pleine mer; ce ne fut que le 28 août, au soir, que nous aperçûmes la
côte montagneuse de la Cochinchine. Nous la longeâmes pendant toute la
journée du 29. Mais, à l’exception de chaînes de montagnes richement
boisées, nous ne vîmes rien, ni habitants ni habitations; le soir
seulement, quelques feux, qu’on aurait pu prendre pour des phares, nous
montrèrent que la contrée n’était pas tout à fait déserte.
Pendant tout le cours du jour suivant, nous n’aperçûmes qu’un seul grand
rocher isolé, appelé le _Soulier_. Il me fit l’effet de ressembler
parfaitement à la tête d’un chien de berger.
Le 2 septembre, nous approchâmes de Malacca. On aperçoit le long de la
côte des montagnes boisées, assez hautes, qui renferment, à ce qu’on
dit, beaucoup de tigres, et qui rendent les voyages dans cette
presqu’île très-dangereux.
Le 3 septembre, nous atteignîmes le port de Singapore, mais si tard dans
la nuit, qu’il ne nous fut pas possible de débarquer.
Le lendemain, je me rendis à la maison de commerce de Behn-Mayer, pour
laquelle j’avais des lettres. Depuis mon départ de Hambourg, Mme Behn
était la première dame allemande que je rencontrais. Je ne saurais
peindre la joie que j’éprouvai de trouver enfin, après une si longue
privation, à qui parler tout à mon aise dans ma langue natale. Mme Behn
ne me permit pas de descendre dans un hôtel; il me fallut aller demeurer
chez cette aimable famille.
Je me proposais de ne rester que peu de temps à Singapore, et de
m’embarquer ensuite pour Calcutta sur un voilier, ayant pris un trop
profond dégoût pour les vapeurs anglais. On m’avait assuré qu’il ne se
passait presque pas de semaine sans qu’il se présentât une bonne
occasion. Mais j’attendis en vain d’une semaine à l’autre; et je fus
enfin forcée de recourir encore à un de ces confortables vapeurs[67].
Les Européens mènent à Singapore à peu près la même vie qu’à Canton, à
cette différence près, que la résidence de la famille est à la campagne,
et que le mari seul va tous les jours à la ville. Il faut dans chaque
famille beaucoup de domestiques, et la maîtresse de la maison ne peut
guère avoir la haute main sur les affaires du ménage, parce qu’elles
sont d’ordinaire abandonnées entièrement au premier serviteur.
Les domestiques sont Chinois, à l’exception des _seis_ (cochers ou
palefreniers), qui sont du Bengale. Tous les printemps il arrive des
cargaisons entières d’enfants chinois, âgés de dix à quinze ans, qui
viennent chercher du service. D’ordinaire ils sont si pauvres, qu’ils ne
peuvent payer la traversée; dans ce cas le capitaine les emmène pour son
compte, et reçoit en échange le salaire de la première année de service,
qui lui est payé d’avance par le maître. Ces garçons vivent
très-économiquement, et, quand ils ont gagné quelque argent, ils
retournent dans leur patrie. Quelques-uns cependant s’établissent pour
toujours comme artisans à Singapore.
L’île de Singapore a une population de 55 000 habitants, parmi lesquels
on compte 40 000 Chinois, 10 000 Malais, c’est-à-dire indigènes, et 150
Européens. Le nombre des femmes est, dit-on, très-restreint, car il
n’arrive de la Chine et de l’Inde que des hommes et des enfants.
La ville de Singapore, en y comprenant ses environs, renferme plus de
20 000 âmes. Les rues sont larges et aérées, mais les maisons ne sont
guère belles, elles n’ont qu’un étage, et les toits posent presque sur
les fenêtres, ce qui donne à la construction un air tout écrasé. A cause
de la température toujours très-chaude, il n’y a point de vitres aux
fenêtres, mais seulement des jalousies.
Ici, comme à Canton, chaque article de commerce a sinon toute une rue,
au moins sa partie de rue à lui. La halle à la viande et aux légumes est
très-belle et haute comme un temple.
Comme il y a dans l’île de Singapore tant de nations diverses, on voit
aussi différents temples, mais il n’y a guère que celui des Chinois qui
mérite d’être visité. Il a la forme d’une maison ordinaire, mais le toit
est orné à la manière chinoise: seulement il est trop surchargé. On y
voit des flèches et des créneaux, des roues et des arcs sans nombre,
formés de tuiles, de briques ou de porcelaine de couleur, et ornés à
profusion de fleurs, d’arabesques, de dragons et d’autres monstres.
Au-dessus de l’entrée principale, on a taillé de petits bas-reliefs en
pierre, et les sculptures en bois, richement dorées, ne manquent non
plus ni dans l’intérieur ni à l’extérieur du temple.
On avait placé sur l’autel de la déesse de la Miséricorde quelques
rafraîchissements composés de fruits et de pâtisseries de toute espèce,
avec une toute petite portion de riz cuit. Ces mets sont renouvelés tous
les soirs. Ce que laisse la déesse échoit aux bonzes. Sur le même autel
il y a deux petits morceaux de bois sculpté, de forme ovale et élégante.
Les Chinois les jettent en l’air, et, quand ils tombent sur le côté
intérieur, c’est signe de malheur, tandis que dans le cas contraire
c’est un présage de bonheur. Mais les bonnes gens les jettent
d’ordinaire jusqu’à ce qu’ils tombent conformément à leurs désirs.
Une autre manière de consulter le sort est de mettre plusieurs bâtons
fort minces dans une coupe et de la secouer jusqu’à ce qu’il en tombe
un. Chacun de ces bâtons porte un chiffre qui désigne un passage d’un
des livres de morale. Le peuple visitait bien plus ce temple que celui
de Canton. Les petits morceaux de bois et les petits bâtons semblent
être l’objet même du culte; car ce n’était guère qu’autour de ces bâtons
qu’on voyait se presser la foule.
Dans l’intérieur de la ville, il n’y a rien autre chose à voir; mais
l’aspect des environs, ou pour mieux dire de toute la petite île, est
ravissant. La situation de Singapore n’offre, il est vrai, rien de
grandiose ni d’imposant, parce qu’elle est privée de belles montagnes,
qui sont le principal ornement d’un site (le point le plus élevé, sur
lequel se trouvent la maison du gouverneur et le télégraphe maritime,
n’a pas 70 mètres); mais la fraîche et luxuriante verdure, les maisons
riantes des Européens, situées dans de beaux jardins, les grandes
plantations des épices les plus précieuses, les jolis palmiers arecs
dont les tiges excessivement minces s’élèvent à une hauteur de plus de
30 mètres, et se terminent en une couronne épaisse et frangée qui se
distingue de toutes les autres espèces de palmiers par l’éclat de son
feuillage, enfin les jungles (bois vierges), forment dans le fond le
paysage le plus gracieux, et l’on en apprécie encore bien plus le charme
quand on vient comme moi de cette prison de Canton, ou bien des
alentours déserts de la ville de Victoria.
Toute l’île est coupée par de belles grandes routes, dont les plus
fréquentées serpentent le long de la côte. On y voit de jolis équipages,
des chevaux de la Nouvelle-Hollande, de Java et même d’Angleterre[68].
Indépendamment des belles voitures d’Europe, on s’y sert aussi de
palanquins fabriqués à Singapore, qui sont entièrement couverts et
fermés de tous côtés par des jalousies. Ordinairement on n’y attelle
qu’un seul cheval, et le cocher, ainsi que le serviteur, courent à côté
de la voiture. Je ne pus dissimuler le déplaisir que me causait cette
coutume barbare. On me dit qu’on avait voulu l’abolir, mais que les
serviteurs avaient demandé eux-mêmes à courir à côté de la voiture
plutôt que d’y être assis ou debout. Ils se pendent au cheval ou à la
voiture, et se laissent traîner.
Il se passait rarement un jour sans que nous fissions une promenade en
voiture. Deux fois par semaine, nous entendions sur l’esplanade, tout
près de la mer, une superbe musique militaire[69]. C’était là que venait
se réunir le beau monde, à pied, à cheval ou en voiture. On voyait des
files de carrosses, et tout autour une foule de jeunes gens à cheval et
à pied. On se serait presque cru transporté au milieu de l’Europe. Mais
je trouvais beaucoup plus de plaisir à visiter des plantations ou autres
établissements de ce genre, qu’à revoir ici la vie de l’Europe.
J’allai fréquemment respirer les parfums des plantations de noix de
muscade et de clous de girofle. Le muscadier est couvert d’un feuillage
épais du haut en bas, et a la grosseur d’un bel abricotier. Sa feuille
est luisante, on la dirait vernie. Le fruit ressemble tout à fait à un
brugnon de grosseur moyenne. Quand il est mûr, il s’ouvre de lui-même,
et l’on voit une graine ronde de la grosseur d’une noix enveloppée d’une
membrane à jour d’un beau rouge foncé; cette membrane est ce qu’on nomme
la _fleur de muscade_ ou le _macis_. On la sépare avec soin de la noix
et on la fait sécher à l’ombre, en ayant soin de l’arroser plusieurs
fois avec de l’eau de mer; autrement sa couleur rouge, au lieu de se
changer en jaune, deviendrait noire. On fait sécher également la noix,
puis on la fume et on la plonge à différentes reprises dans de l’eau de
mer mêlée à une légère dissolution de chaux, pour l’empêcher de rancir.
On trouve aussi à Singapore des muscadiers sauvages qui viennent sans
culture.
Un picoul de muscades cultivées coûte 60 dollars.
Un picoul de fleurs de muscade 200
Un picoul de muscades sauvages 6
Le giroflier est un peu plus petit que le muscadier, et il n’a pas le
feuillage aussi vert, ni les feuilles aussi grasses. Les clous de
girofle sont les boutons des fleurs non encore ouvertes. On les cueille
dans cet état, on les dessèche d’abord à la fumée, et puis on les met
quelque temps au soleil.
Une autre épice est la noix d’arec, qui vient sous la couronne du
palmier du même nom, en grappes de dix à vingt baies. Le fruit est un
peu plus gros que la noix de muscade. Son enveloppe extérieure est d’un
jaune d’or si luisant, qu’elle a l’air des noix dorées que l’on attache
aux arbres de Noël. Son amande ressemble, pour la couleur, à la muscade;
seulement elle n’est pas enveloppée d’une arille. On la sèche à l’ombre.
C’est cette noix, jointe à la feuille de bétel et à de la chaux de
coquillages brûlés, que mâchent les Chinois et les indigènes. Ils
enduisent une feuille de bétel d’un peu de chaux, y ajoutent un petit
morceau de noix d’arec, et en forment un petit paquet qu’ils se mettent
dans la bouche. En y joignant des feuilles de tabac, cela rend la salive
rouge de sang, et cela donne une telle couleur à la bouche qu’on croit
voir un petit enfer, surtout quand, suivant un usage assez ordinaire
chez les Chinois, les dents sont limées et teintes en noir. La première
fois que ce spectacle me fut offert, je fus très-effrayée, car je me
figurais que le pauvre homme s’était blessé et qu’il avait la bouche
pleine de sang.
Un autre jour, j’allai visiter une fabrique de sagou. Le sagou non
préparé vient de l’île voisine de Boromée: c’est la moelle d’une espèce
de palmier court et à gros tronc. Pour la retirer, on abat l’arbre dans
sa septième année; on fend le tronc dans toute la longueur; on recueille
la moelle qui s’y trouve en grande abondance, et, après en avoir ôté les
filaments, on la passe dans des formes et on la sèche au soleil ou au
feu. En sortant des formes, cette moelle a encore une teinte un peu
jaunâtre. Dans les fabriques, on la réduit en fécule de la manière
suivante: on laisse la moelle ou la farine tremper dans l’eau pendant
plusieurs jours, jusqu’à ce qu’elle devienne d’un beau blanc; puis on la
sèche encore une fois à l’air ou au feu, on l’écrase au moyen d’un
morceau de bois rond, et on la fait passer par un tamis. Cette farine
fine et blanchâtre est mise dans un linge qui a été humecté d’abord
d’une manière toute particulière: l’ouvrier prend de l’eau dans sa
bouche et la répand en pluie fine sur le linge. Cependant la farine
ainsi mouillée est secouée fortement par deux ouvriers, jusqu’à ce
qu’elle prenne la forme de grumeaux qu’on sèche lentement sur le feu
dans de grands chaudrons plats, en remuant sans cesse. Enfin, on la fait
encore une fois passer par un tamis un peu plus large, où s’arrêtent les
plus gros grains.
L’édifice dans lequel on faisait ce travail était un grand hangar sans
murs, dont le toit reposait sur des troncs d’arbres.
Grâce à la complaisance de M. Behn-Mayer, je trouvai l’occasion de faire
une partie très-intéressante dans les jungles. Ces messieurs, au nombre
de quatre, étaient munis de fusils à balles, car ils se proposaient de
suivre la piste d’un tigre. On devait, en outre, s’attendre à rencontrer
des ours, des sangliers ou de gros serpents. Nous allâmes en voiture
jusqu’au fleuve _Gallon_, où deux barques avaient été disposées pour
nous; avant d’y monter, nous visitâmes encore une raffinerie de sucre,
située sur le fleuve.
Les cannes étaient rangées en tas devant la raffinerie; mais on n’en
avait taillé que juste ce qu’on pouvait en raffiner dans une journée,
car la grande chaleur fait aigrir très-promptement le suc. On passe la
canne entre des cylindres en métal; la pression extrait tout le suc, qui
coule dans de grands chaudrons où on le cuit et le clarifie. Pour le
sécher entièrement, on le met dans des vases de terre. Les bâtiments de
cette raffinerie ressemblaient à ceux de la fabrique de sagou.
Après cette visite, nous prîmes place dans les bateaux et nous
naviguâmes en remontant le fleuve. Bientôt nous approchâmes des jungles,
et le trajet devint plus pénible à chaque coup de rame: il y avait dans
l’eau ou au-dessus de l’eau beaucoup de troncs d’arbres renversés. Il
nous fallut souvent quitter nos bateaux et les pousser par-dessus ces
troncs, souvent nous coucher à plat ventre dans le bateau pour passer
au-dessous des troncs qui, comme des ponts, s’inclinaient sur le fleuve.
Des buissons et des ronces avec leurs épines et leurs aiguillons se
penchaient de tous côtés au-dessus de nous; quelquefois même d’énormes
feuilles essayaient de nous barrer le passage. Ces feuilles
appartiennent à une espèce de palmier appelé _mungkuang_; elles ont
douze centimètres de large près de la tige, et plus de trois mètres et
demi de long: comme le fleuve n’avait guère que trois mètres de large,
elles allaient jusqu’à la rive opposée. Cependant au milieu de toutes
les beautés de la nature on ne sentait pas trop ces inconvénients, qui
ne faisaient que relever le charme de l’ensemble. La forêt était épaisse
et riche en bois taillis, en plantes grimpantes, en palmiers, en
fougères arborescentes, dont quelques-unes avaient près de cinq mètres
de haut et offraient contre les rayons ardents du soleil autant
d’ombrage que les palmiers et les autres arbres.
Ma joie augmenta quand je vis dans les cimes les plus élevées des arbres
sauter quelques singes de branche en branche, et que j’en entendis
plusieurs crier tout près de moi. J’aperçus pour la première fois ces
animaux dans l’état de nature, et je fus enchantée qu’aucun de nos
chasseurs ne réussît à atteindre un de ces petits fripons; mais en
échange on tua quelques écureuils et quelques superbes _loris_, espèce
de petits perroquets dont le plumage brille des plus belles couleurs.
Mais bientôt un objet plus intéressant fixa notre attention: nous
aperçûmes entre les branches d’un arbre un long corps noir, et en
regardant de plus près nous reconnûmes un grand serpent. Enroulé sur
lui-même comme une grosse pelote, il guettait sans doute sa proie. Nous
osâmes avancer assez près de lui, il demeura immobile, nous regardant
fixement avec ses yeux flamboyants, sans se douter combien sa mort était
imminente. On tira sur lui et on le blessa au côté. Furieux, et avec la
rapidité d’un trait, il s’élança du haut de l’arbre, mais en restant
pendu à la branche avec sa queue; il s’allongeait et cherchait à nous
atteindre de sa langue. Mais sa rage fut impuissante, car nous eûmes
soin de nous tenir à une distance convenable. Plusieurs coups de feu
ayant achevé de le tuer, nous nous arrêtâmes sous la branche à laquelle
il était pendu. Un de nos bateliers, Malais de nation, fit un petit
lacet d’herbe forte et tenace, l’attacha à un bâton, le jeta autour du
cou du serpent, et l’attira ainsi dans le bateau. Il nous dit encore que
nous trouverions certainement dans le voisinage un autre serpent, parce
que ces reptiles se tiennent toujours par couples non loin l’un de
l’autre. En effet, les messieurs du second bateau avaient également
trouvé et tué un autre serpent sur les branches d’un gros arbre. Ces
serpents étaient d’un vert foncé, avec de belles taches jaunes, et
avaient plus de trois mètres et demi de long; on me dit qu’ils
appartenaient à l’espèce des boas.
Après avoir mis quatre heures à faire 8 milles, nous quittâmes les
bateaux et nous prîmes un sentier étroit qui nous conduisit bientôt à
quelques endroits défrichés, couverts de jolies plantations de poivre et
de gambir.
Le poivrier est un arbrisseau dont la tige, mince et articulée, rampe à
terre, mais qui avec des appuis s’élève à cinq ou six mètres de hauteur.
Les fruits sont disposés en grappe. Ils sont d’abord rouges, puis verts,
et enfin d’un brun noir. Cet arbrisseau commence à produire dès la
seconde année.
Le poivre blanc n’est point un produit de la nature, mais une création
de l’art. On plonge le poivre noir plusieurs fois dans l’eau de mer.
Cela lui fait perdre sa couleur et le blanchit. Le picoul de poivre
blanc coûte 6 dollars, tandis que le poivre noir ne coûte que 3 dollars
le picoul.
Le gambir, arbuste grimpant, atteint tout au plus 2 mètres et demi. On
ne se sert que des feuilles, qu’on détache et qu’on fait cuire dans de
grands chaudrons. Il en sort une gomme épaisse qu’on fait couler dans de
larges vases en bois; elle est ensuite séchée au soleil, puis coupée en
morceaux de 7 ou 8 centimètres de long et emballée. Le gambir est assez
utile pour les tanneurs; aussi en importe-t-on souvent en Europe. Les
plants de gambir et de poivre sont toujours placés à côté l’un de
l’autre, car on fume les poivriers avec les feuilles cuites du gambir.
Quoique la culture des plantations, comme en général tous les travaux,
soit confiée, à Singapore, à des hommes libres, on m’assura cependant
que cela revenait moins cher qu’en employant des esclaves. La
main-d’œuvre est à très-bas prix; on donne à un ouvrier ordinaire 3
dollars par mois, sans le nourrir ni l’habiller; ce faible salaire
suffit à ces gens pour entretenir leur famille. Ils demeurent dans des
cabanes de feuillage qu’ils se construisent eux-mêmes; leur nourriture
consiste en petits poissons, en tubercules et en légumes. Leur
habillement ne leur coûte pas non plus grand’chose; car ils sont loin de
la ville, et, dans les plantations, les enfants vont tout à fait nus,
et les hommes ne portent d’autre vêtement qu’un petit tablier large
comme la main, qu’ils se passent entre les jambes. Il n’y a que les
femmes qui soient vêtues complétement.
Ces plantations, où nous arrivâmes vers dix heures, étaient cultivées
par des Chinois. A côté de leurs cabanes de feuillage ils avaient élevé
un petit temple de bois. C’est là qu’ils nous reçurent. Aussitôt l’autel
fut proprement garni de quelques provisions que nous devions à la
sollicitude prévenante de la bonne ménagère, Mme Behn; mais au lieu de
les offrir comme les Chinois à leurs dieux, nous, pauvres pécheurs, nous
nous jetâmes dessus et nous les mangeâmes avec avidité.
Après que notre appétit fut assouvi, on dépouilla le serpent et on fit
cadeau de la chair aux Chinois. Ils donnèrent à entendre qu’ils ne
toucheraient pas à ce reptile, ce dont je fus très-étonnée, car les
Chinois mangent tout. Mais je ne fus pas longtemps à me convaincre
qu’ils avaient voulu nous donner le change: au retour de notre partie de
chasse, au bout de quelques heures, je visitai les cabanes des Chinois
et je les trouvai réunis dans une d’entre elles, et assis autour d’un
grand plat de morceaux de chair rôtie qui avaient tout à fait la forme
ronde du serpent. Nos hommes voulurent le dérober aussitôt à mes
regards, mais je ne leur en laissai pas le temps; je leur donnai quelque
argent, et je les priai de me laisser goûter de ce mets. Je trouvai la
chair exquise, très-tendre et même plus délicate que du poulet.
Mais cet intermède m’a fait oublier de parler de notre partie de chasse.
J’y reviens. Nous avions demandé aux ouvriers s’ils ne pourraient pas
nous mettre sur la piste d’un tigre. Ils nous dépeignirent un endroit de
la forêt où il y avait peu de jours qu’un hôte semblable devait s’être
établi.
Nous nous mîmes aussitôt en route. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine
que nous nous frayâmes un chemin dans la forêt: il fallut grimper
constamment par-dessus des troncs d’arbres renversés, nous glisser au
milieu des buissons et des ronces, et traverser des marécages; mais au
moins nous avancions, tandis que, dans les forêts vierges du Brésil, on
n’aurait pas même pu concevoir l’idée d’une telle entreprise. Sans doute
il y avait ici également des plantes grimpantes et des orchidées, mais
elles n’y étaient pas en si grande quantité qu’au Brésil, et les arbres
n’y étaient pas non plus si serrés les uns contre les autres. Nous en
rencontrâmes de magnifiques, qui avaient plus de 30 mètres de haut. Ce
qui m’intéressa le plus, ce furent les ébéniers et les arbres de
_colim_. Le bois des premiers est d’une double espèce. On distingue la
partie extérieure (l’_aubier_), qui est d’un jaune brunâtre, et la
partie intérieure, qui est beaucoup plus dure et qui a une couleur
noire. C’est elle qui fournit le véritable bois d’ébène.
L’arbre de _colim_ répand une odeur alliacée excessivement forte, par
laquelle il se fait reconnaître à quelque distance. Le fruit a également
un goût d’ail; les indigènes le mangent, mais l’Européen ne peut en
supporter ni le goût ni l’odeur. Je ne fis que toucher à un morceau
d’écorce fraîche, et le lendemain ma main en conservait encore l’odeur.
Nous battîmes plusieurs heures la forêt sans rencontrer le tigre que
nous cherchions. On crut un moment avoir découvert son repaire, mais on
reconnut bientôt qu’on s’était trompé. Un de nos chasseurs prétendit
aussi avoir entendu le cri d’un ours; mais il faut croire que ce cri ne
fut pas bien fort, car personne autre de la société ne l’entendit,
quoique nous fussions toujours ensemble.
Nous rentrâmes sans gibier, mais enchantés de notre superbe excursion.
Quoique Singapore soit une petite île, et malgré tous les efforts faits
et tous les encouragements donnés pour la destruction des tigres, on
n’est pas encore parvenu à les exterminer. Le gouvernement donne pour
chaque tigre tué une récompense de 50 dollars, et la société des
négociants de Singapore en donne autant. La belle peau reste, en outre,
à l’heureux chasseur, et la chair même lui produit un bénéfice, puisque
les Chinois l’achètent pour la manger. Mais les tigres viennent, à la
nage, de l’île voisine de Malacca, qui n’est séparée de Singapore que
par un canal très-étroit; aussi ne pourra-t-on jamais les exterminer
entièrement.
On trouve à Singapore une grande variété de fruits. Un des meilleurs est
la _mangouste_, que l’on ne rencontre qu’ici et à Java. Elle a la
grosseur d’une pomme moyenne; sa peau a plus d’une ligne d’épaisseur,
elle est d’un brun foncé au dehors, et en dedans d’un rouge éclatant;
elle renferme un fruit blanc qui se divise en quatre ou cinq tranches;
elle fond presque dans la bouche et a un goût excessivement délicat.
L’_ananas_ est ici beaucoup plus juteux, plus doux et plus grand qu’à
Canton; j’en vis plusieurs qui pouvaient bien peser près de 2
kilogrammes. Il y a des champs entiers qui en sont plantés. Au moment de
leur maturité, on en a trois ou quatre cents pour un dollar. On les
mange souvent avec du sel.
Un autre fruit nommé _sauersop_, et qui pèse aussi plusieurs livres, est
vert en dehors et renferme une chair blanchâtre ou d’un jaune très-pâle,
qui a le goût de la fraise et qu’on mange également avec du sucre et du
vin.
Le _gumaloh_ est un fruit à côtes; il a la couleur d’une orange d’un
jaune pâle, mais le goût moins doux, et il n’est pas si juteux.
Cependant il y a beaucoup de personnes qui le préfèrent à l’orange; il
est au moins cinq fois aussi gros.
Mais le fruit qui, du moins à mon avis[70], mérite la palme, est le
_custod apple_; il est vert et couvert de petites écailles. La chair,
dans laquelle se trouvent des pepins noirs, est très-blanche, molle
comme du beurre et d’un goût incomparable. On mange ce fruit avec de
petites cuillers.