Malgré les dispositions hostiles du peuple, je me hasardai à faire

plusieurs courses. M. de Carlowitz, avec une bonté et une patience

rares, voulut bien m’accompagner partout et s’exposer même plusieurs

fois. Il ne perdit pas son sang-froid quand le peuple nous suivait,

éclatant en injures contre l’audace de l’Européenne qui osait se montrer

en public. Grâce à son intervention, je vis plus que jamais femme

n’avait vu en Chine. Notre première excursion fut consacrée à la visite

du célèbre temple de _Honan_, qui passe pour un des plus beaux de la

Chine.

Le temple, avec ses vastes dépendances et ses grands jardins, est

entouré d’un mur élevé. On entre d’abord dans un vestibule spacieux, au

bout duquel se trouve un portail colossal qui conduit dans les cours

intérieures. On voit au-dessous de l’arc de ce portail deux dieux de la

guerre, chacun de 5 mètres et demi de haut, dans une attitude menaçante

et avec des figures effroyables. Ils sont là pour interdire l’entrée aux

mauvais génies. Un second portail colossal, sous lequel sont rangés les

quatre rois célestes, conduit dans la dernière cour, où se trouve le

principal temple. L’intérieur de ce temple a 30 mètres de long et autant

de large. Le plafond plat, auquel sont attachés une quantité de lustres

de verre, de lampes, de fleurs artificielles et de rubans, repose sur

plusieurs rangées de colonnes de bois. Beaucoup de statues, d’autels, de

vases à fleurs, d’encensoirs, de candélabres, de flambeaux et d’autres

ornements, rappellent involontairement la décoration d’une église

catholique.

Sur le devant il y a trois autels, derrière lesquels se trouvent trois

statues qui représentent le dieu Bouddha sous les trois figures du

passé, du présent et de l’avenir. Ces statues sont assises et de

grandeur colossale.

Quand nous visitâmes le temple, on y célébrait justement une espèce de

service en l’honneur d’une des épouses défuntes d’un mandarin. A l’autel

de droite et à l’autel de gauche étaient les prêtres, dont les robes et

même les cérémonies ressemblaient à celles des prêtres catholiques. A

l’autel du milieu, le mandarin priait dévotement pendant que deux

serviteurs lui donnaient de l’air avec de grands éventails[57]. Il

baisait très-souvent la terre; chaque fois qu’il se prosternait ainsi,

on lui présentait trois cierges; il les élevait d’abord en l’air et les

tendait ensuite à un prêtre qui les plaçait devant une des statues de

Bouddha, mais sans les allumer. La chapelle se composait de trois

musiciens, dont un grattait sur un instrument à cordes, pendant que le

second frappait sur une boule de métal et que le troisième jouait de la

flûte.

Indépendamment de ce principal temple, il y a encore différents petits

temples et des portiques ornés de statues de dieux. On rend ici un culte

particulier aux vingt-quatre dieux de la miséricorde et à _Kwanfootse_,

demi-dieu de la guerre. Plusieurs de ces dieux ont quatre, six et

jusqu’à huit bras. Toutes les divinités, sans en excepter Bouddha, sont

de bois, et la plupart peintes de couleurs éclatantes.

Dans le temple de la Miséricorde, nous faillîmes avoir une aventure

désagréable. Un prêtre ou bonze nous présenta de petits cierges pour les

allumer et les consacrer à sa divinité. M. de Carlowitz et moi, nous

tenions déjà les cierges à la main et nous étions sur le point de lui

faire ce plaisir, quand un missionnaire américain qui nous accompagnait

nous les arracha des mains avec colère et les rendit au prêtre en criant

à l’idolâtrie. Le prêtre prit l’affaire très au sérieux, barra aussitôt

la sortie et appela ses collègues qui, débouchant de différents côtés,

fondirent sur nous en poussant des cris et des imprécations. Ce ne fut

qu’avec beaucoup de peine que nous parvînmes à nous frayer un passage et

à nous soustraire au danger par la fuite.

Après cette fâcheuse aventure, notre guide nous conduisit dans la

demeure des porcs sacrés[58]. Un beau portique en pierre leur est

assigné pour habitation; cependant, malgré tous les soins qu’on leur

donne, ces singuliers saints répandent une odeur si abominable, qu’on

ne peut approcher d’eux sans se boucher le nez. Ils sont soignés et

nourris jusqu’à ce qu’une mort naturelle les appelle à une meilleure

vie.

En ce moment le portique ne renfermait qu’un seul couple de ces fortunés

animaux; il est rare que leur nombre dépasse trois couples.

Ce qui me plut bien autrement que cette demeure sacrée, ce fut le

logement d’un bonze qui y était attenant. Quoiqu’il ne se composât que

d’une chambre ou d’un cabinet à coucher, tout y était commode et

élégant. Les murs de la chambre étaient ornés de boiseries; les meubles,

antiques et d’un riche travail. Contre le mur du fond il y avait un

autel, et le sol était couvert de grandes dalles.

Nous y trouvâmes un fumeur d’opium. Étendu par terre sur une natte, il

avait à côté de lui une tasse remplie de thé, quelques fruits, une

petite lampe, et plusieurs pipes dont les fourneaux étaient plus petits

que des dés à coudre. Il aspirait dans une de ces pipes la fumée

enivrante. On prétend qu’il y a en Chine des fumeurs d’opium qui peuvent

en consommer par jour de 20 à 30 grammes. Comme à notre entrée il

n’était pas encore entièrement privé de ses sens, il se leva

paisiblement, mit la pipe de côté et se traîna jusqu’à une chaise. Ses

yeux étaient fixes et une pâleur mortelle couvrait sa figure. C’était un

spectacle fort triste et bien digne de pitié.

Pour terminer, on nous conduisit encore dans le jardin où l’on brûle les

bonzes après leur mort, ce qui est une distinction particulière, car les

autres personnes sont seulement enterrées. Un mausolée fort simple, qui

a peut-être 9 mètres de tour, et quelques petits monuments, sont tout ce

qu’on y voit. Ni l’un ni les autres ne sont jolis; ce n’est que de la

maçonnerie. Dans le premier on garde les ossements des bonzes qui ont

été brûlés; sous les derniers on a enterré de riches Chinois dont les

héritiers ont payé fort cher pour obtenir à leurs parents une aussi

honorable sépulture. Non loin de là est une petite tour de 2 mètres et

demi de large et de 6 mètres de haut. Dans l’intérieur est un petit

enfoncement où l’on allume du feu. Au-dessus de cet enfoncement est le

fauteuil sur lequel on attache le bonze mort, revêtu de son costume

sacerdotal. On met tout autour du bois et des fagots secs, qu’on allume

en ayant soin de fermer la porte. Au bout d’une heure on rouvre la

porte, on disperse les cendres autour de la tour et on garde les

ossements jusqu’au jour où l’on ouvre le mausolée, ce qui n’a lieu

qu’une fois par an.

Une curiosité de ce jardin est le beau nénufar _nympha nelumbo_, dont la

véritable patrie est la Chine. Les Chinois aiment tellement cette fleur,

que pour elle ils établissent des étangs dans tous leurs jardins. La

fleur peut avoir 15 centimètres de diamètre; elle est d’ordinaire

blanche, et très-rarement d’un rouge pâle. Ses graines ressemblent par

la grosseur et le goût à la noisette; les racines cuites ont, à ce qu’on

prétend, le goût d’artichauts.

Dans le temple de Honan vivent plus de cent bonzes qui, dans leur

costume domestique, ne se distinguent en rien des Chinois du peuple; on

ne les reconnaît qu’à leur tête toute rasée. Ni les bonzes ni les autres

prêtres ne jouissent de l’estime publique.

Notre seconde excursion fut consacrée à la pagode de _Half-Way_, ainsi

appelée par les Anglais parce qu’elle se trouve à moitié route entre

Canton et Whampoa. Nous nous y rendîmes par le fleuve aux Perles. La

pagode se trouve sur une petite eminence, près d’un village, au milieu

d’immenses rizières. On compte neuf étages superposés, et elle a environ

55 mètres de haut. Sa circonférence n’est pas très-grande, et sa

construction est assez uniforme jusqu’au faîte, ce qui lui donne

l’aspect d’une tour. Anciennement cette pagode était au nombre des plus

célèbres de la Chine; mais il y a déjà longtemps qu’on ne s’en sert

plus. L’intérieur était vide; on n’y voyait ni statues ni ornements, et

aucun plafond intermédiaire n’empêchait le regard de s’élever jusqu’au

faîte de l’édifice. Il y avait en dehors, autour de chaque étage, des

galeries étroites sans balustrade, où l’on arrivait par des escaliers

roides et difficiles. Ces galeries extérieures font un très-bel effet;

elles sont artistement faites en tuiles de couleur et ornées de dalles

marbrées. Les pointes des tuiles, tournées obliquement au dehors, sont

superposées par rangées les unes au-dessus des autres, de manière que

chaque pointe s’élève de près de 9 centimètres au-dessus de l’autre. De

loin cela ressemble à un travail à jour; la richesse des couleurs et la

finesse des tuiles ferait prendre toute la masse pour de la porcelaine.

Pendant que nous visitions la pagode, tout le village s’était assemblé

autour de nous, et, comme ces bonnes gens se montrèrent très-calmes,

cela nous engagea à visiter aussi leurs demeures. C’étaient de petites

maisons, ou plutôt des huttes faites de briques, et qui, à part les

toits plats, n’offraient rien de particulier. Au-dessus de la petite

chambre, il n’y avait pas de plafond; on voyait jusqu’au toit de la

maison; le parquet était simplement de la terre pilée, et les cloisons

se composaient en partie de nattes de bambou. On y apercevait peu de

meubles, et tout y était très-sale. Vers le milieu du village, il y

avait de fort petits temples, et devant le principal dieu brûlaient

quelques petites lampes à lumière douteuse.

Ce qui m’étonna le plus, ce fut la quantité prodigieuse de bêtes à

plumes qu’on voyait au dedans des huttes et au dehors. On était

littéralement obligé de prendre garde pour ne pas écraser une jeune

couvée. On fait éclore ici les œufs comme en Égypte, au moyen d’une

chaleur artificielle.

A notre retour du village à la pagode, nous vîmes aborder deux champans

d’où sortirent un grand nombre d’hommes bruns, à moitié nus et la

plupart armés. Ils traversèrent précipitamment les champs de riz et

marchèrent droit à nous. Nous les prîmes pour des pirates et nous fûmes

un instant tourmentés de la crainte de ce qui allait arriver. Si

c’étaient réellement des pirates, c’en était fait de nous; car à cette

distance de Canton, et entourés seulement de Chinois qui leur auraient

encore prêté main-forte, il leur aurait été doublement facile de venir à

bout de nous. Il n’y avait donc pas moyen de prendre la fuite. Cependant

ces gens approchaient toujours. Enfin, quand nous nous trouvâmes en

présence les uns des autres, le chef s’annonça à nous comme le capitaine

d’un vaisseau de guerre de Siam. Il nous raconta en mauvais anglais

qu’il n’était arrivé que depuis peu, et qu’il avait amené le gouverneur

de _Bangkok_, qui s’en allait par terre jusqu’à _Péking_. Notre angoisse

se dissipa insensiblement et nous acceptâmes même l’aimable invitation

du capitaine d’aller à notre tour visiter son vaisseau. Il vint prendre

place dans notre bateau, nous conduisit lui-même jusqu’à son vaisseau et

nous fit tout voir. Cependant l’aspect n’en était pas des plus

séduisants. L’équipage avait l’air grossier et sauvage, et tous étaient

habillés aussi salement et aussi misérablement les uns que les autres,

de sorte qu’on avait de la peine à distinguer les officiers des

matelots. Le vaisseau était armé de douze canons et monté par

soixante-huit hommes.

Le capitaine nous régala de vin de Portugal et de bière anglaise. Nous

ne rentrâmes chez nous que tard dans la soirée.

La plus longue excursion que l’on puisse faire hors de Canton s’étend

jusqu’à 20 milles en amont du fleuve aux Perles. M. Agassiz eut la bonté

de me procurer le plaisir de cette promenade. Il loua une belle barque,

nous munit de provisions de toute sorte et pria un missionnaire, qui

avait déjà fait souvent cette course, de m’accompagner, ainsi que M. de

Carlowitz. La société d’un missionnaire est, même en Chine, l’escorte la

plus sûre pour un voyageur. Ces messieurs parlent la langue du pays et

se familiarisent peu à peu avec les indigènes; ils parcourent sans

obstacle les environs de leur résidence. Une semaine environ avant notre

partie, quelques jeunes gens en avaient tenté une pareille; mais, à

moitié route, plusieurs coups de feu tirés d’une des forteresses situées

le long du fleuve les avaient forcés de rebrousser chemin. Quand nous

approchâmes de cette forteresse, nos bateliers ne voulurent pas aller

plus loin, et nous fûmes presque obligés d’employer la force. On fit

bien aussi feu sur nous; mais heureusement nous avions déjà dépassé la

forteresse. Nous échappâmes au danger et nous continuâmes notre course

sans autre accident; nous abordâmes même à plusieurs villages, nous

visitâmes la _pagode seigneuriale_, et nous examinâmes tout avec

beaucoup de soin. Ce paysage était ravissant et offrait de grandes

plaines couvertes de plantations de riz, de sucre et de thé. On y voyait

de beaux groupes d’arbres, de jolies collines, et dans le lointain on

apercevait des montagnes plus élevées. Sur la pente des collines se

trouvaient beaucoup de tombeaux que l’on reconnaissait à des pierres

isolées et placées tout debout.

La _pagode seigneuriale_ est à trois étages, recouverte d’un toit en

pointe, et se distingue par des sculptures extérieures. Elle n’a point

de galerie au dehors; mais, autour de chaque étage, une triple guirlande

de feuilles forme comme une ceinture. Au premier et au second étage,

auxquels conduisent des escaliers excessivement étroits, se trouvent de

petits autels avec des idoles ciselées. On ne nous laissa pas monter au

troisième, sous prétexte qu’il n’y avait rien à voir.

Les villages que nous visitâmes ressemblaient plus ou moins à celui que

nous avions vu près de la pagode du _Half-Way_.

Dans cette course, j’eus occasion d’observer la manière dont les

missionnaires écoulent leurs livres religieux. Le missionnaire qui avait

eu la complaisance de venir avec nous profita de cette circonstance pour

répandre dans le peuple quelques bonnes semences. Il avait emballé cinq

cents brochures, et, toutes les fois qu’un bateau approchait du nôtre,

ce qui arrivait très-souvent, il se penchait autant que possible en

avant, levait en l’air une demi-douzaine de ces livres, criait et

faisait des signes pour engager les personnes de l’autre bateau à venir

recevoir gratuitement, ces précieuses brochures. Quand elles ne venaient

pas, nous allions les trouver, et le missionnaire les comblait de ses

dons, tout en se réjouissant d’avance des merveilleux résultats qu’ils

devaient infailliblement produire.

C’était bien autre chose encore quand nous arrivions à un village. Le

domestique avait alors des charges de ces livres à traîner. En un

instant nous étions entourés de curieux, et tous les livres étaient

distribués.

Tout Chinois prenait ce qu’on lui offrait, car cela ne coûtait rien.

S’il ne savait pas lire (ces livres étaient écrits en chinois), cela lui

fournissait au moins du papier. Notre missionnaire retourna chez lui

ravi de joie; il avait placé ses cinq cents exemplaires. Quel superbe

rapport à faire pour la société des missionnaires, et quel brillant

article pour la gazette ecclésiastique!

Cette excursion le long du fleuve aux Perles fut faite trois mois après

par six jeunes Anglais. Eux aussi s’arrêtèrent à un des villages et se

mêlèrent aux gens de la campagne. Mais malheureusement ils périrent

victimes du fanatisme des Chinois et furent tous massacrés de la manière

la plus cruelle.

En fait de grandes excursions, il ne me restait plus qu’à faire le tour

des murs de la ville de Canton proprement dite[59]. Ce désir fut aussi

bientôt réalisé, car le bon missionnaire s’offrit à nous accompagner, M.

de Carlowitz et moi, et à nous protéger, mais à la condition expresse

que je me travestirais en homme. Jusqu’ici aucune femme n’avait

entrepris cette tournée; aussi je ne devais pas, disait-il, me risquer

sous les habits de mon sexe. Je pris donc des habits masculins, et nous

nous mîmes un jour en route de grand matin.

Nous traversâmes longtemps des ruelles étroites, pavées de larges

pierres. A chaque maison nous voyions dans quelques niches de petits

autels d’un demi-mètre de haut, devant lesquels, comme il ne faisait pas

encore tout à fait jour, les lampes de nuit continuaient à brûler. On

use inutilement une quantité d’huile prodigieuse pour se conformer à cet

usage religieux. Peu à peu on ouvrit les magasins, qui ressemblent à de

jolies halles dont les devantures ont été enlevées. Les marchandises

sont étalées en partie dans des montres ouvertes, en partie sur des

tables, derrière lesquelles les Chinois sont assis et travaillent. D’un

coin du magasin, un escalier étroit conduit à l’étage supérieur, où se

trouve l’appartement du marchand.

Ici comme dans les villes turques, tous ceux qui exercent la même

profession sont tenus de s’établir dans la même rue; dans telle rue on

ne voit que des cristaux, dans telle autre que des étoffes de soie, et

ainsi de suite. Dans les rues habitées par les médecins, on trouve aussi

toutes les pharmacies, parce que les médecins s’occupent, en dehors de

leurs visites, de préparer les médicaments. Il y a aussi des rues

spéciales assignées aux diverses provisions; les étalages y sont rangés

d’ordinaire avec beaucoup d’ordre et de goût. Entre les maisons, il

s’élève plusieurs petits temples, mais dont le style ne diffère pas du

tout des autres édifices. Aussi il n’y a que le rez-de-chaussée qui soit

habité par les dieux; ce sont de simples mortels qui occupent les étages

supérieurs.

Je remarquai un mouvement extraordinaire dans les rues, surtout dans

celles où se tenait le marché aux provisions. Les femmes et les filles

des basses classes allaient comme celles d’Europe faire leurs emplettes.

Elles étaient toutes sans voile, et beaucoup d’entre elles marchaient

comme des canes, à cause de l’usage si répandu de mutiler les pieds. La

foule est augmentée considérablement par une quantité inouïe de

portefaix qui courent de tous côtés, les épaules chargées de grands

paniers pleins de provisions. Tantôt ils vantent leur marchandise à

haute voix, tantôt ils demandent à grands cris qu’on leur livre passage.

Quelquefois les litières des gens riches et des personnes de distinction

encombrent toute la longueur d’une rue et arrêtent les flots du peuple

affairé. Mais ce qu’il y a de plus affreux, ce sont les porteurs

innombrables qui enlèvent dans de grands baquets certains objets d’une

odeur peu agréable, et qu’on rencontre à chaque pas et dans chaque rue.

Il faut qu’on sache qu’il n’y a peut-être pas de peuple au monde qui,

pour l’activité et l’industrie, puisse être comparé au Chinois, et qui

utilise avec autant de soin le moindre coin de terre. Comme ils n’ont

que peu de bétail, et par conséquent peu de fumier, ils cherchent à

remplacer le fumier par un autre engrais, ce qui explique la grande

attention qu’ils ont de ne perdre les excréments d’aucun être vivant.

Toutes ces petites rues sont construites tout contre les murs de la

ville, de sorte que nous avions déjà fait le tour d’une partie du mur

d’enceinte avant de l’avoir remarqué. Des portes d’entrée

insignifiantes, qu’on ferme le soir, conduisent dans l’intérieur de la

ville, interdite à tout étranger de la manière la plus sévère.

Il est souvent arrivé à des matelots ou à d’autres étrangers, d’entrer

sans s’en douter dans la ville par une de ces portes, et de ne

s’apercevoir de leur méprise que lorsqu’on commençait à leur jeter des

pierres.

Après avoir fait au moins 2 milles à travers un dédale de petites rues,

nous arrivâmes enfin dans les champs. Ici nous eûmes une vue complète

des murs de la ville, et du haut d’une petite colline, située près du

mur d’enceinte, nous découvrîmes une assez grande partie de la ville

elle-même. Le mur d’enceinte a environ 20 mètres de haut, et est presque

partout tellement couvert d’herbes, de plantes grimpantes et de

broussailles, qu’il ressemble à une superbe haie vive. La ville apparaît

comme un chaos de petites maisons, entre lesquelles s’élèvent quelques

arbres isolés. Nos regards ne furent attirés ni par de belles rues et de

belles places, ni par des édifices, des temples ou des pagodes

remarquables: une seule pagode de cinq étages nous rappela

l’architecture chinoise.

Notre chemin nous conduisit au milieu de collines fertiles, à travers

des prés et des champs bien entretenus. Beaucoup de collines servent de

cimetières et sont couvertes de petits tertres, contre lesquels sont

appuyées des dalles de pierre hautes de deux pieds ou bien des pierres

non taillées; plusieurs de ces pierres tumulaires portaient des

inscriptions. Parmi ces tombes se trouvaient aussi des caveaux de

famille creusés dans les collines et entourés d’une enceinte de murs peu

élevés, en forme de fer à cheval. Les entrées des tombes étaient

également murées.

Mais les Chinois n’enterrent pas tous leurs morts. Ils pratiquent encore

un autre genre de sépulture. Ils placent les corps dans de petites

chambres en maçonnerie, composées de deux murs surmontés d’un toit, et

dont les deux autres côtés sont ouverts. On y dépose, sur des bancs de

bois de plus de 60 centimètres de haut, des cercueils dont le nombre

n’excède pas trois ou quatre. Ces cercueils sont faits de troncs

d’arbres creusés.

Les endroits que nous traversâmes étaient tous très-vivants, mais

offraient les apparences de la saleté et de la misère. En passant dans

plusieurs ruelles et sur plusieurs places, il nous fallut nous boucher

le nez, et souvent nous aurions pu aussi fermer les yeux pour ne pas

apercevoir des malades d’un aspect dégoûtant, dont le corps était

couvert de boutons et d’ulcères.

Je vis partout beaucoup de volailles et de porcs, mais je n’aperçus que

trois chevaux et une femelle de buffle d’une race toute particulière.

Nous touchions presque au terme de notre course quand nous rencontrâmes

un cortége; une misérable musique nous annonça un spectacle

extraordinaire. Mais à peine eûmes-nous le temps de voir défiler le

cortége, qui courait comme s’il était en fuite. En tête marchaient les

musiciens; venaient ensuite quelques Chinois, puis deux litières vides,

avec leurs porteurs; enfin un tronc d’arbre creusé, qui représentait le

cercueil, était porté au haut d’une perche. Quelques prêtres et des gens

du peuple fermaient la marche.

Le principal prêtre avait une espèce de marotte blanche[60] à trois

pointes, et les gens qui suivaient (parmi lesquels il n’y avait pas de

femmes) portaient chacun un chiffon blanc autour du bras ou bien autour

de la tête.

* * * * *

Je fus assez heureuse pour voir quelques palais d’été et quelques

jardins appartenant à des personnes d’un rang élevé.

Je distinguai surtout celui du mandarin Hauquau. La maison, assez grande

quoiqu’elle n’ait qu’un étage, a de larges et superbes terrasses. Les

fenêtres donnent sur l’intérieur, et la toiture ressemble à celle des

maisons européennes, sauf qu’elle est plus plate. Quant aux toits

échancrés avec des flèches et des créneaux, avec des clochettes

incrustées de briques et de tuiles de couleur, on ne les voit que sur

les temples, les pavillons et les kiosques, mais non sur les grands

édifices. A la porte on avait peint deux divinités qui, à ce que pensent

les Chinois, interdisent l’entrée aux mauvais génies.

L’avant-corps de bâtiment se composait de plusieurs salles de réception,

ouvertes[61] au rez-de-chaussée, de plain-pied avec de jolis parterres;

au premier, de grandes terrasses ornées de fleurs offraient des vues

ravissantes sur le fleuve si animé, sur une riche campagne et sur les

masses de maisons groupées autour des murs de Canton.

De gentils petits cabinets entouraient les salons, dont ils n’étaient

séparés que par des cloisons transparentes, qui représentaient souvent

les tableaux les plus exquis. Parmi ces cloisons se distinguent surtout

celles de bambou, qui sont minces et légères comme des voiles, et

couvertes de fleurs peintes, ou de sentences écrites avec la plus grande

délicatesse.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 14 / 47 段