On franchit sur un long pont de bateaux le fleuve de _Calanyganga_, qui

est assez considérable. Le chemin s’éloigne toujours de plus en plus de

la mer, et le paysage change aussi bientôt d’aspect. De belles

plantations de riz s’étendent sur de grandes plaines dont la grasse

verdure me rappelait nos pièces de froment quand elles commencent à

pousser au printemps. Les forêts se composent d’arbres feuillus, et les

palmiers deviennent plus rares; il ne s’en présente qu’un petit nombre

par-ci par-là au milieu des autres arbres qu’ils dépassent comme des

géants et qu’ils couvrent de leurs larges ombrages. Rien n’était plus

beau que de voir les lianes s’attaquer aussi aux palmiers, grimper

autour de leur longue tige et monter jusqu’à leur couronne.

Après avoir fait environ 16 milles dans la plaine, nous vîmes poindre

les hauteurs, les collines, et bientôt nous nous trouvâmes enveloppés de

toutes parts de pics et de cimes. Au pied de chaque montagne il y avait

des chevaux de relais tout prêts, qui nous transportaient rapidement au

delà des hauteurs.

Ces 72 milles, malgré les 600 mètres que nous eûmes à gravir jusqu’à

Candy, se firent dans l’espace de onze heures.

Plus nous approchions du pays de Candy, plus les tableaux montueux et

pittoresques changeaient d’aspect et de nature. Tantôt les montagnes se

resserraient autour de nous, tantôt les cimes semblaient s’entasser les

unes sur les autres et rivaliser de beauté et de hauteur. Les pics

étaient couverts d’une riche végétation jusqu’à 1000 mètres d’élévation;

plus haut, il n’y avait que le rocher nu.

Ce qui ne m’intéressa pas moins que le paysage, ce furent les singuliers

attelages que nous rencontrions de temps à autre. Ceylan est, comme on

sait, riche en éléphants; on les prend en grand nombre et on les emploie

à toutes sortes de travaux. Ils étaient attelés par deux ou trois devant

de grandes voitures, et conduisaient des pavés pour la réparation des

routes.

A quatre milles de Candy, nous arrivâmes au fleuve de _Mahavilaganga_,

au-dessus duquel est jeté un superbe pont d’une seule arche. Le pont et

le faîtage sont faits du précieux bois de satin (_satin wood_). A ce

pont se rattache la légende suivante:

Les indigènes, vaincus par les Anglais, ne renoncèrent pas à l’espoir de

recouvrer leur liberté; car un de leurs oracles avait prédit qu’il

serait aussi impossible de réunir par un chemin les deux rives de

Mahavilaganga, que d’établir chez eux, d’une manière durable, une

domination étrangère. Ils commencèrent par sourire en voyant

entreprendre la construction du pont, et pensèrent qu’elle ne réussirait

jamais. Aujourd’hui ils ne songent plus à secouer le joug.

Non loin du pont se trouve un jardin botanique que j’allai visiter le

lendemain. Je fus surprise du bel ordre qui y régnait, ainsi que de

l’abondance des fleurs, des plantes et des arbustes.

En face de ce jardin est une des plus grandes plantations de sucre du

pays. Dans les environs il y a plusieurs plantations de café.

Selon moi, la position de Candy est des plus ravissantes. Cependant

beaucoup de personnes disent que les montagnes sont trop rapprochées, et

que Candy est comme encaissée dans une gorge. Mais, quoi qu’il en soit,

cette gorge est charmante, d’autant plus qu’elle offre la végétation la

plus riche.

Quant à la ville, elle est petite et vilaine; on ne voit rien qu’un

assemblage de petites boutiques où l’on vend au détail, et devant

lesquelles courent sans cesse les indigènes. Les quelques maisons des

Européens, les établissements d’affaires et les casernes, sont situés en

dehors de la ville, sur de petites collines. De grands bassins

remplissent une partie de la vallée: créés par la main de l’homme, ils

sont entourés de murs sculptés à jour, et ombragés par des allées de

superbes tulipiers.

Auprès d’un de ces étangs artificiels se trouve le célèbre temple de

Dagoha, consacré à Bouddha. Il est construit en style hindou-mauresque,

et enrichi de beaucoup d’ornements.

A la descente de voiture, un des voyageurs me recommanda un bon hôtel et

eut la complaisance d’appeler un indigène et de lui expliquer à quel

endroit il devait me conduire. Quand j’arrivai à l’hôtel, on regretta

infiniment de ne plus avoir de chambre à me donner. Je priai ces bonnes

gens d’indiquer à mon guide un autre hôtel, ce qu’ils firent avec

obligeance. Mon guide m’emmena alors hors de la ville, m’indiqua une

colline voisine et m’affirma que l’hôtel devait se trouver derrière. Je

crus à ses protestations, d’autant plus que je voyais que toutes les

maisons étaient à une grande distance l’une de l’autre. Mais quand

j’arrivai à la colline, je vis, au lieu d’une maison, une contrée assez

déserte et une forêt. Je voulus rebrousser chemin; mais mon homme, sans

faire attention à moi, marchait à grands pas vers le bois. Je lui

enlevai ma valise des épaules, et je ne bougeai pas de place. Il

essayait de me la reprendre, lorsque par bonheur j’aperçus, non loin de

là, deux soldats anglais que j’appelai à mon secours. Quand mon fripon

vit approcher ce renfort, il s’enfuit à toutes jambes. Je racontai mon

aventure aux soldats; ils me félicitèrent d’avoir pu sauver mon bagage,

et me menèrent à la caserne, d’où l’un des officiers eut la

complaisance de me faire conduire à un autre hôtel.

Ma première visite fut pour le temple _Dagoha_, qui renferme une

précieuse relique, une des dents de Bouddha. Le temple, avec ses

dépendances, est entouré de murs.

Le principal temple ne présentait qu’une étendue très-restreinte, et le

sanctuaire dans lequel se trouve la dent de Bouddha est une petite pièce

ayant à peine sept mètres de large. Il y règne une profonde obscurité,

car elle n’a pas de fenêtres, et devant la porte intérieure il y a un

rideau pour intercepter la lumière. Les parois et le plafond sont

revêtus de tapis de soie, mais qui n’ont d’autre mérite que celui de

l’antiquité. Ils étaient, il est vrai, brodés de franges d’or, mais ils

ne semblaient pas avoir jamais été bien riches, et j’avais de la peine à

me figurer qu’ils eussent produit l’effet éclatant dont parlent

plusieurs voyageurs. La moitié de la pièce est occupée par une grande

table, espèce d’autel incrusté de plaques d’argent et garni sur les

bords de pierres précieuses. Au-dessus de cette table, il y a une sorte

de tabernacle en forme de cloche, qui a un mètre de large à sa base, et

autant de hauteur. Il est en argent recouvert d’une épaisse dorure, et

est orné de beaucoup de pierres précieuses. Dans le milieu se trouve un

paon formé de semblables pierres; mais ces grosses pierres ne font pas

un très-bel effet, car elles sont enchâssées lourdement et sans grâce.

Sous le grand tabernacle, il s’en trouve six plus petits qu’on dit en or

pur, et dont le dernier renferme la dent de la toute-puissante divinité.

Le tabernacle extérieur est fermé par trois serrures; et deux clefs sont

à la garde du gouverneur anglais, la troisième entre les mains du grand

prêtre; mais le gouvernement vient de restituer aux indigènes, avec de

grandes solennités, les deux clefs dont il avait le dépôt, et qui,

aujourd’hui, se trouvent entre les mains d’un des rajahs ou princes de

l’île.

Pour voir la relique, il faut être un souverain ou un puissant de la

terre; les autres mortels doivent se contenter des paroles du prêtre

qui, pour une petite rétribution, a la complaissance d’en décrire la

grosseur et la beauté. Sa blancheur, dit-on, éclipse l’éclat de

l’ivoire. Sa forme surpasse tout objet semblable jusqu’ici connu, et sa

grosseur répond à celle d’une forte dent de bœuf.

Une foule de fidèles viennent tous les ans en pèlerinage offrir leurs

adorations à cette dent divine.

La foi sauve! N’y a-t-il pas, parmi les diverses sectes chrétiennes, des

fidèles qui croient des choses pour lesquelles il ne faut pas une foi

moins robuste? C’est ainsi que je me rappelle avoir assisté, dans ma

jeunesse, à une fête qui se célèbre encore aujourd’hui à _Calvaria_,

lieu de pèlerinage en Gallicie.

Un grand nombre de pèlerins y viennent chercher de petits éclats de bois

de la croix de notre Sauveur. Les prêtres fabriquaient des croix en

cire, sur lesquelles, comme ils le faisaient croire au bon peuple, ils

collaient de petits éclats de la vraie croix du Christ. Ces petites

croix, enveloppées dans du papier, étaient rangées dans des corbeilles

pour être distribuées, c’est-à-dire vendues. Chaque paysan en achetait

au moins trois, l’une pour sa chaumière, l’autre pour son écurie, et la

troisième pour sa grange. Ce qu’il y avait de plus étrange dans cet

usage, c’est que ce marché recommençait tous les ans; au bout de

l’année, les anciennes croix avaient perdu leur vertu.

Mais revenons à Candy. Dans un second temple qui se rattache au

sanctuaire, on voit deux statues colossales et assises du dieu Bouddha.

On les dit toutes deux de l’or le plus fin et creuses en dedans. Devant

ces deux figures est placée une quantité innombrable de petits Bouddhas

en cristal, en verre, en argent, en cuivre et en autres matières.

Dans le péristyle se trouvent encore plusieurs statues de dieux en

pierre, avec d’autres fragments, mais qui sont tous d’un travail assez

grossier. Au milieu, est un petit monument en simple maçonnerie,

ressemblant à une cloche renversée; il renferme, dit-on, le tombeau d’un

brahmane. Sur les murs extérieurs du principal temple, on voit de

misérables fresques qui représentent les châtiments de la vie future.

Elles montrent des hommes qu’on grille, qu’on déchire avec des tenailles

ardentes, qu’on fait rôtir, ou à qui on fait avaler du feu. On en voit

d’autres serrés et écrasés entre des rochers; enfin il y en a à qui l’on

arrache des lambeaux de chair; mais chez les bouddhistes, c’est toujours

le feu qui semble jouer le principal rôle dans les punitions de l’autre

vie.

Les portes du principal temple sont en métal, et les montants en ivoire.

Sur les unes, on a sculpté de magnifiques arabesques, des fleurs et des

ornements en ronde-bosse; sur les autres, on a incrusté les figures les

plus variées. La principale entrée est ornée de quatre dents d’éléphant,

les plus grosses qu’on ait jamais trouvées.

Dans la cour, sont les tentes des prêtres. Ceux-ci ont toujours la tête

nue et entièrement rasée. Leur costume se compose d’habits jaune clair

qui couvrent à peu près tout le corps. Autrefois, ce temple était

desservi par cinq cents prêtres; aujourd’hui, la divinité est obligée de

se contenter d’une cinquantaine de ministres.

Les dévotions des bouddhistes consistent particulièrement en offrandes

de fleurs et d’argent. Tous les matins et tous les soirs on exécute

devant la porte du temple une horrible musique, appelée _tam-tam_, avec

des tambours et des fifres qui retentissent au loin. Bientôt après, on

voit affluer de toutes parts des gens portant dans des paniers les plus

belles fleurs. Les prêtres en parent les autels avec une élégance

parfaite et un goût inimitable.

Indépendamment de ce temple, il y en a encore quelques autres à Candy,

dont un seul, cependant, mérite d’être mentionné. Il est situé au pied

d’une colline de rochers, dans laquelle on a taillé une statue haute de

douze mètres. Un joli petit temple en forme de dôme s’élève au-dessus.

La divinité est peinte des couleurs les plus bariolées. Les murs du

temple, revêtus d’un beau ciment rouge, sont divisés en plusieurs

champs, où le dieu Bouddha paraît partout _al fresco_. Cependant on y

trouve aussi quelques figures d’une autre divinité appelée Vichnou.

C’est surtout sur le mur méridional du temple que les couleurs ont

conservé le plus de beauté et le plus de fraîcheur.

Il s’y trouve également un tombeau semblable à celui du temple de

Dagoha; seulement, au lieu d’être enfermé dans le temple, il est en

plein air, sous l’ombrage d’arbres séculaires.

A côté des temples, il y a souvent des écoles où les prêtres remplissent

les fonctions d’instituteurs. Près de celui-ci, nous trouvâmes une

douzaine de garçons (car on ne permet pas aux filles de fréquenter les

écoles) occupés à écrire. Les modèles étaient parfaitement bien tracés

sur des feuilles de palmier au moyen d’un crayon. Les enfants écrivaient

de même sur des feuilles de palmier.

Une promenade à la grande vallée coupée par le _Mahavilagonga_ offre

beaucoup de charme. Cette vallée est parsemée de nombreuses collines

ondulées, dont plusieurs sont divisées en terrasses régulières et

plantées de riz ou de café. La nature est ici jeune et pleine de séve,

et récompense largement l’activité du planteur. Le paysage est ombragé

par des bois épais de palmiers et d’autres arbres. Au fond du tableau,

on aperçoit de hautes montagnes revêtues d’une brillante verdure

veloutée, ou des rochers gigantesques, nus et sombres, d’un aspect

sauvage et romantique.

J’eus occasion de voir plusieurs des plus hautes montagnes de Ceylan,

qui ont près de 3000 mètres de hauteur. Mais, malheureusement, je ne vis

pas la plus célèbre, le _pic d’Adam_. Ce pic, haut de 2175 mètres, est,

dit-on, si escarpé au sommet, que, pour en rendre l’ascension possible,

il a fallu tailler de petites marches dans le roc et établir une rampe

de fer. Mais celui qui est assez hardi pour gravir ce pic est amplement

dédommagé de sa peine. Sur le plateau, on trouve l’empreinte délicate

d’un _petit pied_ de près de _deux mètres_ de long. Les mahométans

attribuent ce signe surnaturel à notre robuste père Adam, tandis que les

bouddhistes en font honneur à leur Bouddha aux grosses dents. Les deux

peuples s’y rendent tous les ans en pèlerinage par milliers pour y faire

leurs dévotions.

A Candy, on voit encore le palais de l’ancien roi ou empereur de Ceylan.

Mais ce bel édifice a si peu de caractère, qu’on le prendrait pour une

construction européenne. Il se compose d’un rez-de-chaussée un peu

élevé, avec de grandes croisées et de beaux péristyles qui reposent sur

des colonnes. La seule chose remarquable qu’il y ait dans l’intérieur

est une grande salle dont les murs sont ornés de quelques bas-reliefs,

d’un travail lourd et grossier, représentant des animaux. Depuis que le

souverain indigène de Ceylan a été rendu au repos de la vie privée par

les insatiables Anglais, c’est leur résident ou gouverneur qui habite ce

palais.

Si j’étais arrivée quinze jours plus tôt, j’aurais pu assister à une

chasse aux éléphants, ou, pour mieux dire, à la capture d’un de ces

énormes quadrupèdes. On cherche à cet effet à découvrir, sur les bords

d’un fleuve, l’endroit où ces animaux ont l’habitude d’aller s’abreuver.

On a soin alors d’entourer de pieux un grand espace, auquel on arrive

par des sentiers entre-croisés et entourés de fortes palissades. Un

éléphant dressé et attaché au milieu de cet espace attire par ses cris

les malheureuses bêtes altérées, qui pénètrent sans méfiance dans ce

labyrinthe d’où elles ne peuvent plus sortir; car les traqueurs sont

derrière elles, qui par leurs cris les épouvantent et les forcent

d’entrer dans ce grand enclos. Les éléphants qui se distinguent par leur

grosseur sont pris vivants; on les laisse un peu jeûner, ce qui les rend

si dociles, qu’ils se laissent tranquillement jeter un lacet autour du

cou et suivent sans résistance l’éléphant apprivoisé. Les autres sont

tués ou rendus à la liberté, selon qu’ils ont ou non de belles défenses.

Les préparatifs d’une chasse à l’éléphant durent souvent plusieurs

semaines; car il faut non-seulement entourer la place de palissades,

mais beaucoup de traqueurs sont encore forcés d’aller chercher bien loin

les éléphants pour les amener insensiblement au bord de l’eau.

Quelquefois aussi on chasse simplement l’éléphant au fusil; mais cela

est dangereux, car l’éléphant, comme on sait, ne peut être blessé

facilement qu’à un seul endroit, au milieu du crâne. Si on l’atteint là,

on abat l’énorme masse du premier coup; mais aussi, quand le pauvre

chasseur manque son ennemi, c’en est fait de lui, il est foulé aux pieds

de la bête furieuse et broyé par elle. Hors ce cas, l’éléphant est

très-pacifique et n’attaque jamais l’homme.

Les Européens dressent les éléphants à traîner et à porter des fardeaux

(un éléphant porte jusqu’à quarante quintaux); les indigènes les

entretiennent plutôt par luxe ou pour s’en servir comme monture.

Au bout de trois jours, je quittai Candy et je retournai à Colombo: il

m’y fallut rester toute une journée, parce que c’était dimanche, et que

ce jour-là il ne part pas de mail.

Je profitai de cette journée pour visiter la ville. Elle est défendue

par un beau fort, elle occupe une vaste étendue, elle a de belles et

larges rues et de jolies maisons d’un étage, entourées de verandas et de

colonnades. La population est évaluée à 80 000 habitants, parmi

lesquels, sans y comprendre les militaires, il y a environ cent

Européens et descendants de Portugais établis là depuis des siècles.

Leur teint est aussi brun que celui des indigènes.

Le lendemain, j’assistai à l’office catholique. L’église était remplie

de soldats irlandais et de Portugais. Les Portugaises sont

très-richement vêtues; elles portent des robes plissées et de courtes

jaquettes en étoffes de soie, des pendants d’oreilles de perles et de

pierres fines, et autour du cou, des bras et même des pieds, des chaînes

d’or et d’argent.

Dans l’après-midi, j’allai visiter quelques plantations de cannelle; car

ces établissements sont en grand nombre autour de Colombo. Le cannellier

est planté par rangées; il n’atteint guère plus de trois mètres, et

porte des fleurs blanches qui sont sans odeur. En écrasant le fruit, qui

est plus petit qu’un gland, et en le faisant bouillir, on en tire de

l’huile qui surnage sur le liquide. On mêle cette huile à celle du coco

et on s’en sert pour l’éclairage.

La récolte de la cannelle a lieu deux fois par an: l’une, la plus

considérable, se fait du mois d’avril au mois de juillet; l’autre, la

moins importante, dure depuis le mois de novembre jusqu’au mois de

janvier. On détache l’écorce des branches les plus minces à l’aide d’un

couteau, puis on la sèche au soleil, ce qui lui donne une couleur

jaunâtre ou brune. La cannelle la plus fine est d’un jaune clair, et

tout au plus de l’épaisseur d’une carte à jouer.

L’huile fine de cannelle, employée comme médicament, se tire de la

cannelle même. On la verse dans un vase de bois rempli d’eau, et on l’y

laisse reposer pendant huit ou dix jours. On passe ensuite la masse dans

un alambic, et on la distille à petit feu. Sur l’eau qu’on obtient, il

s’amasse au bout de quelque temps de l’huile que l’on enlève avec le

plus grand soin.

Parmi les animaux de Ceylan, je remarquai, indépendamment des éléphants,

les corbeaux, qu’on trouve en grande quantité et apprivoisés. Dans la

moindre petite ville, et dans le plus petit village, on rencontre des

bandes innombrables de ces oiseaux qui viennent jusqu’aux portes et aux

fenêtres des maisons, et cassent tout avec leurs becs. Les corbeaux sont

à Ceylan ce que les chiens sont en Turquie; ils dévorent toutes les

immondices.

Les bêtes à cornes sont un peu petites et ont entre les omoplates des

bosses de chair qui sont regardées comme un morceau très friand.

A Colombo et à Pointe-de-Galle, on voit aussi beaucoup de grands buffles

blancs qui appartiennent au gouvernement anglais et qu’on amène du

Bengale. On les emploie comme bêtes de trait pour transporter de gros

fardeaux.

Parmi les fruits, l’ananas se fait remarquer par sa grosseur et son goût

tout particulier.

Le climat me parut assez tempéré, surtout dans le pays élevé de Candy,

où, à force de pluie, le froid se fit presque sentir. Le soir et le

matin, le thermomètre descendait à 13 degrés; à midi, au soleil, il

montait tout au plus à 21 degrés. A Colombo et à Pointe-de-Galle, il

faisait beau, et la température était plus élevée de 7 degrés.

Le 26 octobre, je revins de Pointe-de-Galle, et le lendemain je voguai

de nouveau sur un vapeur anglais vers l’Inde.

La grandeur de l’île de Ceylan est de 1800 milles carrés, le nombre des

habitants s’élève à 980 000.

La capitale, Colombo, a 80 000 habitants.

La religion des indigènes est le bouddhisme.

Les monnaies qui ont cours dans le pays sont les monnaies anglaises.

[Illustration]

CHAPITRE XI.

Départ de Ceylan.--Madras et Calcutta.--Vie des Européens.--Les

Hindous.--Curiosités de la ville.--Visite à un nabab.--Fêtes

religieuses des Hindous.--Maisons mortuaires; emplacements où l’on

brûle les cadavres.--Noces mahométanes et européennes.

Le 27 octobre, à midi, je me rendis à bord du vapeur _Bentink_, de la

force de 500 chevaux. On ne leva les ancres que vers le soir.

Il y avait parmi les passagers un prince indien, nommé Shadathan, qui

avait été fait prisonnier par les Anglais pour avoir rompu la paix

conclue avec eux. Il était traité conformément à son rang; on lui avait

laissé ses deux suivants, son secrétaire (_mundschi_), ainsi que six de

ses serviteurs. Tous étaient vêtus à l’orientale; mais, au lieu de

turbans, ils portaient des bonnets hauts et ronds en carton roide,

recouverts d’une étoffe d’or ou d’argent. Ils avaient d’abondantes

boucles de cheveux noirs et de la barbe.

Les suivants du prince mangeaient avec les domestiques. On étalait un

tapis sur le pont et on y mettait deux grands plats: sur l’un, il y

avait des poulets cuits; sur l’autre, du _pilau_. Ils mangeaient avec

les mains.

_28 octobre._ Nous eûmes toujours en vue une belle ligne foncée de la

chaîne de montagnes de Ceylan, et par moments nous aperçûmes quelques

rochers gigantesques qui sortaient du sein de la mer.

Le 29 octobre, nous ne vîmes pas la terre; quelques baleines trahirent

leur présence en faisant jaillir autour d’elles une pluie de rosée. Le

bruit de notre vapeur fit aussi lever de fortes bandes de poissons

volants.

Le 30 octobre, au matin, nous fûmes surpris par la vue du continent de

l’Inde. Bientôt nous approchâmes tellement de la côte, que nous pûmes

distinguer les bords, qui n’étaient pas des plus ravissants: ils étaient

plats et couverts en partie de sable jaune; de basses chaînes de

collines se montraient au fond.

A une heure de l’après-midi, nous jetâmes l’ancre à une distance de cinq

milles marins de la ville de Madras, dont l’ancrage est extrêmement

dangereux. La mer y est si violente, qu’à aucune époque de l’année on ne

peut en approcher avec un grand navire. Il se passe souvent des semaines

avant que les barques mêmes puissent y aborder. Aussi les navires ne

s’arrêtent que peu de temps à Madras; et on n’en voit guère plus de cinq

ou six à l’ancre. De grands bateaux, armés de dix ou douze rameurs,

viennent en toute hâte prendre les passagers, les lettres et les

marchandises.

Le bateau à vapeur s’arrête à Madras huit heures, pendant lesquelles on

peut visiter la ville. Cependant, comme les vents changent souvent à

l’improviste, on court quelquefois risque de ne pas pouvoir retourner au

bateau. Me fiant à la bonne étoile qui m’avait toujours favorisée dans

mes voyages, je me joignis aux passagers qui débarquèrent. Mais à peine

à moitié route, ma curiosité se trouva punie. Il survint une pluie

épouvantable et nous fûmes trempés jusqu’aux os avant d’avoir pu mettre

pied à terre. Nous nous réfugiâmes dans le premier café que nous

rencontrâmes sur le rivage. La pluie devint tropicale, et il nous fut

impossible de quitter notre retraite. A peine l’averse eut-elle cessé,

qu’il fallut retourner au bateau, car on ne savait pas, nous disait-on,

ce qui pouvait encore arriver.

Un confiseur de Madras, en habile spéculateur, était venu avec le

premier bateau à bord de notre vapeur, et il vendit avec de grands

bénéfices toutes les glaces et pâtisseries qu’il avait apportées.

Enfin le ciel irrité eut pitié de nous; il s’éclaircit par un beau

soleil couchant, et nous vîmes le long du rivage les habitations des

Européens qui ressemblaient à de véritables palais. D’un style moitié

grec, moitié italien, elles sont ou dans la ville ou près du golfe, au

milieu de superbes jardins.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 18 / 47 段