Le long des murs il y avait une quantité prodigieuse de chaises et

beaucoup de canapés; ce qui faisait présumer que les Chinois ont aussi

l’habitude des grandes réceptions. On y voyait une foule de chaises à

bras, taillées artistement dans un seul morceau de bois; d’autres dont

les siéges étaient formés de belles plaques de marbre; enfin, d’autres

encore en terre cuite ou en porcelaine. En fait de meubles européens,

nous trouvâmes de belles glaces, des pendules, des vases, des dessus de

table en mosaïque de Florence ou en marbre de couleur. Il y avait

surtout une quantité extraordinaire de lustres et de lanternes suspendus

aux plafonds: ils étaient en verre, en corne transparente, en gaze ou en

papier de couleur, et ornés de perles de verre, de franges et de

houppes. Les murs étaient aussi garnis de lampes. Quand ces appartements

sont entièrement éclairés, ils doivent offrir un aspect vraiment

magique.

Comme nous avions été assez heureux pour atteindre cette maison sans

avoir été lapidés, cela nous encouragea à visiter aussi les grands et

beaux jardins de M. Hauquau, situés à environ trois quarts de mille de

la maison, près d’un canal alimenté par le fleuve aux Perles; mais à

peine étions-nous entrés dans ce canal, que nos bateliers voulurent

retourner. Ils venaient d’apercevoir un bateau de mandarin, avec tous

ses pavillons hissés, ce qui indiquait que le mandarin était à bord. Ils

n’osaient pas croiser un mandarin avec des Européens à leur bord, et

craignaient d’être lapidés avec nous par le peuple. Mais, sans avoir

égard à leurs remontrances, nous poussâmes tout contre l’embarcation du

mandarin, puis nous débarquâmes et nous continuâmes notre promenade à

pied. Bientôt nous eûmes à nos trousses une foule nombreuse; on commença

à lâcher contre nous des enfants pour exciter notre colère. Mais nous

nous armâmes de patience, et nous arrivâmes heureusement au jardin, dont

les portes furent aussitôt fermées derrière nous.

Le jardin était en parfait état, mais arrangé sans le moindre goût. On

voyait partout des pavillons d’été, des kiosques, des ponts, et toutes

les allées et tous les ronds étaient bordés de grands et de petits pots

dans lesquels venaient toute espèce de fleurs et d’arbres fruitiers

rabougris.

Les Chinois excellent dans l’art de rapetisser les arbres, ou plutôt

d’empêcher leur croissance. On en voit qui arrivent à peine à un mètre

de haut. On aime beaucoup ces arbres nains, et dans les jardins on les

préfère aux arbres les plus beaux, à ceux qui donnent le plus d’ombrage.

On ne saurait dire qu’il y ait du goût dans ces allées lilliputiennes,

mais il est curieux de voir ces courtes tiges chargées des plus beaux

fruits.

A côté de ces joujoux nous trouvâmes aussi des arbres taillés de manière

à représenter des figures de tout genre, des vaisseaux, des oiseaux, des

poissons, des pagodes, etc. Dans les têtes des animaux il y avait des

œufs, peints, sur le devant, d’étoiles noires destinées à représenter

des yeux.

Il y avait aussi des roches isolées ou des groupes de rochers richement

garnis de petits pots de fleurs, de petites figures et de petits

animaux. Ces derniers pouvaient se transposer à volonté, et former ainsi

les groupes les plus variés, ce qui fait, dit-on, le passe-temps favori

des dames chinoises. Un autre amusement non moins goûté des messieurs

que des dames, c’est d’élever des cerfs-volants: ils restent assis des

heures entières à suivre des yeux ces monstres en papier. Dans tous les

jardins des riches Chinois, il y a de vastes pelouses réservées pour ce

jeu.

On voyait aussi beaucoup de pièces d’eau et d’étangs, mais nulle part

des jets d’eau.

Comme tout nous avait jusqu’alors réussi, M. de Carlowitz me proposa de

visiter encore le jardin du mandarin Puntingqua. Cette visite

m’intéressa d’autant plus que le mandarin faisait construire dans son

jardin un bateau à vapeur par un Chinois qui avait séjourné treize ans

dans l’Amérique du Nord, et y avait fait ses études.

La construction était déjà assez avancée pour que le bateau pût être

lancé dans quelques semaines. Le constructeur nous montra son ouvrage

avec une grande satisfaction, et il ne put dissimuler le plaisir que

lui causèrent nos éloges.

Il était aussi très-fier de savoir l’anglais, car M. de Carlowitz lui

ayant adressé la parole en chinois, il lui répondit en anglais, et nous

pria de continuer à lui parler dans cette langue. Le bateau ne nous

parut pas avoir l’élégance qui distingue les œuvres chinoises; la

machine nous parut aussi beaucoup trop grande pour ce vapeur en

miniature. Ni mon compagnon ni moi n’aurions eu le courage de monter à

bord le jour où l’on devait essayer l’embarcation.

Le mandarin qui faisait construire ce bateau s’était rendu à Péking pour

y demander, comme récompense, un bouton[62]; car c’était sous sa

direction que le premier bateau à vapeur allait être lancé en Chine.

Quant au constructeur, il devra sans doute se contenter de la conscience

de son talent.

Du chantier nous allâmes au jardin, qui est très-grand, mais extrêmement

négligé. On n’y voyait ni allées, ni arbres fruitiers, ni rochers, ni

statues, mais une quantité innombrable de pavillons, de ponts, de

galeries, de petits temples et de pagodes.

La maison du mandarin se composait d’un grand salon et de beaucoup de

petites pièces. Les murs étaient ornés de broderies au dedans et au

dehors, et le toit entouré de flèches et de créneaux.

Dans le grand salon, on donne de temps à autre des comédies et d’autres

divertissements pour les femmes, dont les plaisirs semblent se

concentrer dans leurs maisons et leurs jardins[63]; aussi les derniers

ne peuvent être visités par les étrangers que pendant l’absence des

dames.

Dans le jardin du mandarin Puntingqua, on entretenait des paons, des

faisans argentés, des canards et des daims.

Il y avait dans un coin un petit taillis de bambous qui renfermait

quelques tombeaux de famille. Non loin de là s’élevait un petit tertre

avec une tablette en bois, sur laquelle était inscrit un long poëme en

l’honneur du serpent favori du mandarin, enterré en ce lieu.

Après avoir tout examiné à notre aise, nous retournâmes chez nous sans

être attaqués par personne.

Je ne fus pas aussi heureuse quelques jours plus tard, en visitant une

fabrique de thé. Le propriétaire de la fabrique me conduisit lui-même

dans son établissement, composé de grandes et hautes salles, où il y

avait près de six cents ouvriers, y compris les enfants et les femmes.

Mon entrée produisit un mouvement général parmi les ouvriers: jeunes et

vieux quittèrent leur travail; les grands levèrent les petits en l’air

et me montrèrent au doigt. Bientôt ils se pressèrent autour de moi et

poussèrent des cris si effroyables, que je commençai presque à avoir

peur. Le fabricant et un des surveillants employèrent tous leurs efforts

à m’ouvrir un passage au milieu de cette foule en révolte, et, me

faisant un rempart de leur corps, m’engagèrent à voir tout rapidement et

à quitter aussitôt la maison. Je ne pus donc faire qu’un examen

surperficiel.

Les feuilles de thé sont mises pendant quelque temps dans l’eau

bouillante, puis on les place dans des poêles de fer enfoncées

obliquement dans le mur; on les grille ensuite à une faible chaleur, en

les retournant sans cesse avec la main. Quand elles commencent à se

rider, on les étend sur de grandes planches, et on roule chaque feuille

séparément. Ce travail se fait si vite, qu’il faut être excessivement

attentif pour voir comment on ne prend réellement qu’une seule petite

feuille. Toute la masse retourne ensuite dans la poêle. Le thé qu’on

appelle _noir_ est grillé plus longtemps, et le _thé vert_ est teint

souvent avec du bleu de Prusse, dont on ajoute une très-faible quantité

lors du second grillage. Enfin, on jette de nouveau le thé sur les

planches pour l’examiner encore de près, et on roule une seconde fois

les feuilles qui ne sont pas encore tout à fait fermées.

Avant que je quittasse la maison du fabricant, celui-ci me conduisit

dans son appartement, où il me régala d’une tasse de thé comme les

Chinois riches ont l’habitude de le prendre. On met quelques feuilles de

thé dans une tasse de porcelaine fine, on verse dessus de l’eau

bouillante, et on couvre ensuite la tasse d’un couvercle qui la ferme

hermétiquement. Après avoir laissé infuser quelques minutes, on boit le

thé chaud sur les feuilles.

Les Chinois ne mettent dans le thé ni sucre, ni rhum, ni lait; ils

disent que l’arome du thé se perd si on y ajoute la moindre chose, ou

même si on le remue. Pour moi, j’obtins de mettre un peu de sucre dans

ma tasse.

L’arbre à thé n’avait tout au plus que deux mètres de haut dans les

plantations que je visitai aux environs de Canton. On ne le laisse pas

pousser plus haut et on le taille de temps en temps. On l’exploite de la

troisième à la huitième année; après cela on le coupe pour qu’il pousse

de nouveau, ou bien on l’arrache entièrement. On peut faire dans l’année

trois récoltes, la première au mois de mars, la deuxième au mois

d’avril; la troisième commence en mai et dure pendant deux mois. Les

feuilles de la première récolte sont si fines et si délicates, qu’elles

ont véritablement l’apparence de fleurs, et c’est de là que vient sans

doute l’erreur qui fait prendre le _thé-fleurs_ ou le _thé impérial_,

non pas pour les feuilles, mais pour les fleurs de l’arbre à thé[64].

Cette première récolte est si fatale à l’arbuste, qu’en général on ne la

fait pas.

On me disait que le thé des environs de Canton était le plus mauvais, et

que le meilleur thé venait des provinces situées un peu plus au nord.

Les fabricants de thé de Canton s’entendent aussi, dit-on, à donner

l’aspect d’un thé excellent à celui qui a déjà servi, ou bien aux

feuilles gâtées par la pluie. Ils sèchent et grillent les feuilles, les

teignent en jaune avec de la curcumine pulvérisée, ou en vert clair avec

du bleu de Prusse, et les roulent très-serrées.

Le prix du thé envoyé en Europe varie, par picoul (cent livres

d’Autriche, ou cinquante-six kilogrammes de France), de 15 à 60 dollars.

Le thé à 60 dollars trouve peu de débit, et arrive la plupart du temps

seulement en Angleterre.

Le _thé impérial_ ne figure pas du tout dans le commerce.

Il me faut encore parler d’un spectacle que je vis un soir par hasard

sur le fleuve aux Perles: c’était, comme je l’appris plus tard, une fête

d’actions de grâces offerte par les propriétaires de deux jonques qui

avaient fait un voyage assez long sur mer sans être dépouillés par des

pirates ni assaillis par le dangereux ouragan nommé _typhon_

(_taifoon_).

Deux grands bateaux de fleurs, magnifiquement éclairés, descendaient

lentement le fleuve; trois rangées de lanternes entouraient le bord des

bateaux et formaient de véritables galeries de feu; toutes les chambres

étaient ornées de lustres et de lampes; sur l’avant on voyait de grands

feux; des pétards lancés de moment en moment éclataient avec beaucoup de

bruit, mais ne montaient que de quelques mètres. On avait planté sur le

premier bateau une grande perche illuminée de lampes en papier de

couleur, et qui formaient une belle pyramide.

En tête de ces deux corps lumineux marchaient, au son d’une musique

bruyante, deux bateaux éclairés de torches nombreuses. Ces colonnes de

feu avançaient lentement à travers les ténèbres de la nuit, et avaient

vraiment quelque chose de féerique. De temps en temps elles

s’arrêtaient, et aussitôt on voyait s’élever dans les petits bateaux de

grands feux entretenus avec du papier consacré et parfumé.

Ce papier, qu’on est obligé d’acheter aux prêtres, se brûle à toute

occasion, et souvent même avant et après chaque prière; il forme la plus

grande partie des revenus des prêtres.

* * * * *

Je faisais quelquefois des promenades avec M. de Carlowitz dans les rues

situées près de la factorerie. Je trouvais beaucoup de plaisir à

contempler toutes les belles marchandises, et d’autant plus qu’on en

avait ici tout le loisir, les magasins n’étant pas aussi fréquentés que

ceux que j’avais eu occasion de voir en faisant le tour des murs de

Canton. Ces magasins ayant, comme chez nous, des portes et des fenêtres,

nous pûmes y entrer, ce qui nous préserva des importunités du peuple. Je

trouvai aussi les rues un peu plus larges, bien pavées, et couvertes de

nattes ou de planches pour adoucir l’ardeur des rayons du soleil.

Autour de la factorerie, surtout à _Fousch-an_, l’endroit où se trouvent

le plus de fabriques, on peut faire beaucoup de courses en bateau, car

les rues y sont partout coupées, comme à Venise, par des canaux. Mais ce

côté de Canton n’est pas le plus beau, parce que tous les magasins sont

établis le long des canaux, et que tous les ouvriers des fabriques y

demeurent dans de misérables baraques qui, bâties en partie sur des

pilotis vermoulus, avancent beaucoup sur les canaux.

Nous eûmes un jour un spectacle horrible en passant de l’un des canaux

dans le fleuve aux Perles. Il faut croire qu’un nègre mort sur un des

vaisseaux venait d’être jeté à l’eau, car le corps tout nu flottait à la

surface. Chaque bateau le repoussait aussi loin que possible, et, pour

notre malheur, il vint aussi tout près de nous.

* * * * *

J’avais passé en tout à Canton plus de cinq semaines, du 13 juillet au

20 août. Ce temps est le plus chaud de l’année, et la température fut

réellement insupportable. Dans les chambres, nous eûmes près de 27

degrés et demi; à l’air et à l’ombre, jusqu’à 30 degrés.

Pour se préserver de cette chaleur accablante, on a ici, indépendamment

des _punkas_ établis dans les chambres, une manière toute particulière

de garantir les portes, les fenêtres, et même les toits et les murs des

maisons. Ce sont des claies de bambou qui forment comme des auvents

devant les portes et les fenêtres; ou bien comme un second toit

au-dessus du véritable, dans les endroits où sont les ateliers; ou bien

enfin une couverture complète placée à trois mètres de distance des murs

de la maison, pourvue d’entrées, de fenêtres et de toit, et qui

enveloppe toute l’habitation.

Pour retourner à Hong-Kong, je pris encore une jonque chinoise; mais je

fus moins tranquille cette fois-ci que la première: j’avais encore

présente à la mémoire la triste fin de M. Vauchée; aussi j’eus la

précaution d’emballer mes effets et mon linge en présence de mes

domestiques, afin de leur faire comprendre que des pirates perdraient

leur peine s’ils se dérangeaient le moins du monde pour moi.

Le 20 août, à sept heures du soir, je dis adieu à Canton et à mes amis,

et à neuf heures je voguais de nouveau sur le puissant et célèbre fleuve

aux Perles, le _Sikiang_.

* * * * *

Les données sur la géographie et la statistique de la Chine varient

tellement entre elles, et les difficultés d’en vérifier l’exactitude

sont si grandes, qu’on ne peut guère s’arrêter qu’à certaines

indications fondées sur plus ou moins de vraisemblance. L’étendue de la

Chine, y compris les pays tributaires, serait d’environ 180 000 milles

carrés, et sa population, que l’on a beaucoup exagérée, d’environ 400

millions d’âmes. Le climat de la Chine est en général chaud; les hivers

y sont secs et les étés pluvieux. Le sol, qui est extrêmement fertile,

donne tous les produits des régions tropicales, principalement le thé,

le riz, la canne à sucre, le coton, le bambou, le tabac, le poivre, le

bétel, etc. On cultive dans les provinces méridionales le palmier, le

mûrier, le cocotier, le cannelier, le cèdre, l’érable. La Chine possède

de riches mines d’or, d’argent, de fer, de cuivre, de plomb, de mercure,

de houille et de sel; des carrières d’ardoise, de marbre, de cristal,

etc. Les habitants sont _Mandchous_ (conquérants de l’empire, dont la

famille régnante est issue), _Sifanes_, _Lolos_ et _Mieose_.

La religion de l’État est celle de Confucius (_Confutsé_), mais beaucoup

de Chinois professent la religion de Lao et le bouddhisme: l’empereur

est attaché à cette dernière, comme descendant des Mandchous.

La Chine est une monarchie héréditaire dans la famille des Taï-Thing,

dont le chef ou empereur exerce un pouvoir absolu, et s’appelle le

maître du Céleste-Empire.

La capitale, Péking, compte, dit-on, près de deux millions d’habitants;

en outre, il y a encore beaucoup de villes très-peuplées, parmi

lesquelles _Hong-Tscheu_, _Canton_ et _Nanking_ occupent le premier

rang.

Le commerce est très-considérable, et l’industrie très-active chez les

Chinois.

Un des événements les plus importants dans l’histoire de la Chine, et

dont l’origine est naturellement très-obscure, est la guerre avec

l’Angleterre, commencée en 1840, et qui se termina, au bout de deux ans,

à l’avantage de cette dernière puissance. Les succès des Anglais

obligèrent la Chine à renoncer en partie au système d’exclusion qu’elle

avait suivi pendant des milliers d’années, et à ouvrir aux Européens

plusieurs de ses ports. Ces concessions ont amené une plus grande

liberté du commerce, des relations plus suivies avec les Chinois, et le

temps n’est peut-être pas trop éloigné où la civilisation victorieuse de

l’Occident parviendra peu à peu à pénétrer dans les vastes districts de

cet immense empire.

Monnaies.

1200 _cashs_ font une piastre espagnole, ou 5 fr. 43 c. de France.

Un _tacl_ fait 1409 cashs.

Une _mace_ fait 141 cashs.

10 _candarini_ font une mace.

En dehors des cashs, aucune des monnaies que je viens de citer n’a

d’existence réelle; ce sont des monnaies de compte. Les cashs sont

percés d’un trou au milieu; on les enfile par cinquantaines ou par

centaines à des fils de bambou.

La Chine n’a pas de monnaies frappées d’or ou d’argent, ni de papier

ayant une valeur légale. Les payements se font en piastres espagnoles ou

en dollars américains, ou bien en or et en argent non monnayé.

[Illustration]

CHAPITRE IX.

Arrivée à Hong-Kong.--Le vapeur

anglais.--Singapore.--Plantations.--Partie de chasse dans les

jungles.--Funérailles chinoises.--Fête aux lanternes.--Température

et climat.

Notre traversée de Canton à Hong-Kong fut heureuse, mais très-lente à

cause des vents qui nous furent toujours contraires. La première nuit,

nous fûmes réveillés par quelques coups de feu, qui sans doute n’étaient

pas à notre adresse, car nous ne fûmes pas inquiétés davantage.

Les Chinois que j’avais pour compagnons de voyage se conduisirent encore

cette fois envers moi d’une manière très-convenable et très-gracieuse;

et si j’avais pu lire dans l’avenir, j’aurais volontiers renoncé au

vapeur anglais et continué mon voyage dans une jonque. Malheureusement

il n’en fut pas ainsi, et il fallut me résoudre à profiter du bateau à

vapeur anglais _Péking_, de la force de quatre cent cinquante chevaux,

commandé par le capitaine Fronson, qui va tous les mois à Calcutta.

Comme le prix des places est excessivement élevé[65], on me conseilla de

prendre la troisième classe et de louer la cabine d’un machiniste ou

d’un sous-officier. Enchantée de ce conseil, je m’empressai de le mettre

à exécution. Qu’on se figure ma surprise quand on me refusa un billet de

troisième classe. On me fit remarquer que la société y était trop mal

composée, que la lune était très-fatale aux passagers de troisième

classe, obligés de dormir sur le pont, etc. J’eus beau objecter que je

savais bien ce que je faisais et ce que je voulais, tout fut inutile.

Pour pouvoir partir, je me vis obligée de prendre la seconde classe.

Cela me donna, comme on pense, une singulière idée du libre arbitre chez

les Anglais.

Le 25 août, à une heure après midi, je me rendis à bord.

En arrivant au vaisseau, je ne trouvai pas de domestique pour les

passagers de seconde classe, et je dus m’adresser à un matelot pour

faire porter mes bagages dans la cajute. Celle-ci n’avait nullement

l’air _confortable_. Les meubles y étaient de la dernière simplicité, la

table pleine de taches et de saletés, et le désordre très-grand. Je

regardai la cabine où il me faudrait coucher, et je ne trouvai qu’une

seule pièce, commune aux hommes et aux femmes. Cependant on me dit de

m’adresser à un des préposés, qui m’assignerait, sans nul doute, une

autre place pour la nuit. Je ne manquai pas de le faire, et j’obtins, en

effet, une jolie petite cabine.

Le _steward_[66] eut la complaisance de me proposer de prendre mes repas

avec sa femme. Je n’acceptai point; je ne voulais pas, en payant si

cher, tout avoir par grâce. D’ailleurs, c’était le premier vapeur

anglais sur lequel je naviguais, et j’étais désireuse de voir comment

les passagers de seconde classe étaient traités. Notre société à table

ne se composait pas seulement des passagers, qui n’étaient que trois,

sans me compter, mais aussi des cuisiniers et des domestiques des

premières, du boucher, enfin de tous les gens du bateau qui voulaient

bien se contenter de notre ordinaire. Avec cela, on ne regardait pas du

tout à la toilette: l’un arrivait sans habit ou sans jaquette; le

boucher oubliait d’ordinaire de mettre des souliers et des bas. Il

fallait, certes, avoir un appétit robuste pour pouvoir manger en

pareille compagnie.

La nourriture était digne, sans doute, des gens de l’équipage anglais et

de leur costume, mais elle n’était nullement convenable pour les

passagers, dont chacun payait 13 dollars par jour.

La nappe était remplie de taches, et, en guise de serviettes, chaque

convive pouvait prendre son mouchoir de poche. Les manches des couteaux

et des fourchettes étaient en corne blanche ou noire; les couteaux

étaient ébréchés, les pointes des fourchettes cassées. Le premier jour,

on ne nous donna pas du tout de cuillers; le second jour, il en parut

une seule qui, pendant tout le temps que dura le voyage, ne fut

accompagnée d’aucune autre. En fait de verres, il y en avait deux de

l’espèce la plus commune qui passaient de bouche en bouche. Comme femme,

j’eus, par une distinction spéciale, au lieu de verre une vieille tasse

à thé dont l’anse était cassée.

Le cuisinier en chef, qui faisait les honneurs de la table, excusait le

désordre en disant que, cette fois-ci, le garçon manquait. Mais cette

excuse me sembla par trop naïve: car, quand je paye, je paye pour ce

qu’on me donne en réalité, et non pas pour ce que je pourrais peut-être

avoir une autre fois.

La nourriture était, comme je l’ai dit, très-mauvaise. On nous envoyait,

à nous pauvres malheureux, les reliefs de la table des premières. Deux

ou trois mets étaient souvent placés côte à côte sur le même plat, même

quand il n’y avait pas entre eux le moindre rapport. On s’en inquiétait

peu, et on ne se souciait pas davantage que les mets arrivassent chauds

ou froids sur la table.

Un jour que nous prenions le thé, le cuisinier en chef, dans un accès de

bonne humeur, nous dit: «Je me donne toutes les peines du monde pour

vous bien nourrir; j’espère que vous ne manquez de rien.» Deux des

convives, qui étaient Anglais, répondirent: _O yes, that’s true_ (Oh

oui, c’est vrai). Le troisième, un Portugais, n’avait pas compris le

discours pathétique du cuisinier: moi, Allemande, je n’avais point de

patriotisme anglais, et j’aurais répondu différemment si je n’avais pas

été femme et si cela avait pu améliorer quelque chose.

L’éclairage se composait d’une petite chandelle, qui souvent était usée

dès huit heures. On était alors forcé ou de rester dans l’obscurité ou

d’aller se coucher.

Le matin, la cajute servait encore de boutique de barbier; l’après-midi,

de chambre à coucher, où les cuisiniers et les serviteurs, épuisés de

fatigue, venaient s’étendre sur les bancs.

Pour compléter ce confort, un des officiers du vaisseau mit encore dans

notre cajute deux jeunes chiens qui hurlaient toujours; il n’avait pas

osé les mettre dans celle des matelots, sachant bien qu’on les aurait

jetés sans façon à la porte.

On croira peut-être mon récit exagéré, d’autant plus que l’on s’imagine

trouver toujours chez les Anglais un ordre et une commodité admirables;

mais j’affirme que je n’ai dit que la plus exacte vérité: j’ajouterai

même que, bien que j’aie déjà beaucoup voyagé en bateau à vapeur, et que

j’aie toujours pris des places de seconde classe, je n’ai jamais payé un

prix si exorbitant et n’ai été traitée nulle part d’une manière aussi

misérable et aussi révoltante. Jamais de la vie on ne m’a escroqué mon

argent avec tant d’impudeur. La seule chose qui me fit plaisir fut la

conduite des officiers, qui étaient tous très-polis et

très-complaisants.

Ce que je ne pouvais me lasser d’admirer, c’était la patience inouïe

avec laquelle mes compagnons de voyage supportaient tout. Je voudrais

bien savoir ce que diraient les Anglais, qui ont toujours à la bouche

les mots de _confort et de confortable_, si on les traitait ainsi sur

un bateau appartenant à une autre nation!

* * * * *

Voyage d'une femme autour du monde · 第 15 / 47 段