d’assister aux funérailles d’un Chinois aisé. Le cortége passa devant
notre maison, et, malgré une chaleur de 36 degrés, je m’y joignis et je
l’accompagnai jusqu’au lieu de la sépulture, qui était à une lieue de
distance. Auprès de la tombe, la cérémonie dura deux heures, mais je ne
quittai pas la place: j’étais trop vivement intéressée.
La marche était ouverte par un prêtre à côté duquel s’avançait un
Chinois avec une lanterne de 2 pieds de haut, couverte de cambrésine
blanche. Venaient ensuite deux musiciens, dont l’un exécutait de temps à
autre des roulements sur un tambour; le second frappait sur des
cymbales. Ensuite paraissait le cercueil: au-dessus de la partie
supérieure, à l’endroit où était la tête du mort, un esclave tenait un
grand parasol ouvert. A côté marchait le fils aîné ou le descendant mâle
le plus proche, les cheveux dénoués, et portant un petit drapeau blanc.
Les parents étaient en grand deuil, c’est-à-dire tout habillés de blanc;
les hommes portaient même des bonnets blancs sur la tête, et les femmes
étaient tellement couvertes de mouchoirs blancs, qu’on ne voyait pas
leur visage. Les autres personnes qui suivaient le cercueil en
différents groupes portaient toutes une bandelette blanche de cambrésine
autour de la tête, du corps ou du bras. Lorsqu’on s’aperçut que
j’accompagnais le cortége, un homme qui était muni de beaucoup de ces
bandelettes s’approcha de moi et m’en tendit une: je la mis autour de
mon bras.
Le cercueil, formé d’un tronc d’arbre massif, était couvert d’un drap
foncé; quelques guirlandes de fleurs y étaient attachées, et du riz,
placé dans un mouchoir, était posé dessus. Vingt-quatre hommes portaient
ce pesant fardeau sur des perches énormes. On changeait souvent les
porteurs avec beaucoup de bruit: tantôt ils riaient, tantôt ils se
disputaient. Dans le reste du public il ne régnait ni tristesse ni
recueillement. On causait, on fumait, on mangeait, et quelques hommes
portaient dans des seaux du thé froid pour rafraîchir ceux qui avaient
soif. Le fils seul s’abstenait de toute distraction et ne prenait part à
rien: il marchait, selon la coutume, à côté du cercueil, dans une
affliction profonde.
Lorsque le convoi arriva à la rue qui conduisait au lieu de repos, le
fils se jeta à terre, se couvrit le visage et poussa de violents
gémissements. Quelque temps après, il se releva et marcha en chancelant
derrière le cercueil: deux hommes furent obligés de le conduire; il
semblait profondément affecté et très-souffrant. Plus tard, à la vérité,
j’appris que cette tenue est la plupart du temps feinte, parce que la
coutume exige que celui qui conduit le deuil soit brisé et malade de
douleur, ou du moins paraisse l’être.
Quand on fut arrivé près de la tombe, creusée à plus de 2 mètres de
profondeur sur la pente d’une colline, les porteurs ôtèrent le drap, les
fleurs et le riz, jetèrent beaucoup de papier d’or et d’argent dans la
tombe, et y descendirent le cercueil qui, je le remarquai alors, était
bien façonné, verni et fermé hermétiquement. Tout cela demanda bien une
demi-heure. Les parents se prosternèrent d’abord à terre, puis
s’enveloppèrent la figure et poussèrent d’horribles lamentations. Mais
comme cette cérémonie leur parut par trop longue, ils s’assirent en
cercle autour de la tombe, se firent donner leurs petits paniers remplis
de bétel, de chaux et de noix d’arec, et se mirent à mâcher
tranquillement.
Quand le cercueil eut été descendu, un des Chinois se plaça au haut de
la tombe, ouvrit le petit paquet de riz et mit dessus une espèce de
boussole. On lui donna une corde qu’il fit passer par-dessus le milieu
de la boussole et qu’il tira à droite et à gauche jusqu’à ce qu’elle fût
arrivée sur la même ligne que l’aiguille. Une autre corde, à laquelle
était attaché un plomb, fut rapprochée de la première et descendue dans
la tombe. Suivant la position de cette corde, on poussa le cercueil de
côté et d’autre, jusqu’à ce que le milieu se trouvât dans la même
direction que l’aiguille. Ce travail demanda au moins un quart d’heure.
Le cercueil fut ensuite recouvert de plusieurs grandes feuilles de
papier blanc, et le Chinois qui avait pris les dimensions prononça un
petit discours, pendant lequel les enfants du mort se prosternèrent
devant la tombe. Après ce discours, l’orateur jeta quelques poignées de
grains de riz sur le cercueil, et en lança jusqu’à la place où se
tenaient les enfants. Ceux-ci relevèrent les coins de leurs robes pour
attraper autant de grains que possible; mais comme ils n’en recevaient
que très-peu, l’orateur leur en donna encore deux ou trois pincées. Ils
les nouèrent avec soin dans les coins de leurs robes, et les
emportèrent.
La tombe fut enfin recouverte de terre, pendant que les parents
poussaient d’affreux gémissements; mais, autant que je pus le remarquer,
tous les yeux restèrent secs.
Après cette cérémonie, on mit en deux rangées sur la tombe des poulets,
des canards cuits, du porc, des fruits, de la pâtisserie et une douzaine
de tasses remplies de thé, avec la théière. On alluma six cierges peints
et on les enfonça dans la terre à côté des mets; puis on fit brûler une
grande quantité de papier d’or et d’argent.
Le fils aîné s’approcha de nouveau de la tombe, se prosterna plusieurs
fois en touchant la terre de son front. On lui présenta, tout allumés,
six petits cierges de papier parfumé. Après les avoir élevés en l’air à
plusieurs reprises, il les rendit. On les planta également en terre. Les
parents firent à leur tour la même cérémonie.
Pendant tout ce temps, le prêtre s’était tenu, sans se mêler de rien,
loin de la tombe, assis à l’ombre d’un énorme parasol. Il approcha en ce
moment, fit une courte prière, sonna plusieurs fois avec une clochette,
et son service se trouva achevé. On enleva les mets, on versa le thé sur
la tombe, et le cortége rentra gaiement au son de la musique, qui avait
aussi joué plusieurs fois près de la tombe. Les mets furent, me dit-on,
distribués aux pauvres.
Le lendemain, je vis la célèbre fête chinoise des lanternes. A toutes
les maisons, aux coins des toits, à des pieux élevés, on avait attaché
des lanternes de gaze et de papier de couleur, ornées de la manière la
plus élégante, et peintes de figures de dieux, de guerriers et
d’animaux. Dans les cours et dans les jardins des maisons, ou, à leur
défaut, dans les rues devant les maisons, on avait étalé sur de grandes
tables des pyramides de mets et de fruits au milieu de fleurs, de
lumières et de lampes. Le peuple circula jusqu’à minuit dans les rues,
les cours et les jardins. Ce n’est qu’à ce moment que les pyramides de
provisions furent attaquées par les propriétaires et par leurs parents.
Cette fête me plut assez, et je n’admirai rien tant que la réserve et la
modération du peuple. Il examina toutes les provisions avec des yeux de
connaisseur, mais personne ne toucha la moindre chose.
Singapore est à cinquante-huit minutes (milles marins) au nord de la
ligne, sur le 104^{e} degré de longitude est. Comparativement à d’autres
régions situées plus au sud, le climat est très-agréable. Pendant mon
séjour, du 3 septembre au 8 octobre, la chaleur dépassa rarement dans
les appartements 23 degrés, et au soleil 38; elle fut d’autant plus
supportable, que tous les matins il y avait d’agréables brises de mer.
La température change peu dans le cours de l’année, ce qui tient au
voisinage de la ligne. Le lever et le coucher du soleil ont toujours
lieu à six heures; et immédiatement il fait grand jour ou nuit profonde.
Le crépuscule dure à peine dix minutes.
En terminant, je dois faire observer que Singapore sera bientôt le point
central de l’Inde pour les bateaux à vapeur. Les vaisseaux de Hong-Kong,
de Ceylan, de Madras, de Calcutta, y arrivent régulièrement tous les
mois; il vient également un vapeur de guerre hollandais de Batavia, et
prochainement des vapeurs allant à _Manille_ et à _Sydney_ toucheront à
Singapore.
CHAPITRE X.
Départ de Singapore.--L’île de
Pinang.--Ceylan.--Pointe-de-Galle.--Excursion dans
l’intérieur.--Colombo.--Candy.--Le temple de Dagoha.--Chasse aux
éléphants.--Retour à Colombo et à Pointe-de-Galle.--Départ.
Je voyageai de nouveau sur un vapeur anglais, le _Braganza_, de la force
de trois cent cinquante chevaux, commandé par le capitaine Boz, qui, le
7 octobre, avait quitté Singapore pour se rendre à Ceylan. La distance
entre ces deux points est de 1500 milles marins.
Je n’étais guère mieux dans ce vaisseau que dans l’autre navire anglais.
Nous étions quatre passagers[71]. Nous prenions nos repas seuls, et nous
avions pour nous servir un mulâtre, mais qui était malheureusement
affecté de l’éléphantiasis, maladie dont l’aspect ne contribuait pas
précisément à augmenter l’appétit.
Nous naviguâmes par le détroit de Malacca, qui sépare Sumatra de la
presqu’île de Malacca, et, le 7 et le 8 octobre, nous ne perdîmes pas la
terre de vue. La côte de Malacca présente des collines qui se
transforment en une belle chaîne de montagnes dans l’intérieur du pays.
Sur le côté gauche, plusieurs îles montagneuses dérobèrent entièrement
Sumatra à nos regards.
Il y avait plus à voir dans notre vaisseau qu’autour de nous. L’équipage
était composé de soixante-dix-neuf personnes, parmi lesquelles se
trouvaient des Chinois, des Malais, des Cingalais, des Bengalais, des
Hindous et des Européens.
Dans les repas, les hommes du même pays se tenaient ordinairement
ensemble. Ils avaient tous devant eux d’énormes plats de riz et de
petites écuelles avec du curri; quelques petits morceaux de poisson
séché leur tenaient lieu de pain. Ils versaient le curri sur le riz, le
pétrissaient avec leurs mains, et en formaient de petites boules qu’ils
se fourraient dans la bouche avec un petit morceau de poisson.
D’ordinaire, la moitié retombait dans le plat.
Les costumes de ces hommes étaient extrêmement simples; beaucoup
n’avaient sur le corps que de courts pantalons. Un sale turban leur
couvrait la tête, ou, à défaut de cette coiffure, un chiffon de couleur
ou une vieille casquette de matelot. Les Malais avaient de longues
écharpes roulées autour du corps et rejetées par-dessus l’épaule.
Les Chinois ne s’écartaient en rien du costume et du genre de vie de
leur pays; il n’y avait que les domestiques de couleur des officiers du
vaisseau qui fussent parfois habillés avec beaucoup de goût et
d’élégance. Ils portaient des pantalons blancs, de larges robes de
dessus blanches avec des écharpes blanches, des vestes en soie de
couleur, et de petites culottes blanches brodées ou de beaux turbans.
La manière dont on traitait tous ces hommes de couleur ne me parut
nullement conforme à la charité chrétienne. On ne leur épargnait jamais
les paroles dures, les bourrades ni les coups de pied; jusqu’au dernier
mousse européen se permettait vis-à-vis d’eux les injures les plus
grossières et les plus mauvaises plaisanteries. Pauvres créatures!
comment est-il possible que ces malheureux aient de l’amour et du
respect pour les chrétiens!
Le 9 octobre, nous abordâmes à l’île de _Pinang_. La ville du même nom
est sur un plateau étroit formé par une petite langue de terre. Non loin
de la ville, s’élèvent de jolies montagnes qui donnent un charmant
aspect à cette petite île.
On me laissa maîtresse de disposer de cinq heures: je les employai à
parcourir en palanquin la ville et les alentours. Tout ce que je vis
ressemblait un peu à ce que j’avais vu à Singapore. La ville elle-même
n’est pas jolie; mais les villas, toutes situées dans de superbes
jardins, sont charmantes. L’île est aussi traversée d’un grand nombre de
routes.
D’une des montagnes voisines on a, dit-on, une magnifique vue de Pisang,
d’une partie de Malacca et de la mer. Sur la route, on rencontre aussi
une chute d’eau; mais, malheureusement, quelques heures ne suffisaient
pas pour tout voir.
La plus grande partie de la population de cette île se compose de
Chinois. Les métiers et le commerce de détail sont presque exclusivement
entre leurs mains.
Le 11 octobre, nous vîmes la petite île de _Pulo Rondo_, appartenant à
Sumatra. Nous traversâmes ensuite le golfe du Bengale en droite ligne de
l’est à l’ouest, et nous n’aperçûmes plus la terre jusqu’à Ceylan.
Le 17 octobre, dans l’après-midi, nous approchâmes de la côte de Ceylan.
Je portais sur ce pays des regards avides; car Ceylan est dépeint comme
un Éden, comme un paradis; on prétend même qu’Adam, le père du genre
humain, après avoir été chassé du paradis, y établit son domicile, et
l’on en donne pour preuve que plusieurs endroits de l’île portent son
nom, comme _le pic d’Adam_, _le pont d’Adam_, etc.
J’aspirais l’air avec une grande avidité; j’espérais, comme d’autres
voyageurs, respirer les parfums embaumés des plus riches plantations
d’épices.
L’île sortait des flots dans sa beauté merveilleuse, et les grandes
montagnes qui traversent Ceylan en tout sens se déroulaient à mes
regards dans toute leur magnificence. Les cimes les plus élevées étaient
encore éclairées par les rayons du soleil couchant, tandis que les bois
de cocotiers, les collines et les plaines, étaient enveloppés d’une
profonde obscurité.
Mais les brises parfumées firent défaut, et l’on continua à ne sentir,
sur notre vaisseau, que le goudron, le charbon de terre, la fumée et
l’huile.
Vers les neuf heures du soir, nous nous trouvâmes en vue de
_Pointe-de-Galle_. Comme l’entrée de ce port est très-dangereuse, nous
passâmes tranquillement la nuit en rade. Le lendemain, deux pilotes
côtiers nous firent entrer heureusement par le chenal étroit et profond.
A peine débarqués, nous fûmes assaillis par des troupes de vendeurs qui
nous offrirent des pierres fines taillées, des perles et de petits
objets d’écaille et d’ivoire.
Un connaisseur pourrait peut-être faire ici de bonnes affaires; mais je
conseillerai au profane de ne pas se laisser éblouir par la grosseur et
l’éclat des pierres et des perles; car les indigènes, me disait-on,
avaient déjà appris des Européens l’art de réaliser avec des objets sans
valeur de riches bénéfices.
La position de Pointe-de-Galle est extrêmement agréable. Sur le devant
s’élèvent de beaux groupes de rochers, et, au fond, de superbes bois de
palmiers entourent la petite ville, défendue par quelques
fortifications. Les maisons sont jolies, basses, et souvent ombragées
par les arbres, qui forment des allées dans plusieurs rues.
Pointe-de-Galle est le point de réunion des vapeurs de Chine, de Bombay,
de Calcutta et de Suez. Les voyageurs venant de Calcutta, de Bombay et
de Suez, n’y restent tout au plus que de douze à vingt-quatre heures,
tandis que ceux qui vont de Chine à Calcutta sont obligés d’attendre dix
ou quinze jours le vapeur qui doit les transporter plus loin. Je fus
enchantée de ce prolongement de séjour: cela me laissa le temps de
visiter Candy.
Pour aller de Pointe-de-Galle à Colombo, on a d’abord le _mail_ (poste
anglaise royale), qui part tous les jours, et une voiture particulière
trois fois par semaine. Le trajet est de soixante-treize milles anglais,
et se fait en dix heures. Une place dans le mail coûte deux livres
sterling et demie; dans la voiture particulière, elle ne coûte que douze
schellings; mais mon temps limité me força de prendre le mail. La route
est superbe; pas le moindre monticule ni la moindre petite pierre
n’arrêtent le galop des chevaux, et on relaye tous les huit milles.
La plus grande partie du chemin longeait la mer sous des bois de
cocotiers, et il y avait sur la route plus de monde et d’habitations que
je n’en avais jamais vu même en Europe; les villages se touchaient, et
on rencontrait, dans l’intervalle, tant de chaumières isolées, qu’on ne
restait pas une minute sans en voir. Nous aperçûmes aussi de petites
villes, mais il n’y eut que _Calturi_ qui me plut, avec ses jolies
maisons habitées par des Européens. Tout à côté, sur une colline
rocailleuse, près de la mer, s’élevait une petite citadelle.
Le long de la route, il y avait, sous de petits toits de palmiers, de
grands vases de terre remplis d’eau, et à côté des coupes en coco. Une
disposition non moins utile, ce sont de petits hangars en pierre,
ouverts sur les côtés, couverts d’un toit et garnis de bancs. Beaucoup
de voyageurs y passent la nuit.
La vue des flots d’hommes qui vont et viennent, et des voitures qui
roulent sans cesse, fait paraître ce voyage très-court.
On pouvait étudier là toutes les races dont se compose la population de
Ceylan. La majeure partie est formée par les habitants proprement dits:
les Cingalais. En outre, on trouve des Indiens, des mahométans, des
Malais, des Malabares, des juifs, des Maures, et même des Hottentots.
Parmi les individus appartenant aux trois premières races, je vis
beaucoup d’hommes d’une physionomie agréable. Les enfants et les jeunes
gens cingalais surtout se distinguent par leur beauté. Ils ont les
traits si fins et si délicats, et sont si sveltes et si bien faits,
qu’on pourrait facilement se tromper et les prendre pour des filles. Ce
qui contribue beaucoup à produire cette erreur, c’est la manière dont
ils disposent leurs cheveux. Ils n’ont pas de coiffure et les réunissent
par derrière en un gros nœud qu’ils attachent avec un peigne, dont
l’écaille, plate et large, a 10 centimètres de haut. Cette manière de
relever les cheveux ne sied pas trop aux hommes. Les mahométans et les
juifs ont les traits un peu plus prononcés. Ces derniers ressemblent un
peu aux Arabes; ils ont comme eux l’air noble. On distingue facilement
les mahométans et les juifs à leur tête rasée et à leur longue barbe;
ils portent de petites calottes blanches ou des turbans. Beaucoup
d’Indiens mettent comme eux des turbans; mais la plupart se contentent
de simples mouchoirs qu’ils roulent autour de la tête. C’est aussi la
coutume des Malabares et des Malais. Les Hottentots laissent leurs
cheveux noirs flotter en désordre sur le devant de la tête et sur la
moitié de la nuque.
Les mahométans et les juifs sont les seuls qui s’inquiètent un peu de
leur costume. Les autres vont nus, sauf une petite ceinture ou un
lambeau large comme la main qu’ils se passent entre les jambes. Ceux qui
s’habillent portent de courts pantalons et une sorte de jaquette. Quant
aux femmes, je n’en vis qu’un petit nombre, et toujours près de leurs
cabanes: il semble qu’elles sortent moins de chez elles ici que partout
ailleurs. Leur costume était aussi très-simple: un tablier autour des
hanches, une petite jaquette qui laissait le buste nu plutôt qu’elle ne
le couvrait, et un lambeau sur la tête, c’était tout leur habillement.
Beaucoup d’entre elles étaient enveloppées dans de grands mouchoirs peu
serrés. Les bords des oreilles, ainsi que les lobules, étaient percés et
ornés de boucles. Elles portaient aux pieds, aux bras et au cou, des
chaînes et des bracelets d’argent ou d’autre métal, et à un des doigts
du pied elles avaient un très-grand anneau massif.
Dans un pays où les femmes ont si peu le droit de se montrer en public,
on devrait croire qu’elles sont toujours sévèrement voilées. Il s’en
faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Plusieurs avaient oublié leurs
jaquettes et leurs mouchoirs de tête. Cet oubli semblait surtout être
habituel aux vieilles femmes, qui dans cette nudité ne laissaient pas
d’offrir une vue assez repoussante. Parmi les femmes plus jeunes, il y
avait plus d’une figure belle et expressive; mais il ne fallait pas non
plus les voir sans jaquette, car leur gorge leur descendait jusqu’aux
hanches.
Le teint des habitants varie entre le brun clair et le brun foncé, le
rouge foncé et le rouge cuivré. Les Hottentots sont noirs, mais ils
n’ont pas le teint brillant des nègres.
Ce qui est remarquable, c’est la peur qu’ont tous ces gens à moitié nus
de la pluie et des endroits mouillés. Le hasard voulut qu’il tombât un
peu d’eau; aussitôt je les vis sauter comme des acrobates par-dessus les
petites flaques d’eau et courir à toutes jambes chercher un abri dans
les huttes et les maisons. Ceux qui étaient forcés de continuer leur
route tenaient au-dessus de leurs têtes, en guise de parapluies, des
feuilles du palmier éventail (_corypha umbraculifera_) appelé aussi
_talibot_. Ces feuilles ont près d’un mètre et demi de diamètre et se
déploient facilement comme des éventails. Une de ces feuilles colossales
suffit pour garantir deux personnes contre la pluie.
Ce que les indigènes craignent bien moins que la pluie, ce sont les
rayons brûlants du soleil. On prétend qu’il n’est point dangereux pour
eux, parce qu’ils ont le crâne protégé par une peau et une graisse
épaisses.
Je trouvai dans ce pays des voitures d’une espèce toute particulière:
c’étaient des charrettes en bois à deux roues, recouvertes de toits de
palmier qui dépassaient la voiture de plus d’un mètre par devant et par
derrière. Ces espèces d’auvents préservent le cocher contre la pluie et
le soleil, de quelque côté qu’ils viennent. Les bœufs, toujours
accouplés par deux, étaient attelés à une telle distance, que le cocher
pouvait marcher très-commodément entre eux et la voiture.
Je profitai de la demi-heure consacrée au déjeuner pour aller sur le
bord de la mer, où je vis sur des écueils dangereux, contre lesquels les
flots venaient se briser avec fureur, plusieurs hommes très-occupés. Les
uns détachaient des coquillages des rochers au moyen de grandes perches;
d’autres se précipitaient au fond de la mer pour les y aller chercher.
Je pensais que les coquilles devaient renfermer des perles, et que des
hommes ne s’exposeraient pas à tant de dangers pour ne prendre que des
huîtres; cependant ils ne cherchaient pas autre chose. J’appris, à la
vérité, plus tard, que la pêche aux perles se fait de la même manière,
mais sur la côte occidentale de Ceylan, et seulement aux mois de février
et de mars.
Les bateaux dont se servaient ces gens étaient de deux espèces: les
grands, faits de planches jointes avec des fibres de coco, étaient
très-larges et contenaient près de quarante personnes; les petits
ressemblaient à ceux que j’avais vus à Taïti; seulement, ils me
paraissaient encore offrir plus de péril. Un tronc d’arbre peu profond
et excessivement étroit en formait le fond; les flancs étaient rehaussés
à l’aide de planches et d’une sorte de treillage. Le bateau s’élevait à
peine d’un mètre au-dessus de l’eau, et la largeur n’était pas de
trente centimètres. Il y avait une planchette pour s’asseoir, et on
était forcé de croiser les jambes, faute de place pour les étendre.
La plus grande partie de la route traversait, comme je l’ai dit, des
bois de cocotiers, où le sol était très-sablonneux et entièrement
débarrassé de plantes grimpantes et de buissons; mais partout où il y
avait des taillis le terrain était gras, et les troncs et le sol
couverts de lianes et de plantes grimpantes. Toutefois, on y voyait peu
d’orchidées.
Nous traversâmes quatre fleuves: le _Tindureh_, le _Bentook_, le
_Cattura_ et le _Pandura_; nous en passâmes deux en bateau, les deux
autres sur de beaux ponts en bois. A 10 milles[72] de _Colombo_
commençaient les plantations de cannelle. C’est aussi de ce côté de
Colombo que sont situées toutes les villas des Européens; très-simples
de structure, elles sont ombragées de cocotiers et entourées de murs.
A trois heures de l’après-midi, notre voiture entra dans la ville en
passant sur deux ponts-levis et par deux portes de citadelle. La
position de Colombo est bien plus agréable que celle de Pointe-de-Galle,
car on y est plus près des belles montagnes.
Je ne demeurai que la nuit à Colombo. Dès le lendemain, je continuai ma
route en poste pour la ville de Candy, éloignée de 72 milles.
On partit le 20 octobre à cinq heures. Colombo est une ville
très-étendue. Nous traversâmes de larges et longues rues, bordées de
jolies maisons et entourées de verandas et de colonnades. Ce qui
produisit sur moi un effet désagréable, ce fut de voir tous les hommes
étendus sous ces vérandas ou péristyles, et couverts de draps blancs.
D’abord je crus que c’étaient des morts; mais le nombre m’en ayant paru
énorme, je finis par reconnaître que ce n’étaient que des dormeurs.
D’ailleurs plus d’un se mit à remuer et à écarter le drap blanc que
j’avais pris pour un linceul. Sur ma demande, j’appris que les indigènes
trouvent plus de plaisir à dormir devant les maisons que dedans.