance en haut, en tirant la
partie inférieure du lacet avec la main et avec la pointe de ses pieds.
Je vis monter de cette manière aux arbres les plus élevés, avec une
grande légèreté, en moins de deux minutes. Ils ont autour du corps une
courroie à laquelle sont pendus un couteau et un ou deux pots.
Le suc tiré de l’arbre est d’abord clair, doux et agréable; mais au bout
de six à huit heures il devient blanchâtre et prend un goût dur et
âcre. En y ajoutant du riz, on peut en faire de l’arak très-fort. Un bon
arbre fournit en vingt-quatre heures plus de deux pintes de ce suc; mais
dans l’année où l’on extrait ce toddy, il ne porte pas de fruits.
_21 décembre._ A environ 70 milles au-dessous de Radschamahal, on passe
près de trois rochers assez escarpés qui s’élèvent du sein du Gange. Le
premier peut avoir 20 mètres de haut; celui du milieu, couvert de
quelques buissons, sert de séjour à un faquir à qui des fidèles
fournissent des vivres. Nous ne vîmes pas ce saint homme, car il
commençait à faire nuit quand nous passâmes devant son rocher. Nous
regrettâmes bien plus de ne pas avoir pu visiter le jardin botanique de
_Bogulpore_, qui passe pour le plus beau de l’Inde, mais, comme à
Bogulpore, on ne prenait pas de charbon, on ne s’y arrêta pas non plus.
Le 22 décembre, nous passâmes près du merveilleux groupe de rochers
_Junghera_, qui sort comme une île féerique des eaux du fleuve. Cet
endroit a été vénéré autrefois comme le lieu le plus sacré du Gange. Des
milliers de bateaux et de navires sillonnaient sans cesse le beau
fleuve; pas un Hindou ne mourrait tranquillement s’il n’avait visité
Junghera. Beaucoup de faquirs faisaient là leur métier, fortifiaient les
pèlerins par des discours édifiants, et recevaient d’eux, en échange, de
pieux dons. Aujourd’hui cet endroit a perdu son prestige, et le tribut
qu’apportent les fidèles suffit à peine pour conserver la vie à deux ou
trois faquirs.
Le soir nous fîmes une halte près de _Monghyr_[82], assez grande ville
avec d’anciennes fortifications. Ce qui attire avant tout l’attention,
c’est un cimetière surchargé de monuments d’un caractère tout
particulier, et qui, si je n’en avais pas déjà vu de semblables à
Calcutta, ne m’auraient certes pas semblé appartenir à une religion
chrétienne. Il y avait des temples, des pyramides, d’énormes
catafalques, des kiosques, etc., tous des constructions massives en
briques. La grandeur de ce cimetière n’est nullement en rapport avec le
petit nombre des Européens établis à Monghyr, mais c’est, dit-on,
l’endroit le plus malsain de toute l’Inde; de sorte qu’un Européen qui y
est envoyé pour plusieurs années prend d’ordinaire pour toujours congé
de sa famille. A 5 milles de Monghyr il y a des sources chaudes,
regardées comme sacrées par les indigènes.
Nous avions déjà perdu de vue les _Radschamahal-hills_, à Bogulpore. Une
immense plaine s’étendait de nouveau des deux côtés du fleuve.
_24 décembre._ _Patna_[83], une des plus grandes et des plus anciennes
villes du Bengale, ayant une population d’environ 300 000 âmes[84], se
compose d’une rue très-large et longue de 8 milles anglais, à laquelle
viennent aboutir beaucoup de courtes ruelles. Je trouvai presque toutes
les maisons en argile, excessivement petites et misérables. Sous les
auvents on voit étalées des marchandises et des denrées de l’espèce la
plus commune. La partie de la rue dans laquelle se trouvent la plupart
de ces pauvres magasins porte le nom ambitieux de _bazar_. Il n’aurait
pas été difficile de compter les quelques maisons qui présentaient un
caractère plus noble: elles étaient construites en briques et entourées
de galeries et de colonnes élégantes sculptées en bois. C’était aussi
dans ces maisons qu’on trouvait les magasins les plus beaux et les plus
riches.
Les temples des Hindous, les _gauths_ (escaliers, colonnades,
portiques), qui donnent sur le Gange, promettent, comme les mosquées des
mahométans, toujours beaucoup de loin; mais c’est peu de chose quand on
les examine de près. Je ne fus frappée que de quelques mausolées en
forme de cloche, comme ceux de Ceylan. Ils étaient beaucoup plus grands
que ces derniers, mais ne s’en distinguaient pas par l’architecture.
Leur circonférence était de plus de 66 mètres, et leur hauteur de plus
de 27. On pénètre dans l’intérieur par de simples portes très-basses. Au
dehors, des escaliers étroits, formant un hémicycle, conduisent des deux
côtés jusqu’au faîte. On n’ouvrit pas la porte, et il fallut nous
contenter de l’assurance qu’il ne s’y trouvait rien autre chose qu’un
sarcophage.
Patna est un endroit extrêmement important pour le commerce de l’opium,
qui enrichit beaucoup d’indigènes. Ils n’étalent pas d’ordinaire leur
richesse dans leurs habits, et ne font parade d’aucun luxe extérieur. Il
n’y a que deux costumes, celui de l’homme aisé, semblable à celui des
Orientaux; et celui de l’indigent, composé d’un morceau d’étoffe passé
autour des hanches.
La principale rue de la ville est excessivement animée; on y voit aller
et venir une grande quantité de voitures et de piétons. L’Hindou est,
comme le Juif, ennemi si déclaré de la marche, que, plutôt que d’aller à
pied, il se contente de la plus mauvaise place dans une misérable
charrette.
Le véhicule le plus ordinaire consiste en une charrette étroite sur deux
roues, entourée de quatre pieux et de perches transversales. Ces perches
sont garnies d’une étoffe en laine de couleur, et une espèce de
baldaquin garantit contre le soleil. Dans cette charrette il n’y a, à
proprement parler, place que pour deux personnes; mais j’en voyais
souvent trois ou quatre pressées les unes contre les autres. Je songeais
alors aux Italiens, qui savent si bien s’entasser dans les voitures,
assis et debout, et ne laissent même pas les marchepieds libres. Ces
charrettes s’appellent des _bailis_. Elles sont fermées de rideaux épais
quand il y a des femmes dedans.
Sur la foi de quelques descriptions de voyage, je comptais trouver dans
les rues beaucoup de chameaux et d’éléphants; cependant je n’y vis que
des bailis traînés par des bœufs, et quelques cavaliers; mais je
n’aperçus ni chameaux ni éléphants.
Vers le soir, nous nous rendîmes à _Deinapore_, éloignée de 8 milles de
Patna[85]. Une route de poste bordée de beaux arbres y conduit à travers
des champs fertiles.
Deinapore, une des plus grandes stations militaires de l’Inde anglaise,
a de vastes casernes qui, à elles seules, forment presque une ville.
Deinapore n’est pas très-loin des casernes. Parmi les habitants, il y a
beaucoup de mahométans, qui se distinguent des Hindous par leur activité
et leur industrie. J’aperçus ici dans un _serai_[86] situé en dehors de
la ville, des éléphants; c’étaient les premiers que je voyais sur le
continent de l’Inde; il y en avait huit superbes.
Quand le soir, nous retournâmes à notre bateau, nous y trouvâmes autant
de mouvement que dans un camp. Tous les articles imaginables y avaient
été apportés et étalés. Parmi les marchands se distinguaient surtout
les cordonniers dont les chaussures paraissaient belles et solidement
établies et étaient excessivement bon marché. Une paire de bottes
d’hommes, par exemple, coûtait une roupie et demie ou deux. Mais on en
demandait toujours le double. Je vis à cette occasion comment les marins
anglais faisaient le commerce avec les indigènes. Un des machinistes,
ayant voulu acheter une paire de souliers, offrit le quart du prix
exigé. Le vendeur n’accepta pas cette offre, et reprit sa marchandise.
Mais le machiniste la lui arracha des mains, lui jeta quelques beis de
plus que la somme offerte et retourna dans sa cabine. Le cordonnier
courut après lui et réclama ses souliers. Mais on lui donna à la place
quelques coups de poing en le menaçant de le faire partir immédiatement
du bateau, s’il ne se tenait pas tranquille. Et le pauvre diable s’en
retourna à ses marchandises.
Le même soir, un jeune garçon hindou apporta une boîte pour un des
voyageurs et réclama une bagatelle pour sa peine; mais on n’y fit pas
attention. Le garçon ne s’en alla pas et renouvela sa demande à
plusieurs reprises. Alors on le chassa, et, comme il tardait à s’en
aller, on le rudoya. Par hasard le capitaine survint et demanda ce qu’il
y avait. Le garçon raconta en sanglotant sa mésaventure. Le capitaine
haussa les épaules et le petit malheureux fut expulsé du bateau.
Que de traits de ce genre et d’autres bien plus déplorables n’ai-je pas
vus! Si les peuples que nous appelons _barbares_ et _païens_, nous
haïssent et nous détestent, ils ont parfaitement raison. Partout où
arrive l’Européen, il ne veut pas payer, mais seulement régner et
commander, et d’ordinaire sa domination est bien plus vexatoire que
celle des indigènes.
_26 décembre._ Les expositions des morts aux bords du Gange ne semblent
pas être aussi fréquentes que le racontent beaucoup de voyageurs. Nous
naviguions déjà depuis quinze jours sur le fleuve, nous avions passé
près de beaucoup de villes et d’endroits très-peuplés, et ce n’est
qu’aujourd’hui que pareil spectacle s’offrit à ma vue. Le mourant était
étendu tout près de l’eau; autour de lui étaient plusieurs hommes,
probablement des parents, qui attendaient le moment où il expirerait.
L’un puisa avec la main de l’eau ou de la vase dans le fleuve, et on en
toucha le nez et la bouche du mourant. L’Hindou croit que s’il meurt la
bouche pleine d’eau sacrée près du fleuve même, il ne peut manquer
d’entrer au ciel. Les parents ou les amis restent auprès du mourant,
jusqu’au coucher du soleil, ensuite ils rentrent et l’abandonnent à son
sort; d’ordinaire il devient la proie d’un crocodile. Je ne vis non plus
que très-rarement des cadavres flottant sur l’eau; dans tout le voyage
je n’en aperçus pas plus de deux. La plupart des corps sont brûlés.
_27 décembre._ _Ghazipur_ est un endroit considérable qui se fait déjà
remarquer de loin par ses beaux _gauths_. On voit ici un joli monument,
élevé à la mémoire du comte de Cornouailles, qui en 1790 vainquit
Tippo-Saïb. Non loin de là est un grand haras qui, à ce qu’on dit,
produit des chevaux d’une rare beauté. Mais ce qui distingue
particulièrement Ghazipur, ce sont ses immenses champs de roses, et
l’eau et l’huile de roses qu’on y fabrique. Cette huile se fait de la
manière suivante: