de petits canots, vinrent nous offrir des fruits, des poissons et autres
petites choses. Leurs esquifs se composaient de quatre petits troncs
d’arbres, attachés entre eux avec de légers cordons faits de fibres de
coco. Un long morceau de bois leur servait de rame. Les vagues passaient
avec tant de force par-dessus ces frêles embarcations, qu’on croyait à
tout instant voir s’engloutir le bateau et ceux qui le montaient.
Ces bonnes gens se montraient presque dans l’état de nature; la tête
seule était l’objet de tous leurs soins: ils la couvraient de toute
espèce de chiffons, de turbans, de petits bonnets de drap ou de paille,
ou bien de chapeaux très-hauts et pointus. Les plus aisés parmi eux,
tels que les bateliers qui amenaient les passagers et apportaient les
lettres, étaient quelquefois mis avec assez de goût; ils portaient de
jolies jaquettes blanches et avaient autour du corps de grands mouchoirs
blancs, bordés, comme les jaquettes, de lisérés bleus. Ils avaient la
tête couverte de coiffes blanches bien serrées, dont un bout descendait
jusqu’à l’épaule. Cette coiffe était aussi garnie de lisérés bleus.
La couleur des indigènes est bronze foncé ou brun de café.
Assez tard dans la soirée il vint encore à bord une femme indigène avec
deux enfants. Elle avait payé une place de seconde classe, et on lui
assigna une sombre petite cabine non loin des premières; par malheur, le
plus jeune de ses enfants toussait très-fort, ce qui troubla le sommeil
d’une riche Anglaise qui avait également un petit garçon avec elle. La
tendresse exagérée que cette dame portait à son fils lui fit sans doute
croire que cette toux pouvait être contagieuse. Aussi le lendemain
n’eut-elle rien de plus pressé que de prier le commandant de reléguer
sur le pont la pauvre mère avec ses enfants. Cet homme généreux et
compatissant n’hésita pas un instant à lui donner cette satisfaction. Ni
la dame ni le capitaine ne s’inquiétèrent de savoir si cette malheureuse
avait une chaude couverture pour garantir son enfant malade contre la
pluie qui tombait souvent avec beaucoup d’intensité.
Si l’enfant de l’Anglaise était tombé malade et qu’elle eût été jetée
elle-même dehors au milieu de la nuit et des brouillards, elle eût pu se
rendre compte de la douceur de ce traitement! C’est presque à rougir de
faire partie d’une classe d’hommes qui est surpassée en humanité et en
bonté naturelle par des malheureux qu’on appelle sauvages et païens.
Jamais un sauvage n’aurait chassé une mère avec un enfant malade; il
aurait, au contraire, pris soin de tous les deux. Il n’y a que les
Européens, élevés dans la religion chrétienne, qui s’arrogent le droit
de disposer des hommes de couleur selon leur caprice et leur bon
plaisir.
Le 1^{er} et le 2 novembre, nous vîmes de temps en temps la terre ferme
ou de petits îlots plats et sablonneux, sans le moindre caractère. Dix
ou douze vaisseaux, parmi lesquels se trouvaient les plus grands
voiliers des Indes, naviguaient en droite ligne vers l’opulente
Calcutta.
Le 3 novembre au matin, la mer avait déjà perdu sa belle couleur et pris
celle des eaux jaunes et sales du Gange. Vers le soir, nous approchâmes
des embouchures de ce fleuve gigantesque. Quelques milles avant d’y
entrer, l’eau a déjà un goût douceâtre. Je remplis un verre des flots
sacrés du Gange, et je le vidai à la santé de tous ceux que j’aimais et
que j’avais laissés dans ma patrie.
A cinq heures du soir, nous jetâmes l’ancre à _Kadscheri_, à l’entrée
du Gange. Il était trop tard pour aller jusqu’à Calcutta, encore
éloignée de 60 milles marins. A l’endroit où nous nous trouvions, le
fleuve avait plusieurs milles de largeur, de sorte qu’on ne voyait que
d’un seul côté la bordure sombre du rivage.
Le 4 novembre au matin, nous entrâmes dans l’_Hugly_, une des sept
bouches du Gange. Des plaines immenses s’étendaient à perte de vue sur
les deux rives du fleuve. Des champs de riz alternaient avec des
plantations de sucre. Partout on voyait des palmiers, des bambous et des
massifs d’arbres. Jusque sur les bords du fleuve, la végétation était
d’une grande richesse; il manquait seulement des hommes et des villages.
Ce n’est qu’à une distance de 25 milles de Calcutta que nous aperçûmes
de loin en loin quelques misérables villages et que nous vîmes remuer
des hommes à moitié nus. Les cabanes étaient faites avec de la terre
glaise, des bambous ou des branches de palmier, et couvertes de tuiles,
de paille de riz ou de feuilles de palmier. Les grands bateaux des
indigènes me parurent assez curieux et tout à fait différents de ceux
que j’avais vus à Madras. La proue, presque plate au bout, ne s’élevait
guère au-dessus de l’eau que de 12 à 15 centimètres, tandis que la poupe
avait plus de 2 mètres de haut.
A 15 milles de Calcutta se présenta le premier édifice ayant l’apparence
d’un palais: c’était une filature de coton, à laquelle était attenante
une riante habitation! Dès lors nous découvrîmes des deux côtés de
l’Hugly beaucoup de palais, tous construits en style gréco-italien et
ornés de colonnes, de portiques et de terrasses. Mais malheureusement
nous voguions trop vite et nous ne pûmes que saisir rapidement
l’ensemble du tableau.
Beaucoup de grands vaisseaux passèrent devant nous ou naviguèrent à nos
côtés. Des vapeurs montaient et descendaient en remorquant des navires.
Le mouvement devenait toujours plus sensible, tout prenait de plus en
plus un cachet étranger, et l’on devinait sans peine que l’on approchait
d’une riche capitale de l’Asie.
Nous jetâmes l’ancre près de Gardenrich, à 4 milles de Calcutta.
Rien ne me fut plus difficile que de trouver à me caser dans ce port,
parce qu’il ne m’était pas toujours possible de faire comprendre par
signes aux indigènes où ils devaient me conduire. Un des mécaniciens de
notre vaisseau eut la complaisance de me transporter au rivage, d’y
louer pour moi un palanquin et de désigner aux porteurs l’endroit où ils
auraient à me déposer.
Un sentiment très-désagréable s’empara de moi quand je me trouvai pour
la première fois en palanquin; car il me semblait par trop déshonorant
pour les hommes de les employer comme des animaux.
Les palanquins ont près de 2 mètres de long et 1 mètre de haut, et sont
munis de portes à coulisses et de jalousies, de matelas et de coussins,
de sorte qu’on y est couché comme dans un lit. Quatre porteurs suffisent
pour la ville, huit pour les excursions plus longues. Ils se relayent
sans cesse, et courent si vite, qu’ils font quatre milles en une heure
et même en trois quarts d’heure. Comme tous ces palanquins sont peints
extérieurement en noir, il me semblait voir porter des mourants à
l’hôpital ou des morts au cimetière.
Ce qui me frappa surtout sur la route de la ville, ce furent, le long de
l’Hugly, les superbes colonnades (_gauths_) avec de larges escaliers
descendant jusqu’au fleuve. Près de ces gauths, il y a beaucoup de
barques dont on se sert pour passer le fleuve ou pour faire des parties
de plaisir.
Les plus beaux palais de la ville sont situés dans de grands jardins, et
bientôt mes porteurs se dirigèrent aussi vers un joli jardin, et me
déposèrent sous un beau portail. C’est là que demeurait la famille
Heilgers, pour laquelle j’avais des lettres de recommandation.
L’aimable jeune dame me salua comme une demi-compatriote (elle était du
nord, moi du sud de l’Allemagne), et m’accueillit de la manière la plus
cordiale. Avec une véritable munificence indienne, on me donna pour
logement un salon de réception, une chambre à coucher, une salle de bain
et un cabinet de toilette.
Mon arrivée à Calcutta coïncida avec une des époques les plus funestes
pour cette ville. Trois années de stérilité venaient de désoler presque
toute l’Europe, et avaient amené une crise commerciale qui menaçait de
ruiner Calcutta. Tous les vaisseaux apportaient d’Europe des nouvelles
de grandes faillites qui entraînaient la chute des plus riches maisons
de la ville. Aucun négociant n’osait plus dire: «Je possède quelque
chose.» Le premier paquebot pouvait le réduire à la mendicité. La plus
vive inquiétude s’était emparée de toutes les familles.
Les pertes faites en Angleterre et à Calcutta montaient déjà à 30
millions de livres sterling, et le désastre était encore loin de toucher
à son terme.
Ces catastrophes frappent bien plus les hommes habitués, comme on l’est
dans ce pays, à une aisance extraordinaire et au luxe le plus effréné.
Chez nous on ne se fait pas d’idée du train de maison d’un Européen aux
Indes. Chaque famille habite à elle seule un palais dont la location se
paye, par mois, 200 roupies[73], et même davantage. Elle occupe, en
outre, de vingt à trente domestiques, savoir: deux cuisiniers, un
marmiton, deux porteurs d’eau, quatre domestiques pour la table, quatre
hommes de peine chargés de nettoyer les appartements, un lampiste et une
demi-douzaine de _seis_ (garçons d’écurie). On entretient au moins six
chevaux (il faut un homme pour chaque cheval), deux cochers, deux
jardiniers, une bonne et un domestique pour chaque enfant, une femme de
chambre pour la dame de la maison, une fille pour servir les bonnes,
deux tailleurs pour le service de la maison, deux hommes pour tirer les
_punkas_, et un concierge. Les gages s’élèvent de 4 à 11 roupies par
mois. On ne nourrit pas les domestiques, dont un petit nombre seulement
couche à la maison: la nourriture et le logement sont compris dans les
gages. La plupart des domestiques sont mariés et vont chez eux prendre
leurs repas et coucher. En fait de vêtements, on leur donne tout au plus
les turbans et les ceintures. Ils sont tenus de se fournir eux-mêmes le
reste et de se blanchir.
Malgré le nombreux domestique, le linge des maîtres n’est point lavé à
la maison. On paye, pour cent pièces à blanchir, 3 roupies. Il est
extraordinaire de voir combien on change de linge. Tout se porte blanc,
et on change d’ordinaire deux fois par jour d’habillement.
La nourriture n’est pas chère; mais ce qui coûte beaucoup, ce sont les
chevaux, les voitures, les meubles et les habits. Les trois derniers
articles viennent d’Europe; les chevaux sont amenés d’Europe, de la
Nouvelle-Hollande, ou de Java.
J’ai visité des maisons européennes où l’on avait de soixante à
soixante-dix domestiques, et où l’on entretenait de quinze à vingt
chevaux.
A mon avis, les Européens ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes des
dépenses exorbitantes qu’entraîne ce luxe de domestiques. Ayant vu les
rajahs et les riches du pays entourés d’une multitude de fainéants, ils
n’ont voulu le céder en rien aux Asiatiques. Peu à peu le luxe est
devenu une habitude, et aujourd’hui il serait difficile de changer les
abus introduits.
On me disait en outre qu’il ne pourrait pas en être autrement tant que
les Hindous seront divisés en castes.
L’Indien qui fait les chambres ne servirait à aucun prix à table; la
bonne d’enfant regarde comme bien au-dessous d’elle de nettoyer
elle-même la baignoire du petit. Il peut y avoir beaucoup de vrai dans
tout cela, mais chaque famille n’est pas en état d’entretenir vingt,
trente domestiques et plus! Déjà, en Chine et à Singapore, j’avais été
frappée de la quantité des serviteurs, dont le nombre est ici au moins
double ou triple.
Les Hindous sont, comme on sait, divisés en quatre castes: brahmanes,
katris, bhises ou banians et soudras. Ils proviennent tous du dieu
Brahma: la première caste est sortie de sa bouche; la deuxième, de ses
épaules; la troisième, de son corps et de ses cuisses; la quatrième, de
ses pieds. C’est dans la première caste que l’on choisit les hauts
fonctionnaires, les prêtres et les instituteurs du peuple. Eux seuls ont
le droit de lire les livres sacrés, et ils jouissent de la plus haute
considération. Quand ils commettent un crime, ils sont moins sévèrement
punis que ceux des autres castes. La seconde caste fournit les
fonctionnaires inférieurs et les guerriers; la troisième, les
commerçants, les artisans et les paysans; enfin, la quatrième, les
serviteurs des trois premières castes. Cependant les Hindous de toutes
les castes servent quand la pauvreté leur en fait une nécessité;
seulement, il y a dans leur service des lignes de démarcation
rigoureuses, car les castes supérieures ne peuvent se livrer qu’aux
fonctions les plus nobles.
Il est impossible de passer d’une caste dans une autre, ou de contracter
mariage dans une caste autre que la sienne. Quand un Hindou s’éloigne de
sa patrie, ou accepte la moindre nourriture d’un paria, il est rejeté de
sa caste comme indigne, jusqu’à ce qu’il se soit réhabilité à grands
frais.
Indépendamment des quatre castes, il y a encore une classe composée des
_parias_. Ce sont les plus malheureux des hommes, car ils sont tellement
méprisés et abhorrés de toutes les castes que personne n’entretient avec
eux le moindre commerce. Quand un Hindou touche involontairement, en
passant, un paria, il se croit souillé, et doit aussitôt se baigner pour
se purifier. Il est défendu aux parias de visiter les temples, et tout
le monde fuit leur contact. Pauvres au delà de toute expression, ils
demeurent dans les plus misérables huttes, se nourrissent de toute
espèce d’immondices, et même de bêtes mortes; ils vont presque nus, ou
tout au plus couverts de quelques haillons. Ils sont condamnés aux
travaux les plus durs et les plus rebutants.
Les quatre castes se subdivisent en une quantité de sectes, dont
soixante-dix peuvent manger de la viande, mais dont dix-huit doivent
s’en abstenir. La religion défend expressément aux Hindous de verser le
sang, et de manger de la viande; mais ces soixante-dix sectes sont
exceptées de cette loi, et dans quelques fêtes religieuses on sacrifie
aussi des animaux; mais il est absolument défendu d’immoler une vache.
La principale nourriture des Hindous consiste en riz, fruits, poissons
et légumes. Ils sont extrêmement sobres, ne font que deux repas
très-simples par jour, l’un le matin, l’autre le soir. Leur boisson
ordinaire est de l’eau ou du lait; quelquefois ils prennent du vin de
coco.
Les Hindous sont d’une taille moyenne, élancée, et d’une complexion
délicate. Leur physionomie est agréable et porte le cachet de la bonté.
Ils ont la figure ovale, le nez éminent et fin; leurs lèvres ne sont pas
grosses; leurs yeux sont beaux et doux, leurs cheveux lisses et noirs.
Leur teint varie selon les pays, du brun foncé au brun clair: dans les
hautes classes, on trouve même des individus presque blancs, surtout
parmi les femmes.
Il y a dans l’Inde beaucoup de mahométans qui, étant très-habiles et
très-actifs, ont entre les mains une grande partie du commerce et
presque tous les métiers. Ils aiment aussi beaucoup à entrer au service
des Européens.
Les hommes se livrent également aux travaux que nous sommes habitués à
voir exécuter par les femmes. Ils font de la broderie en laine blanche,
en soie de couleur et en or, et des coiffures de dames; ils lavent et
repassent; ils raccommodent le linge et font même le service de bonnes
d’enfants. On trouve aussi dans le Bengale quelques Chinois, qui
exercent presque tous le métier de cordonniers.
Calcutta, capitale du Bengale, est située sur l’Hugly, si large et si
profond en cet endroit, que les plus grands vaisseaux de guerre et les
grands paquebots des Indes peuvent jeter l’ancre devant la ville. La
population est de près de 600 000 habitants, parmi lesquels, en
exceptant toutefois les troupes anglaises, ne figurent guère plus de
2000 Européens et Américains. La ville est divisée en plusieurs parties:
la ville commerçante, la ville noire, et le quartier européen. La ville
commerçante et la ville noire sont laides; les rues sont étroites et
tortueuses, surchargées de vilaines maisons et de misérables huttes,
entre lesquelles se trouvent les magasins, les comptoirs de commerce, et
quelquefois des palais isolés. De petits canaux en maçonnerie traversent
toutes les rues, car il faut beaucoup d’eau aux Hindous pour leurs
fréquentes ablutions de chaque jour. Dans la ville commerçante et dans
la ville noire, les rues sont tellement encombrées de monde que, quand
un équipage y passe, les domestiques descendent de voiture, courent
devant, et crient aux masses amoncelées de faire place, ou bien les
dispersent de force.
Mais, aussi laids sont les deux quartiers dont nous venons de parler,
aussi beau est le quartier européen, que l’on appelle souvent aussi la
_ville des palais_, nom mérité en grande partie. Seulement il faut
savoir qu’ici, comme à Venise, toute maison un peu plus grande que les
autres est appelée palais. La plupart de ces palais sont placés dans des
jardins entourés de hautes murailles. Il est rare que plusieurs
édifices se touchent; aussi y a-t-il peu de places imposantes et peu de
belles rues.
Si l’on excepte celui du gouverneur, aucun de ces palais ne peut
rivaliser avec les grands palais de Rome, de Florence et de Venise, pour
le style d’architecture, pour l’éclat et pour la magnificence.
La plupart ne se distinguent des maisons ordinaires que par un joli
portail avec des colonnes, et par des toits en terrasse.
A l’intérieur, les pièces sont très-grandes et très-hautes; les
escaliers, dont la cage est très-simple, sont en marbre gris ou en bois.
On ne voit nulle part de belles statues ni de sculptures dans
l’intérieur ou au dehors des palais.
Le palais du gouverneur, comme nous l’avons déjà dit, a, intérieurement,
l’air d’un superbe édifice, qui ferait l’ornement de la plus grande
ville. Il est construit en forme de fer à cheval, et au milieu s’élève
un dôme magnifique. Le portail, comme les ailes, repose sur un grand
nombre de colonnes. L’intérieur est disposé de la manière la plus
maladroite: ainsi il faut monter un escalier pour aller de la salle de
danse à la salle à manger. Dans ces deux salles, il y a sur les côtés
deux rangées de colonnes. Le parquet de la salle à manger est en marbre
d’Agra. Les colonnes et les murs sont revêtus d’un ciment blanc, qui a
l’éclat du marbre. Les appartements ne valent pas la peine d’être vus;
ils offrent tout au plus l’occasion d’admirer l’incapacité de
l’architecte, qui, avec tant d’espace, a produit si peu de chose.
D’autres constructions curieuses sont: le _Townhall_, l’_hôpital_, le
_musée_, le _monument d’Ochterlony_, la _monnaie_, la _cathédrale
anglaise_, etc.
Le _Townhall_ est une œuvre grande, haute et belle, et qui renferme
quelques monuments en marbre blanc, consacrés à la mémoire d’hommes
distingués des temps modernes. Il s’y fait des réunions de toute
espèce; on y traite les grandes affaires et les grandes entreprises, et
on y donne des concerts, des bals et des banquets.
L’_hôpital_, composé de plusieurs petites maisons entourées de prés, est
ceint de murs. Les malades sont partagés de manière que les hommes
habitent une maison, les femmes et les enfants une autre, et les fous
une troisième. Je trouvai les salles spacieuses, aérées et très-bien
tenues; cet hôpital n’est affecté qu’aux chrétiens.
L’hôpital pour les indigènes est construit sur le même plan; seulement
il est beaucoup plus petit. Les malades sont reçus gratuitement, et on
fournit encore des médicaments à beaucoup de malades du dehors.
Le _musée_, quoique sa fondation ne remonte qu’à 1836, est assez riche,
surtout en quadrupèdes et en squelettes. Quant aux insectes, il n’y en a
qu’un petit nombre, et la plupart sont en mauvais état. Dans une des
salles, on voit un superbe modèle en ivoire du célèbre Tatsch, d’Agra.
Tout autour, on remarque plusieurs sculptures et plusieurs bas-reliefs.
Les figures me parurent très-massives. L’architecture est infiniment
supérieure. Le musée est ouvert tous les jours. J’y allai plusieurs
fois, et j’y vis toujours avec surprise des indigènes qui contemplaient
tout avec beaucoup de soin et d’attention.
Le _monument d’Ochterlony_ est une simple colonne en maçonnerie de plus
de cinquante mètres de haut, placée, au milieu d’une vaste prairie vide,
comme un point d’exclamation. Elle a été élevée en mémoire du général
Ochterlony, qui s’est acquis une grande réputation comme capitaine et
comme homme d’État. Celui qui ne craint pas de monter deux cent
vingt-deux marches est récompensé par une vue étendue sur la ville, le
fleuve et les environs; mais, malheureusement, ces derniers sont
très-monotones, et ne se composent que d’une immense plaine bornée par
l’horizon.
Non loin de cette colonne est une charmante mosquée dont les tourelles
et les coupoles innombrables sont ornées de boules de métal doré qui
brillent et étincellent comme les étoiles du firmament.
La mosquée est précédée d’un joli péristyle. Pour pénétrer dans la
mosquée, on est obligé de quitter sa chaussure. Je me conformai à cette
loi, mais je ne fus pas dédommagée de ma soumission, car je ne vis rien
qu’une petite salle vide, dont le plafond reposait sur quelques colonnes
en maçonnerie. Des lampes de verre étaient suspendues au plafond et
attachées aux murs, et le parquet était incrusté de marbre gris d’Agra.
Ce marbre est très-commun à Calcutta, car il y est transporté d’Agra par
le Gange.
La _monnaie_ se présente très-bien. Elle est en pur style grec, sauf
qu’elle n’est pas entourée de colonnes de tous côtés. La disposition des
ateliers est, dit-on, remarquable, et on prétend que l’Europe n’a rien
de comparable en ce genre. Je ne puis pas porter de jugement à cet
égard; je me permettrai seulement de faire observer que tout ce que je
vis me parut extrêmement ingénieux et parfaitement bien disposé. Le
métal amolli par la chaleur est laminé au moyen de cylindres, puis les
lames sont coupées en bandes et monnayées. Les salles où se font ces
travaux sont grandes, hautes et aérées. Presque tout est mis en
mouvement par la vapeur.
Parmi les églises chrétiennes, la _cathédrale anglaise_ est la plus
belle. Elle est en style gothique, et sa grande tour domine une
demi-douzaine de tourelles. Indépendamment de cette église, il y en a
encore quelques autres qui ont aussi des tours gothiques. Toutes les
églises sont très-simples à l’intérieur, à l’exception de la basilique
arménienne, dans laquelle le dessus de l’autel est surchargé de tableaux
à cadres d’or.
Le fameux _trou noir_, dans lequel le rajah Suraja Dowla, lors de la
prise de Calcutta en 1756, fit jeter et mourir de faim cent cinquante
des principaux prisonniers, est aujourd’hui transformé en magasin. A
l’entrée est un obélisque d’environ vingt mètres de haut, sur lequel on
a inscrit les noms des victimes.
Le _jardin botanique_ est situé à 5 milles de la ville. Il fut fondé en
1743, sous la direction de lord Kyd, mais il ressemble plutôt à un parc
naturel, car il ne contient que peu de fleurs et de plantes, et, au
contraire, beaucoup d’arbres et de massifs épars dans un charmant
désordre sur d’immenses pelouses. Un joli monument, surmonté du buste du
fondateur, perpétue sa mémoire. Ce qu’il y a de plus curieux dans ce
jardin, ce sont deux bananiers. Ils appartiennent à l’espèce des
figuiers, et atteignent une hauteur de plus de 12 mètres. Les fruits
sont tout petits, ronds et d’un rouge foncé; on les brûle et ils
fournissent de l’huile. Quand le tronc est arrivé à peu près à une
hauteur de 5 mètres, beaucoup de ses branches s’étendent de tous côtés
dans une direction horizontale, et au bas de ces branches poussent des
racines ou réseaux filandreux qui tombent perpendiculairement à terre et
finissent par pénétrer dans le sol. Quand ces nouvelles tiges sont
devenues fortes, elles poussent des rameaux comme le tronc principal, et
cela continue toujours ainsi. On conçoit facilement qu’un seul tronc
forme à la fin tout un bois, où des milliers d’hommes trouvent de frais
ombrages. Ces arbres sont sacrés pour les Hindous. Ils élèvent sous
leurs branches des autels au dieu Rama, et le Bramine y réunit ses
disciples pour recevoir ses leçons. Le plus âgé des deux décrit déjà,
avec sa famille, un cercle de plus de 200 mètres; le principal tronc a
plus de 16 mètres de circonférence.