_Boa-Esperanza_, éloignée de 6 leguas. A une legua de Canto-Gallo, nous
rencontrâmes une petite cascade, après laquelle nous traversâmes les
plus superbes forêts vierges que j’aie jamais vues. On y passait par un
sentier étroit tracé le long d’un petit ruisseau. Des palmiers, avec
leurs couronnes majestueuses, s’élevaient fièrement au-dessus des autres
arbres, dont l’épais feuillage formait au-dessous d’elles de magnifiques
bosquets. Des orchidées poussaient en abondance sur les branches et les
rameaux autour desquels elles s’enlaçaient, et formaient des murs de
fleurs qui brillaient des couleurs les plus resplendissantes et
embaumaient l’air de leurs parfums. De légers colibris gazouillaient çà
et là. Le cotinga aux belles couleurs variées s’élevait timidement; des
perroquets se berçaient sur les branches, et beaucoup d’autres beaux
oiseaux, que je ne connaissais que pour les avoir vus dans des musées,
animaient ce bois enchanté. Il me semblait que j’étais dans le parc
d’une fée, et à tout instant je croyais voir paraître des sylphes et des
nymphes.
J’étais au comble du bonheur, et je me trouvais amplement dédommagée des
fatigues de mon voyage. Une seule pensée vint jeter une ombre sur ce
tableau plein de vie et de lumière: le faible mortel ose entrer en lutte
avec cette nature gigantesque pour l’assouplir à sa volonté. Bientôt
peut-être ce calme profond et sacré sera troublé par la hache
retentissante de hardis et avides colons, épuisant toute leur industrie
pour satisfaire aux besoins croissants de la vie.
En fait d’animaux dangereux, je ne vis que quelques serpents d’un vert
foncé et longs d’un mètre et demi à deux mètres; une once tuée, qu’on
avait dépouillée de sa peau; un lézard d’un mètre de long, qui traversa
la route avec inquiétude. Quant aux singes, je n’en aperçus nulle part.
Ils semblent se cacher avec plus de soin encore, dans ces bois où le pas
de l’homme ne vient pas troubler leurs sauts et leurs ébats.
Sur toute la route de Canto-Gallo, jusqu’au petit village de
_Santa-Ritta_ (4 leguas), nous ne rencontrâmes que quelques plantations
de café qui nous prouvèrent que le pays n’est pas entièrement désert.
Près de Santa-Ritta, dans la rivière du même nom, il y a quelques
lavages d’or, et, non loin de là, on trouve aussi des diamants. Depuis
que le gouvernement impérial a renoncé au monopole des fouilles, chacun
est libre de chercher des diamants; cependant on y met d’ordinaire le
plus grand mystère possible.
Personne ne veut avouer quel est l’objet de ses recherches, parce qu’on
désire frustrer l’État de la part qui lui revient légalement. Les
pierres précieuses, amenées en certains endroits, après de fortes
ondées, parmi les terres, les sables et les pierres, sont déterrées et
recueillies avec le plus grand soin.
A Canto-Gallo, j’avais trouvé pour la dernière fois un asile dans une
venda. A partir de ce moment je me trouvai réduite à l’hospitalité des
maîtres de faziendas. Quand on arrive à une fazienda où l’on veut rester
à dîner ou bien passer la nuit, il est d’usage de s’arrêter devant la
cour et de faire demander par un domestique la permission d’entrer. Ce
n’est qu’après avoir obtenu cette autorisation, presque toujours
accordée, qu’on descend de son mulet et qu’on pénètre dans la cour.
Je fus reçue de la manière la plus cordiale dans la fazienda de
_Boa-Esperanza_, et, comme j’arrivais justement à l’heure du dîner
(entre trois et quatre heures de l’après-midi), on mit aussitôt deux
couverts pour moi et mon domestique. Les mets étaient nombreux et assez
bien préparés à l’européenne.
Dans chaque venda, ainsi que dans chaque fazienda, on s’étonnait
toujours excessivement de voir arriver une femme seule avec un
domestique.
La première question qu’on m’adressait était si je n’avais pas peur de
traverser seule les forêts. On prenait partout mon guide à part pour
s’informer du but de mon voyage. Comme je recueillais beaucoup de fleurs
et que je faisais souvent la chasse aux insectes, on me croyait
naturaliste, et on présumait que je voyageais dans l’intérêt de la
science.
Après le dîner, la bonne et aimable ménagère me proposa de visiter les
plantations de café, les magasins et autres parties curieuses de la
fazienda. J’acceptai avec empressement cette proposition, qui me
fournissait le moyen de voir le café passer par les diverses phases de
sa préparation.
J’ai déjà raconté la manière de recueillir le café. Après cette
opération, on l’étale sur de grandes aires en terre battue, entourées
de petits murs en maçonnerie d’un pied à peine. Ces murs ont de petites
chantepleures, pour qu’en cas de pluie l’eau puisse s’écouler. C’est sur
ces aires que le café est séché à un soleil brûlant. On le verse ensuite
dans de grands mortiers de pierre; dix ou vingt de ces mortiers sont
établis sous des chevrons, d’où des marteaux de bois viennent frapper
les grains, détachent facilement la cosse. Ces marteaux sont mus par la
force de l’eau. La masse écossée passe ensuite dans des boîtes de bois
fixées au milieu d’une longue table; aux deux extrémités de ces boîtes
sont pratiquées de petites ouvertures par lesquelles le grain tombe
lentement avec la balle.
A la table sont assis des nègres qui détachent le grain de la balle et
le mettent ensuite dans des chaudrons de cuivre plats chauffés
légèrement. On le tourne souvent et on l’y laisse jusqu’à ce qu’il soit
parfaitement séché. Ce dernier travail exige quelques soins, puisque la
couleur du café dépend du degré de la chaleur; si on le sèche trop vite,
il prend bientôt, au lieu de la teinte verte qu’il doit avoir, une
couleur jaunâtre.
En général la culture du café n’est pas pénible, et sa récolte ne donne
pas autant de mal que chez nous la récolte du blé. Le nègre reste debout
pour cueillir les grains de café, et il est garanti de la grande chaleur
du soleil par l’arbrisseau lui-même. Le seul danger qu’il puisse courir,
c’est d’être mordu par des serpents venimeux, accident qui est
heureusement très-rare.
Mais en revanche les travaux dans une plantation de sucre passent pour
être excessivement pénibles, surtout l’arrachement des mauvaises herbes
et la taille des cannes à sucre. Je n’ai pas encore assisté à une
récolte de sucre; peut-être cela m’arrivera-t-il dans le cours de mes
voyages.
Le travail finit au coucher du soleil. On compte ensuite les nègres
rangés devant la maison du maître. Après une courte prière on leur
donne le souper, qui se compose de fèves cuites au lard, de _carna
secca_ et de farine de manioc. Au lever du soleil ils se réunissent, on
les compte de nouveau, et après la prière et le déjeuner ils se mettent
à l’ouvrage.
Je remarquai dans cette plantation, comme dans d’autres faziendas,
vendas et maisons particulières, qu’on ne traite pas les esclaves aussi
durement que nous le croyons d’ordinaire en Europe. Bien loin d’être
écrasés de travail, ils n’en prennent qu’à leur aise et sont bien
nourris. Leurs enfants servent de compagnons aux enfants de leurs
maîtres et se chamaillent avec eux comme avec leurs égaux. Il arrive
sans doute que des esclaves sont parfois maltraités et châtiés sans
l’avoir mérité; mais ces injustices n’ont-elles pas lieu aussi en
Europe?
Je suis certainement une grande ennemie de l’esclavage, et je saluerais
son abolition avec une joie inexprimable. Mais je n’en répète pas moins
que l’esclave nègre placé sous l’égide de la loi jouit d’un meilleur
sort que le fellah libre d’Égypte et que beaucoup de paysans d’Europe,
qui gémissent encore sous le poids de corvées. Ce qui semble surtout
contribuer à rendre le sort d’un esclave préférable à celui d’un paysan
corvéable, c’est que l’achat et l’entretien du premier sont dispendieux,
tandis qu’on ne débourse rien pour le dernier.
La disposition des maisons des maîtres dans les faziendas est
extrêmement simple. Les fenêtres n’ont pas de vitres, et sont fermées la
nuit par des volets de bois. Souvent le toit sert de couverture commune
à toutes les chambres, qui ne sont séparées l’une de l’autre que par des
cloisons, de sorte qu’on entend distinctement la moindre parole de son
voisin et le bruit de la respiration des dormeurs. Les meubles sont
très-simples aussi; ils se composent d’une grande table à manger, de
divans de paille tressée et de quelques chaises. Les habits pendent
ordinairement aux murs; le linge seul se met dans des coffres de laiton
pour le garantir contre les piqûres des fourmis et des barates.
Les enfants, même ceux des gens riches, courent souvent dans la campagne
sans souliers et sans bas. Avant de les coucher, on examine s’il ne
s’est pas logé de tiques dans leurs petits pieds, et, s’il s’en trouve,
les plus âgés des enfants noirs les leur retirent au moyen d’une
épingle.
_9 octobre._ De grand matin, je pris congé de mes aimables hôtes;
l’excellente hôtesse me donna à emporter un poulet rôti, de la farine de
manioc et du fromage, et ainsi bien munie de provisions, je continuai
mon voyage.
La station voisine, _Aldea do Pedro_, située sur les bords du
_Parahyby_, était éloignée de 4 leguas. On passe par de superbes forêts,
et à moitié route on arrive au fleuve Parahyby, un des plus grands du
Brésil, qui se distingue en outre par l’aspect tout à fait original de
son lit. Il est parsemé d’écueils et de rochers innombrables, qui
ressortaient alors d’autant mieux que l’eau était très-basse; partout on
voyait s’élever de petites îles couvertes d’arbrisseaux ou de buissons,
qui lui donnaient un charme magique. Par les temps de pluie, la plupart
des rochers et des écueils sont couverts d’eau, et le fleuve lui-même
paraît alors plus grand et plus majestueux; mais il n’est navigable que
pour les bateaux et pour les petits radeaux.
Quand on suit les bords du fleuve, le paysage change; sur le devant, les
hauteurs se transforment en monticules, en coteaux, les montagnes
reculent, et, plus on approche d’Aldea do Pedro, plus la vallée
s’élargit et s’étend. Ce n’est que dans le fond que s’élèvent de nouveau
de belles montagnes, parmi lesquelles on en voit une isolée, assez haute
et un peu nue. Ce fut celle-là que m’indiqua mon guide; il fallait la
franchir, disait-il, pour pénétrer chez les _pouris_, qui habitaient de
l’autre côté.
J’arrivai vers midi à Aldea do Pedro, petit village avec une église en
briques, qui pouvait contenir deux cents habitants. J’avais eu
l’intention de continuer le même jour mon voyage jusque chez les pouris;
mais mon guide avait une douleur au genou, qui ne lui permit pas d’aller
plus loin. Il ne me resta d’autre ressource que de descendre chez le
curé, qui s’empressa de me donner l’hospitalité. Son habitation, assez
commode, était contre l’église.
_10 octobre._ Le mal de mon guide ayant empiré, l’ecclésiastique
m’offrit son nègre pour le remplacer. J’acceptai cette proposition avec
reconnaissance, mais malgré cela je ne partis qu’à une heure de
l’après-midi. Je n’en fus pas précisément fâchée; car, comme c’était
dimanche, j’espérais voir beaucoup de gens de la campagne affluer à la
messe. Mais il n’en fut rien. Bien qu’il fît un temps magnifique, il ne
vint guère plus de trente personnes. Les hommes étaient tout à fait
habillés à l’européenne; les femmes portaient de longs manteaux à
collets et avaient autour de la tête des mouchoirs blancs, dont une
partie leur couvrait aussi la figure, mais qu’elles relevèrent à
l’église. Les hommes comme les femmes allaient pieds nus.
Le hasard me fournit l’occasion d’assister à un enterrement et à un
baptême.
Avant que la messe commençât, je vis un bateau traverser le Parahyby; à
son arrivée au rivage, on en sortit un hamac dans lequel se trouvait le
mort. On le plaça dans un cercueil ouvert, et on l’exposa dans une
maison proche du cimetière. Le corps était recouvert d’un voile blanc,
qui laissait passer les pieds et la moitié de la tête. Celle-ci était
ornée d’une coiffe pointue faite d’étoffe noire brillante.
Avant la messe mortuaire, on célébra le baptême. Le néophyte, jeune
nègre de quinze ans, se tenait avec sa mère à la porte de l’église.
Quand le prêtre entra pour dire la messe, il lui imprima le sceau du
chrétien en passant, sans la moindre cérémonie, d’une manière peu
édifiante, et même sans témoins. Aussi cette scène rapide ne parut pas
faire plus d’effet sur le pauvre jeune homme qu’elle n’en aurait fait à
un nouveau-né. Je crois que ni lui ni sa mère n’avaient idée de
l’importance de cet acte.
Le prêtre dit ensuite rapidement la messe et bénit le mort, qui, soit
dit en passant, appartenait à une famille assez aisée, et à qui, par
cette raison, on fit des obsèques convenables. Mais quand on voulut le
déposer dans la tombe, elle se trouva trop courte et trop étroite. On
poussa, on pressa le cercueil dans tous les sens, de sorte que je
m’attendais à le voir s’ouvrir, et le mort rouler sur le sol. Mais tous
les efforts furent inutiles. Après plusieurs tentatives infructueuses,
il fallut mettre le cercueil de côté et agrandir la fosse, ce qui ne se
fit pas sans grommeler et sans proférer plus d’un juron.
Enfin, toutes ces tristes cérémonies étant finies, je retournai chez
moi, et, après avoir fait un bon déjeuner à la fourchette en compagnie
du prêtre, je me mis en route avec mon guide noir. Nous traversâmes à
cheval une longue vallée bordée de deux superbes forêts, et nous
passâmes deux fleuves, le Parahyby et le Pimba, dans des troncs d’arbres
creusés. Il fallut payer un milreis pour chacun de ces misérables
passages, qui offraient en outre de grands dangers, moins à cause du
courant et de la petitesse de la barque qu’à cause de nos montures, qui,
tenues par le licou, nageaient à côté du bateau et souvent en
approchaient si près, que je craignais de le voir chavirer.
Après avoir fait 3 leguas, nous arrivâmes au dernier établissement des
blancs[28]. Sur une place découverte, conquise avec peine sur la forêt
primitive, s’élevait une assez grande maison en bois, entourée de
quelques misérables chaumières. La maison servait de demeure aux
blancs, tandis que les huttes abritaient leurs esclaves. Grâce à une
lettre d’introduction que m’avait donnée le curé, je fus parfaitement
bien reçue. Tout dans cet établissement était organisé de manière à me
faire croire que je me trouvais déjà au milieu des sauvages.
La maison était précédée d’un grand vestibule qui conduisait dans quatre
pièces, dont chacune était habitée par une famille blanche. Toutes ces
pièces n’avaient pour mobilier que quelques hamacs et quelques nattes de
paille. Les blancs étaient accroupis à terre et jouaient avec les
enfants ou s’aidaient mutuellement à se débarrasser de la vermine dont
ils étaient couverts. La cuisine touchait à la maison et ressemblait à
une vaste grange ouverte de tous côtés. Dans l’âtre, qui en occupait
presque toute la longueur, il y avait beaucoup de feux allumés.
Au-dessus de ces feux étaient suspendus de petits chaudrons, et sur les
côtés on avait fixé des tourne-broches pour faire rôtir des viandes qui
cuisaient moins par le feu que par la fumée. La cuisine était remplie de
monde; on y voyait des blancs, des pouris et des nègres, des métis de
blancs et de pouris ou de pouris et de nègres; véritables échantillons
des mélanges les plus divers de ces trois principales races.
La cour fourmillait de poules, de canards et d’oies aux belles couleurs;
j’y aperçus aussi trois gros porcs et des chiens affreux. Sous des
cocotiers et des tamarins chargés de superbes fruits, des blancs et des
hommes de couleur étaient assis isolément ou par groupes, occupés la
plupart à assouvir leur faim. Les uns avaient devant eux des pots cassés
ou des citrouilles dans lesquelles ils pétrissaient à pleines mains des
fèves cuites et de la farine de manioc; et, quoique cela fît une pâtée
peu appétissante, ils la mangeaient avec beaucoup d’avidité. D’autres se
nourrissaient de viande qu’ils dépeçaient à l’aide de leurs doigts et
qu’ils se fourraient dans la bouche avec des poignées de farine de
manioc. Les enfants avaient aussi devant eux leurs citrouilles, mais ils
étaient forcés de défendre bravement leurs provisions, car tantôt une
poule, tantôt un chien leur enlevait quelque morceau, ou bien c’était un
petit cochon de lait qui arrivait en chancelant et qui grognait de
plaisir quand il n’avait pas fait une course inutile.
Pendant que je poursuivais le cours de mes observations, des cris joyeux
partirent tout à coup en dehors de la cour. Je me dirigeai aussitôt du
côté d’où ils venaient, et je vis deux garçons traînant par une corde
d’écorce un grand serpent d’un noir foncé, qui avait certainement plus
de 2 mètres de long. Ce serpent était déjà mort. Autant que je pus
comprendre ce que l’on me disait, sa morsure est si dangereuse,
qu’aussitôt après avoir été mordu on enfle et on meurt.
Ces renseignements ne laissèrent pas de m’inspirer quelque inquiétude.
Du moins je ne voulus pas me hasarder le soir dans les bois, où il
m’aurait peut-être fallu passer la nuit sous quelque arbre, et je remis
au lendemain la visite que je comptais faire aux Indiens. Les bonnes
gens s’imaginèrent que j’avais peur des sauvages et ne cessèrent de
m’assurer que c’étaient des hommes inoffensifs, dont je n’avais
absolument rien à craindre. Comme toute ma connaissance du portugais se
réduisait à peu de mots, j’eus quelque peine à me faire comprendre, et
ce ne fut qu’à l’aide de gestes et quelquefois de dessins que je parvins
à leur expliquer la véritable cause de ma peur.
Je passai donc la nuit chez ces blancs à moitié sauvages, qui me
témoignèrent constamment le plus grand respect et me comblèrent de
prévenances. Sur ma demande, on m’étendit dans la cour une natte de
paille en guise de lit. Pour souper on me servit un poulet rôti, du riz,
des œufs durs, et pour dessert on me donna des oranges et des gousses de
tamarin; ces dernières renferment une pulpe brune, dont la saveur acide
est assez agréable. Les femmes se groupèrent autour de moi, et peu à peu
je finis par m’entendre avec elles le mieux du monde.
Je leur montrai les fleurs et les insectes de tout genre que j’avais
recueillis pendant la journée. Cela me fit regarder sans doute par elles
comme une personne très-savante, à laquelle elles attribuèrent aussi des
connaissances en médecine. Elles me demandèrent des conseils pour
différentes maladies, douleurs d’oreilles, éruptions de peau, accidents
scrofuleux chez les enfants, etc. J’ordonnai des bains tièdes, des
ablutions, des frictions d’huile et de savon. Veuille le ciel que mes
ordonnances aient réellement soulagé leurs maux!
Le 11 octobre je partis, accompagnée d’une négresse et d’un pouri, pour
aller dans les forêts faire une visite aux Indiens. Nous eûmes souvent
beaucoup de peine à nous frayer un chemin à travers les taillis; mais
quelquefois aussi nous tombions sur de petits sentiers étroits par
lesquels nous avancions un peu plus facilement. Au bout d’environ huit
heures de marche, nous rencontrâmes quelques pouris qui nous
conduisirent à peu de distance dans leurs cabanes. J’y trouvai la plus
grande indigence et la plus complète misère.
Dans mes différents voyages, j’avais déjà eu le spectacle d’une pauvreté
extrême, mais nulle part je ne l’avais vue aussi affreuse.
Sur un petit espace, au-dessous d’arbres élevés, se trouvaient cinq
huttes, ou plutôt des toits de feuillage d’environ 5 mètres et demi de
long et 3 mètres et demi de large. Quatre perches enfoncées dans la
terre et une autre perche en travers formaient la charpente; quant au
toit, c’étaient de grandes feuilles de palmier à travers lesquelles la
pluie pouvait passer aisément. De trois côtés, ce berceau était tout à
fait ouvert. Dans l’intérieur, il y avait deux ou trois hamacs, et par
terre on voyait briller dans les cendres un peu de feu où l’on faisait
rôtir quelques racines, des épis de maïs et des bananes. Dans un petit
coin, sous le toit, se trouvait entassée une petite provision de ces
vivres; quelques citrouilles étaient répandues çà et là: elles servent,
comme on sait, aux sauvages, de plats, de pots et de cruches. Des arcs
et des flèches, leurs seules armes, étaient appuyées contre le mur au
fond de la hutte.
Je trouvai les Indiens encore plus laids que les nègres. Ils ont le
teint couleur bronze clair; ils sont bouffis, trapus et de grandeur
moyenne. Ils ont des figures larges un peu épatées, des cheveux noirs
comme du charbon et qui leur tombent épais et roides sur le visage. Les
femmes tressent une partie de leur chevelure en nattes et la rattachent
par derrière; elles laissent négligemment retomber le reste. Leur front
est large et bas; ils ont le nez un peu écrasé, les yeux petits et peu
fendus, presque semblables à ceux des Chinois, la bouche très-grande et
les lèvres assez grosses. Pour faire mieux ressortir ces diverses
beautés, il y a sur leur figure une forte empreinte de bêtise, exprimée
surtout par leur bouche toujours ouverte.
La plupart, tant hommes que femmes, étaient tatoués en rouge ou en bleu,
mais seulement autour de la bouche en forme de moustaches. Hommes et
femmes fument avec passion; ils aiment l’eau-de-vie par-dessus toute
chose. Leur habillement se compose de quelques haillons attachés autour
des hanches.
J’avais déjà recueilli, à Novo-Friburgo, sur ces pouris, quelques
détails assez intéressants que je reproduis ici sommairement.
Le nombre des Indiens encore existants au Brésil ne s’élève guère à plus
de 500 000, qui, disséminés dans le cœur du pays, vivent au fond des
bois.
Il ne s’établit jamais plus de six à sept familles dans le même endroit,
et elles le quittent dès qu’elles ont mangé les fruits et les racines
qui s’y trouvent, et tué le gibier d’alentour. Beaucoup de ces Indiens
ont été baptisés. Pour un peu d’eau-de-vie et de tabac ils sont tout
disposés à se soumettre à cette cérémonie, et ils regrettent seulement
qu’elle ne puisse pas se répéter plus souvent, d’autant plus qu’elle se
fait d’une manière très-rapide. Le prêtre croit que c’est assez pour
gagner une âme au ciel, et il ne s’occupe plus de l’instruction ni des
mœurs des néophytes. Dès lors, ils portent bien le nom de chrétiens ou
de _sauvages apprivoisés_, mais ils n’en vivent pas moins en païens et
selon leurs anciennes mœurs.
C’est ainsi qu’ils contractent des mariages pour un temps indéterminé,
qu’ils choisissent des caciques ou des chefs parmi les hommes les plus
grands et les plus forts, et qu’ils observent _avant_ comme _après_ le
baptême leurs anciennes coutumes pour les mariages et les décès, etc.
Leur langue est excessivement pauvre. Ils ne savent, dit-on, compter que
jusqu’à deux, et ils se trouvent réduits à répéter toujours les chiffres
_un_ et _deux_ quand ils veulent exprimer un plus grand nombre. Le même
mot _jour_ leur sert à désigner _aujourd’hui_, _demain_ et _hier_.
Aussi, pour en déterminer chaque fois le sens exact, ils le complètent
par des signes. Ainsi ils désignent _aujourd’hui_ en se tâtant la tête
ou bien en levant la main en l’air; _demain_ en étendant le doigt devant
eux, et _hier_ en montrant derrière eux.
Les pouris ont l’odorat excessivement développé et possèdent, dit-on, un
talent tout particulier pour découvrir les nègres échappés. Ils sentent
la trace du fugitif aux feuilles des arbres, et, si le nègre ne
rencontre pas de fleuve où il puisse marcher ou nager pendant quelque
temps, il est très-rare qu’il échappe à la poursuite de l’Indien envoyé
à sa recherche. On emploie aussi ces sauvages à des travaux pénibles:
pour abattre du bois, pour cultiver le maïs et le manioc, etc.; car ils
sont laborieux et on ne les paye qu’avec un peu de tabac, d’eau-de-vie,
ou quelque étoffe de couleur. Mais il ne faut pas songer à se saisir
d’eux de force. Ce sont des hommes libres, qui ne viennent chercher du
travail que quand ils sont à moitié morts de faim.
Je visitai toutes les huttes de ces sauvages, et, comme mes compagnons
me proclamaient partout une femme d’une grande instruction, je fus
encore consultée par tous les malades.
Dans une des cabanes, je trouvai une vieille femme qui gémissait courbée
dans un hamac. Quand je m’approchai d’elle, on la découvrit, et je vis
que son sein était complètement rongé par un cancer. La pauvre femme ne
semblait avoir aucune idée d’un pansement ni d’aucun remède pour adoucir
ses souffrances. Je lui conseillai de nettoyer souvent la plaie avec une
décoction de mauve[29], et d’y appliquer en outre des feuilles de mauve.
Je désire que ce remède si simple ait servi au moins à rendre ses
douleurs moins aiguës.
Ce terrible mal semble être assez fréquent chez les pouris; car je vis
plusieurs femmes qui avaient des concrétions pierreuses aux seins ou
bien qui y avaient de petits ulcères.