jusqu’à _Papara_ (une lieue). La route était charmante et conduisait, en
grande partie, par des bois épais d’arbres fruitiers; seulement, il ne
fallait pas avoir peur de l’eau, car bien des fois nous dûmes passer à
gué des rivières et des ruisseaux.
M. *** possédait à Papara quelques terres avec une maisonnette en bois,
de quatre chambres. Il eut la complaisance de me donner l’hospitalité
chez lui.
Nous apprîmes ici la mort d’un des fils de Tati, qui en avait eu vingt
et un. Le fils était déjà mort depuis trois jours, et on n’attendait
plus que le père pour les funérailles. Je m’étais, il est vrai, proposé
de faire une excursion au lac _Vaihiria_, mais je remis cette partie
pour assister aux cérémonies funèbres, qui devaient avoir lieu
incessamment.
Le lendemain (6 mai) je visitai la hutte mortuaire. M. *** me donna un
mouchoir neuf pour en faire hommage au mort, usage que le peuple taïtien
a transporté de son ancienne croyance dans le christianisme. Ces cadeaux
doivent tranquilliser l’âme du défunt. Le corps était dans un cercueil
étroit, sur une bière basse, couverte ainsi que lui d’un drap blanc. On
avait étendu devant la bière deux nattes de paille; sur l’une se
trouvaient les habits du mort, sa coupe, son couteau, etc., tandis que
sur l’autre on avait étalé les cadeaux funèbres: ces derniers formaient
un tas de chemises, de pareos, de morceaux d’étoffes, etc. Tout cela
était neuf et joli, et aurait suffi pour garnir une petite mercerie.
Le vieux Tati vint bientôt après dans la hutte mortuaire, mais il n’y
demeura que quelques instants, et en sortit aussitôt pour prendre
l’air, car le corps sentait déjà très-mauvais. Il s’assit sous un arbre
et se mit à causer avec les voisins, comme s’il n’était rien arrivé.
Dans la hutte étaient assises les parentes et les voisines, qui
s’entretenaient tranquillement, tout en mangeant ou en fumant. Je fus
obligée de me faire montrer l’épouse, les enfants et les parents du
mort; car à les voir je ne m’en serais pas doutée. Au bout de quelque
temps la belle-mère et l’épouse se levèrent, se jetèrent sur le
cercueil, et hurlèrent pendant une demi-heure; mais on voyait bien que
ces cris forcés ne venaient pas du cœur. Toutes les deux retournèrent
ensuite à leur place, l’air riant et l’œil sec, et parurent reprendre la
conversation au point où elles l’avaient laissée. On brûla la pirogue du
mort sur le rivage.
J’en avais assez vu, et je rentrai afin de faire quelques préparatifs
pour la partie qui devait avoir lieu le lendemain sur le lac. La
distance est de dix-huit milles anglais; aussi on y va et on en revient
commodément dans l’espace de deux jours; un guide n’en eut pas moins le
front de nous demander la somme exorbitante de dix dollars: cependant,
grâce à l’intervention du vieux Tati, j’en trouvai un pour trois
dollars.
Les promenades à pied dans Taïti sont excessivement incommodes; car dans
cette île, qui abonde en eau, il faut souvent traverser des plaines de
sable et des rivières. Mon costume était tout à fait approprié à ces
courses; je portais de gros souliers d’homme, pas de bas, un pantalon et
une blouse que je retroussais jusqu’aux hanches. Équipée de la sorte,
j’entrepris, le 7 mai, un petit voyage, sous la conduite de mon guide.
Pendant le premier tiers de la route, nous longeâmes la côte, et je
comptai à peu près trente-deux ruisseaux qu’il fallut traverser. Ensuite
nous pénétrâmes, par des gorges, dans l’intérieur de l’île, après être
entrés d’abord dans une hutte indienne pour y demander quelques
rafraîchissements; on s’empressa de nous offrir quelques fruits à pain
et d’autres petits fruits; mais on ne se fit pas prier pour accepter un
petit cadeau.
Dans l’intérieur de l’île, les arbres fruitiers furent bientôt remplacés
par le pisang, le _tarro_ et l’_oputu_ (_maranta_), arbrisseau d’environ
3 mètres. Ce dernier poussait partout en si grande quantité, que nous
eûmes souvent beaucoup de peine à nous frayer un passage. Le _tarro_,
qu’on plante, atteint une hauteur de près d’un mètre; il a de belles et
grandes feuilles, et des fruits tuberculeux semblables aux pommes de
terre, qu’on fait rôtir, mais qui n’ont pas très-bon goût. Le pisang ou
bananier est un joli arbuste haut de 4 à 6 mètres, avec des feuilles
semblables à celles du palmier. Sa tige a souvent 20 centimètres de
diamètre; elle n’est pas ligneuse, mais creuse, et se casse
très-facilement. Le bananier appartient proprement à la famille des
herbacées, et pousse extrêmement vite. Dans la première année il a
atteint sa hauteur; dans la seconde il porte des fruits, après quoi il
meurt. Il se propage par des rejetons qui s’élèvent d’ordinaire à côté
de l’ancien tronc.
Il nous fallut traverser soixante-deux fois un torrent assez large, qui
se précipite dans le ravin sur un lit très-pierreux, rapide en beaucoup
d’endroits, et qui, par suite d’une forte pluie, avait souvent plus d’un
mètre de profondeur; aux endroits difficiles, l’Indien me tenait d’une
main, et, nageant de l’autre, il me tirait après lui. L’eau m’allait
souvent jusqu’aux hanches, et il n’y avait pas moyen de se sécher. Le
sentier devint aussi toujours plus pénible et plus dangereux. Il fallait
grimper par-dessus des rochers et des pierres que recouvraient tellement
des feuilles de l’_oputu_, qu’on ne savait jamais où placer le pied avec
sûreté. Je me déchirai bien des fois les mains et les pieds, et je
tombai souvent à terre en voulant me retenir au tronc perfide d’un
pisang qui se brisait entre mes mains; c’était une excursion vraiment
périlleuse, qui n’a encore été exécutée que par un petit nombre
d’officiers, et qui ne sera probablement jamais entreprise par d’autres
femmes.
Le ravin se resserrait tellement en deux endroits, qu’en dehors du lit
du fleuve il ne restait plus d’espace vide. Pendant la guerre avec les
Français, les Indiens avaient élevé dans ces endroits des murs de pierre
hauts de près de 2 mètres, pour se défendre contre l’ennemi s’il les
avait attaqués de ce côté.
Au bout de huit heures nous avions fait les dix-huit milles et gravi une
hauteur de 6000 mètres. Nous n’aperçûmes le lac, placé dans un petit
enfoncement, que quand nous fûmes sur ses bords. Il peut avoir tout au
plus 270 mètres de diamètre. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est le
paysage qui l’entoure. Il est tellement resserré dans une ceinture de
hautes et vertes montagnes à pic, qu’il n’y a pas place pour le plus
étroit sentier. On pourrait prendre le lit du lac pour un cratère éteint
qui s’est rempli d’eau. Cette conjecture se trouve fortifiée par les
grandes masses de basalte qui figurent sur le devant. Le lac est
poissonneux et renferme une espèce de poisson toute particulière. On dit
qu’il a un canal d’écoulement souterrain, mais jusqu’ici il n’a pas
encore été découvert.
Quand on veut traverser le lac, il faut le faire à la nage, ou bien se
servir d’un singulier esquif que les Indiens fabriquent dans l’espace de
quelques minutes. Curieuse de tenter une expédition de ce genre, je
donnai à entendre à mon guide que je voulais passer le lac. Aussitôt il
arracha quelques troncs de pisangs (_fehi_), les attacha les unes aux
autres au moyen de longues tiges d’herbes flexibles, posa des feuilles
dessus, les poussa dans l’eau et m’engagea à prendre possession de ce
fragment de canot. Je ne fus pas sans éprouver une certaine anxiété;
mais j’aurais eu honte de la faire voir. Je me mis dans cet esquif
extraordinaire, et mon guide, qui me suivit en nageant, le poussa devant
lui. J’allai et je revins sans accident; mais à dire vrai, pendant tout
le trajet, je ne me sentis pas très à mon aise. L’esquif était petit, il
était plus au-dessous qu’au-dessus de l’eau; on ne pouvait se cramponner
nulle part, et on pouvait craindre à tout instant de tomber par-dessus
le bord. Je ne conseillerais point à qui n’est pas nageur de tenter une
telle traversée.
Après avoir contemplé longuement la mer et ses environs, nous revînmes
par le même sentier, à quelques centaines de pas, jusqu’à un endroit où
nous trouvâmes un toit de feuillage. Mon guide y alluma aussitôt un feu
pétillant à la manière indienne. Il tailla en pointe très-fine un petit
morceau de bois, et pratiqua dans un autre une rainure étroite et peu
profonde, sur laquelle il frotta avec le bois pointu jusqu’à ce que les
fils fins, qui s’en détachaient, commençassent à fumer. Il avait eu soin
de préparer auparavant de l’herbe et des feuilles sèches, il y jeta les
fils fumants, puis il prit le paquet dans sa main et l’agita plusieurs
fois en l’air jusqu’à ce qu’il fût enflammé. Toute l’opération dura à
peine deux minutes.
Pour notre souper, il cueillit quelques pisangs et les mit sur le feu.
Je me servis aussi de notre feu pour sécher mes habits, en me mettant
tout contre et en me retournant souvent. A moitié trempée et fatiguée,
j’allai, bientôt après mon maigre souper, chercher une couche sur le
feuillage sec.
Il est heureux que, dans ces contrées sauvages et désertes, on n’ait à
craindre ni les hommes ni les animaux; les uns sont excessivement calmes
et paisibles, et, à part quelques sangliers, les autres ne sont
nullement dangereux. L’île est à cet égard si privilégiée, qu’elle ne
renferme ni insectes ni reptiles venimeux ou nuisibles. On y trouve tout
au plus des rats et quelques scorpions, et ces derniers sont si petits
et si inoffensifs, qu’on peut les prendre dans la main. Je ne fus
incommodée ici que des moustiques, ces hôtes si désagréables de toutes
les régions méridionales.
_8 mai._ La nuit il commença à pleuvoir beaucoup, et, vers le matin, il
n’y eut point à espérer que le temps se remît. Au contraire, les
brouillards devinrent de plus en plus noirs, et, se précipitant de
toutes parts comme de mauvais génies, ils se répandirent en torrents sur
la malheureuse contrée. Néanmoins nous n’avions d’autre parti à prendre
que d’affronter hardiment la mauvaise humeur du dieu qui fait la pluie
et de nous remettre en route; au bout d’une demi-heure, j’étais
ruisselante, et je pus alors marcher tranquillement, sûre que je ne
pouvais pas être mouillée davantage.
A mon retour à Papara, j’appris que le fils de Tati n’était pas encore
enterré. Les obsèques eurent lieu le lendemain. Le prêtre prononça un
petit discours devant la tombe, et après avoir descendu le cercueil on
jeta dans la fosse les nattes, le chapeau de paille ainsi que les habits
du mort et quelques-uns des cadeaux. Les parents présents à la cérémonie
se montrèrent aussi indifférents que moi.
Le cimetière est tout près de quelques _muraï_. On donne ce nom à de
petits carrés d’un mètre, anciennes sépultures des Indiens. On plaçait
les morts sur des tréteaux, où ils restaient jusqu’à ce que la chair fût
détachée des ossements, qu’on rassemblait alors et qu’on enterrait dans
quelque endroit solitaire.
Le même soir je vis prendre des poissons d’une manière très-curieuse.
Deux enfants entrèrent dans la mer; l’un était armé d’un bâton, l’autre
de copeaux enflammés. Celui qui tenait le bâton faisait sortir les
poissons de dessous les pierres et les frappait ensuite pendant que
l’autre l’éclairait. Cependant la chasse fut très-maigre. La pêche au
filet est plus pratiquée et plus fructueuse.
Presque chaque jour M. *** recevait des visites d’autres officiers en
tournée et de leurs amies. Je n’ai pas besoin de dire que la décence
n’était pas toujours respectée scrupuleusement. Ne voulant pas par ma
présence déranger ces messieurs dans leurs conversations intéressantes
et spirituelles, je préférais m’établir avec mon livre dans la chambre
des domestiques, qui sans doute riaient et plaisantaient aussi, mais
dont les plaisanteries au moins ne vous forçaient pas à rougir.
Il était très-comique d’entendre M. *** vanter la fidélité,
l’attachement et la reconnaissance de son Indienne. S’il avait pu voir
la conduite de sa belle pendant les heures de son absence! Je ne pus
m’empêcher d’exprimer un jour à un de ces messieurs ma surprise de voir
ces créatures cupides et rapaces traitées avec les soins les plus
empressés et les plus assidus, comblées de présents, prévenues dans
leurs moindres désirs en même temps qu’on excusait et qu’on supportait
leurs défauts les plus grossiers. Il me répondit que sans ces attentions
et ces cadeaux on serait bientôt abandonné de ces dames, et que les
soins les plus tendres ne les attachaient même que fort peu de temps.
D’après tout ce que j’ai vu, je suis obligée de maintenir l’opinion que
j’ai énoncée plus haut, c’est que le peuple de Taïti est incapable de
sentiments plus nobles et qu’il ne vit absolument que pour jouir. La
nature l’y aide merveilleusement, car il n’a pas besoin de gagner son
pain à la sueur de son front. L’île surabonde en excellents fruits, en
tubercules, en porcs, etc. Les bonnes gens n’ont absolument rien à faire
qu’à cueillir les fruits et qu’à tuer les porcs. C’est pourquoi on a
tant de peine à trouver chez eux des domestiques et des ouvriers. Le
moindre journalier ne se loue pas à moins d’un dollar par jour. Pour
douze pièces à blanchir on paye également un dollar, et il faut, en
outre, fournir le savon. Je voulais emmener un Indien dans mes
excursions: il me demanda par jour un dollar et demi.
Je revins de Papara à Papeïti dans la société d’un officier et de sa
maîtresse. Nous fîmes les 36 milles à pied en un seul jour. Sur notre
chemin, nous passâmes devant la hutte de la mère de la jeune fille qui
nous accompagnait. Nous nous y arrêtâmes et on nous régala d’un mets
délicieux, composé d’une pâte de jaquier, de mangues et de bananes qu’on
fait rôtir sur des pierres ardentes et qu’on mange toute chaude avec du
jus d’orange.
En partant, l’officier donna à la jeune fille un dollar pour le remettre
à sa mère. L’une prit l’argent avec autant d’indifférence que s’il
n’avait pas eu le moindre prix, l’autre le reçut de la même manière, et
toutes deux sans remercier ni témoigner la moindre satisfaction.
Nous trouvâmes par-ci par-là quelques parties de route bien établies,
qui avaient été faites par les condamnés. Quand un Indien a commis un
crime, il n’est point jeté dans les fers, mais condamné à construire ou
à réparer une portion de route déterminée; et cela se fait avec tant
d’exactitude qu’on n’a aucun besoin d’inspecteurs. Ce genre de punition,
introduit sous le roi Pomaré I^{er}, est une invention des Indiens, et
les Européens n’ont eu qu’à continuer ce système.
A Punavia nous descendîmes au fort, nous nous fortifiâmes à la manière
des soldats, avec du pain, du lard et du vin, et à 7 heures du soir nous
arrivâmes heureusement chez nous.
Indépendamment de Papara, je visitai encore la _pointe de Vénus_, petite
langue de terre où Cook observa le passage de Vénus par le soleil. On
voit encore la pierre sur laquelle on avait fixé les instruments pour
faire cette observation. Chemin faisant, je passai devant la tombe ou le
muraï du roi Pomaré I^{er}. Cette tombe consiste en une petite place
entourée de pierres et surmontée d’un toit de palmiers. Il s’y trouvait
encore quelques restes à moitié pourris d’étoffes et de vêtements. Mais
une de mes excursions les plus intéressantes fut celle de _Fautaua_ et
du _Diadème_. Fautaua est un point que les Indiens avaient cru
imprenable, et où cependant ils furent entièrement vaincus par les
Français. Le gouverneur, M. Bruat, eut la bonté de me prêter ses chevaux
pour faire cette partie et de me donner pour compagnon un sous-officier
qui avait assisté lui-même au combat, et qui sut m’expliquer toutes les
positions des Français et des Indiens.
Pendant plus de deux heures la route nous conduisit à travers
d’horribles gorges, des forêts épaisses et des torrents rapides. Les
gorges se transformaient souvent en vrais défilés resserrés entre des
montagnes escarpées et inaccessibles, où une poignée de braves aurait
pu, comme jadis aux Thermopyles, repousser des armées entières. L’entrée
de Fautaua est aussi considérée comme la véritable clef de l’île. Pour
s’en rendre maître il fallait gravir un des bords les plus escarpés de
la montagne, et avancer ainsi sur la côte étroite afin de prendre
l’ennemi par derrière. M. Bruat ayant fait demander des volontaires pour
l’exécution de cette entreprise périlleuse, il s’en présenta plus qu’il
n’était nécessaire. On choisit parmi eux soixante-deux hommes qui ne
gardèrent de leurs vêtements que leurs souliers et des caleçons, et
n’emportèrent que leurs armes et leurs cartouches.
Après avoir grimpé avec beaucoup de périls pendant douze heures, ils
arrivèrent, au moyen de cordes et en s’aidant de pointes de fer et de
baïonnettes, sur une des cimes, où ils apparurent d’une manière si
inattendue aux Indiens, que ceux-ci découragés jetèrent leurs armes et
se rendirent. Ils pensaient que des hommes ne pouvaient pas pénétrer
jusque-là; ce devaient donc être des esprits contre lesquels la défense
était impossible.
Aujourd’hui on a construit un petit fort à Fautaua et on a placé un
corps de garde sur une des cimes les plus élevées. On arrive à ce
dernier par un sentier, le long d’une arête de montagne étroite qui
plonge des deux côtés sur des abîmes sans fond. Des personnes sujettes
au vertige n’arrivent que difficilement à la crête, ou plutôt n’y
arrivent pas du tout, et elles y perdent beaucoup, car on a d’en haut
une vue magnifique. On domine des vallées, des gorges et des montagnes
sans nombre (parmi les dernières je mentionnerai surtout le colossal et
romantique rocher _le Diadème_), d’épaisses forêts de palmiers et
d’autres arbres gigantesques; et, au delà, le vaste Océan dont les flots
viennent se briser sans cesse contre les écueils et les récifs, et qui
se confond à l’horizon avec le ciel azuré.
Il y a, à peu de distance du fort, une chute d’eau qui tombe par-dessus
une muraille perpendiculaire dans une gorge étroite; malheureusement des
rochers et des collines qui avancent masquent l’extrémité de la chute,
et la masse d’eau est peu considérable; car autrement la hauteur de la
chute dépassant certainement 130 mètres, cette cascade mériterait d’être
rangée parmi les plus remarquables.
Le chemin du fort au _Diadème_ est excessivement pénible et nous demanda
trois heures entières. Mais la vue y est encore plus belle, car on
aperçoit la mer des deux côtés au delà de l’île.
Ce fut ma dernière excursion dans cette belle île. Le lendemain, 17 mai,
il me fallut aller à bord. La cargaison avait été déchargée et le lest
embarqué. On est obligé d’apporter d’Europe tout ce dont les troupes
françaises ont besoin, comme farine, viande salée, pommes de terre,
légumes et vin; car l’île ne fournit aucun de ces articles[46].
Je ne quittai qu’à regret cette île ravissante, et la pensée seule que
j’allais directement au plus étrange pays, la Chine, ne put adoucir pour
moi ce départ.
_Le 17 mai_ au matin nous sortîmes du port de Papeïti avec le vent le
plus favorable; nous nous éloignâmes vite et heureusement de tous les
récifs de coraux qui entourent l’île, et au bout de sept heures nous
eûmes perdu de vue la côte. Vers le soir, nous aperçûmes les montagnes
de l’île _Huaheme_, devant laquelle nous passâmes pendant la nuit.
Les premiers jours de notre voyage furent très-agréables. Avec la brise
toujours favorable, nous jouîmes de la compagnie du beau brick belge _le
Rubens_, sorti du port en même temps que nous. Nous ne nous trouvâmes
que rarement assez près de ce brick pour pouvoir tenir des conversations
suivies avec ses passagers; mais celui qui connaît tant soit peu les
longs voyages sur mer et leur extrême monotonie, peut comprendre le
plaisir et la joie qu’on éprouve à savoir une société d’hommes près de
soi.
Nous poursuivîmes la même route jusqu’aux Philippines; mais
malheureusement, dès le matin du troisième jour, notre compagnon
disparut sans qu’il nous fût possible de savoir qui de deux avait
dépassé l’autre. Nous nous trouvâmes seuls au milieu de l’immense et
monotone solitude de l’Océan.
_Le 23 mai_ nous approchâmes beaucoup de l’île _Penrhyn_. Un grand
nombre de ses habitants, des Indiens à moitié nus, voulurent nous
honorer d’une visite. Ils s’avançaient dans six canots et faisaient
force de rames vers notre vaisseau. Cependant nous voguions si vite, que
nous les eûmes bientôt laissés derrière nous. Plusieurs de nos matelots
prétendirent que ces insulaires faisaient encore partie des vrais
sauvages, et que nous pouvions réellement nous féliciter d’avoir échappé
à leur visite. Le capitaine parut partager cette opinion, et je restai
la seule à regretter de ne pas avoir vu ces Indiens de plus près.
_28 mai._ Depuis quelques jours nous avions le plaisir de recevoir
parfois d’assez fortes ondées, phénomène extraordinaire pour la saison,
puisqu’il n’y a de pluies que dans les trois premiers mois de l’année,
et que pendant tous les autres le ciel est d’ordinaire pur et sans
nuages. Cette exception nous fut d’autant plus agréable que nous nous
trouvions sous la ligne, et que sans cela nous aurions certainement
souffert davantage de la chaleur. C’est ainsi que le thermomètre
n’indiquait à l’ombre que 22 degrés, et 29 au soleil.
Nous passâmes l’équateur à midi par le 168^{e} degré de longitude, et
nous nous retrouvâmes dans l’hémisphère septentrional.
On tua et on mangea un petit cochon d’Otahiti en l’honneur de l’heureux
passage de la ligne, et nous saluâmes l’hémisphère de notre patrie avec
du véritable vin du Rhin.
Le 4 juin, et sous le 8^{e} degré de latitude, nous aperçûmes de nouveau
pour la première fois la belle étoile polaire.
Le 17 juin, nous approchions tellement de _Saypan_, une des plus grandes
îles Ladrones, que nous en pûmes distinguer parfaitement les montagnes.
Les îles Ladrones et les îles Mariannes sont situées entre le 13^{e} et
le 21^{e} degré de latitude et le 145^{e} et 146^{e} degré de longitude
de l’hémisphère oriental.
Le 1^{er} juillet, nous aperçûmes de nouveau la terre, c’est-à-dire la
côte de _Lucovia_ ou de _Luzon_, la plus grande des Philippines, située
entre le 18^{e} et le 19^{e} degré de latitude et entre le 125^{e} et le
119^{e} degré de longitude.
Le port de _Manilla_ se trouve sur la côte méridionale de l’île du même
nom.
Le même jour, nous passâmes près de l’île de _Babuan_ et près de
plusieurs autres masses de rochers isolés, qui s’élevaient comme des
tours du sein de la mer. Quatre de ces rochers étaient placés assez près
l’un de l’autre et formaient un groupe pittoresque; plus tard, nous en
aperçûmes encore deux autres.
Dans la nuit du 2 juillet, nous atteignîmes la pointe occidentale de
_Luzon_, et nous entrâmes ensuite dans la dangereuse mer de Chine.
J’étais enchantée de dire enfin adieu à l’océan Pacifique; car un voyage
sur cette mer est certainement fort ennuyeux. On ne rencontre que
très-rarement un autre navire, et l’eau est d’ordinaire si calme, qu’on
croit naviguer sur une rivière. Souvent, je me levais en sursaut de mon
bureau, et me croyais assise dans une petite chambre à la campagne,
illusion d’autant plus naturelle que nous avions à bord trois chevaux,
un chien, quelques porcs, des poules, des oies et des serins de Canarie.
Tout cela hennissait, aboyait, grognait, caquetait et chantait comme
dans une métairie.