Quelques jours avant mon départ de Singapore, j’eus l’occasion

d’assister aux funérailles d’un Chinois aisé. Le cortége passa devant

notre maison, et, malgré une chaleur de 36 degrés, je m’y joignis et je

l’accompagnai jusqu’au lieu de la sépulture, qui était à une lieue de

distance. Auprès de la tombe, la cérémonie dura deux heures, mais je ne

quittai pas la place: j’étais trop vivement intéressée.

La marche était ouverte par un prêtre à côté duquel s’avançait un

Chinois avec une lanterne de 2 pieds de haut, couverte de cambrésine

blanche. Venaient ensuite deux musiciens, dont l’un exécutait de temps à

autre des roulements sur un tambour; le second frappait sur des

cymbales. Ensuite paraissait le cercueil: au-dessus de la partie

supérieure, à l’endroit où était la tête du mort, un esclave tenait un

grand parasol ouvert. A côté marchait le fils aîné ou le descendant mâle

le plus proche, les cheveux dénoués, et portant un petit drapeau blanc.

Les parents étaient en grand deuil, c’est-à-dire tout habillés de blanc;

les hommes portaient même des bonnets blancs sur la tête, et les femmes

étaient tellement couvertes de mouchoirs blancs, qu’on ne voyait pas

leur visage. Les autres personnes qui suivaient le cercueil en

différents groupes portaient toutes une bandelette blanche de cambrésine

autour de la tête, du corps ou du bras. Lorsqu’on s’aperçut que

j’accompagnais le cortége, un homme qui était muni de beaucoup de ces

bandelettes s’approcha de moi et m’en tendit une: je la mis autour de

mon bras.

Le cercueil, formé d’un tronc d’arbre massif, était couvert d’un drap

foncé; quelques guirlandes de fleurs y étaient attachées, et du riz,

placé dans un mouchoir, était posé dessus. Vingt-quatre hommes portaient

ce pesant fardeau sur des perches énormes. On changeait souvent les

porteurs avec beaucoup de bruit: tantôt ils riaient, tantôt ils se

disputaient. Dans le reste du public il ne régnait ni tristesse ni

recueillement. On causait, on fumait, on mangeait, et quelques hommes

portaient dans des seaux du thé froid pour rafraîchir ceux qui avaient

soif. Le fils seul s’abstenait de toute distraction et ne prenait part à

rien: il marchait, selon la coutume, à côté du cercueil, dans une

affliction profonde.

Lorsque le convoi arriva à la rue qui conduisait au lieu de repos, le

fils se jeta à terre, se couvrit le visage et poussa de violents

gémissements. Quelque temps après, il se releva et marcha en chancelant

derrière le cercueil: deux hommes furent obligés de le conduire; il

semblait profondément affecté et très-souffrant. Plus tard, à la vérité,

j’appris que cette tenue est la plupart du temps feinte, parce que la

coutume exige que celui qui conduit le deuil soit brisé et malade de

douleur, ou du moins paraisse l’être.

Quand on fut arrivé près de la tombe, creusée à plus de 2 mètres de

profondeur sur la pente d’une colline, les porteurs ôtèrent le drap, les

fleurs et le riz, jetèrent beaucoup de papier d’or et d’argent dans la

tombe, et y descendirent le cercueil qui, je le remarquai alors, était

bien façonné, verni et fermé hermétiquement. Tout cela demanda bien une

demi-heure. Les parents se prosternèrent d’abord à terre, puis

s’enveloppèrent la figure et poussèrent d’horribles lamentations. Mais

comme cette cérémonie leur parut par trop longue, ils s’assirent en

cercle autour de la tombe, se firent donner leurs petits paniers remplis

de bétel, de chaux et de noix d’arec, et se mirent à mâcher

tranquillement.

Quand le cercueil eut été descendu, un des Chinois se plaça au haut de

la tombe, ouvrit le petit paquet de riz et mit dessus une espèce de

boussole. On lui donna une corde qu’il fit passer par-dessus le milieu

de la boussole et qu’il tira à droite et à gauche jusqu’à ce qu’elle fût

arrivée sur la même ligne que l’aiguille. Une autre corde, à laquelle

était attaché un plomb, fut rapprochée de la première et descendue dans

la tombe. Suivant la position de cette corde, on poussa le cercueil de

côté et d’autre, jusqu’à ce que le milieu se trouvât dans la même

direction que l’aiguille. Ce travail demanda au moins un quart d’heure.

Le cercueil fut ensuite recouvert de plusieurs grandes feuilles de

papier blanc, et le Chinois qui avait pris les dimensions prononça un

petit discours, pendant lequel les enfants du mort se prosternèrent

devant la tombe. Après ce discours, l’orateur jeta quelques poignées de

grains de riz sur le cercueil, et en lança jusqu’à la place où se

tenaient les enfants. Ceux-ci relevèrent les coins de leurs robes pour

attraper autant de grains que possible; mais comme ils n’en recevaient

que très-peu, l’orateur leur en donna encore deux ou trois pincées. Ils

les nouèrent avec soin dans les coins de leurs robes, et les

emportèrent.

La tombe fut enfin recouverte de terre, pendant que les parents

poussaient d’affreux gémissements; mais, autant que je pus le remarquer,

tous les yeux restèrent secs.

Après cette cérémonie, on mit en deux rangées sur la tombe des poulets,

des canards cuits, du porc, des fruits, de la pâtisserie et une douzaine

de tasses remplies de thé, avec la théière. On alluma six cierges peints

et on les enfonça dans la terre à côté des mets; puis on fit brûler une

grande quantité de papier d’or et d’argent.

Le fils aîné s’approcha de nouveau de la tombe, se prosterna plusieurs

fois en touchant la terre de son front. On lui présenta, tout allumés,

six petits cierges de papier parfumé. Après les avoir élevés en l’air à

plusieurs reprises, il les rendit. On les planta également en terre. Les

parents firent à leur tour la même cérémonie.

Pendant tout ce temps, le prêtre s’était tenu, sans se mêler de rien,

loin de la tombe, assis à l’ombre d’un énorme parasol. Il approcha en ce

moment, fit une courte prière, sonna plusieurs fois avec une clochette,

et son service se trouva achevé. On enleva les mets, on versa le thé sur

la tombe, et le cortége rentra gaiement au son de la musique, qui avait

aussi joué plusieurs fois près de la tombe. Les mets furent, me dit-on,

distribués aux pauvres.

Le lendemain, je vis la célèbre fête chinoise des lanternes. A toutes

les maisons, aux coins des toits, à des pieux élevés, on avait attaché

des lanternes de gaze et de papier de couleur, ornées de la manière la

plus élégante, et peintes de figures de dieux, de guerriers et

d’animaux. Dans les cours et dans les jardins des maisons, ou, à leur

défaut, dans les rues devant les maisons, on avait étalé sur de grandes

tables des pyramides de mets et de fruits au milieu de fleurs, de

lumières et de lampes. Le peuple circula jusqu’à minuit dans les rues,

les cours et les jardins. Ce n’est qu’à ce moment que les pyramides de

provisions furent attaquées par les propriétaires et par leurs parents.

Cette fête me plut assez, et je n’admirai rien tant que la réserve et la

modération du peuple. Il examina toutes les provisions avec des yeux de

connaisseur, mais personne ne toucha la moindre chose.

Singapore est à cinquante-huit minutes (milles marins) au nord de la

ligne, sur le 104^{e} degré de longitude est. Comparativement à d’autres

régions situées plus au sud, le climat est très-agréable. Pendant mon

séjour, du 3 septembre au 8 octobre, la chaleur dépassa rarement dans

les appartements 23 degrés, et au soleil 38; elle fut d’autant plus

supportable, que tous les matins il y avait d’agréables brises de mer.

La température change peu dans le cours de l’année, ce qui tient au

voisinage de la ligne. Le lever et le coucher du soleil ont toujours

lieu à six heures; et immédiatement il fait grand jour ou nuit profonde.

Le crépuscule dure à peine dix minutes.

En terminant, je dois faire observer que Singapore sera bientôt le point

central de l’Inde pour les bateaux à vapeur. Les vaisseaux de Hong-Kong,

de Ceylan, de Madras, de Calcutta, y arrivent régulièrement tous les

mois; il vient également un vapeur de guerre hollandais de Batavia, et

prochainement des vapeurs allant à _Manille_ et à _Sydney_ toucheront à

Singapore.

CHAPITRE X.

Départ de Singapore.--L’île de

Pinang.--Ceylan.--Pointe-de-Galle.--Excursion dans

l’intérieur.--Colombo.--Candy.--Le temple de Dagoha.--Chasse aux

éléphants.--Retour à Colombo et à Pointe-de-Galle.--Départ.

Je voyageai de nouveau sur un vapeur anglais, le _Braganza_, de la force

de trois cent cinquante chevaux, commandé par le capitaine Boz, qui, le

7 octobre, avait quitté Singapore pour se rendre à Ceylan. La distance

entre ces deux points est de 1500 milles marins.

Je n’étais guère mieux dans ce vaisseau que dans l’autre navire anglais.

Nous étions quatre passagers[71]. Nous prenions nos repas seuls, et nous

avions pour nous servir un mulâtre, mais qui était malheureusement

affecté de l’éléphantiasis, maladie dont l’aspect ne contribuait pas

précisément à augmenter l’appétit.

Nous naviguâmes par le détroit de Malacca, qui sépare Sumatra de la

presqu’île de Malacca, et, le 7 et le 8 octobre, nous ne perdîmes pas la

terre de vue. La côte de Malacca présente des collines qui se

transforment en une belle chaîne de montagnes dans l’intérieur du pays.

Sur le côté gauche, plusieurs îles montagneuses dérobèrent entièrement

Sumatra à nos regards.

Il y avait plus à voir dans notre vaisseau qu’autour de nous. L’équipage

était composé de soixante-dix-neuf personnes, parmi lesquelles se

trouvaient des Chinois, des Malais, des Cingalais, des Bengalais, des

Hindous et des Européens.

Dans les repas, les hommes du même pays se tenaient ordinairement

ensemble. Ils avaient tous devant eux d’énormes plats de riz et de

petites écuelles avec du curri; quelques petits morceaux de poisson

séché leur tenaient lieu de pain. Ils versaient le curri sur le riz, le

pétrissaient avec leurs mains, et en formaient de petites boules qu’ils

se fourraient dans la bouche avec un petit morceau de poisson.

D’ordinaire, la moitié retombait dans le plat.

Les costumes de ces hommes étaient extrêmement simples; beaucoup

n’avaient sur le corps que de courts pantalons. Un sale turban leur

couvrait la tête, ou, à défaut de cette coiffure, un chiffon de couleur

ou une vieille casquette de matelot. Les Malais avaient de longues

écharpes roulées autour du corps et rejetées par-dessus l’épaule.

Les Chinois ne s’écartaient en rien du costume et du genre de vie de

leur pays; il n’y avait que les domestiques de couleur des officiers du

vaisseau qui fussent parfois habillés avec beaucoup de goût et

d’élégance. Ils portaient des pantalons blancs, de larges robes de

dessus blanches avec des écharpes blanches, des vestes en soie de

couleur, et de petites culottes blanches brodées ou de beaux turbans.

La manière dont on traitait tous ces hommes de couleur ne me parut

nullement conforme à la charité chrétienne. On ne leur épargnait jamais

les paroles dures, les bourrades ni les coups de pied; jusqu’au dernier

mousse européen se permettait vis-à-vis d’eux les injures les plus

grossières et les plus mauvaises plaisanteries. Pauvres créatures!

comment est-il possible que ces malheureux aient de l’amour et du

respect pour les chrétiens!

Le 9 octobre, nous abordâmes à l’île de _Pinang_. La ville du même nom

est sur un plateau étroit formé par une petite langue de terre. Non loin

de la ville, s’élèvent de jolies montagnes qui donnent un charmant

aspect à cette petite île.

On me laissa maîtresse de disposer de cinq heures: je les employai à

parcourir en palanquin la ville et les alentours. Tout ce que je vis

ressemblait un peu à ce que j’avais vu à Singapore. La ville elle-même

n’est pas jolie; mais les villas, toutes situées dans de superbes

jardins, sont charmantes. L’île est aussi traversée d’un grand nombre de

routes.

D’une des montagnes voisines on a, dit-on, une magnifique vue de Pisang,

d’une partie de Malacca et de la mer. Sur la route, on rencontre aussi

une chute d’eau; mais, malheureusement, quelques heures ne suffisaient

pas pour tout voir.

La plus grande partie de la population de cette île se compose de

Chinois. Les métiers et le commerce de détail sont presque exclusivement

entre leurs mains.

Le 11 octobre, nous vîmes la petite île de _Pulo Rondo_, appartenant à

Sumatra. Nous traversâmes ensuite le golfe du Bengale en droite ligne de

l’est à l’ouest, et nous n’aperçûmes plus la terre jusqu’à Ceylan.

Le 17 octobre, dans l’après-midi, nous approchâmes de la côte de Ceylan.

Je portais sur ce pays des regards avides; car Ceylan est dépeint comme

un Éden, comme un paradis; on prétend même qu’Adam, le père du genre

humain, après avoir été chassé du paradis, y établit son domicile, et

l’on en donne pour preuve que plusieurs endroits de l’île portent son

nom, comme _le pic d’Adam_, _le pont d’Adam_, etc.

J’aspirais l’air avec une grande avidité; j’espérais, comme d’autres

voyageurs, respirer les parfums embaumés des plus riches plantations

d’épices.

L’île sortait des flots dans sa beauté merveilleuse, et les grandes

montagnes qui traversent Ceylan en tout sens se déroulaient à mes

regards dans toute leur magnificence. Les cimes les plus élevées étaient

encore éclairées par les rayons du soleil couchant, tandis que les bois

de cocotiers, les collines et les plaines, étaient enveloppés d’une

profonde obscurité.

Mais les brises parfumées firent défaut, et l’on continua à ne sentir,

sur notre vaisseau, que le goudron, le charbon de terre, la fumée et

l’huile.

Vers les neuf heures du soir, nous nous trouvâmes en vue de

_Pointe-de-Galle_. Comme l’entrée de ce port est très-dangereuse, nous

passâmes tranquillement la nuit en rade. Le lendemain, deux pilotes

côtiers nous firent entrer heureusement par le chenal étroit et profond.

A peine débarqués, nous fûmes assaillis par des troupes de vendeurs qui

nous offrirent des pierres fines taillées, des perles et de petits

objets d’écaille et d’ivoire.

Un connaisseur pourrait peut-être faire ici de bonnes affaires; mais je

conseillerai au profane de ne pas se laisser éblouir par la grosseur et

l’éclat des pierres et des perles; car les indigènes, me disait-on,

avaient déjà appris des Européens l’art de réaliser avec des objets sans

valeur de riches bénéfices.

La position de Pointe-de-Galle est extrêmement agréable. Sur le devant

s’élèvent de beaux groupes de rochers, et, au fond, de superbes bois de

palmiers entourent la petite ville, défendue par quelques

fortifications. Les maisons sont jolies, basses, et souvent ombragées

par les arbres, qui forment des allées dans plusieurs rues.

Pointe-de-Galle est le point de réunion des vapeurs de Chine, de Bombay,

de Calcutta et de Suez. Les voyageurs venant de Calcutta, de Bombay et

de Suez, n’y restent tout au plus que de douze à vingt-quatre heures,

tandis que ceux qui vont de Chine à Calcutta sont obligés d’attendre dix

ou quinze jours le vapeur qui doit les transporter plus loin. Je fus

enchantée de ce prolongement de séjour: cela me laissa le temps de

visiter Candy.

Pour aller de Pointe-de-Galle à Colombo, on a d’abord le _mail_ (poste

anglaise royale), qui part tous les jours, et une voiture particulière

trois fois par semaine. Le trajet est de soixante-treize milles anglais,

et se fait en dix heures. Une place dans le mail coûte deux livres

sterling et demie; dans la voiture particulière, elle ne coûte que douze

schellings; mais mon temps limité me força de prendre le mail. La route

est superbe; pas le moindre monticule ni la moindre petite pierre

n’arrêtent le galop des chevaux, et on relaye tous les huit milles.

La plus grande partie du chemin longeait la mer sous des bois de

cocotiers, et il y avait sur la route plus de monde et d’habitations que

je n’en avais jamais vu même en Europe; les villages se touchaient, et

on rencontrait, dans l’intervalle, tant de chaumières isolées, qu’on ne

restait pas une minute sans en voir. Nous aperçûmes aussi de petites

villes, mais il n’y eut que _Calturi_ qui me plut, avec ses jolies

maisons habitées par des Européens. Tout à côté, sur une colline

rocailleuse, près de la mer, s’élevait une petite citadelle.

Le long de la route, il y avait, sous de petits toits de palmiers, de

grands vases de terre remplis d’eau, et à côté des coupes en coco. Une

disposition non moins utile, ce sont de petits hangars en pierre,

ouverts sur les côtés, couverts d’un toit et garnis de bancs. Beaucoup

de voyageurs y passent la nuit.

La vue des flots d’hommes qui vont et viennent, et des voitures qui

roulent sans cesse, fait paraître ce voyage très-court.

On pouvait étudier là toutes les races dont se compose la population de

Ceylan. La majeure partie est formée par les habitants proprement dits:

les Cingalais. En outre, on trouve des Indiens, des mahométans, des

Malais, des Malabares, des juifs, des Maures, et même des Hottentots.

Parmi les individus appartenant aux trois premières races, je vis

beaucoup d’hommes d’une physionomie agréable. Les enfants et les jeunes

gens cingalais surtout se distinguent par leur beauté. Ils ont les

traits si fins et si délicats, et sont si sveltes et si bien faits,

qu’on pourrait facilement se tromper et les prendre pour des filles. Ce

qui contribue beaucoup à produire cette erreur, c’est la manière dont

ils disposent leurs cheveux. Ils n’ont pas de coiffure et les réunissent

par derrière en un gros nœud qu’ils attachent avec un peigne, dont

l’écaille, plate et large, a 10 centimètres de haut. Cette manière de

relever les cheveux ne sied pas trop aux hommes. Les mahométans et les

juifs ont les traits un peu plus prononcés. Ces derniers ressemblent un

peu aux Arabes; ils ont comme eux l’air noble. On distingue facilement

les mahométans et les juifs à leur tête rasée et à leur longue barbe;

ils portent de petites calottes blanches ou des turbans. Beaucoup

d’Indiens mettent comme eux des turbans; mais la plupart se contentent

de simples mouchoirs qu’ils roulent autour de la tête. C’est aussi la

coutume des Malabares et des Malais. Les Hottentots laissent leurs

cheveux noirs flotter en désordre sur le devant de la tête et sur la

moitié de la nuque.

Les mahométans et les juifs sont les seuls qui s’inquiètent un peu de

leur costume. Les autres vont nus, sauf une petite ceinture ou un

lambeau large comme la main qu’ils se passent entre les jambes. Ceux qui

s’habillent portent de courts pantalons et une sorte de jaquette. Quant

aux femmes, je n’en vis qu’un petit nombre, et toujours près de leurs

cabanes: il semble qu’elles sortent moins de chez elles ici que partout

ailleurs. Leur costume était aussi très-simple: un tablier autour des

hanches, une petite jaquette qui laissait le buste nu plutôt qu’elle ne

le couvrait, et un lambeau sur la tête, c’était tout leur habillement.

Beaucoup d’entre elles étaient enveloppées dans de grands mouchoirs peu

serrés. Les bords des oreilles, ainsi que les lobules, étaient percés et

ornés de boucles. Elles portaient aux pieds, aux bras et au cou, des

chaînes et des bracelets d’argent ou d’autre métal, et à un des doigts

du pied elles avaient un très-grand anneau massif.

Dans un pays où les femmes ont si peu le droit de se montrer en public,

on devrait croire qu’elles sont toujours sévèrement voilées. Il s’en

faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Plusieurs avaient oublié leurs

jaquettes et leurs mouchoirs de tête. Cet oubli semblait surtout être

habituel aux vieilles femmes, qui dans cette nudité ne laissaient pas

d’offrir une vue assez repoussante. Parmi les femmes plus jeunes, il y

avait plus d’une figure belle et expressive; mais il ne fallait pas non

plus les voir sans jaquette, car leur gorge leur descendait jusqu’aux

hanches.

Le teint des habitants varie entre le brun clair et le brun foncé, le

rouge foncé et le rouge cuivré. Les Hottentots sont noirs, mais ils

n’ont pas le teint brillant des nègres.

Ce qui est remarquable, c’est la peur qu’ont tous ces gens à moitié nus

de la pluie et des endroits mouillés. Le hasard voulut qu’il tombât un

peu d’eau; aussitôt je les vis sauter comme des acrobates par-dessus les

petites flaques d’eau et courir à toutes jambes chercher un abri dans

les huttes et les maisons. Ceux qui étaient forcés de continuer leur

route tenaient au-dessus de leurs têtes, en guise de parapluies, des

feuilles du palmier éventail (_corypha umbraculifera_) appelé aussi

_talibot_. Ces feuilles ont près d’un mètre et demi de diamètre et se

déploient facilement comme des éventails. Une de ces feuilles colossales

suffit pour garantir deux personnes contre la pluie.

Ce que les indigènes craignent bien moins que la pluie, ce sont les

rayons brûlants du soleil. On prétend qu’il n’est point dangereux pour

eux, parce qu’ils ont le crâne protégé par une peau et une graisse

épaisses.

Je trouvai dans ce pays des voitures d’une espèce toute particulière:

c’étaient des charrettes en bois à deux roues, recouvertes de toits de

palmier qui dépassaient la voiture de plus d’un mètre par devant et par

derrière. Ces espèces d’auvents préservent le cocher contre la pluie et

le soleil, de quelque côté qu’ils viennent. Les bœufs, toujours

accouplés par deux, étaient attelés à une telle distance, que le cocher

pouvait marcher très-commodément entre eux et la voiture.

Je profitai de la demi-heure consacrée au déjeuner pour aller sur le

bord de la mer, où je vis sur des écueils dangereux, contre lesquels les

flots venaient se briser avec fureur, plusieurs hommes très-occupés. Les

uns détachaient des coquillages des rochers au moyen de grandes perches;

d’autres se précipitaient au fond de la mer pour les y aller chercher.

Je pensais que les coquilles devaient renfermer des perles, et que des

hommes ne s’exposeraient pas à tant de dangers pour ne prendre que des

huîtres; cependant ils ne cherchaient pas autre chose. J’appris, à la

vérité, plus tard, que la pêche aux perles se fait de la même manière,

mais sur la côte occidentale de Ceylan, et seulement aux mois de février

et de mars.

Les bateaux dont se servaient ces gens étaient de deux espèces: les

grands, faits de planches jointes avec des fibres de coco, étaient

très-larges et contenaient près de quarante personnes; les petits

ressemblaient à ceux que j’avais vus à Taïti; seulement, ils me

paraissaient encore offrir plus de péril. Un tronc d’arbre peu profond

et excessivement étroit en formait le fond; les flancs étaient rehaussés

à l’aide de planches et d’une sorte de treillage. Le bateau s’élevait à

peine d’un mètre au-dessus de l’eau, et la largeur n’était pas de

trente centimètres. Il y avait une planchette pour s’asseoir, et on

était forcé de croiser les jambes, faute de place pour les étendre.

La plus grande partie de la route traversait, comme je l’ai dit, des

bois de cocotiers, où le sol était très-sablonneux et entièrement

débarrassé de plantes grimpantes et de buissons; mais partout où il y

avait des taillis le terrain était gras, et les troncs et le sol

couverts de lianes et de plantes grimpantes. Toutefois, on y voyait peu

d’orchidées.

Nous traversâmes quatre fleuves: le _Tindureh_, le _Bentook_, le

_Cattura_ et le _Pandura_; nous en passâmes deux en bateau, les deux

autres sur de beaux ponts en bois. A 10 milles[72] de _Colombo_

commençaient les plantations de cannelle. C’est aussi de ce côté de

Colombo que sont situées toutes les villas des Européens; très-simples

de structure, elles sont ombragées de cocotiers et entourées de murs.

A trois heures de l’après-midi, notre voiture entra dans la ville en

passant sur deux ponts-levis et par deux portes de citadelle. La

position de Colombo est bien plus agréable que celle de Pointe-de-Galle,

car on y est plus près des belles montagnes.

Je ne demeurai que la nuit à Colombo. Dès le lendemain, je continuai ma

route en poste pour la ville de Candy, éloignée de 72 milles.

On partit le 20 octobre à cinq heures. Colombo est une ville

très-étendue. Nous traversâmes de larges et longues rues, bordées de

jolies maisons et entourées de verandas et de colonnades. Ce qui

produisit sur moi un effet désagréable, ce fut de voir tous les hommes

étendus sous ces vérandas ou péristyles, et couverts de draps blancs.

D’abord je crus que c’étaient des morts; mais le nombre m’en ayant paru

énorme, je finis par reconnaître que ce n’étaient que des dormeurs.

D’ailleurs plus d’un se mit à remuer et à écarter le drap blanc que

j’avais pris pour un linceul. Sur ma demande, j’appris que les indigènes

trouvent plus de plaisir à dormir devant les maisons que dedans.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 17 / 47 段