s’être levé et avoir bu une tasse de thé dans sa chambre, on prend un
bain froid. A neuf heures vient le déjeuner, qui se compose de poissons
frits ou de côtelettes, de rôti froid, d’œufs, de beurre, de pain et de
thé. Chacun va alors à ses affaires jusqu’à l’heure du dîner, qui a lieu
ordinairement à quatre heures. On mange de la soupe à la tortue, du
curri[52] et du riz, du rôti, des ragoûts et des pâtes. Tous les mets, à
l’exception du _curri_ et du riz, sont préparés à l’anglaise par des
cuisiniers chinois. Le dessert se compose de fromage et de fruits, tels
que _ananas_, _long-yen_, _mangues_ et _lit-chi_. Les Chinois prétendent
que ce dernier fruit est le meilleur qui existe. Il est de la grosseur
d’une noix, a une peau brun rouge un peu chagrinée, une pulpe blanche et
délicate et un noyau noir. Le _long-yen_, un peu plus petit que le
_lit-chi_, a aussi une chair blanche et délicate, mais un peu aqueuse.
Je ne trouvai pas ces deux fruits extrêmement bons. Les ananas ne me
parurent ni aussi savoureux ni aussi parfumés que ceux qui viennent dans
les serres d’Europe; seulement ils sont beaucoup plus gros que les
nôtres.
On boit à Canton du vin de Portugal et de la bière anglaise. Avec chaque
boisson on vous offre de la glace cassée en petits morceaux et
enveloppée d’un linge.
La glace est un article assez dispendieux, car on l’apporte de
l’Amérique du Nord. Le soir, on prend du thé.
Pendant le repas, une grande _punka_ répand de l’air et de la fraîcheur
sur toute la société. La _punka_ est un cadre d’environ trois mètres de
long et d’un mètre de haut, couvert de percale blanche et suspendu par
de forts cordons au plafond de la chambre. Un autre cordon passe, comme
la corde d’une cloche, à travers le mur de la chambre, et va dans une
pièce voisine ou au rez-de-chaussée, où un domestique le tire d’une
manière régulière, et maintient ainsi le cadre dans un mouvement léger
et constant qui donne le courant d’air le plus agréable.
La vie pour les Européens est, comme on voit, très-chère en Chine.
L’entretien annuel d’une maison européenne monte, pour le moins, à 30
000 fr. (6000 dollars), somme considérable quand on songe combien on a
peu de chose pour cet argent. On n’a ni chevaux, ni voitures, ni
réunions, ni spectacles, ni rien de semblable. Le seul plaisir de
beaucoup de personnes est d’avoir un bateau dont la location coûte 7
dollars par mois, ou bien de se promener le soir dans un petit jardin
que les Européens établis à Canton ont fait planter comme lieu
d’agrément. Il se trouve en face de la factorerie, et est entouré de
murs de trois côtés; le quatrième est borné par le fleuve aux Perles.
Les Chinois, au contraire, vivent à très-bon marché. Un homme peut
parfaitement se tirer d’affaires avec 60 _cashs_ par jour (1200 cashs
font un dollar); aussi le salaire de l’ouvrier est très-minime. C’est
ainsi qu’on peut louer un bateau pour toute la journée au prix d’un
demi-dollar, et cet argent sert souvent à nourrir toute une famille de
six à neuf personnes. Il est vrai que les Chinois ne sont pas
très-difficiles sur le choix de leurs aliments. Ils mangent des chiens,
des chats, des souris, des rats, des intestins d’oiseaux, du sang de
toute espèce d’animal, et même, à ce qu’on m’a assuré, des chenilles,
des vers de terre et des bêtes mortes. Leur principale nourriture est le
riz, qui ne leur sert pas seulement comme plat, mais qui leur tient
aussi lieu de pain. Il est très-bon marché; le picoul (100 livres de
Vienne ou 125 de Hambourg, ou 56 kilogrammes) coûte de un dollar trois
quarts à deux dollars et demi.
Les vêtements des deux sexes, pour le peuple, se composent de larges
pantalons et de longues tuniques, et se distinguent par une saleté
extraordinaire. Le Chinois est l’ennemi des bains et des ablutions; il
ne porte pas de chemise, et il garde le même pantalon jusqu’à ce qu’il
lui tombe du corps. Les tuniques des hommes leur descendent
jusqu’au-dessus du genou, et celles des femmes un peu plus bas. Elles
sont faites de nankin ou de soie, de couleur bleu foncé, brune ou noire.
Pendant l’hiver ils mettent par-dessus leur vêtement un habit d’été
qu’ils serrent contre celui de dessous à l’aide de ceintures; mais dans
les grandes chaleurs ils le laissent flotter légèrement autour du corps.
Les hommes ont la tête rasée, à l’exception d’une petite partie de
l’occiput, où les cheveux sont entretenus avec beaucoup de soin et
tressés en queue. Plus la queue d’un Chinois est épaisse, plus il en
tire vanité. Aussi y mêle-t-on de faux cheveux et des rubans noirs, et
une queue descend-elle quelquefois jusqu’à la cheville. Pendant le
travail, le Chinois roule cette queue autour de son cou; mais en entrant
dans une chambre il la détache, parce que ce serait blesser les
convenances et la politesse que de se présenter avec la queue
retroussée.
Les femmes gardent leur chevelure tout entière; elles la relèvent toute
en arrière, elles la tressent et l’attachent avec beaucoup d’art sur le
sommet de la tête; ces soins leur demandent beaucoup de temps, mais une
fois qu’elles sont coiffées c’est pour toute une semaine. Les hommes et
les femmes ne mettent rien sur leur tête, ou bien ils portent des
chapeaux de bambou très-mince, qui ont souvent près d’un mètre de large;
ces chapeaux les garantissent du soleil et de la pluie; ils sont
excessivement légers et imperméables.
Leur chaussure se compose de bas cousus et de souliers d’étoffes de soie
ou de coton noir; la semelle des souliers, haute de plus de trois
centimètres, est faite de carton épais ou de bandes de feutre plusieurs
fois repliées l’une sur l’autre. Les pauvres ne portent pas de
chaussure.
Les maisons du peuple sont de misérables barraques construites en tuiles
ou en bois. L’ameublement est extrêmement pauvre: une méchante table,
quelques chaises, deux ou trois nattes de bambou, de petits escabeaux
pour la tête, de vieilles couvertures, composent tout le mobilier.
Cependant les pots de fleurs ne manquent nulle part.
La manière la plus économique de se loger, c’est d’avoir un bateau à
soi. L’homme va travailler à la campagne, et, pendant ce temps, la femme
cherche à contribuer à l’entretien de la famille en conduisant en bateau
des promeneurs ou des voyageurs. Une moitié du bateau appartient à la
famille, l’autre au locataire, et, quoique l’espace soit excessivement
restreint (car les bateaux ont à peine 8 mètres de long), il y règne
pourtant la plus grande propreté et le plus grand ordre. Chaque matin
tout est lavé et nettoyé. On sait tirer parti du plus petit coin de la
manière la plus ingénieuse; il y a même place pour un autel domestique
en miniature. Pendant le jour on cuit et on lave. Bien que les enfants
ne manquent pas, le voyageur n’en est nullement importuné; aucun
spectacle désagréable ne s’offre à sa vue, et il n’entend que
très-rarement la voie criarde d’un des marmots. Pendant que la mère
tient la rame, elle porte son plus jeune enfant sur le dos. Les plus
grands ont aussi quelquefois un de leurs frères attaché sur leurs
épaules, et ils sautent et grimpent sans s’inquiéter le moins du monde
du dépôt qui leur est confié. Souvent je voyais avec douleur la petite
tête nue d’un tout jeune enfant ballotter de tous côtés pendant que le
frère aîné sautait d’un endroit à l’autre, ou bien le front nu de la
pauvre créature recevait tellement en plein les rayons du soleil, que
c’était à peine s’il pouvait ouvrir les yeux. Certes! on ne saurait se
faire une idée de la misère d’une famille chinoise renfermée dans son
bateau.
On accuse les Chinois de tuer beaucoup d’enfants nouveau-nés ou chétifs
et malingres. Ils les étouffent, dit-on, dès leur naissance et les
jettent à l’eau, ou bien ils les exposent dans les rues, ce qui est
encore plus affreux, car il y a beaucoup de cochons et de chiens errants
qui se jettent avec voracité sur la proie qui leur est offerte. C’est
surtout le sort des filles; pour les garçons, toute famille s’estime
heureuse d’en avoir, parce que c’est un devoir pour eux de nourrir leurs
parents dans la vieillesse. Le fils aîné même, quand son père vient à
mourir, est obligé de le remplacer et de prendre soin de ses autres
frères et sœurs, qui, en échange, lui doivent le plus grand respect et
une obéissance sans bornes. On tient rigoureusement à l’exécution de ces
lois, et celui qui les transgresse est puni de mort.
Les Chinois regardent comme un honneur d’être grand-père, et, pour se
parer de cet avantage, celui qui en est favorisé porte des moustaches.
Ces moustaches, grises et peu fournies, se remarquent d’autant plus que
les jeunes gens n’en ont pas, et que le plus souvent même ils n’ont pas
de barbe.
Quant aux mœurs et aux coutumes des Chinois, je ne puis en dire que fort
peu de chose; car pour un étranger il est difficile et presque
impossible de les connaître. Je cherchai à les observer le plus
possible; je me mêlai au peuple dans toutes les occasions qui se
présentèrent, et je notai fidèlement tout ce que j’avais pu remarquer.
Un matin, en sortant, je rencontrai plus de cinquante criminels tous
emprisonnés dans leur carcan (_can-gue_), qu’on promenait par les rues.
Ce carcan se compose de deux gros morceaux de bois qui s’emboîtent l’un
dans l’autre et qui ont deux ou trois ouvertures à travers lesquelles
on fait passer au délinquant, selon la gravité du délit, la tête avec
une main, ou avec les deux mains. Le poids du carcan est de 25 à 50
kilogrammes; il pèse si lourdement sur les épaules du pauvre diable,
qu’il ne peut pas porter lui-même la nourriture à sa bouche, et qu’il
est obligé d’attendre qu’une âme compâtissante veuille bien le faire
manger. La durée de cette punition varie de quelques jours à plusieurs
mois. Dans ce dernier cas, le coupable succombe presque toujours.
Un autre châtiment consiste à infliger des coups avec un bambou; si ces
coups sont donnés sur les parties délicates du corps, la victime, dès le
quinzième, est à jamais soustraite aux souffrances de cette vie.
D’autres punitions, dont la cruauté ne le cède en rien à celles de
l’inquisition chrétienne, sont: d’écorcher tout vif, d’écraser les
membres, de couper les tendons des pieds, etc. A côté de ces supplices,
la peine de mort est réellement un châtiment fort doux. Le coupable est
étranglé ou décapité; mais on m’assura que, dans des circonstances
particulières et tout exceptionnelles, on sciait le criminel ou bien on
le laissait mourir de faim. Dans le premier cas, la victime est pressée
entre deux planches et sciée de haut en bas; dans le second, le condamné
est enterré jusqu’à la tête, et on le laisse ainsi mourir de faim, ou
bien on lui met le joug de bois autour de la tête, et on lui donne de
jour en jour moins de nourriture, jusqu’à ce qu’à la fin on ne lui donne
plus que quelques grains de riz. Malgré la cruauté de ces supplices, on
trouve, à ce qu’on dit, des gens qui, pour de l’argent, consentent à
subir pour d’autres toutes les peines, y compris même celle de la mort.
Dans le courant de l’année 1846, à Canton, on a coupé la tête à 4000
hommes. Il faut dire que ce chiffre représente les criminels de deux
provinces qui, réunies, comptent dix-neuf millions d’habitants; mais ce
n’en est pas moins un nombre d’exécutions prodigieux. Cela tient-il à
ce que les crimes sont très-fréquents, ou bien à ce que l’on prodigue
les condamnations à mort, ou à ces deux faits réunis? C’est ce que je ne
saurais dire.
J’arrivai par hasard tout près de la place des exécutions, et je vis, à
mon grand effroi, toute une rangée de têtes encore sanglantes exposées
sur de hautes perches. Les parents peuvent enlever et enterrer les corps
des suppliciés.
Il y a en Chine diverses religions: la plus répandue est le bouddhisme,
plein de superstition et d’idolâtrie; il a surtout des adhérents dans le
bas peuple. La religion la plus naturelle et la plus sensée est celle de
Confucius, ou _Kong-fou-tsee_, qui est, dit-on, celle de la cour, des
fonctionnaires, des savants et des hommes éclairés.
La population se compose de beaucoup de races très-diverses dont je ne
puis malheureusement pas retracer les types, n’ayant fait qu’un trop
court séjour en Chine. Les Chinois que j’ai vus à Canton, à Hong-Kong et
à Macao, sont de grandeur moyenne. Leur teint varie selon le genre de
leurs occupations: le paysan, le portefaix sont assez basanés; l’homme
riche et la dame de condition sont blancs. Ils ont la tête de forme
conique, et la figure triangulaire; leurs sourcils sont placés
très-hauts et presque en ligne droite; leurs yeux obliques sont étroits,
fendus un peu de travers et très-écartés l’un de l’autre; la racine du
nez est très-large; ils ont une grande bouche, et la lèvre supérieure
fait saillie sur l’inférieure. Je trouvai que beaucoup d’entre eux
avaient les doigts des mains très-longs et très-maigres; les riches
seuls (les hommes aussi bien que les femmes) laissent pousser les ongles
extraordinairement longs pour prouver qu’ils n’ont pas besoin, comme les
gens des basses classes, de gagner leur vie par le travail des mains.
D’ordinaire ces ongles aristocratiques ont un centimètre et demi de
long. Je ne vis qu’un seul homme qui eût des ongles de trois
centimètres, et encore seulement à la main gauche. De cette main il ne
pouvait ramasser un objet plat qu’en appliquant dessus sa main tout
entière et en prenant l’objet entre les doigts.
Les femmes riches ont généralement des dispositions à devenir
très-grasses, ce qui passe pour une beauté, non-seulement chez les
femmes, mais aussi chez les hommes.
Quoique j’eusse beaucoup entendu parler des petits pieds des Chinoises,
la vue ne m’en surprit pas moins au plus haut degré. Grâce aux bons
offices de la femme d’un missionnaire, Mme Balt, je parvins à voir un de
ces petits pieds à nu. Les quatre doigts étaient recourbés et pressés si
fortement sous la plante du pied, qu’ils semblaient ne faire qu’un avec
elle. Quant à l’orteil, on lui laissait prendre tout son développement.
Le devant du pied était si serré avec de forts et larges rubans, qu’au
lieu de s’étendre et de s’allonger, il remontait et se fondait avec l’os
du pied; à la place de la cheville on voyait une grosse masse de chair,
semblable à un moignon, qui se joignait à la jambe. Le dessous du pied
avait à peine douze centimètres de long et quatre de large. Le pied est
toujours enveloppé de linge blanc ou de soie, enlacé de rubans de soie,
et renfermés dans de petits souliers à très-hauts talons.
A ma grande surprise, ces créatures mutilées, pour marcher comme des
canes, n’en trottaient pas moins presque aussi vite que les femmes
d’Europe aux larges pieds; elles montaient et descendaient même les
escaliers sans le secours d’un bâton.
Nulle Chinoise n’échappe à cet embellissement, si ce n’est parmi les
filles de la classe la plus indigente, c’est-à-dire celles qui habitent
dans les bateaux. Dans les grandes familles, toutes les filles partagent
cette distinction, tandis que dans les familles d’un rang moins élevé,
on la réserve ordinairement à la fille aînée.
Le mérite d’une fiancée se règle sur la petitesse de ses pieds.
On ne pratique pas cette mutilation sur l’enfant au moment de sa
naissance, mais on attend qu’elle ait accompli sa première année,
quelquefois même qu’elle soit arrivée à l’âge de trois ans. Après
l’opération, on ne fait pas entrer le pied de force, comme on l’a
prétendu, dans un soulier de fer, mais on le serre bien solidement au
moyen de larges rubans.
La polygamie est permise aux Chinois par leur religion; mais à cet égard
ils sont bien au-dessous des mahométans. Les gens les plus riches ont
rarement plus de six à douze femmes, tandis que les pauvres se
contentent d’une seule.
Je visitai à Canton, autant que possible, les ateliers de différents
artistes; je m’attachai surtout aux premiers peintres, et j’avoue que je
fus frappée du vif éclat de leurs couleurs. On l’attribue surtout au
papier de riz, sur lequel ils peignent, et qui est d’une finesse et
d’une blancheur extraordinaires.
Les peintures sur toile ou sur ivoire diffèrent peu de celles de nos
artistes européens sous le rapport des couleurs; mais elles s’en
distinguent extrêmement par la composition et la perspective, pour
lesquelles les Chinois en sont encore aux éléments. Ce que je dis là est
surtout vrai pour la perspective. Les figures ou les objets du second
plan rivalisent pour la grandeur et le coloris avec ceux du premier, et
les fleuves et les mers occupent souvent la place des nuages. Mais, en
échange, ils savent parfaitement copier[53] et même faire des portraits.
J’en ai vu qui étaient si bien dessinés, si ressemblants et si
admirablement peints, que d’excellents artistes européens auraient pu
sans honte signer ces ouvrages.
Les Chinois sont d’une habileté extraordinaire pour les ciselures sur
ivoire, sur écaille et sur bois. On trouve surtout parmi les objets
d’art en laque noire, avec des dessins d’or à plat ou en relief, des
chefs-d’œuvre qui feraient honneur aux plus beaux cabinets de curiosités
d’Europe. J’ai vu de petites tables à ouvrage de dames qui valaient
jusqu’à 600 dollars. Rien n’égale aussi la beauté des corbeilles et des
tapis qu’ils tressent avec du bambou.
Ils réussissent beaucoup moins dans les travaux en or et en argent, qui
sont généralement massifs et sans goût. Mais dans la fabrication de la
porcelaine, ils ont acquis une grande réputation. Leurs produits se
distinguent autant par la grandeur que par la transparence. Sans doute
j’ai vu chez eux des vases et autres ustensiles de plus d’un mètre de
haut qui n’étaient ni légers, ni transparents; mais les tasses et les
autres petits objets se faisaient remarquer par une finesse et une
transparence qui ne pouvaient se comparer qu’au verre. Les couleurs des
peintures sont très-vives, mais les dessins sont mauvais et roides.
Les Chinois sont inimitables dans la confection des étoffes de soie et
des écharpes dites _crêpes de Chine_. Ces dernières sont bien
préférables à celles de France et d’Angleterre, pour le goût, la beauté
et l’épaisseur du tissu.
La musique est un art si peu avancé en Chine, que l’on pourrait presque
mettre les bons Chinois au même rang que les peuples sauvages. Ils ne
manquent pas d’instruments, mais ils ne savent pas s’en servir. Ils ont
des violons, des guitares, des luths (tous montés de cordes ou de fils
de fer), des tympanons, des instruments à vent, des timbales, des
tambours et des cymbales; mais ils n’entendent rien à la composition, ni
à la mélodie, ni à l’exécution; ils grattent, raclent et frappent sur
leurs instruments de manière à produire un véritable sabbat. Dans mes
courses sur le fleuve aux Perles, j’eus plusieurs fois occasion
d’entendre ces délicieuses cacophonies sur les bateaux de mandarins et
les bateaux de fleurs.
Pour l’art de tromper, les Chinois s’y entendent beaucoup mieux, et ils
sont surtout habiles à attraper les Européens. Ils n’y mettent aucun
point d’honneur. Quand leur fourberie se découvre, ils disent tout au
plus: «Il a été plus habile et plus adroit que moi.»
On me racontait qu’avant de mettre en vente des animaux vivants, tels
que veaux, porcs, etc., dont le prix se règle sur le poids, ils les
forcent d’avaler des pierres ou de grandes quantités d’eau. Ils savent
aussi gonfler et parer la chair des volailles tuées, pour les faire
paraître bien fraîches et bien grasses.
Mais ce n’est pas seulement le bas peuple qui se distingue par la
méchanceté et la fourberie; on trouve ces belles qualités même dans les
premiers fonctionnaires de l’État. Personne n’ignore qu’il n’y a nulle
part plus de pirates que dans les eaux de la Chine, et plus
particulièrement dans les parages de Canton; cependant on ne fait rien
pour les châtier ou pour en purger la mer, parce que les mandarins ne
regardent pas comme au-dessous de leur dignité d’entretenir avec eux des
rapports secrets.
Ainsi, le commerce d’opium est défendu, et cependant la contrebande en
fait entrer tous les ans une telle quantité, que les produits de cette
importation surpassent, dit-on, ceux de l’exportation du blé[54]. Les
marchands s’entendent avec les employés et les mandarins; on stipule une
somme pour chaque picoul, et souvent le mandarin lui-même introduit des
cargaisons entières sous le couvert de son pavillon.
On prétend qu’il y a, dans une des îles voisines de Hong-Kong, de vastes
ateliers de fausse monnaie qui fonctionnent sans entrave et au su de
tout le monde, en payant un tribut aux employés et aux mandarins. Il n’y
a pas longtemps, quelques vaisseaux de corsaires, s’étant trop approchés
de Canton, furent jetés à la côte; l’équipage périt et le chef fut fait
prisonnier. La société des pirates somma par écrit le gouvernement de
lui rendre la liberté, avec menace, en cas de refus, de mettre tout à
feu et à sang.
Tout le monde fut convaincu que la lettre était accompagnée d’une somme
d’argent; car, peu de temps après, le bruit se répandit que le coupable
s’était échappé.
Je fus témoin, pendant mon séjour à Canton, d’un fait qui me causa une
grande angoisse et qui démontre suffisamment l’impuissance ou la
faiblesse du gouvernement en Chine.
Le 8 août, M. Agassiz était parti avec un ami pour Whampoa, et il avait
témoigné l’intention de revenir dans la soirée. Je restai seule à la
maison avec les serviteurs chinois. M. Agassiz ne revint pas; enfin dans
la nuit, vers une heure, j’entendis tout à coup de grands cris et on
frappa avec violence à la porte de la maison. Je crus d’abord que
c’était M. Agassiz, et je m’étonnais déjà de cette rentrée bruyante,
quand je m’aperçus que le tapage n’avait pas lieu dans notre maison,
mais dans celle d’en face. Pareille erreur est très-facile, car les
maisons sont tout à côté l’une de l’autre, et les fenêtres restent
ouvertes nuit et jour. J’entendais crier: «Levez-vous, habillez-vous!»
et en même temps: «C’est terrible! c’est épouvantable! Dieu! où cela
est-il arrivé?» Je m’élançai hors du lit, et je passai une robe en toute
hâte, avec l’idée qu’il devait avoir éclaté quelque part ou un incendie
ou une révolte[55].
Ayant aperçu un monsieur près d’une fenêtre, je l’appelai et le priai de
me dire ce qui était arrivé de si effroyable. Il me raconta rapidement
qu’on venait de recevoir à l’instant même la nouvelle que deux de ses
amis, qui voulaient aller à Hong-Kong (Whampoa est sur la route),
avaient été attaqués par des pirates, que l’un avait été assassiné et
l’autre blessé.
Il s’éloigna immédiatement, avant que j’eusse le temps de lui demander
le nom de la victime, et je passai toute la nuit avec la crainte que cet
attentat n’eût été commis contre M. Agassiz.
Par bonheur il n’en avait rien été, car M. Agassiz fut de retour le
matin à cinq heures.
J’appris alors que ce malheur était arrivé à un Suisse nommé Vauchée,
qui avait passé avec nous bien des soirées. Je l’avais encore vu le jour
de son départ chez notre voisin, où l’on s’était beaucoup amusé et où
l’on avait chanté les plus beaux quatuors jusqu’à huit heures du soir. A
neuf heures il était monté en bateau, et il était parti à dix; un quart
d’heure après, son embarcation fut enveloppée de mille champans et
autres bateaux, et il trouva sa triste fin.
M. Vauchée avait eu l’intention de se rendre à Hong-Kong, et de s’y
embarquer sur un plus grand navire pour aller à _Tschang-Haï_[56]. Il
portait avec lui des montres suisses, pour une valeur de 40 000 francs;
il racontait même à ses amis avec quel soin il les avait emballées, sans
que ses domestiques en eussent rien vu. Mais il paraît qu’il n’en avait
pas été tout à fait ainsi; et, comme les pirates ont des espions parmi
les serviteurs de toutes les maisons, ils ne furent que trop bien
informés de tout.
Pendant mon séjour à Canton, la maison d’un Européen fut détruite par le
peuple, parce qu’elle avait été bâtie sur un terrain qui, à la vérité,
n’était pas interdit aux Européens, mais qui jusque-là était resté
inhabité.
Il se passait rarement un jour sans qu’on entendît parler de crimes ou
d’actes de violence. Aussi vivait-on dans une anxiété continuelle,
surtout depuis que courait le bruit d’une révolution imminente qui
devait coûter la vie à tous les Européens. Beaucoup de marchands se
tenaient prêts à fuir au premier moment, et dans la plupart des
comptoirs on avait rangé dans l’ordre le plus parfait des mousquets, des
pistolets et des sabres. Par bonheur, l’époque fixée pour le soulèvement
se passa sans que le peuple exécutât ses menaces.
Les Chinois sont excessivement lâches. Ils parlent très-haut quand ils
sont sûrs de ne courir aucun danger, par exemple quand il s’agit de
lapider ou de tuer quelques personnes isolées; mais s’ils peuvent
s’attendre à rencontrer une ferme résistance, vous pouvez être certain
qu’ils se garderont bien d’attaquer. J’ai la conviction qu’une douzaine
de bons soldats européens mettraient aisément en fuite cent Chinois.
Je n’ai pas encore rencontré de peuple plus lâche, plus faux et en même
temps plus cruel. Une preuve, entre autres, de ce que j’avance, c’est
que leur plus grand plaisir est de tourmenter les animaux.