des indigènes pour en faire des missionnaires. Après le palais du
gouverneur, c’est le plus bel édifice de Calcutta. Il se compose de
deux grands corps de logis et de trois ailes latérales en style
gothique. Une chapelle extrêmement jolie se trouve dans un des corps de
logis du milieu. La bibliothèque, placée dans un salon magnifique,
renferme les œuvres des meilleurs auteurs; elle est à la disposition de
la jeunesse studieuse, dont le zèle ne semble pas répondre à la
généreuse intention des fondateurs: car, quand je tirai d’un des rayons
un gros in-folio, je le laissai immédiatement échapper de mes mains et
je m’enfuis de l’autre côté de la salle, un essaim d’abeilles s’étant
précipité sur moi du fond du rayon.
Les salles à manger, les appartements, sont décorés avec tant d’élégance
et de richesse qu’on croirait cet établissement destiné aux fils des
familles anglaises les plus opulentes, habitués au confort dès leur plus
tendre jeunesse, et chargés de le répandre dans toutes les parties du
monde, et non pas _aux ouvriers de la vigne du Seigneur_.
Je regardai ce magnifique établissement avec une affliction d’autant
plus grande, qu’il était fondé pour des indigènes. Ceux-ci sont obligés
de désapprendre d’abord leur vie simple pour s’habituer à tant d’aises
et d’abondance; puis ils doivent s’aventurer dans les déserts et les
forêts pour chercher à convertir des païens et des barbares.
Parmi les curiosités de Calcutta, il faut aussi compter le jardin du
grand juge, M. Laurent Peel. Il est également intéressant pour le
botaniste et pour l’ami de la nature, et bien plus riche en fleurs,
plantes et arbustes rares, que le jardin botanique.
Le parc, dessiné sur un plan grandiose et avec beaucoup de goût, les
beaux gazons émaillés et bordés de fleurs et de plantes, les étangs
clairs comme du cristal, les allées touffues avec des bosquets et des
arbres gigantesques, forment un véritable paradis au milieu duquel
s’élève le superbe palais de l’heureux propriétaire.
En face de ce parc, dans le grand village d’_Alifaughur_, se trouve une
bien modeste maisonnette, séjour de la bienfaisance. Elle est habitée
par un indigène qui a étudié la médecine, et elle renferme une petite
pharmacie. Le médecin et la pharmacie sont gratuitement à la disposition
des habitants du village. Cette belle fondation est due à lady Julie
Cameron, femme du membre du conseil législatif des Indes, Charles Henry
Cameron.
J’eus le plaisir de faire la connaissance de cette dame, et je la
trouvai sous tous les rapports une des personnes les plus distinguées de
son sexe. Partout où il s’agit d’une bonne œuvre, on la voit toujours en
avant. Dans les années 1846 et 1847, elle fit des collectes pour
l’Irlande, désolée par une grande disette. Elle écrivit à cet effet dans
les provinces les plus reculées de l’Inde, engagea tout Anglais à
apporter son obole, et réunit la somme considérable de 80 000 roupies.
Lady Cameron s’est fait aussi un nom dans les lettres: elle a traduit
avec beaucoup de goût la célèbre ballade de Bürger, _Lenore_.
En outre, elle est l’épouse et la mère la plus tendre; elle ne vit que
dans sa famille et s’occupe peu du monde, ce qui fait que les gens qui
ne la connaissent pas la traitent d’originale. Il serait à désirer qu’il
y eût beaucoup de femmes originales comme elle!
Je n’avais pas de lettre pour cette aimable dame; mais ayant entendu
parler par hasard de mes voyages, elle fut la première à me rechercher.
En général, je trouvai dans ce pays une franche hospitalité; je fus
accueillie dans les meilleurs cercles avec prévenance et cordialité, et
chacun s’empressait de me rendre service.
Cela me rappelle involontairement le ministre autrichien à
Rio-de-Janeiro, comte Rehberg, qui croyait me faire beaucoup d’honneur
en m’invitant à un simple dîner dans sa villa. Il me fallait acheter
cette faveur insigne par une course à pied d’une heure, exposée à un
soleil brûlant, ou bien payer six milreis pour une voiture[74]. A
Calcutta, on me faisait toujours prendre en voiture. Je pourrais encore
raconter bien des choses sur ce comte Rehberg, dont toutes les manières
me donnaient à entendre qu’il était fort maladroit de ma part de ne pas
être issue d’une famille opulente et aristocratique. Il en fut tout
autrement du ministre M. Cameron, et du ministre de justice, M. Peel,
qui m’honorèrent pour moi-même, sans s’inquiéter de mes ancêtres.
Chez M. Peel, il y eut pendant mon séjour à Calcutta une grande fête à
l’occasion de son jour de naissance. J’y fus également invitée; mais,
faute de toilette de bal, je déclinai l’honneur qu’on me faisait. On
n’admit pas mes excuses, et, avec ma simple robe de mousseline de
couleur, je me trouvai à côté de lady Cameron, dans une société où
toutes les dames étaient vêtues de satin et de velours, et surchargées
de dentelles et de parures. Cependant personne ne rougit de moi; au
contraire, c’était à qui me parlerait et me témoignerait la plus haute
estime.
Une promenade extrêmement intéressante pour l’étranger est celle de la
_Grève_, appelée aussi _Maytown_. Cette promenade est bornée d’un côté
par l’_Hugly_, de l’autre par de beaux prés, à l’extrémité desquels se
trouve la superbe rue de _Chaudrini_. Les palais y succèdent à des
palais; aussi cette rue est-elle regardée comme la plus belle de
Calcutta. On a en outre de là la vue du palais du gouverneur, de la
cathédrale, du monument d’Ochterlony, des beaux réservoirs d’eau établis
sur les prés, du fort William, qui forme un superbe pentagone et est
entouré d’ouvrages extérieurs considérables, etc.
Tous les soirs, avant le coucher du soleil, le beau monde de Calcutta
afflue sur la Grève. L’Européen fier de son argent, l’orgueilleux
nabab, le rajah déchu, s’y promènent dans de magnifiques voitures
européennes[75], traînant à leur suite beaucoup de domestiques habillés
à l’orientale, placés derrière la voiture ou courant à côté. Les rajahs
et les nababs sont vêtus d’habits de soie brodés en or, sur lesquels ils
jettent les châles les plus précieux de l’Inde. Dans les prés on voit
galoper des dames et des messieurs montés sur de beaux coursiers
anglais, et à côté d’eux marchent des légions d’indigènes qui rentrent
de leur travail en riant et en plaisantant. Sur l’Hugly on voit aussi
beaucoup de mouvement; les plus grands navires des Indes sont là à
l’ancre; les uns déchargent leur cargaison, les autres appareillent, et
beaucoup de bateaux vont et viennent sans cesse.
On m’avait dit que le peuple souffrait beaucoup de l’éléphantiasis, et
qu’on rencontrait un grand nombre de ces malheureux avec des pieds
horriblement enflés; mais il n’en est pas ainsi: je n’en vis pas à
Calcutta, en cinq semaines, autant que j’en avais vu en un seul jour à
Rio-de-Janeiro.
Un jour, je visitai un riche nabab. On estimait la fortune de la
famille, composée de trois frères, à 150 000 livres sterling.
Le maître du logis me reçut à la porte de la maison et me conduisit dans
la salle de réception. Il était enveloppé d’un grand morceau de
mousseline bien blanche, sur laquelle il avait jeté un superbe châle des
Indes qui, venant en aide à la mousseline transparente, couvrait
décemment le corps depuis les hanches jusqu’aux pieds. Une partie du
châle était drapée d’une manière très-pittoresque sur une des épaules.
La salle de réception était arrangée à l’européenne. Un grand et bel
orgue était placé dans un des coins; dans un autre; on voyait une
bibliothèque remplie des ouvrages des principaux poëtes et philosophes
anglais. Mais je crus remarquer que ces livres étaient là plutôt pour
les yeux que pour être lus; car les volumes de Byron étaient placés à
l’envers, et les _Nuits de Young_ y étaient fourrées pêle-mêle. Quelques
gravures et quelques tableaux qui, dans la pensée du bon nabab, devaient
orner les murs, valaient moins que les cadres qui les entouraient.
Le nabab fit venir ses fils et me présenta deux jolis garçons, dont l’un
avait sept ans et l’autre quatre. Quoique ce fût contraire à l’usage, je
demandai des nouvelles de sa femme et de ses filles. Selon l’opinion des
Hindous, notre pauvre sexe occupe une si humble place dans la société,
que c’est presque leur faire insulte de s’informer des femmes. Cependant
le nabab, en considération de ce que j’étais Européenne, ne prit pas
trop mal ma question, et fit venir aussitôt ses filles. La plus jeune,
une charmante enfant de six mois, avait la peau presque blanche, et de
grands beaux yeux dont l’éclat était encore rehaussé par des cercles
d’un bleu noir peints tout autour. La figure de l’aînée, âgée de neuf
ans, était commune et grossière. Le père[76] me la présenta comme
fiancée et m’invita à la noce, qui devait avoir lieu dans six semaines.
Je fus tellement étonnée de ce mariage précoce, que je m’écriai qu’il
parlait sans doute des _fiançailles_ et non pas des _noces_; mais il
m’assura que la jeune fille allait s’unir pour tout de bon à son mari,
et être remise entre ses mains.
Comme je lui demandais si la jeune fille aimait son fiancé, il me
répondit que les jeunes gens ne se voyaient pour la première fois qu’à
la célébration des noces.
Le nabab me raconta en outre que chez son peuple chaque père se met le
plus tôt possible en quête d’un gendre; car, disait-il, il faut que
toutes les filles se marient, et plus elles se marient jeunes, plus
c’est honorable pour elles. Une fille non mariée est un déshonneur pour
son père, et semble lui reprocher son manque d’affection. Quand il a
trouvé un gendre à son goût, il dépeint à sa femme les qualités
physiques et intellectuelles du prétendant, l’état de sa fortune, etc.
Il faut que la femme se contente de cette description; car elle ne voit
son gendre ni comme fiancé, ni comme mari de sa fille. Le gendre n’est
jamais considéré comme membre de la famille de la fiancée, qui, une fois
mariée, passe tout à fait dans celle de son mari.
La jeune femme a le droit de voir les parents mâles de son mari et de
leur parler; elle peut même se montrer sans voile aux domestiques de sa
maison; mais, quand elle veut visiter sa mère, il faut qu’elle se fasse
porter dans un palanquin hermétiquement fermé.
Je vis aussi la femme du nabab et une de ses belles-sœurs.
La première avait vingt-cinq ans et était très-corpulente; la dernière,
âgée de quinze ans, était élancée et jolie de figure. On m’en expliqua
bientôt la cause. Les filles hindoues, quoique mariées excessivement
jeunes, ne deviennent guère mères avant l’âge de quatorze ans, et
gardent ordinairement jusque-là leur taille de demoiselle. Après leurs
premières couches, elles restent enfermées dans leur chambre de six
semaines à deux mois, ne prennent aucun exercice et se nourrissent
abondamment des mets les plus succulents et de toute espèce de
friandises. En général cette nourriture leur profite. Il faut savoir que
les Indiens, comme les mahométans, n’aiment que les femmes corpulentes.
Dans le bas peuple, je ne trouvai pas de pareilles beautés.
Les deux femmes n’étaient pas précisément vêtues de la manière la plus
décente. De grands morceaux de mousseline bleue et blanche, brodée d’or
et bordée de tresses d’or larges comme la main, leur enveloppaient tout
le corps, y compris la tête. Mais ce mince tissu[77] était trop
transparent, et il dessinait par trop les contours du corps. Quand elles
remuaient les bras, la mousseline s’ouvrait si bien, que non-seulement
le bras était mis à nu, mais aussi une partie de la gorge et le reste du
corps. Elles apportent plus de soin à se couvrir les cheveux; elles
cherchaient toujours à ramener la mousseline par-dessus leur tête. Tant
qu’elles sont filles, elles peuvent aller sans coiffure.
Elles portaient sur elles tant d’or, de perles et de pierres précieuses,
qu’elles en avaient véritablement leur charge. De grosses perles, mêlées
à des pierres fines perforées, leur couvraient le cou et la poitrine;
toutes ces parures étaient entremêlées de lourdes chaînes d’or et de
monnaies d’or enchâssées. L’oreille, entièrement percée (je comptai au
bout de l’oreille et dans le lobule douze trous), était si chargée de
ces ornements, qu’on la découvrait à peine. On ne voyait que de l’or,
des perles et des pierres précieuses. A chaque bras elles portaient huit
ou dix lourds bracelets, dont le principal joyau, enchâssé d’or massif,
avait dix centimètres de large et était entouré de six rangées de petits
brillants. On me le mit entre les mains; il pesait bien une demi-livre.
De lourdes chaînes d’or faisaient trois fois le tour de leurs cuisses.
Elles avaient aussi aux chevilles des pieds des anneaux et des chaînes
d’or, et les pieds eux-mêmes étaient peints d’orpiment d’un brun rouge.
Les femmes apportèrent leurs écrins et me montrèrent encore beaucoup
d’autres objets précieux. Il faut que l’Hindou dépense énormément
d’argent pour la parure, pour la mousseline de Daïca brodée en or et en
argent; car les femmes riches rivalisent entre elles de luxe.
Les deux femmes étaient en grande toilette; comme elles avaient compté
sur ma visite, elles voulaient se montrer à moi dans tous les atours de
leur pays.
Le nabab me conduisit aussi dans les appartements intérieurs, dont les
fenêtres donnaient sur la cour. Dans quelques pièces on avait étendu par
terre des tapis et des coussins, car en général l’Hindou n’aime pas les
siéges et les lits; dans d’autres, il y avait quelques meubles
européens, tels que tables, chaises, armoires, et même des lits.
On me montra, avec une joie toute particulière, une boîte vitrée qui
renfermait des poupées, des voitures, de petits chevaux, et autres
jouets qui amusaient singulièrement les enfants et les femmes: cependant
ces dernières jouent aux cartes avec plus de passion.
Aucune femme ne peut entrer dans les chambres qui donnent sur la rue,
car elle pourrait être aperçue par un homme des croisées vis-à-vis. La
jeune fiancée mettait encore sa liberté à profit: elle sauta rapidement
devant nous à la fenêtre ouverte, pour jeter un regard sur les rues
animées.
Les femmes des Hindous riches ou des castes supérieures sont aussi
enchaînées à leurs demeures que les Chinoises. Le seul plaisir que
l’époux rigide accorde de temps en temps à son épouse est de se faire
porter dans un palanquin bien fermé chez une amie ou une parente. Ce
n’est que pendant le peu de temps qu’elles sont filles que les femmes
jouissent d’un peu plus de liberté.
Un Hindou peut prendre plusieurs femmes, mais il use très-rarement de ce
droit.
Les parents du mari habitent, autant que possible, dans la même maison
que lui. Chaque famille a cependant son ménage particulier. Les garçons
déjà assez grands peuvent manger avec leur père; il est défendu aux
femmes, aux filles et aux petits enfants d’assister aux repas des
hommes.
Hommes et femmes aiment beaucoup le tabac; ils le fument dans un jonc
appelé _huka_.
Vers la fin de la visite on m’offrit beaucoup de bonbons, de fruits, de
raisins secs, etc. Les bonbons se composaient en grande partie de sucre,
d’amandes et de graisse, mais ils n’avaient pas trop bon goût, parce que
la graisse y dominait.
Avant de quitter la maison, j’examinai encore au rez-de-chaussée la
salle dans laquelle on célèbre tous les ans la cérémonie religieuse
connue sous le nom de _natsch_. Cette fête, la plus grande chez les
Hindous, tombe au commencement du mois d’octobre et dure quinze jours.
Pendant ce temps, ni le riche ni le pauvre ne se livrent à aucun
travail. Le maître ferme sa boutique et son magasin, le serviteur
fournit des remplaçants qu’il trouve d’ordinaire parmi les mahométans;
puis le temps se passe, sinon à jeûner et à prier, du moins à ne rien
faire.
Le nabab me raconta que pour cette fête son salon était richement orné
et qu’on y plaçait la déesse _Durga_, aux dix bras. Elle est faite en
argile ou en bois, peinte des couleurs les plus brillantes et surchargée
d’oripeaux en or ou en argent, de fleurs et de rubans, souvent même de
riches parures. Dans le salon, dans la cour, à l’extérieur de la maison,
brillent, entre des vases et des guirlandes de fleurs, des milliers de
lumières et de lampes. On sacrifie à Durga de nombreuses victimes;
toutefois on ne les tue pas en sa présence, mais dans quelque coin de la
maison. Des prêtres servent la déesse, et des danseuses déploient leur
talent devant elle au son d’une musique bruyante (_tam-tam_). Les
prêtres et les danseuses se payent très-cher. En fait de danseuses,
l’Inde a comme l’Europe ses Essler et ses Taglioni, qui reçoivent comme
leurs émules des sommes considérables. Pendant mon séjour à Calcutta,
une célèbre danseuse persane ne voulait danser dans aucune soirée à
moins de cinq cents roupies. Des masses de visiteurs, parmi lesquels se
trouvent aussi beaucoup d’Européens, vont de temple en temple. Aux hôtes
les plus distingués on offre des sucreries et des fruits.
Le dernier jour de la fête, la déesse est portée à l’Hugly en grande
pompe et au son de la musique. On la dépose dans un bateau, on la
conduit au milieu du fleuve et on la précipite dans l’eau, pendant que
retentissent les cris d’allégresse du peuple, qui se tient sur le
rivage. A une époque plus reculée, la parure était livrée aux flots avec
la déesse, mais les prêtres ne manquaient pas de la repêcher la nuit.
Aujourd’hui on remplace, le dernier jour de la fête, la vraie parure par
de faux diamants, ou bien l’amphitryon s’arrange pour la mettre de côté
pendant la traversée; mais il faut que cela se fasse avec beaucoup
d’adresse, afin que le peuple ne s’en aperçoive pas.
Un _natsch_ revient souvent à plusieurs milliers de roupies: c’est une
des plus fortes dépenses des gens riches.
Les noces coûtent aussi, dit-on, des sommes considérables. Les prêtres
de Brahma, ou brahmanes, font des observations astrologiques, pour
calculer le jour le plus heureux et même l’heure la plus propice.
Ordinairement la noce est encore remise, au dernier moment, de quelques
heures, parce que le prêtre, après de nouveaux calculs, a trouvé une
heure plus favorable. Naturellement une telle découverte se paye de
nouveau au poids de l’or.
Des fêtes en l’honneur de Kally, la déesse aux quatre bras, ont lieu
plusieurs fois dans l’année, et particulièrement dans le village de
_Kallighat_, près de Calcutta.
Pendant mon séjour dans cette dernière ville, il y eut deux de ces
fêtes. On vit alors presque devant chaque hutte une quantité de petites
idoles d’argile peintes de la manière la plus baroque et qui
représentaient les figures les plus horribles; elles étaient destinées à
être vendues. La déesse Kally, de grandeur naturelle, tirait la langue
de toute sa longueur hors de sa bouche béante; elle était devant les
cabanes ou à l’intérieur, richement couronnée de guirlandes de fleurs.
Le temple de la déesse Kally est un misérable édifice, ou, pour mieux
dire, un sombre trou dont le petit toit en forme de coupole est surmonté
de quelques tourelles. La statue qui se trouvait dans ce temple se
distinguait surtout par une tête énorme et par une langue excessivement
longue. Sa figure était peinte en rouge cramoisi, en jaune et en bleu de
ciel. Il ne me fut pas permis d’entrer dans ce trou divin, car les
femmes ne sont pas jugées dignes de pénétrer dans un sanctuaire aussi
auguste que le temple de Kally. Je regardai à la porte avec les femmes
hindoues, ce qui me suffit complétement.
Les maisons mortuaires et les bûchers où l’on brûle les morts offrent
des tableaux émouvants et épouvantables. Les maisons mortuaires sont
placées sur les bords de l’Hugly, près de la ville. En face se trouve le
marché au bois. Celle que je visitai était petite et ne renfermait
qu’une salle avec quatre couchettes nues. Les mourants sont portés en ce
lieu par leurs parents et déposés sur une de ces couchettes; quand elles
sont occupées, on les met par terre ou, en cas de besoin, on les expose
devant la maison aux rayons d’un soleil brûlant. Je trouvai cinq
mourants dans la maison et deux en dehors. Ces derniers étaient tout à
fait enveloppés dans des paillasses ou des couvertures de laine; je
croyais qu’ils étaient déjà morts; mais quand j’en fis la remarque on
écarta les couvertures, et je reconnus que les malheureux remuaient
encore. Je m’imagine qu’ils doivent étouffer là-dessous. Dans la maison
mortuaire il y avait une vieille femme toute cassée, étendue par terre
dans le râle de la mort. Les quatre couchettes étaient toutes occupées.
Je ne remarquai point qu’on eût mis de la vase du Gange dans la bouche
et dans le nez des mourants; c’est peut-être la coutume dans d’autres
contrées. Les parents étaient assis autour des moribonds; ils
attendaient en silence et tranquillement qu’ils rendissent le dernier
soupir. Comme je demandai si on ne leur donnait rien, on me répondit
que, s’ils ne mouraient pas tout de suite, on leur donnait de temps en
temps une gorgée d’eau du Gange, mais toujours moins et à de plus longs
intervalles, puisque une fois apportés à la maison mortuaire ils
devaient absolument mourir.
Dès qu’ils sont morts, souvent quand ils ont eu à peine le temps de
refroidir, on les porte aux bûchers, qui ne sont séparés de la
grand’route que par un mur.
Je vis là un mort et un mourant étendus par terre, et sur six bûchers
six cadavres; les flammes qui les consumaient montaient en hautes
colonnes. Des oiseaux plus gros que des dindons, appelés ici
_philosophes_[78], de petits vautours et des corbeaux, étaient perchés
en grande quantité autour des bûchers, sur les toits et les arbres
voisins, et attendaient avidement pour se repaître des cadavres à moitié
brûlés. Je frissonnai; j’avais hâte de m’éloigner, et je fus longtemps
sans pouvoir effacer de ma mémoire l’impression de cet affreux
spectacle.
Ces funérailles coûtent souvent aux gens riches plus de mille roupies;
car on emploie les espèces de bois les plus chères, telles que les bois
de sandal, le bois de rose, etc. En outre, il faut encore pour les
cérémonies funèbres un brahmane, des pleureuses et de la musique.
Après que le corps a été brûlé, on recueille les ossements qu’on met
dans un vase et qu’on enterre, ou bien qu’on plonge dans le Gange ou
dans quelque autre fleuve sacré.
Pour les pauvres gens on ne fait pas toutes ces cérémonies. On brûle
leurs corps tout simplement sur du bois ou de la fiente de vache, et
s’ils sont trop pauvres pour pouvoir acheter du combustible, on attache
une pierre au cadavre et on le jette dans le fleuve.
J’ajouterai ici une petite anecdote que j’ai entendue raconter par une
personne digne de foi. Elle fera voir à quelles cruautés peuvent souvent
conduire de fausses idées religieuses.
M. N*** était un jour en voyage non loin du Gange, il avait avec lui
quelques serviteurs et un chien. Tout à coup ce chien disparut. Après
l’avoir appelé en vain et pendant longtemps, on le trouva enfin sur le
bord du Gange près d’un corps humain qu’il léchait constamment. M. N***
approcha et trouva un homme exposé pour mourir et qui avait encore
quelque souffle de vie. Il appela ses gens, fit enlever la vase et la
boue de la figure de ce malheureux, ordonna de l’envelopper d’une
couverture de laine et lui prodigua tous les soins possibles. Au bout de
peu de jours le pauvre homme fut entièrement rétabli. Quand M. N***
voulut le congédier, cet infortuné le pria instamment de n’en rien
faire, parce qu’il avait perdu sa caste, qu’aucun de ses parents ne le
reconnaîtrait plus, en un mot qu’il était rayé du nombre des vivants. M.
N*** le garda à son service et cet homme jouit encore de la meilleure
santé, quoique cette aventure remonte déjà à plusieurs années.
Les Hindous eux-mêmes avouent que par la manière dont on agit avec les
mourants il se commet plus d’un homicide; mais leur religion dit qu’une
fois que le médecin a déclaré qu’il n’y a plus d’espoir, il faut que le
malade meure.
Quant aux coutumes et aux usages des Hindous, je n’ai pas été à même
d’en connaître d’autres que ceux que j’ai déjà décrits; mais j’eus
occasion de voir quelques cérémonies relatives aux noces des mahométans.
Le jour des noces le lit nuptial bien paré est porté au son de la
musique à la demeure du fiancé. Assez tard dans la soirée la fiancée y
arrive aussi dans un palanquin bien fermé, accompagnée de musiciens, de
torches et d’une grande suite. Plusieurs parents portent des pyramides,
et le superbe feu connu sous le nom de feu de Bengale ne saurait manquer
en cette occasion.
Quand le cortége arrive à la maison du marié, les deux époux y entrent
seuls; la suite reste devant la porte, fait de la musique, crie et
chante quelquefois jusqu’au lendemain.