Le _steward_ (maître d’hôtel) du vaisseau, jeune mulâtre, avait la

mauvaise habitude de faire un trop grand usage de boissons fortes. Le

capitaine l’avait menacé plusieurs fois, mais sans résultat, des

châtiments les plus sévères. Ce matin, il était tellement ivre, que les

matelots furent forcés de le porter dans un coin de l’avant du vaisseau,

pour qu’il se dégrisât au grand air. Mais tout à coup le malheureux se

leva, grimpa sur le beaupré et se précipita dans la mer. Heureusement il

y avait presque calme plat; la mer était tout à fait paisible et on

pouvait espérer le sauver. Il reparut bientôt contre les haubans du

vaisseau, et aussitôt on lui jeta des cordages de tous côtés. L’amour de

la vie se réveilla en lui et lui fit saisir involontairement les cordes;

mais il n’eut pas assez de force pour s’y cramponner; il se laissa

retomber. Ce ne fut qu’après beaucoup d’efforts que les braves matelots

parvinrent à le soustraire à la mort. A peine revenu à lui-même, il

voulut de nouveau se jeter à la mer, en criant qu’il était las de vivre.

Comme il se démenait en véritable forcené et qu’on ne pouvait pas venir

à bout de lui, le capitaine lui fit lier les mains et les pieds et le

fit enchaîner au mât. Le lendemain il fut destitué de sa charge et

adjoint comme aide au nouveau maître d’hôtel nommé à sa place.

_5 janvier._ Calme presque constant. Notre cuisinier prit un poisson

long d’un mètre et remarquable par ses couleurs changeantes. En sortant

de l’eau il est jaune comme de l’or, couleur qui lui vaut son nom de

_dorade_. Mais au bout d’une ou deux minutes, le jaune éclatant se

change en un bleu azur, et, après qu’il est mort, son ventre reprend une

nuance jaune clair et son dos une teinte brun vert. On le range parmi

les poissons de la meilleure espèce, mais je trouvai sa chair un peu

sèche.

Le 9 janvier, nous nous trouvâmes au milieu du fleuve de _Rio-Grande_.

Le soir, nous nous attendions à une violente tempête. Le capitaine

courait à chaque instant au baromètre et faisait prendre toutes les

mesures de précaution. Bientôt des nuages noirs s’amoncelèrent au-dessus

de nous, et le vent augmenta tellement, que le capitaine fit fermer avec

soin toutes les écoutilles et ordonna à l’équipage de se tenir prêt à

carguer les voiles au premier commandement. A huit heures la tempête

éclata. Des éclairs sillonnaient sans cesse l’horizon dans tous les sens

et éclairaient la manœuvre des matelots. Les roulements du tonnerre

étouffaient la voix du capitaine, et les flots écumants se précipitaient

avec une extrême violence par-dessus le pont, comme s’ils voulaient tout

emporter et tout engloutir. Si l’on n’avait pas tendu le long du pont

supérieur des cordages auxquels les matelots pouvaient se tenir, ils

auraient été indubitablement entraînés par ces masses d’eau.

C’est vraiment une chose unique qu’une pareille tempête. On se trouve

seul sur l’immensité de l’Océan, loin de tout secours humain, et on sent

plus que jamais qu’on est tout entier dans la main de Dieu. Si, dans un

moment aussi redoutable et aussi sublime, on ne croit pas à Dieu, c’est

qu’on a l’esprit frappé à jamais d’aveuglement. Une sérénité calme

remplissait mon âme à la vue de ces grands phénomènes de la nature; je

me faisais souvent attacher près du gouvernail, je laissais passer les

terribles vagues par-dessus moi pour bien me repaître de ce spectacle,

et je n’éprouvais aucune crainte, mais j’étais pleine de confiance et de

résignation.

Au bout de quatre heures, la tempête avait cessé de sévir et elle fit

place à un calme complet.

Le 10 janvier nous aperçûmes quelques grandes tortues de mer et une

baleine. Cette dernière était encore jeune et avait environ 12 mètres de

long.

_11 janvier._ Nous étions au milieu du _Rio-Plato_[33], et nous

trouvâmes la température déjà assez rafraîchie.

Jusqu’ici nous n’avions pas encore rencontré de varech ni de mollusques.

Cette nuit seulement, nous vîmes pour la première fois, au fond de la

mer, des mollusques qui brillaient comme des étoiles.

Dans ces régions, la constellation de la Croix du Sud jette un éclat de

plus en plus brillant, mais pas aussi merveilleux que l’ont dit bien des

voyageurs dans leurs descriptions. Les étoiles, au nombre de quatre, et

qui ont à peu près cette forme _{*}^* _{*}^*, sont, il est vrai, grandes

et brillantes; mais elles ne nous inspirèrent pas plus d’enthousiasme

que les autres constellations. En général, beaucoup de voyageurs mettent

une grande exagération dans leurs récits; ils dépeignent des choses

qu’ils n’ont pas vues eux-mêmes et qu’ils ne connaissent que par

ouï-dire, ou bien, s’ils les ont vues, ils les décrivent avec trop

d’imagination.

_16 janvier._ Sous le 37^{e} degré de latitude, nous arrivâmes à un

courant rapide qui allait du sud au nord, et qu’une ligne jaune

traversait par le milieu. Le capitaine pensa que cette ligne jaune

provenait d’une bande de petits poissons. Je me fis monter de l’eau dans

une tonne, et j’y trouvai en effet une grande quantité de petites bêtes

vivantes, mais qui, à mon avis, appartenaient à l’espèce des mollusques,

et non pas à celle des poissons. Tous ces êtres avaient environ 7 ou 8

centimètres de long et étaient transparents comme les bulles d’eau les

plus fines; sur le devant, ils avaient des points blancs et jaune clair,

et en dessous quelques tentacules.

Dans la nuit du 20 au 21 janvier, nous fûmes assaillis par une

très-forte tempête; notre grand mât en fut tellement endommagé, que le

capitaine prit la résolution d’entrer le plus tôt possible dans un port

afin de le remplacer. Pour le moment, il se contenta de le maintenir

avec des cordages, des chaînes et des crampons de fer.

Sous le 43^{e} degré de latitude, nous rencontrâmes les premiers

varechs. La chaleur commençait à diminuer sensiblement; nous avions

souvent à peine de 12 à 14 degrés.

_23 janvier._ La Patagonie est si près de nous, que nous distinguons

facilement les contours du pays.

_26 janvier._ Nous longeons constamment la côte. Sous le 50^{e} degré de

latitude, nous voyons les montagnes de craie de la Patagonie. Nous

passons près des îles Falkland, qui s’étendent du 51^{e} au 52^{e}

degré, mais sans les apercevoir, car nous nous tenions le plus près

possible du continent, pour ne pas dépasser le détroit de Magellan.

Le capitaine étudiait depuis plusieurs jours un livre anglais qui, selon

lui, prouvait clairement que la traversée par le détroit de Magellan

était moins dangereuse et beaucoup plus courte que la circumnavigation

du cap Horn. Je lui demandai comment il se faisait que les autres

navigateurs n’eussent aucune connaissance de ce livre important, et

pourquoi tous les vaisseaux allant à l’ouest de l’Amérique tournaient le

cap Horn. Il ne sut rien me répondre, si ce n’est que ce livre était

trop cher, et que c’était pour cela que personne ne l’achetait[34].

J’accueillis avec plaisir cette pensée hardie du capitaine. Je voyais

déjà des Patagons de six pieds de haut naviguer vers nous dans leurs

barques, j’échangeais déjà des rubans et des mouchoirs de couleur pour

des coquillages, des plantes, des parures et des armes. Ce qui mettait

le comble à ma joie, on devait aborder à _Famine_ (port de Patagonie)

pour réparer la partie supérieure de notre grand mât. Combien je rendais

secrètement grâce à la tempête d’avoir mis notre vaisseau en ce triste

état!

Mais je ne fus que trop tôt arrachée à ces beaux rêves et à ces belles

espérances. Le 27 janvier, on prit la longitude et la latitude, et on

trouva que le détroit de Magellan était déjà à vingt-sept minutes ou

vingt-sept milles marins derrière nous. Cependant, comme il faisait un

calme plat, le capitaine promit, s’il se levait un vent favorable,

d’essayer de rentrer dans le détroit.

Je ne crus plus à la réalisation de ce projet, et j’eus raison. Une

brise à peine sensible s’éleva vers midi, et le capitaine, rayonnant de

joie, la déclara très-favorable pour tourner le cap Horn. S’il avait

sérieusement voulu traverser le détroit de Magellan, il n’aurait eu qu’à

croiser quelques heures, car bientôt après le vent changea et souffla

justement du côté du canal.

_29 janvier._ Nous restâmes toujours si près de la Terre de feu, qu’à

l’œil nu nous distinguions chaque buisson. Au bout d’une heure nous

aurions pu aborder, et cela n’aurait en rien retardé notre voyage,

puisqu’à chaque instant le vent tombait et nous forçait de nous arrêter;

mais le capitaine ne le permit pas, car d’un moment à l’autre le vent

pouvait se lever.

Les bords paraissaient assez escarpés, mais peu élevés: sur le devant,

de maigres prés alternaient avec des plaines de sable; dans le fond, on

voyait des chaînes de collines boisées, et au delà, des montagnes

couvertes de neige. En somme, le pays me parut beaucoup plus habitable

que l’Islande, que j’avais visitée dix-huit mois auparavant. La chaleur

doit aussi y être plus forte, puisque le thermomètre marquait de dix à

douze degrés en pleine mer.

Je vis trois espèces de varech ou goëmon, mais je ne pus m’en procurer

qu’un seul échantillon. Il ressemblait assez à celui que j’avais vu

sous le 44^{e} degré de latitude. La seconde espèce en différait aussi

fort peu; la troisième seule avait des feuilles en pointe qui, réunies

toujours plusieurs ensemble, formaient des éventails de quelques pieds

de hauteur et de largeur.

Le 30 janvier, nous approchâmes tout contre les îles Staatenland. Elles

sont situées entre le 56^{e} et le 57^{e} degrés de latitude, se

composent de hautes montagnes toutes nues, et sont séparées de la Terre

de feu par un détroit large de sept milles et à peu près aussi long,

nommé _le Maire_.

Le capitaine nous raconta, à la manière des marins, qu’un jour, en

passant par ce détroit, son vaisseau, entraîné par un fort courant,

s’était mis à danser et avait bien tourné mille fois, je dis _mille_

fois, sur lui-même. Les récits du capitaine avaient, il est vrai, perdu

beaucoup de leur créance à mes yeux; cependant je ne détournai pas les

yeux d’un brick de Hambourg qui passait par hasard à côté de nous: je

voulais absolument le voir danser; mais ni lui ni notre vaisseau ne me

fit ce plaisir. Aucun des deux bâtiments ne daigna tourner une seule

fois, et la seule chose curieuse, ce fut de voir le détroit agité et

écumant tandis qu’à ses deux extrémités, la mer s’étendait devant nous

dans une paisible majesté. En une heure nous eûmes franchi le détroit,

et je pris la liberté de demander au capitaine pourquoi notre vaisseau

n’avait pas dansé. Il me répondit que cela tenait à ce que le vent et le

courant nous avaient favorisés. Peut-être, s’il en avait été autrement,

aurait-il tourné quelques fois sur lui-même, mais certainement il

n’aurait pas fait mille tours.

Du reste, c’était là le nombre favori de notre bon capitaine. C’est

ainsi qu’un monsieur de notre société lui demandant quels étaient les

premiers hôtels de Londres, il répondit aussitôt qu’il était impossible

d’en savoir les noms, puisqu’il y avait plus de mille hôtels de premier

ordre.

De l’avis des navigateurs, c’est au détroit le Maire que commence le

trajet dangereux autour du cap Horn, et il ne finit que sur la côte

occidentale d’Amérique, à la hauteur du détroit de Magellan. Nous fûmes

accueillis immédiatement à l’entrée par deux coups de vent excessivement

violents, dont chacun dura environ une demi-heure, et qui venaient des

gorges de glace de la Terre de feu; ils nous déchirèrent deux voiles et

brisèrent la grande vergue de misaine, et cependant les matelots étaient

lestes et nombreux. On ne compte que soixante milles depuis la sortie du

détroit le Maire jusqu’à l’extrémité du cap, et nous mîmes trois jours à

faire ce trajet.

Ce n’est que le 3 février que nous fûmes assez heureux pour atteindre la

pointe méridionale de l’Amérique, si redoutée par tous les marins. Des

montagnes nues et pointues, dont une ressemble à un cratère éteint,

terminent cette chaîne imposante, et un superbe groupe de roches noires

et colossales (peut-être en basalte), aux formes et aux figures les plus

diverses, s’élève devant ces montagnes et n’en est séparé que par un

bras de mer très-étroit. La pointe culminante du cap Horn a 180 mètres

de haut. C’est à cet endroit que, suivant la géographie, l’océan

Atlantique change de nom et prend celui d’_océan Pacifique_. Mais les

marins ne lui donnent ce nom qu’à la hauteur du détroit de Magellan,

parce que jusqu’à cet endroit la mer est toujours houleuse. Nous en

fîmes nous aussi l’expérience. De violentes tempêtes nous poussèrent

jusqu’au 60^{e} degré de latitude et brisèrent le mât de perroquet,

qu’il avait fallu hisser malgré la mer agitée; le roulis du vaisseau fut

si fort, que souvent il nous fut impossible de dîner à table; nous

étions forcés de nous accroupir par terre et de maintenir notre assiette

avec la main. Par une de ces belles journées, le garçon tomba sur moi

avec sa cafetière et m’arrosa du contenu, qui était bouillant; par

bonheur il n’y en eut qu’une faible partie répandue sur mes mains, et

le mal ne fut pas bien grand.

Enfin, après avoir lutté pendant quinze jours contre les flots et les

tempêtes, contre la pluie et le froid[35], nous arrivâmes à la hauteur

du détroit de Magellan, sur la côte occidentale, laissant ainsi derrière

nous la partie la plus dangereuse du voyage.

Pendant ces quinze jours nous ne vîmes que très-rarement des baleines et

des _albatros_[36]; quant aux montagnes de glace flottante, nous n’en

aperçûmes pas du tout.

Sur la foi de son nom, nous comptions naviguer paisiblement sur l’océan

Pacifique. En effet, tout alla bien pendant trois jours; mais, dans la

nuit du 19 au 20 février, nous fûmes assaillis par une tempête tout à

fait digne de la mer Atlantique. Elle dura près de vingt-quatre heures

et nous enleva quatre voiles. Le plus grand mal provint de vagues

terribles, qui passèrent avec tant de violence par-dessus le vaisseau,

qu’elles arrachèrent une planche du pont supérieur, et que l’eau pénétra

dans la cargaison de sucre. Le pont fut en quelque sorte changé en lac;

il fallut ouvrir les grandes écoutilles sur les côtés, pour faire

écouler l’eau plus vite; le vaisseau lui-même faisait par heure près de

deux pouces d’eau. On ne put pas allumer de feu; aussi nous

trouvâmes-nous réduits au pain, au fromage et au jambon cru, aliments

que nous portions à notre bouche avec beaucoup de peine, en nous tenant

accroupis sur le plancher.

Le dernier petit baril d’huile à brûler devint aussi la proie de cette

tempête. Il fut arraché par le vent et mis en pièces. Le capitaine

craignant de manquer d’huile pour éclairer la boussole jusqu’à

Valparaiso, toutes les lampes du vaisseau furent remplacées par des

bougies, et le petit reste d’huile fut réservé exclusivement pour la

boussole. Malgré tous ces désagréments, nous ne perdîmes pas courage, et

même, pendant la tempête, nous ne pûmes nous empêcher de rire en voyant

les postures comiques de ceux qui essayaient de se lever. Le reste de la

traversée jusqu’à Valparaiso se passa tranquillement, mais d’une manière

peu agréable. Notre capitaine tenait à faire une entrée brillante à

Valparaiso, pour persuader aux bonnes gens de l’endroit que les flots et

la tempête étaient impuissants contre son beau navire. Aussi le fit-il

peindre à l’huile de haut en bas, sans en excepter les portes étroites

des cabines. Le charpentier ne bouleversa pas seulement tout au-dessus

de nos têtes, mais pour notre malheur il força même nos cabines et

remplit tous nos effets de copeaux et de poussière. Il n’y eut plus pour

les pauvres passagers sur tout le vaisseau une seule petite place sèche

et tranquille. Quelque poli qu’eût été le capitaine Bell pendant toute

la traversée, ses procédés des cinq ou six derniers jours ne laissèrent

pas de nous indisposer beaucoup. Mais il n’y avait rien à dire ni à

faire; car un capitaine est maître absolu sur son vaisseau; il ne

reconnaît aucune constitution et n’admet aucun tempérament à son pouvoir

despotique.

Nous entrâmes dans le port de Valparaiso le 2 mars 1847, à six heures du

matin.

CHAPITRE VI.

Aspect de Valparaiso.--Édifices publics.--Quelques mots sur les

coutumes et les usages du peuple.--La gargote de Polanka.--Le petit

ange (_angelito_).--Le chemin de fer.--Mines d’or et d’argent.

L’aspect de Valparaiso est triste et uniforme. La ville s’étend en deux

longues rues au pied de collines inhospitalières qui ressemblent à

d’énormes monceaux de sable, mais qui ne sont réellement que des masses

de rochers couvertes de minces couches de terre et de sable. Plusieurs

de ces collines sont surmontées de maisons; sur une éminence est le

cimetière, qui, joint aux clochers en bois construits dans le goût

espagnol, pare au moins un peu cette vue aussi triste que monotone. Je

ne fus pas moins désagréablement surprise de l’aspect désert du port que

du misérable quai de débarquement: une haute jetée en bois, longue

d’environ 30 mètres se prolonge jusque dans la mer. On y monte par des

escaliers roides et étroits appuyés contre le mur. C’était toujours un

triste spectacle que de voir une dame gravir ou descendre ces escaliers.

Pour les personnes tant soit peu infirmes ou maladroites, il faut les

descendre à l’aide d’une corde.

Les deux principales rues sont assez larges et animées de cavalcades

continuelles. Les habitants du Chili naissent tous cavaliers, et ils ont

de si beaux chevaux, que l’on s’arrête souvent pour les regarder et

qu’on ne peut assez admirer leur noble et fière allure et les belles

proportions de leur corps.

Les étriers ont une forme singulière: ils consistent en grands et

lourds morceaux de bois, avec une échancrure dans laquelle le cavalier

met la pointe du pied. Les molettes des éperons sont aussi d’une

dimension surprenante et ont près de 10 centimètres de diamètre.

Les maisons sont bâties dans le style de l’Europe, avec des toits

italiens tout plats. Les anciennes constructions n’ont qu’un

rez-de-chaussée et sont petites et vilaines; mais la plupart des maisons

modernes ont un premier étage et sont jolies et spacieuses. L’intérieur

est ordinairement disposé avec beaucoup de goût. En montant au premier

par de larges escaliers, on arrive à un vestibule haut et aéré, sur

lequel donnent de grandes portes vitrées qui conduisent aux salles de

réception et aux autres appartements. Ce ne sont pas seulement les

Européens établis à Valparaiso, mais aussi les indigènes, qui se font

honneur de leur salle de réception, dont la décoration coûte souvent des

sommes considérables. Tout le parquet est couvert de tapis moelleux, les

murs sont revêtus de riches tentures. On fait venir d’Europe les glaces

et les meubles les plus précieux, et sur les tables on voit étalés de

magnifiques albums renfermant des gravures d’un grand prix. Des

cheminées élégantes me firent voir que les hivers de Valparaiso ne sont

pas aussi doux que voulaient me le faire croire plusieurs de ses

habitants.

Quant aux édifices publics, le Théâtre et la Bourse sont les plus beaux.

La salle de spectacle est très-bien distribuée; elle renferme un

parterre spacieux avec deux rangs de loges. Le théâtre est

très-fréquenté des habitants de la ville, mais moins pour l’opéra

italien que comme rendez-vous de la bonne société. Les dames y vont en

grande toilette; on se fait réciproquement des visites dans les loges,

qui sont toutes très-grandes et admirablement décorées de tapis, de

glaces, de canapés et de fauteuils.

La Bourse a une assez grande salle fort gaie avec de jolies pièces à

l’entour. De la salle on jouit d’une jolie vue sur une partie de la

ville et sur la mer. La maison du _Cercle allemand_ renferme de beaux

salons avec de grandes salles de jeu et de lecture.

Dans les églises je ne trouvai de bien que les clochers, composés de

deux ou trois tours octogones superposées et supportées chacune par huit

colonnes. Ces tours sont en bois ainsi que les autels et les colonnes de

la nef. Ces édifices religieux ont généralement un air assez nu et assez

pauvre, ce qui tient surtout à l’absence de siéges. Les hommes restent

debout; les femmes apportent de petits tapis, les étalent devant elles

et s’agenouillent ou s’assoient dessus; les dames riches font porter ces

tapis par leurs servantes. La cathédrale s’appelle _la Matriza_.

Les promenades de Valparaiso ne sont pas très-agréables, car la plupart

des routes de voitures et des chemins de piétons sont couverts de près

d’un pied de sable, qui au moindre vent se soulève en tourbillons et en

grands nuages de poussière. Souvent, à dix heures du matin, moment où se

lève d’ordinaire la brise de la mer, toute la ville est enveloppée de

ces nuages. Aussi beaucoup d’habitants, m’a-t-on dit, meurent de

maladies de poitrine et de phthisie pulmonaire. Les endroits les plus

fréquentés sont _Polanka_ et le _phare_. La vue que l’on a du phare est

excessivement belle; par un temps tout à fait clair, on découvre les

cimes couvertes de neige des chaînes avancées des Andes.

Les rues sont, comme je l’ai déjà dit, assez animées, et on y voit sans

cesse se croiser dans tous les sens des omnibus (_tivola_) et des

cabriolets (_berlogen_), dans lesquels on peut aller pour un réal[37]

d’un bout de la ville à l’autre. On voit aussi beaucoup d’ânes, employés

surtout à porter de l’eau ou des provisions.

Je trouvai le bas peuple d’une extrême laideur. Les indigènes ont le

teint cuivré ou brun jaune, les cheveux noirs et épais, les traits

extrêmement disgracieux et une physionomie si désavantageuse, que tout

phrénologiste les déclarerait aussitôt brigands ou voleurs. Le capitaine

Bell avait, il est vrai, parlé souvent de l’extrême honnêteté des gens

de ce pays, et nous avait assuré, avec son exagération ordinaire, que

l’on pouvait laisser une bourse pleine d’or dans la rue et que l’on

serait sûr de la retrouver le lendemain à la même place. Malgré tout,

j’avoue que j’aurais eu peur de rencontrer ces honnêtes gens en _plein

jour_, dans des endroits isolés, avec de l’or _dans ma poche_.

Dans la suite, j’eus l’occasion de me convaincre de la fausseté de

l’opinion du capitaine, en voyant dans beaucoup d’endroits des

prisonniers enchaînés et employés aux constructions publiques, au

balayage des rues, etc. Aussi les fenêtres et les portes sont munies de

barreaux et de poutres comme on n’en rencontre dans presque aucune ville

d’Europe. La nuit, il y a dans toutes les rues, sur toutes les collines

habitées, des postes d’agents de police qui s’appellent sans cesse comme

les avant-postes en temps de guerre. En outre, la police à cheval

parcourt la ville dans tous les sens, et les personnes qui rentrent

seules du théâtre ou d’une soirée se font souvent accompagner par ces

gendarmes. Les vols avec effraction et à main armée sont punis de mort.

Toutes ces mesures ne me semblent pas trop parler en faveur de la grande

honnêteté du peuple!

A cette occasion, je ne puis m’empêcher de mentionner une petite scène

dont j’ai été témoin, puisqu’elle se passait sous mes fenêtres. Un petit

garçon portait sur une planche plusieurs assiettes et plusieurs plats;

par malheur, la planche lui échappa des mains, et la vaisselle se brisa

à ses pieds. Dans le premier moment le pauvre garçon fut si interdit,

qu’il resta comme une statue à contempler la vaisselle brisée; puis il

se mit à pleurer amèrement. Les passants s’arrêtèrent et le regardèrent;

mais personne ne prit part à son malheur: on se borna à rire, et chacun

poursuivit son chemin. Dans d’autres endroits on aurait certainement

fait aussitôt une collecte, ou du moins on aurait plaint ou consolé le

pauvre enfant, et certes personne n’aurait songé à rire de son malheur.

Ce n’est sans doute qu’un événement de peu d’importance, mais c’est

justement dans ces bagatelles que l’on apprend à connaître le caractère

des hommes.

Pendant mon séjour à Valparaiso, il se passa, du reste, une autre

histoire d’un autre genre, vraiment épouvantable.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 8 / 47 段