Je l’ai déjà fait remarquer, l’usage ici, comme dans plusieurs pays

d’Europe, est d’employer les malfaiteurs à des travaux publics. Un de

ces malheureux chercha à gagner le gardien pour qu’il l’aidât à fuir; et

le gardien s’engagea, moyennant une once (17 écus d’Espagne), à lui

fournir l’occasion de se sauver. Comme les prisonniers sont visités

chaque jour, matin et soir, par leurs parents et leurs amis, et qu’ils

peuvent aussi en recevoir des provisions, sa femme lui apporta un jour

l’once qu’il s’empressa de remettre au gardien. Celui-ci prit si bien

ses mesures que, le lendemain, le malfaiteur ne fut pas, suivant

l’habitude, accouplé à la même chaîne avec un autre compagnon. Il fut

ainsi maître d’aller seul, et par conséquent il pouvait se sauver plus

facilement, d’autant plus que l’endroit où il devait travailler était

assez isolé.

Le plan avait été habilement conçu; mais, soit que le gardien se fût

ravisé, soit préméditation de sa part, il tira sur le fugitif et

l’étendit mort à ses pieds.

On ne trouve que très-rarement des descendants des indigènes[38] restés

purs de tout mélange. Ils me parurent assez semblables aux pouris du

Brésil, si ce n’est qu’ils n’avaient pas les yeux si petits ni si mal

fendus. Il n’y a pas d’esclaves au Chili.

Le costume des chrétiens est tout à fait à l’européenne, surtout celui

des femmes. Les hommes portent seulement, au lieu d’un habit, le

_poncho_, composé de deux bandes de drap ou de mérinos, dont chacune a

un mètre de large et deux mètres de long. On les coud ensemble, et on ne

laisse au milieu qu’une ouverture pour passer la tête. Tout le vêtement

descend jusqu’aux hanches, et a à peu près la forme d’un collet de

manteau carré. On porte ces _ponchos_ de toutes les couleurs: verts,

bleus, ponceau, etc. Ils font très-bien, surtout quand ils sont ornés

(comme le sont ceux des gens riches) de broderies en soie.

Les femmes portent toujours, dans la rue, une grande écharpe, et à

l’église elles la tirent sur leur tête.

J’étais venue au Chili avec l’intention d’y rester quelques semaines,

pour pouvoir faire également une excursion à _Santiago_, la capitale, et

ce n’est qu’ensuite que je voulais continuer mon voyage pour la Chine.

A Rio-de-Janeiro, on m’avait assuré qu’il partait tous les mois de

Valparaiso des vaisseaux pour la Chine; mais malheureusement il n’en

était pas ainsi. J’appris à Valparaiso que l’on y trouvait très-rarement

des occasions pour passer en Chine, mais qu’il y avait précisément un

vaisseau prêt à partir pour ce pays dans cinq ou six jours. Tout le

monde me conseilla de ne pas laisser échapper cette bonne fortune, et de

renoncer plutôt à la visite de Santiago. Après une longue réflexion, je

m’y décidai à contre-cœur; et, pour couper court à de plus longues

hésitations, j’allai sans retard chez le capitaine, qui, pour une somme

de 200 écus d’Espagne, se déclara tout disposé à m’emmener. Je conclus

le marché, et, n’ayant plus à disposer que de cinq jours, je me proposai

de les employer à visiter avec soin Valparaiso et ses environs. Ce temps

aurait bien suffi pour aller voir Santiago rapidement, car cette ville

n’est éloignée que de 32 leguas de Valparaiso; mais cette excursion

aurait entraîné de très-grandes dépenses, puisqu’il n’y a pas de voiture

publique qui aille à Santiago, et qu’on est obligé de louer une voiture

particulière. D’ailleurs, j’aurais regretté de n’avoir que des

impressions fugitives de ces deux villes.

Je me contentai de Valparaiso. Je montai souvent sur les collines

d’alentour; je visitai les huttes des basses classes, je fis exécuter

devant moi les danses nationales, etc. Je voulus du moins tout voir dans

cette ville.

Sur quelques-unes des collines, particulièrement sur la _Serra-Allegri_,

il y a des villas très-élégantes au milieu de jardins bien dessinés,

avec de belles petites fenêtres donnant sur la mer. L’aspect du pays est

moins attrayant, car il s’élève derrière ces collines des chaînes de

montagnes laides et nues, qui masquent toute autre vue.

Les huttes des pauvres gens sont horriblement mal construites; la

plupart, faites avec de la terre glaise et du bois, menacent ruine.

C’est à peine si j’osais y pénétrer; je me figurais que l’intérieur

devait répondre à l’extérieur, et je ne fus pas peu surprise de trouver

non-seulement des lits, des tables et des chaises en bon état, mais

aussi de jolis autels domestiques ornés de fleurs. Les habitants non

plus n’étaient pas trop mal habillés, et le linge suspendu devant

plusieurs de ces baraques me parut plus beau que celui que j’avais vu

devant les fenêtres de maisons élégantes, dans les rues les plus

vivantes des villes de Sicile.

On peut aussi apprendre à bien connaître la vie et les mœurs du peuple

quand on parcourt les environs de _Polanka_ les dimanches et les jours

de fête, et qu’on y visite les guinguettes.

Je veux introduire mes lecteurs dans une de ces guinguettes. Dans un

coin on voit briller un bon feu entouré de beaucoup de pots, parmi

lesquels on aperçoit un grand nombre de broches garnies de bœuf et de

porc. Tout bout, cuit et rôtit, et promet un bon repas. Des tréteaux de

bois, sur lesquels est posée une planche longue et large, se trouvent au

milieu de la pièce, et sont couverts d’un drap dont il serait, je crois,

difficile de dire la couleur primitive.

C’est autour de cette table que se rangent les convives. Pendant le

repas, on voit régner les anciennes coutumes patriarcales, à cette

distinction près que non-seulement _tous les convives_ mangent à la même

gamelle, mais que _tous les mets_ sont servis dans le même plat. Les

fèves et le riz, les pommes de terre et le rôti de bœuf, _les pommes de

paradis_[39] et les oignons, se trouvent paisiblement côte à côte, et

sont mangés de grand appétit et dans le plus profond silence.

A la fin du repas, le broc fait le tour de la table et passe de main en

main; quelquefois il est rempli de vin, et souvent d’eau.

Le soir on danse aussi beaucoup dans ces endroits au son de la guitare;

mais par malheur on était en carême, époque où tous les divertissements

publics sont interdits. Cependant ces bonnes gens ne sont pas si

scrupuleux, et pour quelques réaux ils furent bien vite prêts à me

donner, dans une pièce de derrière, une représentation de leurs danses

nationales, la _Samaquecca_ et la _Refolosa_; mais j’en eus bientôt

assez: les mouvements et les gestes des danseurs dépassaient toutes les

bornes de l’indécence, et je plaignais seulement la jeunesse, dont la

délicatesse naturelle est étouffée en naissant par la vue de ces danses.

Ce qui ne me déplut pas moins, ce fut la singulière coutume en vertu de

laquelle la mort d’un petit enfant est célébrée par les parents comme

une fête de joie. Ils appellent l’enfant décédé un _angelito_ (petit

ange), et le parent de toutes les manières.

On ne lui ferme pas les yeux, mais on les lui ouvre, au contraire, le

plus possible; on lui teint les joues en rouge, on le revêt de ses plus

beaux habits, en le couvrant de fleurs, et on le place sur un petit

siége, dans une espèce de niche également ornée de fleurs. Les autres

parents et voisins viennent ensuite féliciter le père et la mère d’avoir

un tel petit ange. La première nuit, les parents et les amis exécutent

les danses les plus désordonnées devant l’_angelito_, et on se livre aux

festins les plus joyeux.

Dans les campagnes il arrive souvent, dit-on, que le père et la mère

portent le petit cercueil au cimetière, tandis que les parents, une

bouteille d’eau-de-vie à la main, suivent en poussant des cris

d’allégresse.

Un marchand de Valparaiso me raconta que deux de ses amis, employés

depuis peu du gouvernement, avaient eu à juger une singulière plainte.

Un fossoyeur, chargé de porter un _angelito_ au cimetière, entra, chemin

faisant, dans un cabaret, pour y prendre à la hâte un petit verre; le

cabaretier lui demanda ce qu’il portait sous son poncho, et ayant appris

que c’était un angelito, il pria le fossoyeur de le lui céder pour deux

réaux; celui-ci y ayant consenti, le cabaretier dressa aussitôt, dans la

salle des buveurs, une petite niche de fleurs, y mit le petit ange

acheté, et prévint ses voisins. Tous accoururent, regardèrent le cher

angelito, et burent et festinèrent en son honneur; mais les parents en

furent bientôt informés: ils coururent aussitôt au cabaret, enlevèrent

leur enfant, et allèrent porter plainte contre le cabaretier auprès du

juge. Celui-ci, en les entendant, put à peine s’empêcher de rire, et

arrangea l’affaire à l’amiable, le code n’ayant pas prévu un délit de ce

genre.

La manière dont les malades sont portés à l’hôpital est encore des plus

étranges. On les place sur des chaises à bras en bois très-simples,

avec une corde par devant pour les empêcher de tomber, et une autre en

dessous sur laquelle ils posent les pieds. C’est affreux à voir, surtout

quand le malade est déjà trop faible pour pouvoir se tenir assis droit.

Je ne fus pas peu surprise d’entendre parler à Valparaiso (où il n’y a

ni directeur de poste, ni communications régulières) de l’établissement

d’un chemin de fer qui doit être continué jusqu’à Santiago. Une

compagnie anglaise s’est chargée de cette entreprise, et les plans ont

déjà été levés. Comme le pays est très-montueux, il faudrait faire de

longs détours pour gagner les plaines; cela entraînerait de très-grands

frais qui ne se trouvent nullement en rapport avec l’état actuel du

commerce et le nombre restreint des voyageurs. Il y a aujourd’hui à

peine quelques voitures en circulation, et quand il vient par hasard dix

ou quinze voyageurs de Santiago à Valparaiso, toute la ville en parle

comme d’une chose extraordinaire. Aussi croit-on que les entrepreneurs

du chemin de fer n’ont vu dans la construction projetée qu’un prétexte

pour pouvoir aller chercher, sans opposition, de l’or et de l’argent de

tous côtés.

Celui qui découvre une mine jouit d’une très-grande protection; on lui

accorde un droit de propriété absolue, et il n’a d’autre formalité à

remplir que de déclarer sa prise de possession au gouvernement. Cela va

si loin, que si quelqu’un prétend d’une manière plus ou moins plausible

qu’on pourrait trouver une mine ici ou là, fût-ce sous une maison ou

sous une église, on l’autorise à faire abattre l’une ou l’autre, pourvu

qu’il soit en état d’indemniser.

Il y a environ quinze ans, un ânier découvrit une mine d’argent par le

plus grand des hasards. Il conduisait plusieurs ânes au delà de la

montagne; un d’entre eux se sauva un beau matin. L’ânier ayant voulu

ramasser une pierre pour la jeter après la bête, il trébucha et tomba

par terre. La pierre lui échappa des mains et roula en bas de la

montagne. Il arracha brusquement une autre pierre de la terre, et il

allait la lancer, lorsqu’elle le frappa par son aspect extraordinaire;

il la regarda d’un peu plus près, et il y découvrit de riches veines

d’argent pur. Il garda précieusement la pierre, marqua l’endroit pour

pouvoir le retrouver, retourna chez lui avec ses ânes, et communiqua

aussitôt l’importante découverte à un mineur de ses amis. Tous deux se

rendirent sans retard à l’endroit marqué; le mineur l’examina avec soin,

et il y reconnut une mine d’argent très-productive. Pour l’exploiter, il

ne leur manquait plus qu’un capital; mais ils le trouvèrent en

s’associant le maître du mineur, et, au bout de quelques années, tous

les trois étaient devenus très-riches.

* * * * *

Les six jours étant passés, le capitaine me fit dire que le lendemain je

devais venir à bord avec mes effets, car il comptait mettre à la voile

dans la soirée. Mais le même jour, au matin, mon mauvais génie amena un

vaisseau de guerre français en destination d’_Otahiti_. Je ne songeais

aucunement que ce vaisseau pût déranger en rien mes projets, et je me

rendis tranquillement au lieu de l’embarquement. Mais le capitaine vint

au-devant de moi et me raconta une longue histoire où il était question

de sa demi-cargaison, du capitaine français, de la commission qu’il

avait de pourvoir de vivres la garnison française à Otahiti, etc. Bref,

la fin de tout cela fut un retard de cinq jours.

Dans mon dépit, j’allai voir le consul de Sardaigne, M. Bayerbach, et je

lui fis part de mes contrariétés. Ce bon monsieur me consola de son

mieux, et, apprenant que je demeurais déjà à bord, il me pressa de venir

occuper une chambre de sa villa dans la _Serra-Allegri_. En outre, il

m’introduisit dans plusieurs maisons où je passai des moments bien

agréables, et où j’eus occasion de voir quelques belles collections

d’insectes et de coquillages.

Au bout des cinq jours, le départ se trouva encore remis; et, quoique

j’aie passé ainsi réellement quinze jours au Chili, je n’ai pourtant

rien vu que Valparaiso et ses plus proches environs. Comme Valparaiso

est au sud de la ligne et que les saisons de l’hémisphère méridional,

comme on sait, sont opposées à celles de l’hémisphère septentrional,

nous étions ici en automne. Je trouvai (au 34^{e} degré de latitude)

presque les mêmes espèces de fruits et de légumes qu’en Allemagne,

particulièrement des raisins et des melons. Les pommes et les poires

étaient moins bonnes; mais c’étaient les mêmes espèces que chez nous.

Pour finir, je joindrai à ces détails le prix de quelques objets.

Une chambre tant soit peu convenable, dans une maison particulière,

coûte 4 ou 5 réaux par jour; la table d’hôte se paye une piastre (5

francs 9 centimes); une bouteille de vin d’Espagne revient également à

une piastre. Mais l’article le plus dispendieux, c’est le linge (ce qui

provient du grand manque d’eau). Pour chaque pièce grande ou petite, on

exige un réal. Pour le passe-port, on paye 8 écus d’Espagne.

NOTICE STATISTIQUE SUR LE CHILI.

La république du Chili a une superficie de 6000 lieues carrées, et une

population d’environ 1 500 000 habitants, dont 125 000 créoles, autant

de métis et de mulâtres, quelques milliers de nègres; le reste se

compose d’Indiens indigènes et des descendants des Espagnols émigrés.

Avant de proclamer son indépendance et de se constituer en république,

le Chili était une _capitainerie_ générale d’Espagne. La langue

dominante est l’espagnol; la religion de la plus grande partie des

habitants est la religion catholique. La capitale du pays, _Santiago_, a

66 000 habitants et renferme beaucoup d’édifices et d’établissements

publics. _Valparaiso_, avec ses 50 000 habitants, offre le plus grand

port et la place de commerce la plus importante du Chili; elle est aussi

l’une des plus considérables de l’océan Pacifique. Le Chili produit une

très-grande quantité de bœufs, parmi lesquels il y en a beaucoup de

sauvages; d’excellents chevaux, du vin, du tabac, des olives, du lin, du

froment et tous les fruits de la zone tempérée; de plus, du cuivre, de

l’or, de l’argent, du fer, du plomb et d’autres métaux.

_Monnaies et mesures milliaires._

Les monnaies d’or sont les onces, les demi-onces et les quarts d’once.

Les monnaies d’argent sont: les _piastres_, nommées _pesos_ ou _gros

écus_; les _réaux_, les _medios_ et les _quadrillos_.

Les monnaies de cuivre sont les _centavos_.

Une once contient 17 piastres; une piastre, 8 réaux, 1 réal, 2 medios ou

4 _quadrillos_, et 1 _quadrillo_, 4 _centavos_.

Une piastre vaut 2 florins et 5 kreutzers d’Autriche[40].

* * * * *

18 _leguas_ font 15 milles allemands ou 111 kilomètres de France[41].

CHAPITRE VII.

Départ de Valparaiso.--Taïti.--Coutumes et usages du peuple.--Fête

et bal à l’occasion de la fête de Louis-Philippe.--Excursions.--Un

repas de Taïti.--Le lac _Vaihiria_.--Le défilé de _Fautaua_ et le

diadème.--Départ.--Arrivée en Chine.

Le 17 mars, le capitaine van Wyk Jurianse me fit prévenir que son

vaisseau était prêt à mettre à la voile et qu’il devait entrer en mer le

lendemain.

Cette nouvelle m’arriva fort mal à propos, car depuis deux jours je

souffrais d’une diarrhée continuelle, mal qui peut devenir bien

dangereux sur un vaisseau où l’on n’a ni bouillon ni nourriture légère,

et où l’on est bien plus exposé aux changements de température que sur

terre. Mais je ne voulais pas manquer l’occasion, assez rare, d’aller en

Chine, ni perdre non plus 200 dollars que j’avais déjà payés pour la

traversée. J’allai donc à bord pleine de confiance en ma bonne étoile,

qui jusqu’ici ne m’avait jamais abandonnée dans mes voyages.

Les premiers jours, je cherchai à combattre mon mal par une diète

rigoureuse, et je m’abstins presque de toute nourriture. Tout fut

inutile. Enfin, j’eus l’heureuse idée de faire usage de bains de mer

froids. Je les prenais dans une tonne, et je demeurais un quart d’heure

dans l’eau: dès le second bain, je sentis une grande amélioration dans

mon état; après le sixième, je me trouvai guérie. Si je parle de ce mal,

auquel j’étais très-exposée dans les pays chauds, c’est seulement pour

indiquer à mes lecteurs que les meilleurs moyens pour en triompher sont

les bains de mer ou des boissons rafraîchissantes, comme le babeurre, le

lait caillé, les sorbets, l’orangeade, etc.

Le vaisseau sur lequel je fis cette traversée était un beau bâtiment

hollandais, du nom de _Lootpuit_. La propreté y était très-grande et la

nourriture généralement assez bonne, à l’exception de quelques mets

hollandais et des oignons, dont on abusait. Ils jouaient un grand rôle

dans tous les mets, et je ne pouvais point m’y faire; mais par bonheur

une grande partie de ce noble produit se gâta dans le cours du voyage.

Le capitaine était un homme poli et aimable, et les matelots aussi

étaient bons et complaisants. En général, je n’ai pas trouvé sur les

vaisseaux que j’ai été à même de voir, les marins aussi grossiers qu’on

les entend souvent peindre par les voyageurs. Ils n’ont sans doute pas

des manières élégantes et un parfait bon ton, et ils n’ont pas non plus

d’attentions ni de prévenances très-grandes pour le voyageur, mais on

trouve chez la plupart une bonté naturelle et de la cordialité.

Au bout de trois jours, le 21 mars, nous vîmes l’île de Saint-Félix, et

le lendemain Sancto Ambrosio. Tous les deux se composent de masses de

roches nues et inhospitalières et abritent tout au plus quelques

mouettes.

Nous entrâmes alors dans les régions tropicales; mais la chaleur,

tempérée par les vents alisés, ne nous incommoda que dans la cajute.

Pendant près d’un mois, nous naviguâmes de la manière la plus monotone,

sans tempête ni orage, avec la vue uniforme du ciel et de l’eau. Enfin,

le 19 avril, nous arrivâmes à l’archipel des _basses îles_. Cet

archipel, qui s’étend du 36^{e} au 14^{e} degré de longitude, est

très-dangereux pour les marins, parce que la plupart des îles s’élèvent

à peine de quelques pieds au-dessus de la surface de la mer. Pour

découvrir au milieu d’elles l’île de David Clark, dont nous n’étions

éloignés que de douze milles, le capitaine fut forcé de monter dans la

hune.

Dans la nuit du 21 au 22 avril, nous eûmes des coups de tonnerre

accompagnés d’une tempête subite et violente, que notre capitaine appela

une _bourrasque de tonnerre_. Pendant cette tempête, nous vîmes à

différentes reprises, au haut du mât de perroquet, le feu Saint-Elme. Ce

feu se compose de petites flammes électriques qui voltigent autour des

pointes les plus élevées et qui s’éteignent ensuite au bout de deux ou

trois minutes.

La nuit du 22 au 23 avril fut une nuit de périls, au dire même du

capitaine. Nous eûmes à doubler plusieurs des _îles basses_ par un temps

sombre et pluvieux, qui nous cachait entièrement la lumière de la lune.

Vers minuit, un vent épouvantable rendit notre position encore plus

fâcheuse. Le vent et des éclairs continus nous firent craindre une forte

bourrasque; mais nous vîmes poindre le jour sans avoir éprouvé le

moindre accident, et nous échappâmes heureusement à la tempête et aux

îles.

Dans le cours de la journée, nous passâmes près des îles des oiseaux, et

deux jours plus tard, dès le 25 avril, nous vîmes déjà une des îles de

la Société, _Maithia_.

Le lendemain, le trente-neuvième jour de notre voyage, nous nous

trouvâmes en vue de l’île Taïti et de celle qui lui fait face, l’île

_Emao_, appelée aussi _Moreo_. L’entrée du port de Taïti, _Papeïti_ est

extrêmement dangereuse; des récifs de coraux l’entourent comme un

rempart, des flots mugissants s’y brisent de toutes parts, et il ne

reste qu’un espace fort étroit. Un pilote vint au-devant de nous, et,

quoique le vent fût si contraire qu’il fallut changer les voiles à tout

instant, nous entrâmes cependant sains et saufs dans le port. Quand nous

fûmes débarqués, on nous félicita cordialement; on avait suivi nos

efforts avec beaucoup d’inquiétude, et, à la dernière manœuvre du

vaisseau, on avait eu très-grand’peur de le voir donner contre un banc

de corail. Ce malheur était arrivé à un vaisseau de guerre français qui

était ici depuis plusieurs mois à l’ancre, et qu’on était en train de

radouber.

L’ancre n’avait pas encore été jetée que nous nous trouvâmes entourés

d’une demi-douzaine de pirogues remplies d’Indiens qui grimpèrent de

toutes parts sur le pont pour nous offrir des fruits et des coquillages;

mais ils ne les cédaient pas comme autrefois (ces temps fortunés sont

passés) pour des chiffons rouges ou des perles de verre. Aujourd’hui ils

demandaient de l’argent, et ils étaient aussi cupides et aussi adroits

que les Européens les plus civilisés. J’offris à un des Indiens un petit

anneau de bronze; il le prit, le flaira, secoua la tête et me donna à

entendre qu’il n’était pas en or. Il remarqua une bague à mon doigt, me

prit la main, et flaira également cette bague, en faisant une joyeuse

grimace; il voulait me faire entendre que je devais la lui donner. J’ai

eu encore plus d’une occasion de remarquer que ces insulaires savent

distinguer à l’odeur l’or pur de l’or faux.

L’île de Taïti, placée il y a plusieurs années sous la protection de

l’Angleterre, jouit aujourd’hui de celle de la France. Elle a été

longtemps un sujet de discorde pour les deux nations, jusqu’au mois de

novembre 1846, où la paix fut enfin conclue. La reine Pomaré, qui

s’était réfugiée dans une autre île, était revenue à Papeïti depuis cinq

semaines. Elle habite ici une maisonnette de quatre pièces, et mange

tous les jours avec sa famille chez le gouverneur. Le gouvernement

français lui fait construire une jolie maison, et lui donne par an une

pension de 25 000 francs. Elle ne peut recevoir aucune visite d’étranger

sans l’autorisation du gouvernement français; mais cette autorisation

s’accorde très-facilement. Papeïti était rempli de troupes françaises,

et plusieurs vaisseaux de guerre se trouvaient dans le port. La ville

renferme trois ou quatre cents habitants, et se compose d’une rangée de

petites maisons de bois, placées le long du port et séparées l’une de

l’autre par de petits jardins. Il y a dans le fond une belle forêt où

sont encore disséminées plusieurs huttes.

Les principaux édifices sont: la maison du gouverneur, les magasins

français, la boulangerie militaire, la caserne et la maison de la reine,

qui n’était pas encore entièrement terminée. On construisait en outre

beaucoup de petites maisons composées, la plupart, d’une seule pièce,

pour remédier le plus tôt possible au manque de demeures: car, du temps

de mon séjour à Taïti, des officiers supérieurs même étaient obligés de

se contenter des plus misérables cabanes indiennes. Je cherchai en vain

une petite chambre à louer, et j’allai de cabane en cabane; mais tout

était occupé. Il fallut enfin me contenter d’un _petit coin_ dans une

hutte. Je trouvai ce réduit chez un charpentier dont la chambre

contenait déjà quatre locataires. On m’assigna, derrière la porte, une

petite place qui avait juste 2 mètres de long et 1 mètre 20 centimètres

de large. Le sol n’était pas planchéié; les murs n’étaient que des

palissades. Pour un lit et une chaise, il n’en était pas question, et

cependant il me fallut payer ce réduit un florin trente kreutzers par

semaine.

La demeure ou la hutte d’un Indien consiste en un toit de feuilles de

palmier, appuyé sur quelques pieux, ou bien elle est formée de murs en

palissades. Chaque hutte n’a qu’une pièce, longue de 17 à 16 mètres,

large de 3 à 9, et abrite souvent plusieurs familles. Il n’y a à

l’intérieur que des nattes de paille tressées, des couvertures, des

caisses en bois et quelques tabourets; mais ces derniers sont déjà des

objets de luxe. Les Indiens n’ont pas besoin de vases pour cuire leur

nourriture; ils ne connaissent ni soupes ni sauces, et ils font rôtir

leurs mets entre des pierres rougies au feu. Tous leurs besoins se

réduisent à un couteau et à une écuelle de coco pour puiser de l’eau.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 9 / 47 段