Après avoir tout examiné dans les huttes, j’allai avec quelques-uns des

sauvages faire la chasse aux perroquets et aux singes. Nous n’eûmes pas

beaucoup de peine à trouver ces deux espèces d’animaux, et j’eus

occasion d’admirer l’habileté avec laquelle ces gens maniaient leurs

arcs. Ils tiraient les oiseaux au vol et les manquaient rarement. Après

avoir tué trois perroquets et un singe, nous retournâmes aux huttes.

Ces bonnes gens m’offrirent la meilleure de leurs cabanes, et

m’invitèrent à passer la nuit chez eux. J’acceptai leur offre avec

plaisir, car je me sentais un peu fatiguée de ma course forcée, ainsi

que de la chaleur et de la chasse. D’ailleurs, le jour commençait à

baisser, et je n’aurais plus eu le temps d’arriver dans la soirée à

l’établissement des blancs. J’étalai donc mon manteau par terre, je pris

un morceau de bois en guise d’oreiller, et je m’assis préalablement sur

ma superbe couche. Mes hôtes préparèrent le singe et les perroquets; ils

les enfilèrent dans des broches de bois et les firent rôtir. Pour

augmenter la bonne chère, ils mirent encore dans les cendres quelques

épis de maïs et quelques tubercules. Ils apportèrent ensuite de grandes

feuilles d’arbre fraîches, dépecèrent le singe avec leurs mains, en

mirent une bonne partie sur des feuilles, avec un perroquet, du maïs et

des tubercules, et placèrent le tout devant moi. J’avais un appétit

extraordinaire, car depuis le matin je n’avais rien pris. Je commençai

donc par le rôti de singe, que je trouvai délicieux; il s’en fallait de

beaucoup que la chair du perroquet fût aussi délicate et aussi

savoureuse.

Après le repas, je priai les Indiens de vouloir bien m’exécuter une de

leurs danses, et ils s’empressèrent d’accéder à mes désirs. Comme il

faisait déjà nuit, ils apportèrent beaucoup de bois, construisirent une

espèce de bûcher et y mirent le feu. Les hommes formèrent un cercle tout

autour et se mirent à danser. Ils jetaient leurs corps en arrière, de

tous côtés, d’une manière gauche et massive, tout en remuant la tête en

avant. Après cela les femmes approchèrent, mais se tinrent toujours un

peu en arrière du cercle des hommes et exécutèrent les mêmes mouvements

grotesques. Les hommes poussaient des cris épouvantables qui devaient

représenter un chant, en faisant des grimaces et des contorsions

horribles. Un des sauvages se tenait à côté des danseurs et jouait d’une

espèce d’instrument fait d’une nervure de feuille de chou palmiste et

long d’environ 75 centimètres; on y avait pratiqué un trou qui le

traversait, et on avait relevé six fibres du tube qui étaient maintenues

en l’air des deux côtés par un petit chevalet. On jouait de cet

instrument comme d’une guitare, avec les doigts; il avait des sons

étouffés, désagréables et rauques.

Les Indiens appelèrent cette première danse une danse de paix ou de

joie. Les hommes seuls en exécutèrent une autre bien plus sauvage. Après

s’être armés d’arcs, de flèches et de gros bâtons, ils formèrent encore

un cercle; mais leurs mouvements furent bien plus vifs et plus violents

que dans la première danse; ils frappaient autour d’eux avec leurs

bâtons d’une manière effroyable. Puis ils se dispersèrent brusquement,

tendirent les arcs, y mirent les flèches et simulèrent une décharge sur

les ennemis en fuite. Ils poussèrent en même temps des cris perçants qui

retentirent dans toute la forêt; saisie d’épouvante, je me levai en

sursaut, car je me croyais réellement entourée d’ennemis et tombée en

leur pouvoir, sans espoir de salut et de délivrance. Aussi je fus

enchantée que cette affreuse danse de victoire fût bientôt finie.

Enfin, comme j’allais me livrer au repos et que peu à peu le silence

s’établissait autour de moi, une autre angoisse s’empara de mon esprit.

Je tremblais en songeant à la quantité de bêtes féroces, aux terribles

serpents qui pouvaient se trouver autour de nous, et en pensant à

l’endroit ouvert et sans défense où je devais passer la nuit. Longtemps

la crainte me tint éveillée, et souvent je crus entendre du bruit dans

les feuilles, comme si une des bêtes redoutées se fût frayé un chemin

pour arriver à moi. Mais enfin le corps épuisé de fatigue réclama ses

droits; j’appuyai ma tête sur le bloc de bois, et je me consolai en

pensant que le danger n’était pas si grand que veulent le faire croire

tant de voyageurs; car autrement les sauvages ne vivraient pas dans des

cabanes ouvertes sans prendre les moindres précautions.

Le 12 octobre au matin je pris congé des sauvages et je leur fis cadeau

de différents objets de parure en bronze; ils en furent si ravis,

qu’ils m’offrirent tout ce qu’ils possédaient. J’emportai comme souvenir

de cette visite un arc et deux flèches; et après avoir, à mon retour,

distribué des cadeaux semblables aux habitants de la maison en bois, je

montai sur mon mulet et j’arrivai le même soir assez tard à Aldea do

Pedro.

Le 13 octobre au matin je fis mes adieux à l’ecclésiastique qui s’était

montré si complaisant envers moi, et je me mis en route avec mon ancien

domestique. Je retournai à Novo-Friburgo par le même chemin que j’avais

suivi en venant, et je n’employai que trois jours au lieu de quatre. Je

trouvai le comte de Berchtold tout à fait remis. Aussi, nous résolûmes,

avant de rentrer à Rio-de-Janiero, de faire encore une excursion à une

belle cascade éloignée d’environ 3 leguas de Novo-Friburgo. Mais ayant

appris par hasard que le baptême de la princesse Isabelle devait avoir

lieu le 19 octobre, et ne voulant pas manquer cette fête intéressante,

nous préférâmes retourner immédiatement à Rio-de-Janeiro. Nous prîmes la

même route que nous avions déjà suivie pour venir, jusqu’à environ une

legua avant _Ponto de Pinheiro_. Là, nous nous détournâmes de notre

chemin pour aller à _Porto de Praja_. Cette tournée était par terre de 8

leguas plus longue, et elle se fait par mer d’autant plus vite, que de

Porto de Praja on va à Rio-de-Janeiro en une demi-heure par le bateau à

vapeur.

Le pays de Pinheiro était en grande partie triste et ennuyeux, un

véritable désert dont la monotonie n’était interrompue que rarement par

des bois chétifs ou de basses collines. Nous ne jouîmes de nouveau du

beau spectacle des hautes montagnes qu’en approchant de la capitale.

Il me faut encore rappeler une erreur plaisante de M. Beske, de

Novo-Friburgo, que nous eûmes d’abord de la peine à nous expliquer, mais

qui nous fit beaucoup rire plus tard, quand nous l’eûmes comprise. M.

Beske nous avait recommandé un guide qu’il nous avait dépeint comme un

véritable comptoir de renseignements; il devait pouvoir répondre d’une

manière parfaite à toutes nos questions sur les arbres, les plantes, les

contrées, etc. Nous nous estimions fort heureux d’avoir rencontré un tel

phénix; aussi n’eûmes-nous rien de plus pressé que de mettre à chaque

instant son savoir à l’épreuve; mais il ne sut nous renseigner sur rien.

Lui demandions-nous le nom d’une rivière, elle était à ses yeux trop

petite pour avoir un nom; les arbres étaient trop insignifiants, les

plantes trop communes. Cette ignorance nous parut par trop forte; aussi,

ayant voulu avoir le mot de l’énigme, nous apprîmes que M. Beske n’avait

pas voulu parler de l’homme qui nous servait de guide, mais du frère de

celui-ci, qui malheureusement était mort depuis six mois, circonstance

que M. Beske devait avoir oubliée.

Le 18 octobre au soir, nous arrivâmes heureusement à Rio-de-Janeiro.

Nous nous informâmes aussitôt de la fête du baptême, et nous apprîmes

qu’on ne célébrait, le lendemain 19, que la fête de l’empereur; nous

nous étions pressés inutilement de revenir, nous aurions eu tout le

loisir de contempler la belle chute d’eau des environs de Novo-Friburgo.

J’avais fait pendant cette excursion:

De Rio-de-Janeiro à Sampajo 8 leguas.

De Sampajo à Novo-Friburgo 20

De Novo-Friburgo chez les Indiens 28

-----------

En tout 56 leguas.

Pour revenir, nous ne fîmes qu’un détour de 2 leguas.

[Illustration]

CHAPITRE V.

Départ de Rio-de-Janeiro--Santos et Santo-Paulo.--Circumnavigation du

cap Horn.--Arrivée à Valparaiso.

Quand j’arrêtai ma place sur le beau bateau anglais _John Renwick_,

commandé par le capitaine Bell, au prix de 25 livres sterling, ce

dernier me promit d’être prêt à s’embarquer au plus tard le 25 novembre,

et de n’entrer dans aucun port intermédiaire, mais de faire directement

voile pour Valparaiso. Je crus à la première assertion, parce qu’il

m’avait assuré que chaque jour de retard lui coûtait sept guinées.

J’ajoutai foi à la seconde promesse, parce que j’aime à croire tous les

hommes, même les capitaines de vaisseau.

Je fus trompée sur les deux points; car ce ne fut que le 8 décembre que

je fus prévenue de me rendre le soir à bord, et le capitaine m’apprit

qu’il s’arrêterait à Santos pour se munir de vivres; car, disait-il, les

provisions y étaient bien moins chères qu’à Rio-de-Janeiro. Il devait

aussi, par la même occasion, débarquer une cargaison de charbon de terre

et prendre du sucre en échange; mais il me cacha cette dernière

circonstance jusqu’à son arrivée à Santos même. Il m’assura toutefois

que tout cela ne lui prendrait pas plus de trois à quatre jours.

Je pris congé de mes amis, et je me rendis le soir à bord, où

m’accompagnèrent le comte Berchthold et MM. Geiger et Rister.

Le 9 décembre de grand matin on leva l’ancre; mais le vent fut si peu

favorable, qu’il nous fallut louvoyer toute la journée pour entrer en

pleine mer.

Le 10 seulement nous perdîmes la terre de vue.

Indépendamment de moi, il y avait encore sur le vaisseau huit passagers:

cinq Français, un Belge et deux Milanais. Je pouvais considérer ces deux

derniers presque comme mes compatriotes; aussi nous nous liâmes bientôt.

Les deux Italiens doublaient le cap Horn pour la seconde fois de cette

année. Leur premier trajet n’avait pas été heureux; ils étaient arrivés

au cap pendant la saison d’hiver, qui dure, dans ces froides régions du

Sud, depuis le mois d’avril jusque vers le mois de novembre[30]. Ils

n’avaient pas pu doubler le cap; toujours repoussés par de violents

coups de vent et par des tempêtes, pendant quinze jours d’une longueur

mortelle, ils avaient lutté en vain sans avancer d’un pas. L’équipage

perdit alors courage et prétendit qu’il valait mieux retourner et

attendre des vents plus favorables; mais le capitaine ne partagea pas

cette opinion, et sut enflammer le courage de ses gens à tel point,

qu’ils tentèrent une nouvelle lutte contre les éléments: ce fut la

dernière. La même nuit, une lame épouvantable passa par-dessus le

vaisseau, détruisit tout ce qui se trouvait sur le pont, et entraîna le

capitaine et six matelots au fond de la mer. L’eau pénétra par flots

dans les cajutes et chassa tout le monde hors des lits. Il fallut couper

le grand mât; le parapet du vaisseau, les chaloupes, la barre du

gouvernail, tout fut entraîné par l’eau. Les pilotes virèrent de bord;

et, après un long et pénible voyage, ils parvinrent à rentrer dans le

port de Rio-de-Janeiro avec leur vaisseau à moitié désemparé.

Ce récit n’était pas pour nous de bon augure; mais la belle saison et la

bonté de notre vaisseau nous ôtèrent toute crainte. En effet, notre

navire était excellent sous tous les rapports; il avait de grandes et

belles cabines, un capitaine extrêmement complaisant, et la nourriture

aurait pu satisfaire l’homme du goût le plus délicat. Tous les jours on

nous servait des poulets rôtis ou à la daube, des canards ou des oies,

de la viande fraîche de mouton ou de porc, des mets aux œufs, des

plumpuddings et des pâtés; outre cela, des hors-d’œuvre, du jambon, du

riz, des pommes de terre, des légumes, et pour dessert des fruits secs,

des noix, des amandes, du fromage, etc. On ne manqua pas non plus un

seul jour de pain frais ni de bon vin. Nous reconnûmes tous que nous

n’avions encore été traités aussi bien sur aucun voilier; aussi

pouvions-nous, sous ce rapport, affronter gaiement le voyage.

Dès le 12 décembre, nous vîmes les montagnes de Santos, et à neuf heures

du soir nous arrivâmes à une baie que le capitaine prit pour celle de

Santos. On alluma des torches à différentes reprises, et on les tint

très-haut au-dessus du bord pour appeler un pilote côtier, mais il n’en

parut aucun; nous nous vîmes forcés de jeter l’ancre à tout hasard à

l’entrée de la baie.

Le 13 décembre, au matin, un pilote arriva à bord et nous surprit en

nous déclarant que nous étions à l’ancre dans une fausse baie. Nous en

sortîmes avec beaucoup de peine, pour entrer vers midi seulement dans la

baie de Santos. Nous y aperçûmes tout d’abord un joli petit château que

nous prîmes pour un des édifices avancés de la ville, et nous fûmes

enchantés d’avoir atteint si tôt notre première destination. Mais en

approchant, nous ne vîmes point de ville, et nous apprîmes que le

château était un petit fort et que Santos était situé sur une seconde

baie communiquant avec celle-ci par un étroit bras de mer.

Malheureusement le vent était tombé; il nous fallut rester toute la

journée à l’ancre, et le 14 décembre seulement, vers le milieu du jour,

une légère brise nous permit de pénétrer dans le port de la ville.

Santos est dans une position ravissante, à l’entrée d’une grande vallée.

De jolies collines ornées de chapelles et de maisons isolées s’élèvent

des deux côtés, et d’assez grandes montagnes formant un vaste hémicycle

autour de la vallée se rattachent à ces collines; au premier plan se

trouve une île charmante.

A peine fûmes-nous arrivés à Santos que le capitaine nous annonça que

nous y resterions au moins cinq jours. Les deux Milanais, un des

Français et moi, nous résolûmes de profiter de ce délai pour faire une

excursion à Santo Polo et pour voir cette ville continentale[31], la

plus grande du Brésil, éloignée de 10 leguas de Santos. Nous louâmes le

même soir des mulets à raison de 5 milreis chacun, et nous nous mîmes en

route.

Le 15 décembre, de grand matin, nous nous armâmes de doubles pistolets

chargés à balles, car on nous avait fait grand’peur des nègres

marrons[32], dont une centaine environ, à ce qu’on nous disait,

demeuraient dans les montagnes, et, ajoutait-on, leur audace était si

grande, qu’ils étendaient leurs courses jusque dans le voisinage de

Santos.

Les deux premières leguas conduisaient, à travers la vallée, vers la

haute montagne que nous avions à franchir. La route était très-bonne et

plus fréquentée que toutes celles que j’avais parcourues jusqu’alors

dans le Brésil. On a jeté sur les rivières de _Vicente_ et de _Cubatao_

de jolis ponts de bois dont un est même couvert; aussi est-on forcé de

payer un péage assez élevé.

Dans une des auberges ou _vendas_ placées au pied des montagnes, nous

mangeâmes une bonne omelette; nous fîmes provision de cannes à sucre,

dont le suc offre un excellent rafraîchissement dans la grande chaleur,

et ensuite nous nous mîmes à gravir la Serra, haute de 1000 mètres

environ. Le chemin était épouvantable, escarpé, rempli de fondrières, de

crevasses et de bourbiers dans lesquels nos pauvres bêtes enfonçaient

souvent jusqu’au-dessus des genoux. Il nous fallut longer des gorges et

des précipices au fond desquels on entendait retentir le fracas des

torrents, mais sans les apercevoir jamais, car ils étaient couverts

d’épais buissons. Notre chemin nous conduisit aussi à travers des forêts

primitives; mais elles étaient loin d’être aussi épaisses et aussi

belles que celles que j’avais traversées dans mon voyage chez les

pouris. Les palmiers y manquaient presque entièrement, et ceux que nous

rencontrâmes, en petit nombre, rappelèrent à notre souvenir, par leur

tige frêle et par leur maigre couronne, des régions plus froides.

Nous eûmes de la Serra une vue extraordinaire: toute la vallée avec ses

bois et ses campagnes s’étalait devant nous jusqu’aux baies; les petites

huttes disséminées çà et là disparaissaient à nos yeux; nous découvrions

seulement, tout à fait dans le lointain, une partie de la ville et les

mâts de quelques vaisseaux.

Bientôt une courbure du chemin nous déroba ce tableau charmant. Nous

quittâmes la Serra, et nous entrâmes dans un pays de collines boisées,

coupé çà et là de vastes champs de verdure couverts de basses

broussailles et de nombreuses taupinières hautes de deux pieds.

Entre Santos et Santo Paulo, à mi-route, se trouve _Rio-Grande_, dont

les maisons sont tellement éloignées l’une de l’autre, comme c’est la

mode au Brésil, qu’elles ne semblent pas faire partie du même endroit.

C’est à Rio-Grande que demeure le propriétaire des mulets dont on se

sert pour ce voyage, et c’est là qu’on le paye. Si l’on tient à

continuer le voyage immédiatement, on échange les mulets fatigués contre

d’autres tout frais. Mais si l’on préfère s’arrêter pour dîner ou pour

passer la nuit, on trouve une bonne nourriture et des chambres fort

propres pour lesquelles il n’y a rien à payer, car tout cela est compris

dans les cinq milreis.

Nous nous fîmes servir promptement quelque chose à manger, et nous nous

empressâmes de partir pour faire la seconde partie du chemin avant le

coucher du soleil. Plus on approche de la ville, plus on voit la plaine

s’élargir. La beauté du paysage diminue beaucoup, et je vis là pour la

première fois depuis mon départ d’Europe des champs et des collines de

sable. La ville elle-même, située sur une colline, se présente assez

bien; elle compte environ 22 000 habitants; c’est une place importante

pour le commerce intérieur du pays. Cependant elle n’a pas un hôtel ni

même une simple auberge où les étrangers puissent trouver à se loger.

Quand nous demandâmes une auberge, on nous désigna, après beaucoup de

questions, un Allemand et un Français, en nous faisant observer que tous

les deux recevaient des étrangers par complaisance. Nous commençâmes par

l’Allemand; mais celui-ci nous renvoya tout simplement en nous disant

qu’il n’avait plus de place. De chez l’Allemand nous nous rendîmes chez

le Français, qui nous adressa à un Portugais, et, quand nous arrivâmes

chez le Portugais, il nous fit la même réponse que l’Allemand.

Nous nous trouvâmes alors dans le plus grand embarras; notre pénible

voyage avait tellement fatigué le Français, qu’il ne pouvait presque

plus se tenir en selle.

Dans cette situation critique, je me souvins de la lettre de

recommandation que M. Geiger, de Rio-de-Janeiro, m’avait donnée pour un

Allemand établi à Santo Paulo, M. Loskiel. J’avais eu d’abord

l’intention de ne remettre la lettre que le lendemain; mais, comme

nécessité ne connaît pas de loi, j’allai le trouver dans la soirée même.

Il eut la bonté de s’intéresser vivement à nous. Il me garda chez lui

ainsi qu’un de mes compagnons d’infortune; quant aux deux autres, il les

logea chez son voisin et il nous invita tous à dîner. Nous apprîmes

alors que personne à Santo Paulo, pas même un aubergiste, ne recevrait

un étranger sans une lettre de recommandation. Il est heureux pour les

voyageurs que cette singulière coutume ne règne pas partout.

_16 décembre._ Après nous être reposés parfaitement de nos fatigues de

la veille, nous résolûmes d’examiner les curiosités de la ville. Quand

nous consultâmes à cet égard notre aimable hôte, il haussa les épaules

et nous dit qu’il n’en connaissait aucune, à moins que nous ne

voulussions considérer comme telle le jardin botanique.

Nous sortîmes donc après le déjeuner pour voir d’abord la ville, et nous

y trouvâmes plus de jolies maisons bâties que n’en possède,

comparativement à sa grandeur, Rio-de-Janeiro. Mais les constructions y

manquaient également de goût et de style. Les rues sont assez larges,

mais excessivement désertes, et le silence général qui règne dans toute

la ville n’est interrompu que par le bruit incessant des charrettes de

paysans. Ces charrettes reposent sur deux roues, ou pour mieux dire sur

deux poulies de bois qui souvent ne sont pas même retenues par un cercle

de fer. Les essieux, également en bois, ne sont jamais graissés, ce qui

produit une musique infernale.

Le climat de Santo Paulo est très-chaud, et une mode assez étrange s’est

établie dans le pays. Tous les hommes, à l’exception des esclaves,

portent de grands manteaux de drap qu’ils rejettent par-dessus l’épaule;

je vis même beaucoup de femmes enveloppées de larges collets de drap.

Santo Paulo possède une université; mais les étudiants qui viennent de

la campagne ou des villages ont le désagrément de ne trouver personne

qui veuille les recevoir. Ils sont forcés de louer des logements, de les

meubler et d’avoir un ménage à eux.

Nous visitâmes encore quelques églises qui n’ont rien de curieux, ni à

l’intérieur ni au dehors. Nous terminâmes par le jardin botanique, qui,

à l’exception d’une plantation de thé, n’offrait également rien

d’intéressant.

Tout cela ne nous demanda que peu d’heures, et nous aurions pu

facilement reprendre le lendemain le chemin de Santos. Mais le Français,

que sa trop grande fatigue avait empêché de nous accompagner dans notre

promenade, nous pria de retarder notre départ d’une demi-journée, et de

vouloir bien passer la nuit à _Rio-Grande_. Nous nous rendîmes

volontiers à son désir, et nous nous mîmes en route dans l’après-midi du

17 décembre, après avoir remercié cordialement M. Loskiel de l’aimable

hospitalité qu’il avait bien voulu nous accorder.

A Rio-Grande, nous trouvâmes un excellent souper, des chambres

très-commodes, et le lendemain matin un bon déjeuner.

Le 18 décembre, nous arrivâmes heureusement à midi à Santos, et le

Français nous avoua alors que le voyage (de 10 leguas) de Santo Paulo

l’avait tellement épuisé, qu’il craignait d’en faire une maladie.

Cependant il reprit ses forces au bout de quelques jours; mais il nous

assura qu’il ne ferait pas de sitôt une excursion dans notre société.

Notre première question au capitaine fut: «Quand mettra-t-on à la

voile?» Il nous répondit très-poliment qu’il partirait aussitôt qu’il

aurait déchargé deux cents tonnes de charbon de terre, et embarqué une

cargaison de six mille sacs de sucre. C’est ainsi que nous restâmes à

Santos trois semaines qui me parurent une éternité.

La seule distraction des hommes, pendant ce temps, fut la chasse; pour

moi, je n’en eus pas d’autre que de me promener et de prendre des

insectes.

Nous fêtâmes encore à Santos le jour de l’an de 1847. Enfin le 2 janvier

nous fûmes assez heureux pour dire adieu à la ville. Mais nous n’allâmes

pas loin, car dès la première baie le vent nous abandonna et ne se leva

plus qu’après minuit. C’était justement un dimanche, et, comme ce

jour-là un véritable Anglais ne met pas à la voile, nous restâmes toute

la journée du 3 janvier à l’ancre, et nous suivîmes avec des regards

douloureux deux vaisseaux, dont les capitaines, malgré la sainteté du

jour, profitèrent d’une légère brise et passèrent gaiement devant nous.

Le même soir, il entra dans la baie un vaisseau que notre capitaine

déclara être un négrier. Ce vaisseau se tint aussi éloigné que possible

du fort et jeta l’ancre à l’extrémité de la baie. Comme il faisait un

très-beau clair de lune, nous nous promenâmes encore fort tard sur le

pont, et nous vîmes, en effet, de petits canots chargés de nègres

approcher de la côte. Un officier du fort alla, il est vrai, visiter le

vaisseau suspect; mais les explications du capitaine lui parurent sans

doute satisfaisantes, car il quitta bientôt après le négrier, et le

débarquement des esclaves continua très-tranquillement toute la nuit

sans que rien vînt y mettre obstacle.

Quand nous passâmes, le 4 janvier au matin, près de ce vaisseau, nous

vîmes encore beaucoup de ces malheureux sur le pont. Notre capitaine

demanda au négrier combien d’esclaves il avait eus à bord, et nous

apprîmes avec surprise que le nombre s’était élevé à six cent

soixante-dix.

On a déjà assez parlé et assez écrit sur cette traite affreuse. Tout le

monde l’abhorre comme une tache honteuse pour le genre humain; cependant

elle continue toujours d’exister.

Cette journée se présenta en général à nous sous de fort tristes

auspices; car à peine avions-nous perdu de vue le négrier, que nous

faillîmes avoir à notre bord un suicide.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 7 / 47 段