Chine ne ressembla pas mal à celui de l’océan Pacifique. Nous avancions
lentement et paisiblement. Ce n’est que ce jour-là que nous découvrîmes
la côte de Chine, et, le soir, nous n’étions plus qu’à 28 milles de
_Macao_. J’attendis le lendemain avec une assez grande impatience.
J’étais sûre maintenant de fouler bientôt le sol de Chine, si ardemment
désiré; je voyais déjà en idée les mandarins avec leurs grands bonnets,
et les Chinoises avec leurs petits pieds, lorsque le vent tourna tout à
coup au milieu de la nuit, et, le 7 juillet, nous nous trouvâmes rejetés
à 100 milles en arrière. Pour comble de malheur, le baromètre tomba si
bas que nous redoutions déjà un typhon. On appelle ainsi des ouragans
excessivement dangereux, qui sévissent fréquemment pendant les mois de
juillet, d’août et de septembre. Un nuage noir rouge foncé d’un côté et
de l’autre à moitié blanc, se montre ordinairement à l’horizon comme un
fatal précurseur: puis surviennent des ondées épouvantables, mêlées de
tonnerres et d’éclairs, et les vents les plus violents, déchaînés de
tous côtés, soulèvent des vagues hautes comme des tours. On fit à bord
tous les préparatifs nécessaires pour recevoir le dangereux ennemi. Mais
nous en fûmes quittes pour la peur; ou l’ouragan n’éclata pas, ou bien
il éclata à une très-grande distance; nous n’essuyâmes qu’une petite
tempête d’assez courte durée.
Le 8 juillet, nous arrivâmes de nouveau dans le voisinage de _Macao_,
dans le détroit de la _Lema_, et nous passâmes ensuite continuellement
par des baies semées de brisants et de groupes d’îles qui offraient les
vues les plus belles et les plus variées.
Le 9 juillet, nous jetâmes l’ancre dans la rade de Macao. La ville
appartient aux Portugais, et a 20 000 habitants. Elle est dans une
position ravissante, sur le bord de la mer, entourée de jolies chaînes
de collines et de montagnes. On remarque particulièrement le palais du
gouverneur portugais, le couvent catholique de _Guia_, les
fortifications, et quelques jolis édifices situés pêle-mêle sur de
belles collines dans un désordre pittoresque.
Indépendamment d’un petit nombre de vaisseaux européens, il y avait en
rade plusieurs jonques (grands bateaux chinois), et beaucoup de petits
canots conduits par des Chinois couraient autour de notre navire.
* * * * *
L’île de Taïti a 72 milles anglais de circonférence.
La religion du pays est la religion anglicane.
La langue est le taïtien.
La population indigène est de 8 à 9000 âmes.
On se sert pour monnaie de dollars américains et espagnols, appelés
aussi piastres, et d’argent français.
La piastre vaut 5 francs ou 8 réaux.
La distance de _Valparaiso_ à _Taïti_ est d’environ 5000 lieues marines;
de _Taïti_ à _Macao_, à peu près autant.
De _Macao_ à _Hong-Kong_ il y a 60 lieues marines; de _Hong-Kong_ à
_Canton_, 90 lieues marines.
CHAPITRE VIII.
Macao.--Hong-Kong.--Victoria.--Promenade en jonque chinoise.--Le
Si-Kiang, appelé aussi fleuve du Tigre.--Whampoa.--Canton ou
Ruangtscheu-fu.--Vie des Européens.--Les Chinois.--Coutumes et
usages.--Criminels et pirates.--Assassinat de M.
Vauchée.--Promenades et excursions.
Il y a un an, je ne me serais pas imaginé que je grossirais le nombre
des Européens qui connaissent ce curieux pays, non-seulement par les
livres, mais pour l’avoir visité. Je ne songeais pas alors qu’au lieu
des Chinois peints que j’avais vus en Europe je verrais des Chinois en
chair et en os, avec leurs têtes rasées, leurs longues queues et leurs
vilains petits yeux obliques.
A peine eûmes-nous jeté l’ancre, que plusieurs Chinois grimpèrent sur le
pont de notre vaisseau, pendant que d’autres étalaient sur leurs barques
une quantité d’objets, de fruits et de pâtisseries, les rangeant avec
beaucoup d’ordre et formant un vrai marché tout autour de nous.
Quelques-uns même vantaient leur marchandise en mauvais anglais; mais en
somme ils ne firent pas de brillantes affaires; car notre équipage se
borna à acheter quelques cigares et quelques fruits.
Le capitaine Jurianse loua un bateau, et nous mîmes aussitôt pied à
terre. Pour avoir le droit de débarquer, il fallut payer au mandarin un
demi-écu d’Espagne par personne. Cet abus, à ce que j’appris, ne tarda
pas à être aboli.
Nous traversâmes une grande partie de la ville pour gagner une des
maisons de commerce portugaises. Les Européens, hommes et femmes,
peuvent circuler ici librement, sans courir comme dans d’autres villes
chinoises, le risque d’être lapidés. Dans les rues qui n’étaient
habitées que par des Chinois, il y avait un grand mouvement. On voyait
des groupes d’hommes assis dans la rue qui jouaient aux dominos, et dans
les boutiques, des serruriers, des menuisiers, des cordonniers et autres
artisans; on travaillait, on causait, on jouait ou l’on dînait. Je ne
vis que peu de femmes; encore appartenaient-elles au bas peuple. Rien ne
m’amusa ni ne m’étonna plus que la manière dont mangent les Chinois; ils
se servent de deux petits bâtons, à l’aide desquels ils portent les mets
à la bouche d’une façon très-adroite et très-délicate. Pour le riz, qui
se détache et se brise, les bâtons ne feraient pas aisément leur office;
ils approchent donc le vase rempli de riz tout contre leur bouche grande
ouverte, et y font entrer de larges portions au moyen de leurs petits
bâtons; mais d’ordinaire une partie retombe dans le vase d’une manière
peu appétissante. Pour les mets liquides, ils se servent de cuillers
rondes en porcelaine.
La construction des maisons n’offre rien de particulier: la façade donne
d’ordinaire sur la cour ou sur le jardin. Je visitai entre autres la
grotte dans laquelle le célèbre écrivain portugais Camoëns a composé,
dit-on, ses _Lusiades_. Pour avoir fait le poëme satyrique _Disperates
no India_, il fut exilé, en 1556, à Macao, où il passa plusieurs années,
jusqu’à l’époque où on le rappela dans sa patrie. La grotte est située
non loin de la ville, sur une hauteur ravissante.
Comme il n’y avait point de commerce à faire, le capitaine résolut de se
remettre en mer le lendemain. Il m’offrit de m’emmener avec lui
gratuitement à Hong-Kong; je n’avais payé le passage que jusqu’à Macao.
Son invitation me fut d’autant plus agréable, que je n’avais aucune
lettre de recommandation pour Macao, et que d’ailleurs les occasions
d’aller à Hong-Kong étaient excessivement rares. L’eau du chenal étant
très-basse, notre vaisseau était resté à l’ancre loin de la terre, dans
les parages exposés aux courses des pirates, qui sont ici très-nombreux
et très-hardis. On prit donc pour la nuit toutes les précautions
nécessaires, et on doubla les sentinelles.
En 1842, les pirates attaquèrent un brick dans la rade de Macao, le
pillèrent et tuèrent l’équipage. Le capitaine était resté à terre;
l’équipage s’était livré sans crainte au sommeil, sous la garde d’une
seule sentinelle. Il arriva un _champan_[47]: le chef de cette
embarcation remit un billet à l’homme de garde en lui disant qu’il
venait de la part du capitaine. Pendant que le matelot s’approchait de
la lanterne pour lire le billet, le pirate lui asséna un violent coup
sur la tête et le terrassa sans lui laisser le temps de prononcer une
parole. Les hommes cachés dans le champan escaladèrent le navire de tous
côtés, et se rendirent facilement maîtres des matelots endormis.
Le 10 juillet au matin, après avoir passé la nuit sans accident, nous
nous embarquâmes pour Hong-Kong, sous la conduite d’un pilote côtier. La
traversée est de 60 milles marins, et elle offre beaucoup de variété et
d’intérêt, car on longe sans cesse des baies, des récifs et de jolis
groupes d’îles.
Après la guerre de 1842, les Chinois cédèrent l’île de Hong-Kong aux
Anglais, qui y fondèrent le port de _Victoria_, aujourd’hui orné de
nombreux édifices et de beaux palais en pierre de taille.
Mais les Européens, dont le nombre ne s’élève qu’à quelques centaines,
ne sont pas très-contents; car le commerce n’est pas de moitié aussi
productif qu’on l’avait espéré d’abord. Le gouvernement anglais donne
gratuitement des terrains aux marchands, à la seule condition d’y bâtir
des maisons. Beaucoup ont élevé de magnifiques constructions, qu’ils
céderaient aujourd’hui à moitié prix; d’autres abandonneraient
volontiers leur terrain, avec les fondations déjà établies, sans
demander le moindre dédommagement.
Je me proposais de ne rester que peu de jours à Victoria, car je
désirais arriver le plus tôt possible à Canton.
Après tant d’honnêtetés dont il m’avait déjà comblée, le capitaine
Jurianse voulut encore me donner le logement et la nourriture sur son
vaisseau pendant son séjour à Victoria, ce qui me fit faire chaque jour
une économie de quatre à six dollars[48].
Le bateau qu’il avait loué fut aussi toujours à ma disposition. A cette
occasion je dois rappeler que je n’ai nulle part bu de l’eau aussi bonne
et aussi fraîche que sur son navire; ce qui prouve que même avec la
chaleur tropicale l’eau peut se garder longtemps sans se corrompre. Il
n’est besoin que de propreté et de soin; mais ces qualités ne se
trouvent à ce degré que chez les Hollandais. Plût au ciel que tous les
capitaines voulussent, au moins à cet égard, les prendre pour modèles!
C’est vraiment une dure nécessité que d’être réduit à boire une eau
trouble et qui sent mauvais. Malheureusement tous les voiliers sur
lesquels je fis une traversée de plusieurs mois m’offrirent ce
désagrément.
La situation de Victoria n’est pas des plus agréables, car elle est
environnée de montagnes toutes nues. La ville même a un cachet européen,
et si l’on ne voyait pas, dans les rues et dans les boutiques, des
porteurs, des ouvriers et de petits marchands chinois, on croirait à
peine qu’on se trouve en Chine. Je fus surprise de ne pas rencontrer de
femmes indigènes dans les rues. On aurait pu penser qu’une Européenne
courrait quelque danger à se montrer en public; mais je dois avouer que
je n’eus jamais à essuyer la moindre offense de la part des Chinois; ils
ne m’importunèrent même pas par leur curiosité.
A Victoria, j’eus le plaisir de faire la connaissance de M. Gützloff,
qui a acquis une assez grande célébrité[49].
J’y trouvai encore quatre autres missionnaires. Ils étudiaient le
chinois, s’habillaient et se faisaient raser la tête comme les
indigènes, et portaient des queues à la chinoise. Aucune langue n’est
aussi difficile à lire et à écrire que le chinois. L’écriture se
compose, dit-on, de plus de mille lettres, et la langue ne renferme que
des monosyllabes. On écrit avec des pinceaux trempés dans de l’encre de
Chine, de droite à gauche, sur toute la longueur du papier!
Dès les premiers jours, je trouvai une occasion d’aller à Canton dans
une petite jonque chinoise. M. Pustau, marchand de Victoria, qui
s’était vivement intéressé à moi, m’engagea, il est vrai, à ne pas me
confier aveuglément aux gens du pays. Il me conseilla de louer une
barque à moi ou bien de prendre une place sur le bateau à vapeur; mais
cela dépassait mes faibles ressources; car une place sur le vapeur, ou
la location d’une barque, m’aurait coûté douze dollars, tandis que mon
passage dans la jonque ne me revenait qu’à trois dollars. J’avoue, en
outre, que la physionomie et les manières des Chinois ne m’inspiraient
pas la moindre crainte. Je pris sur moi mes pistolets, et, le soir du 12
juillet, je me rendis tranquillement à bord.
Une forte pluie et la nuit tombante m’obligèrent bientôt à me réfugier
dans l’intérieur du bateau; pour passer le temps, je me mis à observer
mes compagnons de voyage.
La compagnie, sans être choisie, se conduisit très-décemment, de sorte
que je pus rester tranquillement au milieu d’elle. Quelques-uns jouaient
aux dominos, tandis que d’autres tiraient des sons épouvantables d’une
mandoline à trois cordes. On fumait, on causait et on prenait du thé
sans sucre dans de toutes petites tasses. On ne manqua pas de m’offrir
de tous côtés de ce nectar! Les Chinois, riches ou pauvres, ne boivent
ni eau pure, ni spiritueux, mais toujours du thé faible et sans sucre.
Il était tard quand je me retirai dans ma cabine, dont le plafond
n’était pas hermétiquement fermé et laissait pénétrer la pluie. A peine
le capitaine s’en fut-il aperçu, qu’il m’assigna une autre place. Je me
trouvai en compagnie de deux Chinoises tout occupées à fumer du tabac:
leurs pipes n’étaient pas plus grandes que des dés à coudre, et après
trois ou quatre bouffées elles étaient obligées de les bourrer de
nouveau.
Mes voisines, s’étant aperçues que je n’avais pas de petit tabouret pour
reposer ma tête, m’en offrirent un, et insistèrent tellement que je dus
l’accepter. Les Chinois se servent, en guise d’oreiller, de petits
tabourets de bambou ou de cartons très-forts, qui ont de dix à trente
centimètres de long, et environ vingt de haut; ils sont bombés à la
partie supérieure, mais non rembourrés.
_13 juillet._ Quand je me rendis de grand matin sur le pont pour voir
l’entrée de la _bocca_ du _Si-Kiang_ ou du _Tigre_, nous nous trouvions
déjà si avant dans le fleuve, qu’on ne découvrait plus son embouchure.
Je la vis cependant à mon retour de Canton, à Hong-Kong.
Le Si-Kiang, un des plus grands fleuves de la Chine, qui, à peu de
distance encore de l’endroit où il se jette dans la mer, a près de huit
milles de large, se trouve à son embouchure tellement resserré par des
montagnes et des rochers, qu’il perd la moitié de sa largeur.
La contrée est belle, et quelques fortifications assises sur les cimes
des montagnes lui donnent un aspect romantique.
Près de _Hoo-mun_, appelé aussi _Whampoa_, le fleuve se divise en
plusieurs bras; celui qui conduit à Canton s’appelle le _fleuve aux
Perles_. Whampoa, endroit de peu d’importance, mérite d’être mentionné,
parce que les nombreux bas-fonds du fleuve aux Perles obligent tous les
grands vaisseaux d’y jeter l’ancre.
Le long des rives s’étendent d’immenses plantations de riz bordées de
bananiers et d’arbres fruitiers. Ces derniers forment souvent de jolies
allées; mais on les plante moins pour l’ornement que par nécessité.
Comme le riz a besoin d’un terrain très-humide, on plante les arbres
entre les rizières pour soutenir le sol, qui sans cela serait entraîné à
force d’être arrosé. De jolies maisons de campagne d’un style vraiment
chinois, avec des toits échancrés, pointus et dentelés, couvertes de
tuiles et de briques de couleur, sont placées sous des groupes d’arbres
aux ombrages épais; des pagodes de constructions diverses (appelées
_tas_), de trois à neuf étages, s’élèvent sur de petites collines près
des villages, et attirent de loin l’attention.
De nombreuses fortifications, mais qui ressemblent plutôt à de grandes
maisons sans toitures, défendent le fleuve en amont.
A plusieurs milles avant Canton, on voit une suite de bourgades
composées toutes de méchantes baraques, qui sont en grande partie
établies dans le fleuve même, sur de hauts pilotis, et entourées
d’innombrables barques également habitées.
Plus on approche de Canton, plus le mouvement de la navigation, plus le
nombre des vaisseaux et des bateaux servant d’habitation augmente. On
voit des bâtiments des formes les plus étranges, des jonques à l’arrière
desquelles s’élève comme une maison à deux étages avec de hautes
fenêtres, des galeries et un toit. Ces navires sont souvent d’une
grandeur surprenante, et chargent jusqu’à mille tonnes. Plus loin on
aperçoit des vaisseaux de guerre chinois d’une construction plate, large
et longue, armés de vingt à trente canons; des _bateaux de mandarin_
qui, avec leurs portes et leurs croisées peintes[50], avec leurs
galeries ciselées et leurs pavillons en soie, ressemblent aux plus
jolies maisons. Ceux qui méritent le plus d’attention sont les superbes
_bateaux à fleurs_, dont les galeries supérieures sont ornées de
guirlandes et d’arabesques. Des portes et des fenêtres de style gothique
conduisent dans l’intérieur, composé d’un grand salon et de quelques
cabinets. Des glaces, des tapis de soie ornent les murs; des lustres de
verre, des lanternes en papier de couleur, entre lesquels se balancent
de petites corbeilles remplies des fleurs les plus fraîches, complètent
cet aspect enchanteur.
Ces bateaux à fleurs restent toujours à l’ancre, et servent aux Chinois,
jour et nuit, de lieux de divertissement. On y exécute des comédies, des
danses et des jongleries, auxquelles n’assistent pas les femmes de
bonne compagnie. L’accès n’en est pas précisément interdit aux
Européens; mais, avec la disposition actuelle des esprits, ils courent
plus ou moins le risque d’être injuriés ou maltraités.
Qu’on se représente, à côté de ces singuliers bateaux, des milliers de
petits canots ou champans qui sont à l’ancre ou qui croisent dans tous
les sens, des pêcheurs qui jettent de tous côtés leurs filets, des
enfants et des jeunes gens qui se baignent et nagent. Souvent on
détourne les regards avec inquiétude, quand on voit sur de petits
bateaux étroits des gamins jouer et se chamailler; à tout instant on se
figure qu’un de ces petits bonshommes va tomber par-dessus le bord. Les
parents prudents attachent au dos de leurs enfants âgés de moins de six
ans des citrouilles creuses ou des vessies de bœuf remplies d’air, pour
qu’en tombant dans l’eau ils n’aillent pas si vite au fond.
Les diverses occupations des indigènes, cette vie active et agitée,
offrent les tableaux les plus variés; on ne peut s’en faire une idée
exacte si on n’en a été soi-même témoin.
Depuis peu d’années il est permis aux femmes européennes d’entrer et de
demeurer dans les factoreries de Canton. Je quittai donc le bateau sans
crainte; mais je devais d’abord aviser aux moyens de trouver la maison
de M. Agassiz, à laquelle j’étais adressée. Comme je ne savais pas
encore un mot de chinois, il me fallut m’expliquer par signes. Je donnai
à entendre à mon capitaine que je n’avais pas d’argent sur moi, et que,
s’il voulait être payé, il devait me conduire à la factorerie. Il ne
tarda pas à me comprendre, et s’empressa d’acquiescer à ma demande. Les
Européens que je rencontrai à la factorerie m’indiquèrent la maison, et
bientôt je me trouvai hors d’embarras.
Quand M. Agassiz me vit arriver et apprit que j’étais venue à pied du
vaisseau à sa maison, il fut très-surpris, et eut de la peine à croire
que j’eusse pu faire ce trajet sans encombre et sans insulte. Ce n’est
qu’alors que je me rendis compte du danger auquel je m’étais exposée
comme femme, en courant seule avec un guide dans les rues de Canton.
Pareille chose ne s’était pas encore vue dans la ville, et M. Agassiz
m’assura que je devais regarder comme un bonheur insigne de ne pas avoir
été outragée grossièrement, et même lapidée par le peuple.
Dans un cas semblable, mon guide aurait pris la fuite, et m’aurait
abandonnée à mon mauvais sort.
J’avais bien remarqué, en allant du vaisseau à la factorerie, que tout
le monde me suivait des yeux et criait après moi en me montrant au
doigt, que jeunes et vieux sortaient des boutiques, et que peu à peu il
se formait même autour de moi une espèce d’escorte. Que me restait-il
autre chose à faire que de ne pas me laisser intimider, et de payer
d’audace? J’avançai bravement, et on ne me fit rien, sans doute parce
que je ne montrai aucune crainte.
J’avais formé le projet de ne pas rester longtemps à Canton; car, depuis
la dernière guerre avec les Anglais, les Européens peuvent y paraître
moins que jamais. On porte encore aux femmes une plus grande haine,
parce qu’il a été annoncé, dans les prophéties chinoises, que le
Céleste-Empire sera conquis un jour par une femme. Aussi je n’espérais
pas voir grand’chose à Canton, et je me proposais de continuer mon
voyage vers le nord de la Chine, jusqu’au port de _Tschang-hai_, où il
devait être plus facile de trouver accès auprès du peuple et de la
noblesse.
Par bonheur je fis la connaissance d’un Allemand, M. de Carlowitz, qui
avait déjà passé quelques années à Canton. Il me témoigna de l’intérêt,
et m’offrit même de me servir de cicerone, à condition que je m’armerais
de patience jusqu’à ce que la poste d’Europe, qu’on attendait sous
peu[51], fût arrivée.
En ce moment, les esprits des marchands sont tellement agités et
préoccupés qu’ils n’ont pas le temps de songer à autre chose qu’à leur
correspondance. Il me fallut donc attendre non-seulement l’arrivée du
vapeur, mais aussi son départ, ce qui demanda huit jours. Grâce à M.
Agassiz je ne m’ennuyai point; reçue chez lui de la manière la plus
cordiale et la plus affectueuse, j’eus en outre occasion de faire
connaissance avec le genre de vie des Européens établis à Canton.
Peu d’Européens amènent leurs familles en Chine, et surtout à Canton, où
les femmes et les enfants vivent à peu près comme en prison, et ne
peuvent guère sortir que dans une litière bien fermée. D’ailleurs toute
est si cher dans ce pays, que comparativement on vit encore à bon marché
à Londres. On n’a pas un appartement quelque peu convenable, de six
chambres avec cuisine, à moins de sept ou huit cents dollars par an. On
donne à un domestique de quatre à huit dollars par mois; une servante se
paye souvent de neuf à dix dollars, car les Chinoises ne veulent servir
les Européens qu’à des prix exorbitants. Avec cela il règne dans ce pays
la singulière coutume d’affecter à chaque genre d’occupation une
personne particulière, ce qui nécessite un grand nombre de domestiques.
Une famille composée de quatre personnes exige au moins de dix à douze
domestiques, et quelquefois plus. Chaque membre de la famille a d’abord
un domestique attaché exclusivement à son service. Puis il faut un
cuisinier, quelques bonnes d’enfants et plusieurs _cooli_ employés aux
travaux plus communs, tels que le nettoyage des chambres, le transport
du bois et de l’eau. Malgré un personnel si nombreux, on est souvent
très-mal servi; car si l’un ou l’autre de ces gens sort et qu’on ait
besoin de son service, il faut attendre qu’il soit rentré: aucun
domestique ne voudrait faire l’ouvrage de son camarade.
Toute la maison est sous la direction d’une espèce d’intendant nommé
_comprador_. Il est chargé de l’argenterie, des meubles, du linge; il
reçoit et nourrit les domestiques, s’occupe de tout ce qu’il leur faut
et répond de leur fidélité; mais il retient aussi à chacun sur ses gages
deux dollars par mois. Il fait les achats, les comptes de cuisine, en un
mot toutes les dépenses, et indique à la fin de chaque mois le total,
sans trop entrer dans les détails.
Outre la direction de la maison, le comprador est chargé de tenir la
caisse de la maison de commerce. Il passe par ses mains des centaines de
mille dollars, et, s’il se glisse de fausses pièces, il en est
responsable. Pour les payements et pour les recettes, il a ses commis à
lui, qui vérifient chaque pièce avec une rapidité incroyable. Ils
prennent une poignée de monnaies, les lancent en l’air chacune
séparément avec le pouce et le doigt du milieu, écoutent le son et
regardent en même temps le revers de la pièce qui retombe dans le creux
de la main. Des milliers de pièces sont ainsi comptées dans l’espace de
quelques heures. Cet examen est indispensable à cause de la quantité de
faux dollars que fabriquent les Chinois. Pour prouver que les pièces
sont bonnes, on imprime sur chacune le cachet de la maison, ce qui finit
par les aplatir et les élargir, et par les séparer en plusieurs
morceaux. Mais les morceaux ne perdent rien de leur valeur, car la somme
se détermine au poids. Indépendamment des dollars, on se sert encore
d’argent pur non monnayé en petites barres; on en coupe des morceaux
plus ou moins gros, selon que la somme est plus ou moins forte.
La caisse se trouve au rez-de-chaussée, dans la chambre du comprador, et
l’Européen n’a point à s’occuper d’argent: aussi n’en porte-t-il jamais
sur lui.
Le comprador ne touche pas de traitement, mais il a un intérêt dans
chaque affaire; pour les comptes de la maison, il sait les faire sans y
perdre. D’ailleurs, on prend en général, des hommes de confiance; ils
versent une caution entre les mains des mandarins, qui ensuite
répondent d’eux.