_8 octobre._ Le but de notre voyage d’aujourd’hui fut la fazienda de

_Boa-Esperanza_, éloignée de 6 leguas. A une legua de Canto-Gallo, nous

rencontrâmes une petite cascade, après laquelle nous traversâmes les

plus superbes forêts vierges que j’aie jamais vues. On y passait par un

sentier étroit tracé le long d’un petit ruisseau. Des palmiers, avec

leurs couronnes majestueuses, s’élevaient fièrement au-dessus des autres

arbres, dont l’épais feuillage formait au-dessous d’elles de magnifiques

bosquets. Des orchidées poussaient en abondance sur les branches et les

rameaux autour desquels elles s’enlaçaient, et formaient des murs de

fleurs qui brillaient des couleurs les plus resplendissantes et

embaumaient l’air de leurs parfums. De légers colibris gazouillaient çà

et là. Le cotinga aux belles couleurs variées s’élevait timidement; des

perroquets se berçaient sur les branches, et beaucoup d’autres beaux

oiseaux, que je ne connaissais que pour les avoir vus dans des musées,

animaient ce bois enchanté. Il me semblait que j’étais dans le parc

d’une fée, et à tout instant je croyais voir paraître des sylphes et des

nymphes.

J’étais au comble du bonheur, et je me trouvais amplement dédommagée des

fatigues de mon voyage. Une seule pensée vint jeter une ombre sur ce

tableau plein de vie et de lumière: le faible mortel ose entrer en lutte

avec cette nature gigantesque pour l’assouplir à sa volonté. Bientôt

peut-être ce calme profond et sacré sera troublé par la hache

retentissante de hardis et avides colons, épuisant toute leur industrie

pour satisfaire aux besoins croissants de la vie.

En fait d’animaux dangereux, je ne vis que quelques serpents d’un vert

foncé et longs d’un mètre et demi à deux mètres; une once tuée, qu’on

avait dépouillée de sa peau; un lézard d’un mètre de long, qui traversa

la route avec inquiétude. Quant aux singes, je n’en aperçus nulle part.

Ils semblent se cacher avec plus de soin encore, dans ces bois où le pas

de l’homme ne vient pas troubler leurs sauts et leurs ébats.

Sur toute la route de Canto-Gallo, jusqu’au petit village de

_Santa-Ritta_ (4 leguas), nous ne rencontrâmes que quelques plantations

de café qui nous prouvèrent que le pays n’est pas entièrement désert.

Près de Santa-Ritta, dans la rivière du même nom, il y a quelques

lavages d’or, et, non loin de là, on trouve aussi des diamants. Depuis

que le gouvernement impérial a renoncé au monopole des fouilles, chacun

est libre de chercher des diamants; cependant on y met d’ordinaire le

plus grand mystère possible.

Personne ne veut avouer quel est l’objet de ses recherches, parce qu’on

désire frustrer l’État de la part qui lui revient légalement. Les

pierres précieuses, amenées en certains endroits, après de fortes

ondées, parmi les terres, les sables et les pierres, sont déterrées et

recueillies avec le plus grand soin.

A Canto-Gallo, j’avais trouvé pour la dernière fois un asile dans une

venda. A partir de ce moment je me trouvai réduite à l’hospitalité des

maîtres de faziendas. Quand on arrive à une fazienda où l’on veut rester

à dîner ou bien passer la nuit, il est d’usage de s’arrêter devant la

cour et de faire demander par un domestique la permission d’entrer. Ce

n’est qu’après avoir obtenu cette autorisation, presque toujours

accordée, qu’on descend de son mulet et qu’on pénètre dans la cour.

Je fus reçue de la manière la plus cordiale dans la fazienda de

_Boa-Esperanza_, et, comme j’arrivais justement à l’heure du dîner

(entre trois et quatre heures de l’après-midi), on mit aussitôt deux

couverts pour moi et mon domestique. Les mets étaient nombreux et assez

bien préparés à l’européenne.

Dans chaque venda, ainsi que dans chaque fazienda, on s’étonnait

toujours excessivement de voir arriver une femme seule avec un

domestique.

La première question qu’on m’adressait était si je n’avais pas peur de

traverser seule les forêts. On prenait partout mon guide à part pour

s’informer du but de mon voyage. Comme je recueillais beaucoup de fleurs

et que je faisais souvent la chasse aux insectes, on me croyait

naturaliste, et on présumait que je voyageais dans l’intérêt de la

science.

Après le dîner, la bonne et aimable ménagère me proposa de visiter les

plantations de café, les magasins et autres parties curieuses de la

fazienda. J’acceptai avec empressement cette proposition, qui me

fournissait le moyen de voir le café passer par les diverses phases de

sa préparation.

J’ai déjà raconté la manière de recueillir le café. Après cette

opération, on l’étale sur de grandes aires en terre battue, entourées

de petits murs en maçonnerie d’un pied à peine. Ces murs ont de petites

chantepleures, pour qu’en cas de pluie l’eau puisse s’écouler. C’est sur

ces aires que le café est séché à un soleil brûlant. On le verse ensuite

dans de grands mortiers de pierre; dix ou vingt de ces mortiers sont

établis sous des chevrons, d’où des marteaux de bois viennent frapper

les grains, détachent facilement la cosse. Ces marteaux sont mus par la

force de l’eau. La masse écossée passe ensuite dans des boîtes de bois

fixées au milieu d’une longue table; aux deux extrémités de ces boîtes

sont pratiquées de petites ouvertures par lesquelles le grain tombe

lentement avec la balle.

A la table sont assis des nègres qui détachent le grain de la balle et

le mettent ensuite dans des chaudrons de cuivre plats chauffés

légèrement. On le tourne souvent et on l’y laisse jusqu’à ce qu’il soit

parfaitement séché. Ce dernier travail exige quelques soins, puisque la

couleur du café dépend du degré de la chaleur; si on le sèche trop vite,

il prend bientôt, au lieu de la teinte verte qu’il doit avoir, une

couleur jaunâtre.

En général la culture du café n’est pas pénible, et sa récolte ne donne

pas autant de mal que chez nous la récolte du blé. Le nègre reste debout

pour cueillir les grains de café, et il est garanti de la grande chaleur

du soleil par l’arbrisseau lui-même. Le seul danger qu’il puisse courir,

c’est d’être mordu par des serpents venimeux, accident qui est

heureusement très-rare.

Mais en revanche les travaux dans une plantation de sucre passent pour

être excessivement pénibles, surtout l’arrachement des mauvaises herbes

et la taille des cannes à sucre. Je n’ai pas encore assisté à une

récolte de sucre; peut-être cela m’arrivera-t-il dans le cours de mes

voyages.

Le travail finit au coucher du soleil. On compte ensuite les nègres

rangés devant la maison du maître. Après une courte prière on leur

donne le souper, qui se compose de fèves cuites au lard, de _carna

secca_ et de farine de manioc. Au lever du soleil ils se réunissent, on

les compte de nouveau, et après la prière et le déjeuner ils se mettent

à l’ouvrage.

Je remarquai dans cette plantation, comme dans d’autres faziendas,

vendas et maisons particulières, qu’on ne traite pas les esclaves aussi

durement que nous le croyons d’ordinaire en Europe. Bien loin d’être

écrasés de travail, ils n’en prennent qu’à leur aise et sont bien

nourris. Leurs enfants servent de compagnons aux enfants de leurs

maîtres et se chamaillent avec eux comme avec leurs égaux. Il arrive

sans doute que des esclaves sont parfois maltraités et châtiés sans

l’avoir mérité; mais ces injustices n’ont-elles pas lieu aussi en

Europe?

Je suis certainement une grande ennemie de l’esclavage, et je saluerais

son abolition avec une joie inexprimable. Mais je n’en répète pas moins

que l’esclave nègre placé sous l’égide de la loi jouit d’un meilleur

sort que le fellah libre d’Égypte et que beaucoup de paysans d’Europe,

qui gémissent encore sous le poids de corvées. Ce qui semble surtout

contribuer à rendre le sort d’un esclave préférable à celui d’un paysan

corvéable, c’est que l’achat et l’entretien du premier sont dispendieux,

tandis qu’on ne débourse rien pour le dernier.

La disposition des maisons des maîtres dans les faziendas est

extrêmement simple. Les fenêtres n’ont pas de vitres, et sont fermées la

nuit par des volets de bois. Souvent le toit sert de couverture commune

à toutes les chambres, qui ne sont séparées l’une de l’autre que par des

cloisons, de sorte qu’on entend distinctement la moindre parole de son

voisin et le bruit de la respiration des dormeurs. Les meubles sont

très-simples aussi; ils se composent d’une grande table à manger, de

divans de paille tressée et de quelques chaises. Les habits pendent

ordinairement aux murs; le linge seul se met dans des coffres de laiton

pour le garantir contre les piqûres des fourmis et des barates.

Les enfants, même ceux des gens riches, courent souvent dans la campagne

sans souliers et sans bas. Avant de les coucher, on examine s’il ne

s’est pas logé de tiques dans leurs petits pieds, et, s’il s’en trouve,

les plus âgés des enfants noirs les leur retirent au moyen d’une

épingle.

_9 octobre._ De grand matin, je pris congé de mes aimables hôtes;

l’excellente hôtesse me donna à emporter un poulet rôti, de la farine de

manioc et du fromage, et ainsi bien munie de provisions, je continuai

mon voyage.

La station voisine, _Aldea do Pedro_, située sur les bords du

_Parahyby_, était éloignée de 4 leguas. On passe par de superbes forêts,

et à moitié route on arrive au fleuve Parahyby, un des plus grands du

Brésil, qui se distingue en outre par l’aspect tout à fait original de

son lit. Il est parsemé d’écueils et de rochers innombrables, qui

ressortaient alors d’autant mieux que l’eau était très-basse; partout on

voyait s’élever de petites îles couvertes d’arbrisseaux ou de buissons,

qui lui donnaient un charme magique. Par les temps de pluie, la plupart

des rochers et des écueils sont couverts d’eau, et le fleuve lui-même

paraît alors plus grand et plus majestueux; mais il n’est navigable que

pour les bateaux et pour les petits radeaux.

Quand on suit les bords du fleuve, le paysage change; sur le devant, les

hauteurs se transforment en monticules, en coteaux, les montagnes

reculent, et, plus on approche d’Aldea do Pedro, plus la vallée

s’élargit et s’étend. Ce n’est que dans le fond que s’élèvent de nouveau

de belles montagnes, parmi lesquelles on en voit une isolée, assez haute

et un peu nue. Ce fut celle-là que m’indiqua mon guide; il fallait la

franchir, disait-il, pour pénétrer chez les _pouris_, qui habitaient de

l’autre côté.

J’arrivai vers midi à Aldea do Pedro, petit village avec une église en

briques, qui pouvait contenir deux cents habitants. J’avais eu

l’intention de continuer le même jour mon voyage jusque chez les pouris;

mais mon guide avait une douleur au genou, qui ne lui permit pas d’aller

plus loin. Il ne me resta d’autre ressource que de descendre chez le

curé, qui s’empressa de me donner l’hospitalité. Son habitation, assez

commode, était contre l’église.

_10 octobre._ Le mal de mon guide ayant empiré, l’ecclésiastique

m’offrit son nègre pour le remplacer. J’acceptai cette proposition avec

reconnaissance, mais malgré cela je ne partis qu’à une heure de

l’après-midi. Je n’en fus pas précisément fâchée; car, comme c’était

dimanche, j’espérais voir beaucoup de gens de la campagne affluer à la

messe. Mais il n’en fut rien. Bien qu’il fît un temps magnifique, il ne

vint guère plus de trente personnes. Les hommes étaient tout à fait

habillés à l’européenne; les femmes portaient de longs manteaux à

collets et avaient autour de la tête des mouchoirs blancs, dont une

partie leur couvrait aussi la figure, mais qu’elles relevèrent à

l’église. Les hommes comme les femmes allaient pieds nus.

Le hasard me fournit l’occasion d’assister à un enterrement et à un

baptême.

Avant que la messe commençât, je vis un bateau traverser le Parahyby; à

son arrivée au rivage, on en sortit un hamac dans lequel se trouvait le

mort. On le plaça dans un cercueil ouvert, et on l’exposa dans une

maison proche du cimetière. Le corps était recouvert d’un voile blanc,

qui laissait passer les pieds et la moitié de la tête. Celle-ci était

ornée d’une coiffe pointue faite d’étoffe noire brillante.

Avant la messe mortuaire, on célébra le baptême. Le néophyte, jeune

nègre de quinze ans, se tenait avec sa mère à la porte de l’église.

Quand le prêtre entra pour dire la messe, il lui imprima le sceau du

chrétien en passant, sans la moindre cérémonie, d’une manière peu

édifiante, et même sans témoins. Aussi cette scène rapide ne parut pas

faire plus d’effet sur le pauvre jeune homme qu’elle n’en aurait fait à

un nouveau-né. Je crois que ni lui ni sa mère n’avaient idée de

l’importance de cet acte.

Le prêtre dit ensuite rapidement la messe et bénit le mort, qui, soit

dit en passant, appartenait à une famille assez aisée, et à qui, par

cette raison, on fit des obsèques convenables. Mais quand on voulut le

déposer dans la tombe, elle se trouva trop courte et trop étroite. On

poussa, on pressa le cercueil dans tous les sens, de sorte que je

m’attendais à le voir s’ouvrir, et le mort rouler sur le sol. Mais tous

les efforts furent inutiles. Après plusieurs tentatives infructueuses,

il fallut mettre le cercueil de côté et agrandir la fosse, ce qui ne se

fit pas sans grommeler et sans proférer plus d’un juron.

Enfin, toutes ces tristes cérémonies étant finies, je retournai chez

moi, et, après avoir fait un bon déjeuner à la fourchette en compagnie

du prêtre, je me mis en route avec mon guide noir. Nous traversâmes à

cheval une longue vallée bordée de deux superbes forêts, et nous

passâmes deux fleuves, le Parahyby et le Pimba, dans des troncs d’arbres

creusés. Il fallut payer un milreis pour chacun de ces misérables

passages, qui offraient en outre de grands dangers, moins à cause du

courant et de la petitesse de la barque qu’à cause de nos montures, qui,

tenues par le licou, nageaient à côté du bateau et souvent en

approchaient si près, que je craignais de le voir chavirer.

Après avoir fait 3 leguas, nous arrivâmes au dernier établissement des

blancs[28]. Sur une place découverte, conquise avec peine sur la forêt

primitive, s’élevait une assez grande maison en bois, entourée de

quelques misérables chaumières. La maison servait de demeure aux

blancs, tandis que les huttes abritaient leurs esclaves. Grâce à une

lettre d’introduction que m’avait donnée le curé, je fus parfaitement

bien reçue. Tout dans cet établissement était organisé de manière à me

faire croire que je me trouvais déjà au milieu des sauvages.

La maison était précédée d’un grand vestibule qui conduisait dans quatre

pièces, dont chacune était habitée par une famille blanche. Toutes ces

pièces n’avaient pour mobilier que quelques hamacs et quelques nattes de

paille. Les blancs étaient accroupis à terre et jouaient avec les

enfants ou s’aidaient mutuellement à se débarrasser de la vermine dont

ils étaient couverts. La cuisine touchait à la maison et ressemblait à

une vaste grange ouverte de tous côtés. Dans l’âtre, qui en occupait

presque toute la longueur, il y avait beaucoup de feux allumés.

Au-dessus de ces feux étaient suspendus de petits chaudrons, et sur les

côtés on avait fixé des tourne-broches pour faire rôtir des viandes qui

cuisaient moins par le feu que par la fumée. La cuisine était remplie de

monde; on y voyait des blancs, des pouris et des nègres, des métis de

blancs et de pouris ou de pouris et de nègres; véritables échantillons

des mélanges les plus divers de ces trois principales races.

La cour fourmillait de poules, de canards et d’oies aux belles couleurs;

j’y aperçus aussi trois gros porcs et des chiens affreux. Sous des

cocotiers et des tamarins chargés de superbes fruits, des blancs et des

hommes de couleur étaient assis isolément ou par groupes, occupés la

plupart à assouvir leur faim. Les uns avaient devant eux des pots cassés

ou des citrouilles dans lesquelles ils pétrissaient à pleines mains des

fèves cuites et de la farine de manioc; et, quoique cela fît une pâtée

peu appétissante, ils la mangeaient avec beaucoup d’avidité. D’autres se

nourrissaient de viande qu’ils dépeçaient à l’aide de leurs doigts et

qu’ils se fourraient dans la bouche avec des poignées de farine de

manioc. Les enfants avaient aussi devant eux leurs citrouilles, mais ils

étaient forcés de défendre bravement leurs provisions, car tantôt une

poule, tantôt un chien leur enlevait quelque morceau, ou bien c’était un

petit cochon de lait qui arrivait en chancelant et qui grognait de

plaisir quand il n’avait pas fait une course inutile.

Pendant que je poursuivais le cours de mes observations, des cris joyeux

partirent tout à coup en dehors de la cour. Je me dirigeai aussitôt du

côté d’où ils venaient, et je vis deux garçons traînant par une corde

d’écorce un grand serpent d’un noir foncé, qui avait certainement plus

de 2 mètres de long. Ce serpent était déjà mort. Autant que je pus

comprendre ce que l’on me disait, sa morsure est si dangereuse,

qu’aussitôt après avoir été mordu on enfle et on meurt.

Ces renseignements ne laissèrent pas de m’inspirer quelque inquiétude.

Du moins je ne voulus pas me hasarder le soir dans les bois, où il

m’aurait peut-être fallu passer la nuit sous quelque arbre, et je remis

au lendemain la visite que je comptais faire aux Indiens. Les bonnes

gens s’imaginèrent que j’avais peur des sauvages et ne cessèrent de

m’assurer que c’étaient des hommes inoffensifs, dont je n’avais

absolument rien à craindre. Comme toute ma connaissance du portugais se

réduisait à peu de mots, j’eus quelque peine à me faire comprendre, et

ce ne fut qu’à l’aide de gestes et quelquefois de dessins que je parvins

à leur expliquer la véritable cause de ma peur.

Je passai donc la nuit chez ces blancs à moitié sauvages, qui me

témoignèrent constamment le plus grand respect et me comblèrent de

prévenances. Sur ma demande, on m’étendit dans la cour une natte de

paille en guise de lit. Pour souper on me servit un poulet rôti, du riz,

des œufs durs, et pour dessert on me donna des oranges et des gousses de

tamarin; ces dernières renferment une pulpe brune, dont la saveur acide

est assez agréable. Les femmes se groupèrent autour de moi, et peu à peu

je finis par m’entendre avec elles le mieux du monde.

Je leur montrai les fleurs et les insectes de tout genre que j’avais

recueillis pendant la journée. Cela me fit regarder sans doute par elles

comme une personne très-savante, à laquelle elles attribuèrent aussi des

connaissances en médecine. Elles me demandèrent des conseils pour

différentes maladies, douleurs d’oreilles, éruptions de peau, accidents

scrofuleux chez les enfants, etc. J’ordonnai des bains tièdes, des

ablutions, des frictions d’huile et de savon. Veuille le ciel que mes

ordonnances aient réellement soulagé leurs maux!

Le 11 octobre je partis, accompagnée d’une négresse et d’un pouri, pour

aller dans les forêts faire une visite aux Indiens. Nous eûmes souvent

beaucoup de peine à nous frayer un chemin à travers les taillis; mais

quelquefois aussi nous tombions sur de petits sentiers étroits par

lesquels nous avancions un peu plus facilement. Au bout d’environ huit

heures de marche, nous rencontrâmes quelques pouris qui nous

conduisirent à peu de distance dans leurs cabanes. J’y trouvai la plus

grande indigence et la plus complète misère.

Dans mes différents voyages, j’avais déjà eu le spectacle d’une pauvreté

extrême, mais nulle part je ne l’avais vue aussi affreuse.

Sur un petit espace, au-dessous d’arbres élevés, se trouvaient cinq

huttes, ou plutôt des toits de feuillage d’environ 5 mètres et demi de

long et 3 mètres et demi de large. Quatre perches enfoncées dans la

terre et une autre perche en travers formaient la charpente; quant au

toit, c’étaient de grandes feuilles de palmier à travers lesquelles la

pluie pouvait passer aisément. De trois côtés, ce berceau était tout à

fait ouvert. Dans l’intérieur, il y avait deux ou trois hamacs, et par

terre on voyait briller dans les cendres un peu de feu où l’on faisait

rôtir quelques racines, des épis de maïs et des bananes. Dans un petit

coin, sous le toit, se trouvait entassée une petite provision de ces

vivres; quelques citrouilles étaient répandues çà et là: elles servent,

comme on sait, aux sauvages, de plats, de pots et de cruches. Des arcs

et des flèches, leurs seules armes, étaient appuyées contre le mur au

fond de la hutte.

Je trouvai les Indiens encore plus laids que les nègres. Ils ont le

teint couleur bronze clair; ils sont bouffis, trapus et de grandeur

moyenne. Ils ont des figures larges un peu épatées, des cheveux noirs

comme du charbon et qui leur tombent épais et roides sur le visage. Les

femmes tressent une partie de leur chevelure en nattes et la rattachent

par derrière; elles laissent négligemment retomber le reste. Leur front

est large et bas; ils ont le nez un peu écrasé, les yeux petits et peu

fendus, presque semblables à ceux des Chinois, la bouche très-grande et

les lèvres assez grosses. Pour faire mieux ressortir ces diverses

beautés, il y a sur leur figure une forte empreinte de bêtise, exprimée

surtout par leur bouche toujours ouverte.

La plupart, tant hommes que femmes, étaient tatoués en rouge ou en bleu,

mais seulement autour de la bouche en forme de moustaches. Hommes et

femmes fument avec passion; ils aiment l’eau-de-vie par-dessus toute

chose. Leur habillement se compose de quelques haillons attachés autour

des hanches.

J’avais déjà recueilli, à Novo-Friburgo, sur ces pouris, quelques

détails assez intéressants que je reproduis ici sommairement.

Le nombre des Indiens encore existants au Brésil ne s’élève guère à plus

de 500 000, qui, disséminés dans le cœur du pays, vivent au fond des

bois.

Il ne s’établit jamais plus de six à sept familles dans le même endroit,

et elles le quittent dès qu’elles ont mangé les fruits et les racines

qui s’y trouvent, et tué le gibier d’alentour. Beaucoup de ces Indiens

ont été baptisés. Pour un peu d’eau-de-vie et de tabac ils sont tout

disposés à se soumettre à cette cérémonie, et ils regrettent seulement

qu’elle ne puisse pas se répéter plus souvent, d’autant plus qu’elle se

fait d’une manière très-rapide. Le prêtre croit que c’est assez pour

gagner une âme au ciel, et il ne s’occupe plus de l’instruction ni des

mœurs des néophytes. Dès lors, ils portent bien le nom de chrétiens ou

de _sauvages apprivoisés_, mais ils n’en vivent pas moins en païens et

selon leurs anciennes mœurs.

C’est ainsi qu’ils contractent des mariages pour un temps indéterminé,

qu’ils choisissent des caciques ou des chefs parmi les hommes les plus

grands et les plus forts, et qu’ils observent _avant_ comme _après_ le

baptême leurs anciennes coutumes pour les mariages et les décès, etc.

Leur langue est excessivement pauvre. Ils ne savent, dit-on, compter que

jusqu’à deux, et ils se trouvent réduits à répéter toujours les chiffres

_un_ et _deux_ quand ils veulent exprimer un plus grand nombre. Le même

mot _jour_ leur sert à désigner _aujourd’hui_, _demain_ et _hier_.

Aussi, pour en déterminer chaque fois le sens exact, ils le complètent

par des signes. Ainsi ils désignent _aujourd’hui_ en se tâtant la tête

ou bien en levant la main en l’air; _demain_ en étendant le doigt devant

eux, et _hier_ en montrant derrière eux.

Les pouris ont l’odorat excessivement développé et possèdent, dit-on, un

talent tout particulier pour découvrir les nègres échappés. Ils sentent

la trace du fugitif aux feuilles des arbres, et, si le nègre ne

rencontre pas de fleuve où il puisse marcher ou nager pendant quelque

temps, il est très-rare qu’il échappe à la poursuite de l’Indien envoyé

à sa recherche. On emploie aussi ces sauvages à des travaux pénibles:

pour abattre du bois, pour cultiver le maïs et le manioc, etc.; car ils

sont laborieux et on ne les paye qu’avec un peu de tabac, d’eau-de-vie,

ou quelque étoffe de couleur. Mais il ne faut pas songer à se saisir

d’eux de force. Ce sont des hommes libres, qui ne viennent chercher du

travail que quand ils sont à moitié morts de faim.

Je visitai toutes les huttes de ces sauvages, et, comme mes compagnons

me proclamaient partout une femme d’une grande instruction, je fus

encore consultée par tous les malades.

Dans une des cabanes, je trouvai une vieille femme qui gémissait courbée

dans un hamac. Quand je m’approchai d’elle, on la découvrit, et je vis

que son sein était complètement rongé par un cancer. La pauvre femme ne

semblait avoir aucune idée d’un pansement ni d’aucun remède pour adoucir

ses souffrances. Je lui conseillai de nettoyer souvent la plaie avec une

décoction de mauve[29], et d’y appliquer en outre des feuilles de mauve.

Je désire que ce remède si simple ait servi au moins à rendre ses

douleurs moins aiguës.

Ce terrible mal semble être assez fréquent chez les pouris; car je vis

plusieurs femmes qui avaient des concrétions pierreuses aux seins ou

bien qui y avaient de petits ulcères.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 6 / 47 段