d’arbres creusés) qui sont si étroites, si plates et si petites, qu’on
ne peut les empêcher de chavirer qu’en fixant à un des côtés, en haut et
en bas, des perches d’environ 2 mètres de long, qui, réunies par une
traverse, maintiennent l’équilibre. Cependant, si on ne monte pas avec
beaucoup de précaution dans un pareil canot, il se renverse
très-facilement, et, un jour que j’arrivai à notre vaisseau dans une
pirogue, notre capitaine en fut très-effrayé, me gronda même dans sa
bonhomie, et me conjura de ne plus m’exposer à un tel danger.
Depuis l’établissement des missionnaires à Taïti, il y a une
cinquantaine d’années, le costume des Indiens est assez convenable,
surtout dans le voisinage de Papeïti. Les hommes et les femmes portent
une espèce de tablier en étoffe de couleur, nommé _pareo_, qu’ils se
passent autour des hanches. Le _pareo_ des femmes descend jusqu’aux
chevilles, celui des hommes leur va jusqu’aux cuisses. Les hommes
mettent par-dessus une courte chemise de couleur, et souvent aussi un
large pantalon. Les femmes ont une espèce de longue blouse plissée. Les
deux sexes portent des fleurs dans le lobule de l’oreille, qui est percé
de trous assez larges pour y passer facilement toute espèce de tige. Les
Indiennes, jeunes et vieilles, se parent en outre de guirlandes de
feuilles et de fleurs, qu’elles font avec beaucoup d’adresse et
d’élégance. Souvent les hommes en portent aussi.
Dans les occasions solennelles, ils jettent encore par-dessus leur
costume ordinaire un vêtement nommé _tiputa_, dont ils font eux-mêmes
l’étoffe avec l’écorce du cocotier et de l’arbre à pain. Quand l’écorce
est encore tendre, on la frappe avec des pierres jusqu’à ce qu’elle
devienne mince comme du papier, et ensuite on la peint en jaune et en
brun.
Un dimanche, j’allai à la maison en bois qui sert d’oratoire, pour voir
le peuple assemblé[42]. En entrant dans le temple, tout le monde ôta ses
fleurs pour s’en parer de nouveau en sortant. Quelques Indiennes avaient
des blouses en satin noir et des chapeaux européens d’un goût antique.
On ne pouvait guère rien voir de plus laid que ces grosses têtes et ces
lourds visages sous ces chapeaux.
Tout le temps qu’on chanta les psaumes, le peuple se montra assez
attentif, et beaucoup d’Indiens joignirent assez bien leurs voix à
celles des chantres; mais, pendant le sermon du ministre, ils ne
montrèrent point le moindre recueillement: les enfants étaient à jouer,
à badiner et à manger; les grandes personnes causaient ou dormaient; et
quoiqu’on m’eût assuré que beaucoup d’indigènes savent lire et même
écrire, je ne vis que deux vieillards faire usage de leurs bibles.
Le peuple appartient à une race excessivement forte et vigoureuse. Il
n’est pas rare de voir des hommes de six pieds[43]. Les femmes sont
aussi très-grandes, mais trop fortes et massives. Les traits des hommes
sont plus jolis que ceux des femmes. Ils ont de très-belles dents et de
beaux yeux noirs; mais généralement une grande bouche, de grosses lèvres
et un vilain nez. On écrase un peu aux nouveau-nés le cartilage du nez,
ce qui l’aplatit et le rend gros et épaté. Cette mode semble surtout
être en grande faveur chez les femmes, car c’est chez elles que l’on
trouve les plus vilains nez. Leurs cheveux sont noirs comme du charbon
et abondants, mais gros et rudes; les hommes et les femmes les portent
d’ordinaire en une ou deux tresses. Ils ont le teint cuivré et sont tous
tatoués, généralement depuis les hanches jusqu’à la moitié des cuisses.
Cet ornement se trouve rarement sur les mains, sur les pieds ou sur
d’autres parties du corps. Les dessins sont en forme d’arabesques,
très-réguliers et tracés avec beaucoup de goût. On est fort étonné de
trouver ici une race d’hommes aussi forte, quand on sait la vie déréglée
et immorale qu’ils mènent. De petites filles de sept à huit ans ont
leurs amoureux de douze à treize ans, et les parents en sont enchantés.
Plus elles ont d’amants, plus les jeunes filles s’en font gloire. Tant
qu’une fille n’est pas mariée, elle vit d’une manière tout à fait
dissolue, et, même mariées, les femmes ne passent pas pour être des
épouses fidèles.
J’eus plusieurs fois occasion d’assister à leurs danses. Ce sont les
plus indécentes que j’aie jamais vues. Et cependant il n’est pas un
peintre qui ne m’eût envié une pareille scène. Qu’on se figure un bois
de palmiers et d’autres arbres gigantesques de la zone torride; et
au-dessous des huttes de palmier ouvertes, et une troupe d’Indiens
assemblés pour jouir à leur manière de la beauté de la soirée. Ils
forment devant une des huttes un cercle, au milieu duquel sont assis
deux Indiens aux formes herculéennes et à moitié nus, qui frappent avec
force et en cadence sur de petits tambourins. Cinq autres colosses
semblables sont assis devant eux et font les gestes les plus terribles
et les plus violents avec le haut de leur corps et particulièrement avec
les bras, les mains et les doigts, dont ils font mouvoir toutes les
articulations isolément avec la plus grande adresse. Ils me semblaient
chercher à exprimer qu’ils chassent l’ennemi, qu’ils se moquent de sa
lâcheté et se réjouissent de la victoire remportée sur lui. Ils poussent
en même temps des cris discordants et font les grimaces les plus
épouvantables. Les hommes commencent par se démener seuls sur la scène
comme des furieux; mais bientôt deux femmes sortent du rang des
spectateurs et se mettent à danser et à s’agiter comme des possédées.
Plus leurs mouvements sont désordonnés et indécents, plus les
applaudissements, dit-on, éclatent avec frénésie. Toute la
représentation dure environ deux minutes; après une pause qui n’est
guère plus longue, ils recommencent de plus belle. Un tel divertissement
dure souvent plusieurs heures. Les jeunes gens prennent rarement part à
ces danses. C’est une grande question de savoir si l’influence de la
civilisation française mettra un frein à l’immoralité des Indiens!
D’après ce que j’ai pu observer par moi-même et ce que j’ai appris de
gens bien informés, il paraît qu’on ne doit guère en espérer beaucoup
pour le moment! Au contraire, les indigènes apprennent à se créer une
foule de besoins qui éveillent en eux la soif de l’or. Comme ils sont
excessivement paresseux et qu’ils ont horreur du travail, les charmes
des femmes leur servent à gagner de l’argent. Les parents, les frères et
même les maris amènent aux étrangers leurs filles, leurs sœurs et leurs
femmes. Celles-ci y consentent sans peine, car elles se procurent ainsi
de la toilette pour elles-mêmes et de l’argent pour leur famille. La
maison d’un officier est le rendez-vous naturel de plusieurs belles
indigènes qui y vont à toute heure. Même en dehors de la maison, elles
n’ont pas plus de scrupules et suivent le premier venu; il n’est
personne qui puisse se soustraire à leur compagnie. Mon âge me permet de
parler d’un tel sujet, et je dois avouer franchement que, quoique j’aie
bien couru le monde et que j’aie beaucoup vu, je n’ai encore jamais
rencontré une manière d’agir aussi éhontée.
Je ne mentionnerai ici qu’une petite scène qui se passa un jour devant
ma cabane, et qui peut servir de preuve à mon assertion.
Quatre lourdes Grâces étaient accroupies par terre dans des postures
plus ou moins élégantes, et fumaient du tabac. Un officier vint à
passer, et ayant aperçu ce groupe séduisant, il se dirigea vers lui à
pas précipités et prit une des belles par l’épaule. Il lui parla d’abord
avec douceur; mais, à mesure que sa colère augmentait, ses paroles se
transformèrent en injures. Cependant ni les prières, ni les menaces ne
firent aucune impression sur cette fière beauté; elle garda
tranquillement sa posture, et continua à fumer sans accorder un mot ni
un regard à son céladon transporté de fureur. L’amant fort irrité
s’oublia au point d’arracher les boucles d’or des oreilles de la jeune
fille, et de la menacer de lui reprendre toute la parure dont il lui
avait fait cadeau. Mais rien ne réussit à faire sortir la belle
indolente de son apathie, et le brave officier se vit à la fin obligé
d’abandonner la place.
Aux discours qu’il tint, moitié en français moitié dans la langue du
pays, je reconnus que cette fille lui avait coûté, dans l’espace de
trois mois, près de quatre cents francs, dépensés pour elle en toilette
et en bijoux. Comme elle avait obtenu de lui tout ce qu’elle désirait,
elle l’abandonna sans le moindre scrupule.
J’ai entendu souvent louer la bonté et l’attachement de ces Indiens;
mais je ne puis souscrire d’une manière absolue à ces éloges. Je ne
contesterai pas tout à fait leur bonté; ils invitent facilement
l’étranger à partager leur repas, ils tuent même, en son honneur, un
cochon de lait, partagent avec lui leur couche, etc. Mais toutes ces
choses ne leur coûtent pas beaucoup, et si on leur offre de l’argent en
échange, ils le prennent avec beaucoup d’avidité, sans dire un seul mot
de remercîment. Pour un sentiment et un attachement véritables, je ne
les en crois pas trop capables. Je ne vis chez eux que de la sensualité,
et aucune passion noble et élevée. Dans le cours de mes voyages dans
cette île, j’aurai occasion de revenir souvent sur ce sujet.
Le 1^{er} mai, je fus témoin d’une scène très-intéressante. On célébra
la fête du roi des Français, Louis-Philippe, et le gouverneur, M. Bruat,
s’efforça d’amuser le peuple de Taïti. Dans la matinée, les matelots
français exécutèrent une joute sur l’eau. Plusieurs bateaux, montés par
d’excellents rameurs, entrèrent en mer. Il y avait à l’avant de chaque
bateau une espèce d’escalier ou d’échelle où se trouvait un combattant
armé d’une perche. Les bateaux s’étant rapprochés l’un de l’autre, les
jouteurs essayèrent chacun de faire tomber son adversaire dans la mer.
On avait aussi élevé un mât de cocagne, au sommet duquel se balançaient
des chemises de couleur, des rubans et d’autres bagatelles offerts à
ceux qui seraient les plus agiles à y grimper. A midi, on traita les
chefs et les principaux personnages du peuple. Sur la prairie, devant la
maison du gouverneur, on avait entassé dans beaucoup d’endroits des
vivres, de la viande salée, du lard, du pain, des porcs rôtis, des
fruits et d’autres objets. Mais au lieu d’un repas pris sur place, comme
on aurait dû s’y attendre, les chefs divisèrent tout en portions, et
chacun emporta sa part chez soi. Le soir, il y eut feu d’artifice et
bal.
Rien ne me parut plus amusant que ce bal. On y voyait les contrastes les
plus tranchés entre l’art et la nature, une Française élégante à côté
d’une Indienne cuivrée, un officier d’état-major en brillant uniforme à
côté d’un insulaire à moitié nu. Beaucoup d’indigènes portaient, il est
vrai, ce soir-là, de larges pantalons blancs avec une chemise, mais
d’autres n’avaient pour tout vêtement que le pareo et une courte
chemise. Il y avait surtout un des chefs affligé d’une
éléphantiasis[44], qui était affreux dans ce costume.
A ce bal, je vis la reine Pomaré pour la première fois. C’est une femme
de trente-six ans, grande et forte, mais encore assez bien conservée.
(Je trouvai qu’en général la beauté des femmes passe ici moins vite que
dans d’autres pays chauds.) Elle n’est pas mal de figure, et a une rare
expression de bonté peinte autour de la bouche et du menton. Elle
portait une robe, ou plutôt une espèce de blouse en satin bleu de ciel,
garnie d’un double rang de blondes noires. Elle avait aux oreilles de
grandes fleurs de jasmin, et dans les cheveux une guirlande de fleurs;
elle tenait fort élégamment à la main un beau mouchoir en batiste brodé
et garni de larges dentelles. Pour ce soir elle avait emprisonné ses
pieds dans des bas et des souliers, car ordinairement elle va pieds nus.
Tout son costume était un cadeau du roi de France.
Le mari de la reine, plus jeune qu’elle, est le plus bel homme de Taïti.
Les Français l’appellent en riant le _prince Albert de Taïti_,
non-seulement à cause de sa beauté, mais aussi parce que, comme le
prince Albert en Angleterre, il n’a pas le titre de roi, mais le nom
d’_époux de la reine_. Il avait un uniforme de général français qui lui
allait très-bien, d’autant plus qu’il savait le porter; seulement il ne
fallait pas regarder ses pieds, qui étaient très-vilains et
très-massifs.
Indépendamment de ces deux grands personnages, il y avait encore dans la
société une tête couronnée, le roi Otoume, possesseur d’une des îles
voisines. Celui-ci avait l’air très-comique; il portait par-dessus une
culotte courte blanche et très-large, un habit d’indienne jaune de
soufre, qui n’avait certainement pas été fait par un artiste parisien,
car il ressemblait à une carte de mauvais échantillon. Ce roi allait
pieds nus.
Les dames de compagnie de la reine, au nombre de quatre, femmes et
filles des chefs, avaient toutes des blouses de mousseline blanche.
Elles portaient aussi des fleurs dans les lobules de leurs oreilles et
des guirlandes dans leurs cheveux. A ma grande surprise, je trouvai
leurs manières et leur tenue généralement très-convenables. Trois des
jeunes dames dansèrent même le quadrille français avec des officiers
sans manquer les figures. Seulement j’avais toujours peur pour leurs
pieds: car, à l’exception du couple royal, personne ne portait ni bas ni
souliers. Quelques vieilles femmes se montrèrent en chapeaux à la mode
de l’Europe. De jeunes femmes avaient amené leurs enfants, jusqu’aux
plus petits, auxquels, pour les faire taire, elles donnèrent le sein
devant tout le monde. Avant que l’on se mît à table, la reine se retira
dans une pièce à côté pour fumer quelques cigares; pendant ce temps, son
mari s’amusa à jouer au billard.
A table, je me trouvai assise entre le _prince Albert de Taïti_ et le
roi _Otoume à l’habit jaune serin_. Tous deux étaient déjà assez avancés
dans la civilisation européenne pour avoir pour moi à table les petites
attentions ordinaires, comme de remplir mon verre d’eau ou de vin, ou de
me présenter les mets, etc. On voyait qu’ils cherchaient à apprendre
autant que possible les usages de l’Europe. Néanmoins, quelques-uns des
convives sortirent de temps à autre de leur rôle: c’est ainsi qu’au
dessert la reine demanda une seconde assiette qu’elle remplit de
friandises, et elle les fit mettre de côté pour les emporter chez elle.
Il fallut veiller à ce qu’on ne fêtât pas trop le vin de Champagne; mais
la conversation demeura en général jusqu’à la fin très-gaie et
très-convenable.
Dans la suite, je dînai encore plusieurs fois chez le gouverneur, en
société de la famille royale. La reine s’y montra avec son costume
national, ainsi que son époux; tous deux étaient pieds nus. L’héritier
présomptif de la couronne, garçon de neuf ans, est fiancé à la fille
d’un roi voisin. La fiancée, de quelques années plus âgée que le prince,
vit à la cour de la reine Pomaré, et est instruite dans la religion
chrétienne, dans les langues taïtienne et anglaise.
L’habitation de la reine est très-simple. Jusqu’à ce que la maison en
pierre que le gouvernement français fait élever soit terminée, la reine
Pomaré habite une maisonnette en bois composée de quatre pièces meublées
en grande partie à l’européenne.
Comme la paix était conclue à Taïti, on pouvait parcourir toute l’île
sans obstacle. Mon capitaine m’ayant laissée maîtresse de quinze jours,
je désirai disposer d’une partie de ce temps pour faire des excursions
dans l’île. Je crus pouvoir me joindre à un des officiers chargés de
temps à autre par le gouverneur de visiter l’île; mais je ne fus pas peu
surprise de voir qu’on alléguait chaque fois des raisons particulières
pour m’empêcher de faire partie du voyage. Je ne pouvais aucunement me
rendre compte de ce manque de complaisance, jusqu’à ce qu’enfin un des
officiers m’expliqua lui-même cette énigme: chacun de ces messieurs
voyageait avec sa concubine.
M. ***[45] qui me confia ce secret, m’offrit de me mener jusqu’à
_Papara_, où il demeurait; mais lui-même ne voyageait pas sans une
compagne, ce qui ne l’empêchait pas d’être accompagné par Tati, le
principal chef de l’île, avec sa famille. Ce dernier était venu à Taïti
pour assister aux fêtes du 1^{er} mai.
Le 4 mai, nous nous embarquâmes dans un bateau pour nous rendre à
_Papara_, le long de la côte (36 milles marins). Je trouvai dans le chef
un vieillard très-gai, de près de quatre-vingt-dix ans, qui se rappelait
encore très-bien la seconde descente du célèbre navigateur Cook. Son
père, disait-il, alors premier chef, avait contracté une alliance avec
Cook, et, comme c’était encore alors l’usage à Taïti, avait changé de
nom avec lui.
Le gouvernement français fait à Tati une pension annuelle de six mille
francs, reversible après sa mort sur son fils aîné.
Il avait avec lui sa jeune femme et cinq de ses filles; la première
était âgée de vingt-trois ans; les derniers avaient de douze à dix-huit
ans. Les enfants étaient issus d’autres mariages; quant à la femme,
c’était sa cinquième épouse.
Comme nous n’avions quitté Papeïti que vers midi, que le soleil se
couchait peu de temps après six heures, et que le trajet entre les
nombreux écueils est excessivement dangereux, nous abordâmes à _Paya_
(22 milles marins), où régnait un sixième fils de Tati.
L’île est coupée de tous côtés par de belles montagnes, dont la cime la
plus élevée, l’_Orœna_, a plus de 2000 mètres de haut. Au milieu de
l’île, les montagnes se séparent, et de leur sein surgit un rocher tout
à fait singulier. Il a la forme d’un diadème garni de plusieurs pointes,
ce qui lui a fait donner le nom de _Diadème_. Toutes ces montagnes sont
entourées d’une ceinture de quatre à six cents pas de large, qui est
habitée et produit dans de belles forêts les fruits les plus délicieux.
Nulle part je ne mangeai d’oranges, de goyaves ni de fruits de l’arbre à
pain aussi bons qu’ici. Quant à la noix de coco, on en use avec tant de
prodigalité, qu’on ne boit d’ordinaire que l’eau douce qu’elle renferme,
et qu’on jette le noyau avec l’écorce. Dans les montagnes et dans les
gorges, il y a aussi une grande quantité de _pisangs_ (espèce de grandes
bananes ou fehis), mais qu’on ne mange d’ordinaire que rôtis. Les huttes
des indigènes sont disséminées sur les bords de la mer; il est rare d’en
voir une douzaine réunies.
Le fruit du _jaquier_ ou arbre à pain, d’un goût exquis, a à peu près la
forme d’un melon d’eau et pèse de quatre à six livres. L’écorce est
verte, un peu rude et mince. Les Indiens la raclent et l’enlèvent avec
des coquillages aigus; ils fendent le fruit par la moitié et le font
griller entre deux pierres rougies au feu. Il est d’un goût fin et
délicat, et ressemble tellement au pain, qu’il le remplace facilement.
Les îles de la mer du Sud ou de la mer Pacifique sont la véritable
patrie de ce fruit; on le trouve aussi, il est vrai, dans d’autres
régions tropicales, mais il y diffère entièrement de celui de l’île de
_Paya_. Au Brésil, par exemple, où on le nomme calebasse, il est
jaunâtre, pèse de vingt à trente livres, et est rempli de pepins que
l’on retire et que l’on mange quand le fruit est rôti. Le goût de ces
pepins ressemble à celui des châtaignes.
La mangue, fruit semblable à une prune, est de la grosseur du poing. La
peau et la chair sont jaunes. Elle a un goût de térébenthine, mais elle
le perd à mesure qu’elle mûrit. Ce fruit est un des meilleurs; il est
charnu, juteux et très-savoureux; il a au milieu un large noyau oblong.
Les jaquiers et les manguiers poussent très-haut et ont un feuillage
très-étendu. Les feuilles des jaquiers, ou artocarpes, ont un mètre de
long, un demi-mètre de large, et sont très-déchiquetées. Les feuilles
des manguiers ne sont pas beaucoup plus grandes que celles de nos
pommiers.
Avant d’arriver à Paya, nous passâmes près de quelques endroits
intéressants, comme _Foar_, petit fort français situé sur une colline. A
_Taipari_, il faut passer entre deux brisants dangereux, que l’on
appelle _l’Entrée du diable_. Les vagues y montaient, en sifflant, aussi
haut que des remparts. Dans la plaine de _Punavia_, il y a un grand fort
flanqué de plusieurs tours construites sur des collines voisines. Le
paysage y est charmant. Les montagnes s’ouvrent, et on peut suivre au
loin les sinuosités d’une gorge pittoresque, dans le fond de laquelle
s’élève la haute et noire cime d’_Olofena_.
Ce qui ne m’occupa pas moins que la belle nature, ce fut le fond de la
mer. Notre bateau passa par-dessus d’innombrables bas-fonds, dans
lesquels l’eau était transparente comme le cristal, de manière que l’on
pouvait voir la plus petite pierre. Il s’y trouvait des groupes et des
réunions de coraux et de madrépores colorés, d’une beauté sans égale:
on aurait pu dire qu’on apercevait au fond de l’eau des vergers et des
parterres de fées. Je vis des fleurs et des feuilles gigantesques, des
champignons et des légumes de tout genre, dessiner mille arabesques au
milieu de petits groupes de rochers teints de vives couleurs.
D’admirables et étranges coquillages y étaient attachés ou se trouvaient
à côté sur le sable, et de petits poissons, aux nuances les plus
variées, glissaient au milieu comme des papillons et des colibris. Ces
poissons délicats avaient à peine 10 centimètres de long, et offraient
une variété de couleurs que je n’avais encore jamais vues. Plusieurs
brillaient du bleu de ciel le plus pur, d’autres étaient d’un jaune
clair, et d’autres d’un gris ou d’un brun presque transparent, etc.
Quand nous fûmes arrivés à Paya, à six heures du soir, le jeune Tati fit
tuer, en l’honneur de son père, un petit cochon de dix-huit à vingt
livres, et le fit préparer à la mode taïtienne. On alluma un grand feu
dans une fosse sèche où il y avait beaucoup de pierres. On apporta
ensuite une grande quantité de fruits de l’arbre à pain (_majoré_), qui
avaient été pelés, et qu’on fendit en deux à l’aide d’une hache en bois
très-tranchante. Quand le feu eut cessé de brûler, et que les pierres
furent suffisamment échauffées, on y posa le cochon et les fruits, on
remit par-dessus quelques-unes des pierres échauffées, et on couvrit le
tout de branches vertes, de feuilles sèches et de terre.
Pendant que les mets grillaient entre les pierres, on prépara la table.
On étendit par terre une natte de paille, et on la couvrit de grandes
feuilles. On plaça devant chaque hôte une écuelle de coco remplie à
moitié de _miti_, boisson assez aigre que l’on tire du cocotier.
Au bout d’une heure et demie, on déterra les mets. Si le cochon ne fut
pas découpé suivant les règles de l’art et d’une manière
très-appétissante, on y procéda, du moins, avec la rapidité de l’éclair:
un couteau et la main dépecèrent la bête en autant de parties qu’il y
avait de convives. On présenta ensuite à chacun sa part, avec la moitié
d’un fruit de l’arbre à pain, sur une grande feuille. Il n’y eut
personne à notre table que l’officier, sa bonne amie, le vieux Tati, sa
femme et moi; car il est contraire à la coutume du pays que l’amphitryon
mange avec son hôte, ou les enfants avec leurs parents. Sauf cette
cérémonie, je ne vis point la moindre preuve d’amour ou d’attachement
entre le père et le fils. C’est ainsi que le père, nonagénaire et
affligé d’une toux violente, fut forcé de passer la nuit sous une tente
légère, tandis que le fils dormait dans une hutte bien close.
Le 5 mai, nous quittâmes _Taipari_ l’estomac vide. Le vieux Tati voulait
nous régaler dans une de ses possessions, éloignée de deux lieues.
Quand nous y fûmes arrivés, et pendant que l’on chauffait les pierres
pour notre repas, plusieurs des indigènes vinrent des huttes voisines
pour profiter de la cuisson générale. Ils apportaient avec eux des
poissons, du porc, des fruits de l’arbre à pain, des pisangs, etc. Les
poissons et la viande étaient enveloppés dans de grandes feuilles.
Indépendamment des fruits de l’arbre à pain et des poissons, on nous
servit une tortue de mer qui pesait peut-être plus de vingt livres. Nous
prîmes notre repas dans une cabane, où affluèrent bientôt tous les
voisins, qui, se plaçant à quelque distance de nos hautes personnes, et
en différents groupes, se mirent à manger les mets apportés. Chacun
avait devant soi une coupe de coco pleine de _miti_, dans laquelle il
jetait chaque morceau, pour le repêcher ensuite avec la main; puis il
buvait le reste à la fin du repas. On avait placé devant nous des noix
de coco fraîchement cueillies et percées, dont chacune contenait
certainement plus d’une mesure d’eau aussi pure qu’agréable au goût.
C’est à tort qu’on donne chez nous à cette eau le nom de _lait_: elle ne
s’épaissit et ne devient blanche comme du lait que quand la noix est
déjà tout à fait vieille, et dans cet état on n’y touche plus ici.