_6 juillet._ Pendant les premiers jours, notre voyage sur la mer de

Chine ne ressembla pas mal à celui de l’océan Pacifique. Nous avancions

lentement et paisiblement. Ce n’est que ce jour-là que nous découvrîmes

la côte de Chine, et, le soir, nous n’étions plus qu’à 28 milles de

_Macao_. J’attendis le lendemain avec une assez grande impatience.

J’étais sûre maintenant de fouler bientôt le sol de Chine, si ardemment

désiré; je voyais déjà en idée les mandarins avec leurs grands bonnets,

et les Chinoises avec leurs petits pieds, lorsque le vent tourna tout à

coup au milieu de la nuit, et, le 7 juillet, nous nous trouvâmes rejetés

à 100 milles en arrière. Pour comble de malheur, le baromètre tomba si

bas que nous redoutions déjà un typhon. On appelle ainsi des ouragans

excessivement dangereux, qui sévissent fréquemment pendant les mois de

juillet, d’août et de septembre. Un nuage noir rouge foncé d’un côté et

de l’autre à moitié blanc, se montre ordinairement à l’horizon comme un

fatal précurseur: puis surviennent des ondées épouvantables, mêlées de

tonnerres et d’éclairs, et les vents les plus violents, déchaînés de

tous côtés, soulèvent des vagues hautes comme des tours. On fit à bord

tous les préparatifs nécessaires pour recevoir le dangereux ennemi. Mais

nous en fûmes quittes pour la peur; ou l’ouragan n’éclata pas, ou bien

il éclata à une très-grande distance; nous n’essuyâmes qu’une petite

tempête d’assez courte durée.

Le 8 juillet, nous arrivâmes de nouveau dans le voisinage de _Macao_,

dans le détroit de la _Lema_, et nous passâmes ensuite continuellement

par des baies semées de brisants et de groupes d’îles qui offraient les

vues les plus belles et les plus variées.

Le 9 juillet, nous jetâmes l’ancre dans la rade de Macao. La ville

appartient aux Portugais, et a 20 000 habitants. Elle est dans une

position ravissante, sur le bord de la mer, entourée de jolies chaînes

de collines et de montagnes. On remarque particulièrement le palais du

gouverneur portugais, le couvent catholique de _Guia_, les

fortifications, et quelques jolis édifices situés pêle-mêle sur de

belles collines dans un désordre pittoresque.

Indépendamment d’un petit nombre de vaisseaux européens, il y avait en

rade plusieurs jonques (grands bateaux chinois), et beaucoup de petits

canots conduits par des Chinois couraient autour de notre navire.

* * * * *

L’île de Taïti a 72 milles anglais de circonférence.

La religion du pays est la religion anglicane.

La langue est le taïtien.

La population indigène est de 8 à 9000 âmes.

On se sert pour monnaie de dollars américains et espagnols, appelés

aussi piastres, et d’argent français.

La piastre vaut 5 francs ou 8 réaux.

La distance de _Valparaiso_ à _Taïti_ est d’environ 5000 lieues marines;

de _Taïti_ à _Macao_, à peu près autant.

De _Macao_ à _Hong-Kong_ il y a 60 lieues marines; de _Hong-Kong_ à

_Canton_, 90 lieues marines.

CHAPITRE VIII.

Macao.--Hong-Kong.--Victoria.--Promenade en jonque chinoise.--Le

Si-Kiang, appelé aussi fleuve du Tigre.--Whampoa.--Canton ou

Ruangtscheu-fu.--Vie des Européens.--Les Chinois.--Coutumes et

usages.--Criminels et pirates.--Assassinat de M.

Vauchée.--Promenades et excursions.

Il y a un an, je ne me serais pas imaginé que je grossirais le nombre

des Européens qui connaissent ce curieux pays, non-seulement par les

livres, mais pour l’avoir visité. Je ne songeais pas alors qu’au lieu

des Chinois peints que j’avais vus en Europe je verrais des Chinois en

chair et en os, avec leurs têtes rasées, leurs longues queues et leurs

vilains petits yeux obliques.

A peine eûmes-nous jeté l’ancre, que plusieurs Chinois grimpèrent sur le

pont de notre vaisseau, pendant que d’autres étalaient sur leurs barques

une quantité d’objets, de fruits et de pâtisseries, les rangeant avec

beaucoup d’ordre et formant un vrai marché tout autour de nous.

Quelques-uns même vantaient leur marchandise en mauvais anglais; mais en

somme ils ne firent pas de brillantes affaires; car notre équipage se

borna à acheter quelques cigares et quelques fruits.

Le capitaine Jurianse loua un bateau, et nous mîmes aussitôt pied à

terre. Pour avoir le droit de débarquer, il fallut payer au mandarin un

demi-écu d’Espagne par personne. Cet abus, à ce que j’appris, ne tarda

pas à être aboli.

Nous traversâmes une grande partie de la ville pour gagner une des

maisons de commerce portugaises. Les Européens, hommes et femmes,

peuvent circuler ici librement, sans courir comme dans d’autres villes

chinoises, le risque d’être lapidés. Dans les rues qui n’étaient

habitées que par des Chinois, il y avait un grand mouvement. On voyait

des groupes d’hommes assis dans la rue qui jouaient aux dominos, et dans

les boutiques, des serruriers, des menuisiers, des cordonniers et autres

artisans; on travaillait, on causait, on jouait ou l’on dînait. Je ne

vis que peu de femmes; encore appartenaient-elles au bas peuple. Rien ne

m’amusa ni ne m’étonna plus que la manière dont mangent les Chinois; ils

se servent de deux petits bâtons, à l’aide desquels ils portent les mets

à la bouche d’une façon très-adroite et très-délicate. Pour le riz, qui

se détache et se brise, les bâtons ne feraient pas aisément leur office;

ils approchent donc le vase rempli de riz tout contre leur bouche grande

ouverte, et y font entrer de larges portions au moyen de leurs petits

bâtons; mais d’ordinaire une partie retombe dans le vase d’une manière

peu appétissante. Pour les mets liquides, ils se servent de cuillers

rondes en porcelaine.

La construction des maisons n’offre rien de particulier: la façade donne

d’ordinaire sur la cour ou sur le jardin. Je visitai entre autres la

grotte dans laquelle le célèbre écrivain portugais Camoëns a composé,

dit-on, ses _Lusiades_. Pour avoir fait le poëme satyrique _Disperates

no India_, il fut exilé, en 1556, à Macao, où il passa plusieurs années,

jusqu’à l’époque où on le rappela dans sa patrie. La grotte est située

non loin de la ville, sur une hauteur ravissante.

Comme il n’y avait point de commerce à faire, le capitaine résolut de se

remettre en mer le lendemain. Il m’offrit de m’emmener avec lui

gratuitement à Hong-Kong; je n’avais payé le passage que jusqu’à Macao.

Son invitation me fut d’autant plus agréable, que je n’avais aucune

lettre de recommandation pour Macao, et que d’ailleurs les occasions

d’aller à Hong-Kong étaient excessivement rares. L’eau du chenal étant

très-basse, notre vaisseau était resté à l’ancre loin de la terre, dans

les parages exposés aux courses des pirates, qui sont ici très-nombreux

et très-hardis. On prit donc pour la nuit toutes les précautions

nécessaires, et on doubla les sentinelles.

En 1842, les pirates attaquèrent un brick dans la rade de Macao, le

pillèrent et tuèrent l’équipage. Le capitaine était resté à terre;

l’équipage s’était livré sans crainte au sommeil, sous la garde d’une

seule sentinelle. Il arriva un _champan_[47]: le chef de cette

embarcation remit un billet à l’homme de garde en lui disant qu’il

venait de la part du capitaine. Pendant que le matelot s’approchait de

la lanterne pour lire le billet, le pirate lui asséna un violent coup

sur la tête et le terrassa sans lui laisser le temps de prononcer une

parole. Les hommes cachés dans le champan escaladèrent le navire de tous

côtés, et se rendirent facilement maîtres des matelots endormis.

Le 10 juillet au matin, après avoir passé la nuit sans accident, nous

nous embarquâmes pour Hong-Kong, sous la conduite d’un pilote côtier. La

traversée est de 60 milles marins, et elle offre beaucoup de variété et

d’intérêt, car on longe sans cesse des baies, des récifs et de jolis

groupes d’îles.

Après la guerre de 1842, les Chinois cédèrent l’île de Hong-Kong aux

Anglais, qui y fondèrent le port de _Victoria_, aujourd’hui orné de

nombreux édifices et de beaux palais en pierre de taille.

Mais les Européens, dont le nombre ne s’élève qu’à quelques centaines,

ne sont pas très-contents; car le commerce n’est pas de moitié aussi

productif qu’on l’avait espéré d’abord. Le gouvernement anglais donne

gratuitement des terrains aux marchands, à la seule condition d’y bâtir

des maisons. Beaucoup ont élevé de magnifiques constructions, qu’ils

céderaient aujourd’hui à moitié prix; d’autres abandonneraient

volontiers leur terrain, avec les fondations déjà établies, sans

demander le moindre dédommagement.

Je me proposais de ne rester que peu de jours à Victoria, car je

désirais arriver le plus tôt possible à Canton.

Après tant d’honnêtetés dont il m’avait déjà comblée, le capitaine

Jurianse voulut encore me donner le logement et la nourriture sur son

vaisseau pendant son séjour à Victoria, ce qui me fit faire chaque jour

une économie de quatre à six dollars[48].

Le bateau qu’il avait loué fut aussi toujours à ma disposition. A cette

occasion je dois rappeler que je n’ai nulle part bu de l’eau aussi bonne

et aussi fraîche que sur son navire; ce qui prouve que même avec la

chaleur tropicale l’eau peut se garder longtemps sans se corrompre. Il

n’est besoin que de propreté et de soin; mais ces qualités ne se

trouvent à ce degré que chez les Hollandais. Plût au ciel que tous les

capitaines voulussent, au moins à cet égard, les prendre pour modèles!

C’est vraiment une dure nécessité que d’être réduit à boire une eau

trouble et qui sent mauvais. Malheureusement tous les voiliers sur

lesquels je fis une traversée de plusieurs mois m’offrirent ce

désagrément.

La situation de Victoria n’est pas des plus agréables, car elle est

environnée de montagnes toutes nues. La ville même a un cachet européen,

et si l’on ne voyait pas, dans les rues et dans les boutiques, des

porteurs, des ouvriers et de petits marchands chinois, on croirait à

peine qu’on se trouve en Chine. Je fus surprise de ne pas rencontrer de

femmes indigènes dans les rues. On aurait pu penser qu’une Européenne

courrait quelque danger à se montrer en public; mais je dois avouer que

je n’eus jamais à essuyer la moindre offense de la part des Chinois; ils

ne m’importunèrent même pas par leur curiosité.

A Victoria, j’eus le plaisir de faire la connaissance de M. Gützloff,

qui a acquis une assez grande célébrité[49].

J’y trouvai encore quatre autres missionnaires. Ils étudiaient le

chinois, s’habillaient et se faisaient raser la tête comme les

indigènes, et portaient des queues à la chinoise. Aucune langue n’est

aussi difficile à lire et à écrire que le chinois. L’écriture se

compose, dit-on, de plus de mille lettres, et la langue ne renferme que

des monosyllabes. On écrit avec des pinceaux trempés dans de l’encre de

Chine, de droite à gauche, sur toute la longueur du papier!

Dès les premiers jours, je trouvai une occasion d’aller à Canton dans

une petite jonque chinoise. M. Pustau, marchand de Victoria, qui

s’était vivement intéressé à moi, m’engagea, il est vrai, à ne pas me

confier aveuglément aux gens du pays. Il me conseilla de louer une

barque à moi ou bien de prendre une place sur le bateau à vapeur; mais

cela dépassait mes faibles ressources; car une place sur le vapeur, ou

la location d’une barque, m’aurait coûté douze dollars, tandis que mon

passage dans la jonque ne me revenait qu’à trois dollars. J’avoue, en

outre, que la physionomie et les manières des Chinois ne m’inspiraient

pas la moindre crainte. Je pris sur moi mes pistolets, et, le soir du 12

juillet, je me rendis tranquillement à bord.

Une forte pluie et la nuit tombante m’obligèrent bientôt à me réfugier

dans l’intérieur du bateau; pour passer le temps, je me mis à observer

mes compagnons de voyage.

La compagnie, sans être choisie, se conduisit très-décemment, de sorte

que je pus rester tranquillement au milieu d’elle. Quelques-uns jouaient

aux dominos, tandis que d’autres tiraient des sons épouvantables d’une

mandoline à trois cordes. On fumait, on causait et on prenait du thé

sans sucre dans de toutes petites tasses. On ne manqua pas de m’offrir

de tous côtés de ce nectar! Les Chinois, riches ou pauvres, ne boivent

ni eau pure, ni spiritueux, mais toujours du thé faible et sans sucre.

Il était tard quand je me retirai dans ma cabine, dont le plafond

n’était pas hermétiquement fermé et laissait pénétrer la pluie. A peine

le capitaine s’en fut-il aperçu, qu’il m’assigna une autre place. Je me

trouvai en compagnie de deux Chinoises tout occupées à fumer du tabac:

leurs pipes n’étaient pas plus grandes que des dés à coudre, et après

trois ou quatre bouffées elles étaient obligées de les bourrer de

nouveau.

Mes voisines, s’étant aperçues que je n’avais pas de petit tabouret pour

reposer ma tête, m’en offrirent un, et insistèrent tellement que je dus

l’accepter. Les Chinois se servent, en guise d’oreiller, de petits

tabourets de bambou ou de cartons très-forts, qui ont de dix à trente

centimètres de long, et environ vingt de haut; ils sont bombés à la

partie supérieure, mais non rembourrés.

_13 juillet._ Quand je me rendis de grand matin sur le pont pour voir

l’entrée de la _bocca_ du _Si-Kiang_ ou du _Tigre_, nous nous trouvions

déjà si avant dans le fleuve, qu’on ne découvrait plus son embouchure.

Je la vis cependant à mon retour de Canton, à Hong-Kong.

Le Si-Kiang, un des plus grands fleuves de la Chine, qui, à peu de

distance encore de l’endroit où il se jette dans la mer, a près de huit

milles de large, se trouve à son embouchure tellement resserré par des

montagnes et des rochers, qu’il perd la moitié de sa largeur.

La contrée est belle, et quelques fortifications assises sur les cimes

des montagnes lui donnent un aspect romantique.

Près de _Hoo-mun_, appelé aussi _Whampoa_, le fleuve se divise en

plusieurs bras; celui qui conduit à Canton s’appelle le _fleuve aux

Perles_. Whampoa, endroit de peu d’importance, mérite d’être mentionné,

parce que les nombreux bas-fonds du fleuve aux Perles obligent tous les

grands vaisseaux d’y jeter l’ancre.

Le long des rives s’étendent d’immenses plantations de riz bordées de

bananiers et d’arbres fruitiers. Ces derniers forment souvent de jolies

allées; mais on les plante moins pour l’ornement que par nécessité.

Comme le riz a besoin d’un terrain très-humide, on plante les arbres

entre les rizières pour soutenir le sol, qui sans cela serait entraîné à

force d’être arrosé. De jolies maisons de campagne d’un style vraiment

chinois, avec des toits échancrés, pointus et dentelés, couvertes de

tuiles et de briques de couleur, sont placées sous des groupes d’arbres

aux ombrages épais; des pagodes de constructions diverses (appelées

_tas_), de trois à neuf étages, s’élèvent sur de petites collines près

des villages, et attirent de loin l’attention.

De nombreuses fortifications, mais qui ressemblent plutôt à de grandes

maisons sans toitures, défendent le fleuve en amont.

A plusieurs milles avant Canton, on voit une suite de bourgades

composées toutes de méchantes baraques, qui sont en grande partie

établies dans le fleuve même, sur de hauts pilotis, et entourées

d’innombrables barques également habitées.

Plus on approche de Canton, plus le mouvement de la navigation, plus le

nombre des vaisseaux et des bateaux servant d’habitation augmente. On

voit des bâtiments des formes les plus étranges, des jonques à l’arrière

desquelles s’élève comme une maison à deux étages avec de hautes

fenêtres, des galeries et un toit. Ces navires sont souvent d’une

grandeur surprenante, et chargent jusqu’à mille tonnes. Plus loin on

aperçoit des vaisseaux de guerre chinois d’une construction plate, large

et longue, armés de vingt à trente canons; des _bateaux de mandarin_

qui, avec leurs portes et leurs croisées peintes[50], avec leurs

galeries ciselées et leurs pavillons en soie, ressemblent aux plus

jolies maisons. Ceux qui méritent le plus d’attention sont les superbes

_bateaux à fleurs_, dont les galeries supérieures sont ornées de

guirlandes et d’arabesques. Des portes et des fenêtres de style gothique

conduisent dans l’intérieur, composé d’un grand salon et de quelques

cabinets. Des glaces, des tapis de soie ornent les murs; des lustres de

verre, des lanternes en papier de couleur, entre lesquels se balancent

de petites corbeilles remplies des fleurs les plus fraîches, complètent

cet aspect enchanteur.

Ces bateaux à fleurs restent toujours à l’ancre, et servent aux Chinois,

jour et nuit, de lieux de divertissement. On y exécute des comédies, des

danses et des jongleries, auxquelles n’assistent pas les femmes de

bonne compagnie. L’accès n’en est pas précisément interdit aux

Européens; mais, avec la disposition actuelle des esprits, ils courent

plus ou moins le risque d’être injuriés ou maltraités.

Qu’on se représente, à côté de ces singuliers bateaux, des milliers de

petits canots ou champans qui sont à l’ancre ou qui croisent dans tous

les sens, des pêcheurs qui jettent de tous côtés leurs filets, des

enfants et des jeunes gens qui se baignent et nagent. Souvent on

détourne les regards avec inquiétude, quand on voit sur de petits

bateaux étroits des gamins jouer et se chamailler; à tout instant on se

figure qu’un de ces petits bonshommes va tomber par-dessus le bord. Les

parents prudents attachent au dos de leurs enfants âgés de moins de six

ans des citrouilles creuses ou des vessies de bœuf remplies d’air, pour

qu’en tombant dans l’eau ils n’aillent pas si vite au fond.

Les diverses occupations des indigènes, cette vie active et agitée,

offrent les tableaux les plus variés; on ne peut s’en faire une idée

exacte si on n’en a été soi-même témoin.

Depuis peu d’années il est permis aux femmes européennes d’entrer et de

demeurer dans les factoreries de Canton. Je quittai donc le bateau sans

crainte; mais je devais d’abord aviser aux moyens de trouver la maison

de M. Agassiz, à laquelle j’étais adressée. Comme je ne savais pas

encore un mot de chinois, il me fallut m’expliquer par signes. Je donnai

à entendre à mon capitaine que je n’avais pas d’argent sur moi, et que,

s’il voulait être payé, il devait me conduire à la factorerie. Il ne

tarda pas à me comprendre, et s’empressa d’acquiescer à ma demande. Les

Européens que je rencontrai à la factorerie m’indiquèrent la maison, et

bientôt je me trouvai hors d’embarras.

Quand M. Agassiz me vit arriver et apprit que j’étais venue à pied du

vaisseau à sa maison, il fut très-surpris, et eut de la peine à croire

que j’eusse pu faire ce trajet sans encombre et sans insulte. Ce n’est

qu’alors que je me rendis compte du danger auquel je m’étais exposée

comme femme, en courant seule avec un guide dans les rues de Canton.

Pareille chose ne s’était pas encore vue dans la ville, et M. Agassiz

m’assura que je devais regarder comme un bonheur insigne de ne pas avoir

été outragée grossièrement, et même lapidée par le peuple.

Dans un cas semblable, mon guide aurait pris la fuite, et m’aurait

abandonnée à mon mauvais sort.

J’avais bien remarqué, en allant du vaisseau à la factorerie, que tout

le monde me suivait des yeux et criait après moi en me montrant au

doigt, que jeunes et vieux sortaient des boutiques, et que peu à peu il

se formait même autour de moi une espèce d’escorte. Que me restait-il

autre chose à faire que de ne pas me laisser intimider, et de payer

d’audace? J’avançai bravement, et on ne me fit rien, sans doute parce

que je ne montrai aucune crainte.

J’avais formé le projet de ne pas rester longtemps à Canton; car, depuis

la dernière guerre avec les Anglais, les Européens peuvent y paraître

moins que jamais. On porte encore aux femmes une plus grande haine,

parce qu’il a été annoncé, dans les prophéties chinoises, que le

Céleste-Empire sera conquis un jour par une femme. Aussi je n’espérais

pas voir grand’chose à Canton, et je me proposais de continuer mon

voyage vers le nord de la Chine, jusqu’au port de _Tschang-hai_, où il

devait être plus facile de trouver accès auprès du peuple et de la

noblesse.

Par bonheur je fis la connaissance d’un Allemand, M. de Carlowitz, qui

avait déjà passé quelques années à Canton. Il me témoigna de l’intérêt,

et m’offrit même de me servir de cicerone, à condition que je m’armerais

de patience jusqu’à ce que la poste d’Europe, qu’on attendait sous

peu[51], fût arrivée.

En ce moment, les esprits des marchands sont tellement agités et

préoccupés qu’ils n’ont pas le temps de songer à autre chose qu’à leur

correspondance. Il me fallut donc attendre non-seulement l’arrivée du

vapeur, mais aussi son départ, ce qui demanda huit jours. Grâce à M.

Agassiz je ne m’ennuyai point; reçue chez lui de la manière la plus

cordiale et la plus affectueuse, j’eus en outre occasion de faire

connaissance avec le genre de vie des Européens établis à Canton.

Peu d’Européens amènent leurs familles en Chine, et surtout à Canton, où

les femmes et les enfants vivent à peu près comme en prison, et ne

peuvent guère sortir que dans une litière bien fermée. D’ailleurs toute

est si cher dans ce pays, que comparativement on vit encore à bon marché

à Londres. On n’a pas un appartement quelque peu convenable, de six

chambres avec cuisine, à moins de sept ou huit cents dollars par an. On

donne à un domestique de quatre à huit dollars par mois; une servante se

paye souvent de neuf à dix dollars, car les Chinoises ne veulent servir

les Européens qu’à des prix exorbitants. Avec cela il règne dans ce pays

la singulière coutume d’affecter à chaque genre d’occupation une

personne particulière, ce qui nécessite un grand nombre de domestiques.

Une famille composée de quatre personnes exige au moins de dix à douze

domestiques, et quelquefois plus. Chaque membre de la famille a d’abord

un domestique attaché exclusivement à son service. Puis il faut un

cuisinier, quelques bonnes d’enfants et plusieurs _cooli_ employés aux

travaux plus communs, tels que le nettoyage des chambres, le transport

du bois et de l’eau. Malgré un personnel si nombreux, on est souvent

très-mal servi; car si l’un ou l’autre de ces gens sort et qu’on ait

besoin de son service, il faut attendre qu’il soit rentré: aucun

domestique ne voudrait faire l’ouvrage de son camarade.

Toute la maison est sous la direction d’une espèce d’intendant nommé

_comprador_. Il est chargé de l’argenterie, des meubles, du linge; il

reçoit et nourrit les domestiques, s’occupe de tout ce qu’il leur faut

et répond de leur fidélité; mais il retient aussi à chacun sur ses gages

deux dollars par mois. Il fait les achats, les comptes de cuisine, en un

mot toutes les dépenses, et indique à la fin de chaque mois le total,

sans trop entrer dans les détails.

Outre la direction de la maison, le comprador est chargé de tenir la

caisse de la maison de commerce. Il passe par ses mains des centaines de

mille dollars, et, s’il se glisse de fausses pièces, il en est

responsable. Pour les payements et pour les recettes, il a ses commis à

lui, qui vérifient chaque pièce avec une rapidité incroyable. Ils

prennent une poignée de monnaies, les lancent en l’air chacune

séparément avec le pouce et le doigt du milieu, écoutent le son et

regardent en même temps le revers de la pièce qui retombe dans le creux

de la main. Des milliers de pièces sont ainsi comptées dans l’espace de

quelques heures. Cet examen est indispensable à cause de la quantité de

faux dollars que fabriquent les Chinois. Pour prouver que les pièces

sont bonnes, on imprime sur chacune le cachet de la maison, ce qui finit

par les aplatir et les élargir, et par les séparer en plusieurs

morceaux. Mais les morceaux ne perdent rien de leur valeur, car la somme

se détermine au poids. Indépendamment des dollars, on se sert encore

d’argent pur non monnayé en petites barres; on en coupe des morceaux

plus ou moins gros, selon que la somme est plus ou moins forte.

La caisse se trouve au rez-de-chaussée, dans la chambre du comprador, et

l’Européen n’a point à s’occuper d’argent: aussi n’en porte-t-il jamais

sur lui.

Le comprador ne touche pas de traitement, mais il a un intérêt dans

chaque affaire; pour les comptes de la maison, il sait les faire sans y

perdre. D’ailleurs, on prend en général, des hommes de confiance; ils

versent une caution entre les mains des mandarins, qui ensuite

répondent d’eux.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 12 / 47 段