Nous ne portions pas d’armes avec nous, puisqu’on nous avait représenté

ce pays comme tout à fait sans danger, et nous n’avions pour nous

défendre que nos parasols. Je possédais un couteau de poche, que je

tirai à l’instant, et je l’ouvris, fermement décidée à vendre chèrement

ma vie. Nous évitâmes les coups autant que nous le pouvions avec nos

ombrelles: mais les ombrelles ne tinrent pas longtemps; de plus, le

nègre parvint à saisir la mienne; en essayant de me l’arracher, il la

cassa et il ne me resta dans la main qu’un bout du manche; pendant ce

combat, le couteau avait échappé des mains du nègre et roulé à quelque

pas: je me précipitai promptement dessus, et je croyais déjà le saisir,

quand lui, plus rapide que moi, me repoussa de la main et du pied et

s’empara de nouveau de son arme: il la brandit furieux au-dessus de ma

tête et me fit deux blessures, dont l’une assez profonde, au haut du

bras gauche[25]: je me regardais comme perdue, et le désespoir seul me

donna le courage de faire aussi usage de mon couteau. Je portai un coup

dans la poitrine du nègre; il l’évita et je le blessai profondément à la

main. Le comte sauta sur lui et le saisit par derrière, tandis que je me

hâtais de me relever. Tout cela s’était passé dans l’espace de quelques

instants; la blessure qu’il avait reçue avait rendu le nègre furieux, il

grinçait des dents comme un animal féroce et brandissait son couteau

avec une rapidité terrible. Bientôt le comte reçut aussi une blessure

qui lui déchira toute la main, et nous étions perdus si Dieu ne nous

avait envoyé du secours. Nous entendîmes des pas de chevaux sur le pavé,

et immédiatement le nègre nous laissa et se sauva dans la forêt.

L’instant d’après, deux cavaliers parurent au coin de la route; nous

nous empressâmes d’aller au-devant deux: nos blessures saignantes et nos

parasols déchirés eurent bientôt expliqué notre situation. Ils nous

demandèrent quelle direction le fugitif avait prise, s’élancèrent à bas

de leurs chevaux et cherchèrent à le rattraper; mais leur peine aurait

été inutile, s’il n’était venu deux nègres qui leur prêtèrent secours et

saisirent bien vite le fugitif. On le lia et, comme il ne voulait pas

marcher, on l’accabla de tant de coups, surtout à la tête, que je

craignais qu’on ne brisât le crâne du pauvre diable. Mais il ne changea

pas de contenance et demeura comme attaché au sol. Il fallut que les

deux nègres l’enlevassent; alors il se mit à mordre autour de lui avec

une rage de bête féroce. On le porta ainsi jusqu’à la maison la plus

proche. Nous suivîmes nos sauveurs, le comte et moi, et, après avoir

fait panser nos blessures, nous continuâmes notre voyage non sans

quelque crainte, surtout quand nous rencontrions un ou plusieurs nègres,

mais sans nouvel accident, et toujours avec la même admiration pour les

beautés du paysage.

La colonie de Pétropolis est située au milieu d’une forêt vierge, à 833

mètres au-dessus de la mer. Il n’y a guère plus de quatorze mois qu’elle

a été fondée, et son but principal est de cultiver pour les besoins de

la capitale différentes espèces de fruits et de légumes d’Europe, qui

dans les pays tropicaux ne viennent qu’à une hauteur considérable. Une

petite rangée de maisons formait déjà une rue, et sur une place

défrichée se dressait la charpente d’une plus grande construction:

c’était une maison de plaisance de l’empereur; mais cette résidence ne

pouvait avoir que difficilement un aspect impérial, car les portes

d’entrée, basses et étroites, faisaient un étrange contraste avec les

larges et grandes fenêtres. C’est autour du château que se formera la

ville. Cependant il y a beaucoup de huttes isolées, plus loin, dans

l’intérieur de la forêt. Une partie des colons, comme les ouvriers, les

petits marchands, occupaient de petites constructions dans le voisinage

du château; les agriculteurs étaient établis sur des emplacements plus

considérables, mais qui n’avaient pas cependant plus de deux ou trois

arpents. Quelle misère ne faut-il pas que ces braves gens aient

soufferte dans leur patrie pour aller chercher quelques arpents de terre

dans un autre hémisphère!

Nous retrouvâmes ici avec son fils notre bonne petite vieille, qui avait

fait avec nous le voyage d’Allemagne à Rio-de-Janeiro. La joie de

pouvoir travailler à côté de son cher enfant l’avait rajeunie. Son fils

fut notre guide; il nous conduisit partout dans la nouvelle colonie.

Elle est établie dans des gorges larges; les montagnes qui l’entourent

sont tellement à pic, que lorsqu’elles auront été déboisées et

transformées en jardins, la terre végétale sera facilement entraînée par

les fortes pluies.

A une legua de la colonie, il y a une cascade qui se précipite dans un

gouffre naturel. Elle est plus remarquable par les belles montagnes où

elle est enfermée, par la sainte obscurité des forêts vierges qui

l’entourent, que par la hauteur ou l’abondance de la chute.

_29 septembre._ Malgré notre accident, nous revînmes à Porto d’Estrella

à pied; nous montâmes dans une barque, et nous naviguâmes par une belle

nuit vers Rio-de-Janeiro, où nous arrivâmes heureusement le matin.

Partout, à Pétropolis comme dans la capitale, on s’étonna beaucoup de

l’attaque à laquelle nous avions été exposés, et sans nos blessures on

n’aurait pas voulu y croire. On prétendait que le drôle était ivre ou

fou. Ce n’est que plus tard que nous sûmes le véritable motif qui

l’avait poussé. Son maître l’avait châtié peu auparavant pour quelque

délit quand il nous rencontra dans la forêt, et il crut sans doute qu’il

s’offrait à lui une occasion de satisfaire impunément sa fureur contre

les blancs.

[Illustration]

CHAPITRE IV.

Voyage dans l’intérieur du Brésil.--Les petites villes de

Morroqueimado (Novo Friburgo) et d’Aldea da Pedro.--Plantations des

Européens.--Bois incendiés.--Forêts vierges.--Dernier établissement

des blancs.--Visite aux Indiens, appelés aussi Puris ou

Rabocles.--Retour à Rio-de-Janeiro.

J’entrepris encore ce voyage en compagnie du comte Berchtold, après être

convenue avec lui que nous pénétrerions dans l’intérieur du pays et que

nous ferions une visite aux aborigènes du Brésil.

_2 octobre._ Le matin nous quittâmes Rio-de-Janeiro pour nous rendre sur

un vapeur au port de _Sampajo_, éloigné de 24 milles marins. Ce port,

situé à l’embouchure du fleuve _Maccacou_, n’a qu’un seul hôtel et deux

ou trois petites maisons. Nous y louâmes des mulets pour aller à la

ville de _Morroqueimado_, éloignée de 20 leguas.

A cette occasion, je dois faire remarquer qu’au Brésil on a l’habitude

de louer des mulets sans guide, ce qui est une marque de grande

confiance donnée aux voyageurs. Quand on est arrivé au lieu de sa

destination, on remet les bêtes à un endroit désigné par le loueur.

Cependant, comme nous ne connaissions pas le chemin, nous préférâmes

emmener un guide. Nous eûmes d’autant moins à nous repentir de cette

précaution, que nous trouvâmes en beaucoup d’endroits le chemin

intercepté par des barrières de bois qu’il fallait toujours ouvrir et

fermer après soi.

Arrivés à deux heures à _Porto Sampajo_, nous résolûmes de pousser 4

leguas plus loin, et d’aller jusqu’à _Ponte de Pinheiro_. Le chemin,

dans presque toute sa longueur, passait par des vallées couvertes de

buissons ou de broussailles et entourées de basses montagnes. En somme,

tout ce pays offrait un aspect très-sauvage, et on ne voyait que par-ci

par-là quelques maigres pâturages et quelques misérables cabanes.

La petite ville de _Ponte de Cairas_, où nous passâmes, ne renferme que

quelques magasins, quelques vendas, plusieurs maisonnettes, une petite

église et une pharmacie. La principale place avait l’air d’un pacage.

Ponte de Pinheiro est un peu plus grand. Nous y trouvâmes un très-bon

gîte et un excellent souper composé d’un poulet au riz, de pain blanc,

de farine de manioc et de vin du Portugal; on nous donna de bons lits,

mais aussi notre dépense s’éleva, avec le déjeuner, à 4 milreis.

_3 octobre._ Nous ne pûmes partir qu’à sept heures du matin. Ici, comme

partout ailleurs dans ce pays, on a beaucoup de peine à se mettre en

route de bonne heure.

Pendant toute la journée le paysage demeura ce que nous l’avions vu la

veille; mais nous commencions à nous approcher des montagnes plus

élevées. Le chemin était généralement assez bon, mais les ponts jetés

sur les ruisseaux et sur les flaques d’eau étaient détestables; aussi

nous estimions-nous toujours très-heureux de les franchir sans accident.

Après avoir mis à peu près trois heures pour faire deux leguas, nous

arrivâmes à la grande _fazinda_ (plantation) de sucre de Collegio, qui

ressemble parfaitement à une terre seigneuriale. A une habitation

spacieuse est jointe une chapelle; les fermes et métairies sont placées

autour, et toute la propriété est enceinte d’un mur élevé.

A une grande distance, les plaines et les coteaux étaient plantés de

cannes à sucre; mais malheureusement nous ne pûmes pas voir faire le

sucre, car les cannes n’étaient pas encore mûres.

Au Brésil, la richesse d’un possesseur de plantations est évaluée

d’après le nombre des esclaves. Il y avait dans cette plantation huit

cents esclaves, ce qui constituait une fortune considérable, puisque

chaque esclave mâle coûte de 6 à 700 milreis.

_Santa-Anna_ est un endroit peu considérable, qui ne consiste qu’en

quelques maisons, une petite église et une pharmacie. On trouve toujours

une pharmacie, là même où il n’y a qu’un groupe de douze à quinze

maisonnettes. Un hôtelier nommé Gebhart nous écorcha sans pitié en nous

faisant payer 3 milreis pour une omelette, une bouteille de vin et un

peu de mil donné à nos mulets.

Nous allâmes ce jour-là seulement jusqu’à _Mendoza_ (3 leguas), qui est

encore plus insignifiant que _Santa Anna_. Une mercerie et une venda

furent les seules habitations que nous rencontrâmes le long de la route;

mais nous finîmes par découvrir dans le fond du paysage une fazinda de

manioc. Nous la visitâmes, et le maître de la plantation eut la

complaisance de nous offrir du café noir, comme c’est l’usage au Brésil,

et de nous faire voir tout son établissement.

Le manioc est un arbuste à tige tortue, haut de 2 à 3 mètres, noueux,

tendre, cassant, à feuilles palmées, à fleurs rougeâtres qui

s’épanouissent en bouquets aux mois de juillet et d’août; son fruit

capsulaire a trois coques, et les graines sont luisantes, d’un gris

blanchâtre. La partie la plus importante de cet arbuste est sa racine

tuberculeuse, qui pèse de deux à trois livres et remplace le blé dans

tout le Brésil.

La racine, ratissée et lavée, est râpée à l’aide d’une meule couverte

d’aspérités, qu’on fait tourner par des nègres jusqu’à ce qu’elle soit

entièrement en poudre. La masse est alors placée dans une corbeille,

fortement lavée et ensuite complétement écrasée avec le pressoir; enfin,

on étend la farine sur de grandes plaques de fer où on la fait sécher

doucement à une chaleur modérée. Elle ressemble alors tout à fait à de

la farine grossière et se consomme en guise de pain, ou mouillée ou

sèche.

Dans le premier cas, on apprête la fécule avec de l’eau chaude et on en

fait une sorte de bouillie; dans le second, on la sert dans de petits

paniers, et chaque convive en prend autant qu’il en veut pour en

répandre sur les mets.

_4 octobre._ Les montagnes se resserrent de plus en plus et les bois

deviennent plus épais et plus touffus. Ce qui est d’une beauté au-dessus

de toute description, ce sont les plantes grimpantes qui ne couvrent pas

seulement tout le sol, mais qui s’enlacent si bien aux arbres que leurs

belles fleurs pendent aux branches les plus élevées et semblent une

floraison merveilleuse des arbres eux-mêmes; il y a aussi des plantes

dont les touffes de feuilles jaunes et rouges ressemblent aux plus

belles fleurs; on en voit d’autres dont les grandes feuilles blanches

brillent comme de l’argent au milieu d’une mer de verdure. On pourrait

vraiment appeler ces bois les jardins gigantesques du monde. Les

palmiers ont presque entièrement disparu.

Nous fûmes bientôt arrivés au pied de la montagne que nous avions à

franchir. Nous atteignîmes quelquefois des points si élevés et si

découverts, qu’en jetant nos regards en arrière nous apercevions jusqu’à

la capitale. Nous trouvâmes une venda sur le sommet de la montagne

(_Alta da Serra_, à 4 leguas de Mendoza). De ce point il y a encore 4

leguas jusqu’à _Morroqueimada_. Nous fîmes ce chemin très-lentement, car

il fallait toujours monter et descendre. Nous étions presque toujours

entourés de tous côtés de superbes forêts, et quelques petites

plantations de _cabi_[26] ou de millet nous rappelaient rarement le

voisinage des hommes. Nous n’aperçûmes la petite ville qu’après avoir

passé la dernière colline et qu’en nous trouvant pour ainsi dire en

face d’elle. La ville est encaissée dans un grand bassin de montagnes

très-pittoresques, à environ 1000 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Comme le jour baissait, nous fûmes bien aises d’arriver à notre gîte

avant la nuit. Nous trouvâmes un asile à côté de la ville, chez un

Allemand du nom de Lindenroth, qui nous traita bien et ne nous fit pas

payer cher, car il ne nous prit qu’un milreis par personne pour le

logement et pour trois bons repas.

_5 octobre._ La petite ville de _Novo Friburgo_ ou de _Morroqueimada_,

fondée il y a environ une vingtaine d’années par des Allemands et des

colons de la Suisse française, ne compte pas encore cent maisons en

briques. Une grande partie de ces maisons forme une rue excessivement

large, et les autres sont disséminées tout autour.

Déjà, à Rio-de-Janeiro, nous avions beaucoup parlé de MM. Beske et

Freese. Nous nous étions bien promis de ne pas manquer de leur faire une

visite.

M. Beske est naturaliste, et vit à Novo Friburgo avec sa femme, qui est

presque aussi instruite que lui. Nous eûmes avec eux plusieurs

conversations intéressantes; ils nous montrèrent des collections

curieuses de quadrupèdes, d’oiseaux, de serpents, d’insectes; et parmi

ces derniers, nous trouvâmes des échantillons plus remarquables qu’au

musée de Rio-de-Janeiro.

M. Beske, sans cesse chargé de nombreuses commandes d’objets d’histoire

naturelle, fait des envois fréquents en Europe.

M. Freese, chef et propriétaire d’une institution de garçons, n’a pas

voulu établir sa maison dans la ville même; il a cherché un emplacement

moins exposé aux rayons ardents du soleil.

Il fut assez aimable pour nous faire visiter son établissement dans les

moindres détails. Comme nous étions allés le voir dans la soirée, les

leçons étaient toutes finies; mais il nous présenta ses élèves, leur

fit faire quelques exercices de gymnastique et leur proposa plusieurs

questions d’histoire, de géographie, d’arithmétique, auxquelles ils

répondirent avec beaucoup de sagacité et de justesse. Son institution

compte soixante places, qui étaient toutes occupées, quoique le prix de

la pension soit de mille milreis par an.

_6 octobre._ Nous avions eu l’intention de ne nous arrêter qu’un seul

jour à Novo Friburgo, et de continuer aussitôt après notre voyage. Mais,

malheureusement, la blessure que le comte avait reçue à la main, dans

notre excursion à Petropolis, avait empiré, par suite des grandes

chaleurs; l’inflammation s’y était mise, et il ne pouvait plus penser à

continuer le voyage. Pour moi, je fus plus heureuse: comme mes blessures

se trouvaient au bras, je pouvais les préserver et les soigner;

d’ailleurs elles étaient en voie de guérison, ne me causaient aucune

gêne, et n’offraient aucun danger.

Il ne me restait d’autre alternative que de voyager seule ou de renoncer

à la partie la plus intéressante du voyage, la visite chez les Indiens!

Il me fut impossible de me résoudre à ce dernier sacrifice. Aussi je

m’informai si l’on pouvait entreprendre ce voyage avec quelque sécurité.

Comme on m’assura que j’en pouvais courir la chance sans risquer

beaucoup, et que M. Lindenroth me procura en outre un guide sûr, je me

mis en route sans crainte, armée d’un pistolet à deux coups.

Nous marchâmes d’abord entre les montagnes, et nous descendîmes ensuite

dans une région plus chaude.

Les vallées étaient pour la plupart étroites, et l’uniformité des

contrées boisées se trouvait souvent coupée par des plantations; mais

toutes ces plantations n’étaient pas belles à voir. Le plus grand nombre

étaient tellement remplies de mauvaises herbes, que souvent l’on ne

distinguait pas les plantes, surtout quand elles étaient encore jeunes

et petites. Il n’y a que les plantations de sucre et de café qui soient

entretenues avec beaucoup de soin.

Les caféiers s’élèvent par rangées sur des collines assez peu inclinées:

ils atteignent une hauteur de 1^{m},80 à 3^{m},60; ils commencent à

porter des graines dès la seconde année, au plus tard dès la troisième,

et ils en portent pendant dix ans. Les feuilles du caféier sont

oblongues, pointues, et ondulées aux bords; ses fleurs sont blanches; sa

baie a la forme d’une cornouille, qui est d’un vert brillant, puis d’un

rouge vermeil, et qui prend enfin une teinte brune tirant sur le noir.

Tant que le grain est rouge, sa cosse extérieure est encore tendre, mais

elle finit par durcir complétement et par offrir l’aspect d’une capsule

ligneuse. Comme on trouve en même temps sur les arbrisseaux des fleurs

et des graines tout à fait mûres, on recueille des fruits presque toute

l’année. Quant à la récolte, elle se fait de deux manières: ou l’on

cueille les graines, ou bien on étale de grandes nattes sous les

arbrisseaux, et on les secoue en suite. Le premier mode est de beaucoup

le plus pénible, mais il est infiniment supérieur à l’autre.

Un nouveau spectacle, qui se présenta pour la première fois à ma vue,

fut l’embrasement d’un bois; on a souvent recours à ce procédé exécutif

pour défricher la terre. Jusqu’ici je n’avais vu que de loin des nuages

de fumée s’élever en l’air, et je désirais vivement m’approcher le plus

possible d’un pareil incendie. Mon désir devait se réaliser le même

jour; car mon chemin me conduisit entre ce bois en flammes et un terrain

couvert de buissons auxquels on avait mis le feu.

L’espace qui séparait le bois de ce terrain n’était guère que de

cinquante pas, et était tout à fait enveloppé de fumée. On entendait le

pétillement du feu, et on voyait monter, au milieu des nuages de fumée,

de fortes colonnes de flammes. De temps en temps éclataient des bruits

semblables à des coups de canon, qui annonçaient la chute des grands

arbres.

Quand mon guide approcha à cheval de ce foyer enflammé, j’eus un moment

de peur; mais ma crainte ne fut pas de longue durée, car je réfléchis

qu’il n’exposerait pas sa vie à la légère, et qu’il devait savoir par

expérience comment on traversait ces endroits.

Il y avait à l’entrée de ce passage deux nègres chargés d’enseigner au

voyageur la route qu’il avait à suivre, et de lui recommander la plus

grande hâte. Mon guide me traduisit ces indications, et éperonna son

cheval; je suivis son exemple, et nous nous jetâmes bride abattue dans

la gorge fumante. Des cendres brûlantes volaient autour de nous, et la

vapeur étouffante de la fumée nous oppressait encore plus que la chaleur

produite par la flamme. Le souffle parut manquer à nos bêtes, et nous

eûmes beaucoup de peine à les maintenir au galop. Heureusement l’espace

à parcourir n’était que de cinq à six cents pas, et nous le traversâmes

sans accident.

Un tel embrasement ne prend jamais une trop grande extension au Brésil,

parce que la végétation est trop fraîche et résiste à l’action de la

flamme. Il faut mettre le feu à plusieurs endroits, encore s’éteint-il

souvent; aussi trouve-t-on des places entièrement intactes au milieu de

la forêt incendiée. Bientôt après avoir passé cet endroit dangereux,

nous arrivâmes à de superbes rochers, dont les flancs, presque

perpendiculaires, pouvaient avoir de 200 à 250 mètres de hauteur.

Beaucoup de pans de rocher détachés gisaient le long du chemin et

formaient de jolis groupes.

Je fus bien étonnée d’apprendre de mon guide que nous approchions du

gîte où nous devions passer la nuit. Nous avions fait à peine 5 leguas;

mais, à l’entendre, l’autre venda où nous aurions pu passer la nuit

était trop éloignée. Dans la suite, je reconnus bien qu’il songeait

simplement à prolonger un voyage qui ne lui rapportait pas mal

d’argent, puisqu’il recevait chaque jour 4 milreis, sans compter sa

nourriture et celle des deux mulets.

Nous passâmes donc la nuit chez M. Molass, dans une venda isolée, au

milieu d’une forêt épaisse.

Pendant tout le jour, nous avions beaucoup souffert de la chaleur. Le

thermomètre marquait au soleil 39 degrés.

Ce qui doit surprendre le plus un étranger dans la vie des colons et des

habitants du Brésil, c’est le contraste assez étrange qu’offrent, d’une

part la crainte, et de l’autre le courage. Ainsi, chaque personne qu’on

rencontre dans la rue est armée de pistolets et de longs couteaux, comme

si le pays était infesté de brigands et d’assassins. Mais les

possesseurs de plantations demeurent, sans rien appréhender, au milieu

d’une masse d’esclaves, et le voyageur passe la nuit sans crainte, au

milieu de bois impénétrables, dans des vendas isolées qui n’ont ni

barreaux aux fenêtres, ni portes solides et munies de serrures. Le

logement des propriétaires se trouve, en outre, à une grande distance

des pièces destinées aux étrangers; quant aux gens de la maison, tous

esclaves, on ne pourrait guère attendre d’eux quelque secours, car ils

demeurent dans quelque coin de l’écurie ou de la grange.

Dans les premiers temps, j’avais peur de passer la nuit seule dans une

chambre mal fermée, entourée d’une forêt sombre et sauvage, éloignée de

tout secours; mais, comme on m’assura partout que l’attaque d’une maison

était une chose inouïe, je congédiai la crainte comme une compagne

inutile, et je dormis depuis parfaitement tranquille, sans que rien vînt

troubler mon repos.

En Europe, je ne connais que peu de pays où je voudrais traverser des

forêts épaisses en compagnie d’un seul guide, et rester la nuit dans des

maisonnettes aussi sombres et aussi isolées.

Le _7 octobre_, nous ne fîmes également qu’une petite journée de 5

leguas, jusqu’à la petite ville de _Canto-Gallo_. Le pays ne changea pas

d’aspect: ce furent toujours des vallées étroites sans aucune vue, et

des montagnes couvertes de bois dont on n’apercevait pas la fin. Si

quelques faziendas éparses ou quelques incendies dans les bois ne vous

rappelaient la présence de l’homme, on pourrait s’imaginer qu’on foule

une partie encore inexplorée du Brésil.

La monotonie de ce voyage ne fut interrompue que par un simple hasard

qui nous détourna un peu de notre route. Pour retrouver notre chemin, il

nous fallut traverser des voies non frayées dans le bois, tâche dont

aucun Européen ne saurait se faire une idée. Nous descendîmes de nos

montures; notre guide coupa à droite et à gauche les branches d’arbres

qui pendaient jusqu’à terre, et fendit le réseau serré des plantes

grimpantes. Tantôt nous étions obligés de grimper par-dessus des troncs

brisés, ou de nous frayer un passage au milieu des souches; tantôt nous

enfoncions jusqu’aux genoux dans d’innombrables plantes grimpantes. Je

doutai plus d’une fois de la possibilité de sortir de ce labyrinthe, et

aujourd’hui encore j’ai de la peine à comprendre comment nous pûmes nous

tirer de ce dédale de plantes.

La petite ville de _Canto-Gallo_, située dans une vallée étroite, compte

à peine quatre-vingts maisons. La venda est dans un endroit isolé d’où

l’on n’aperçoit pas la ville. Ici, la température est aussi chaude que

celle de Rio-de-Janeiro.

A mon retour d’une petite promenade à la ville, je m’assis dans la

venda, à côté de mon hôtesse, pour voir de plus près l’organisation d’un

intérieur brésilien. Mais la bonne hôtesse ne s’occupait guère du ménage

et de la cuisine. C’était l’affaire du mari, comme en Italie. Une

négresse et deux négrillons s’occupaient de la broche et des fourneaux.

A la cuisine, tout se faisait d’une manière excessivement simple. On

écrasait le sel au moyen d’une bouteille; on en faisait autant pour les

pommes de terre, qu’on pressait ensuite dans la poêle avec une assiette

pour leur donner la forme d’un gâteau. Un morceau de bois pointu servait

de fourchette, etc. Pour chaque mets, il y avait un grand feu allumé.

Tous les blancs prenaient place à la table, sur laquelle on servait en

même temps tous les mets: c’étaient du bœuf rôti froid, des fèves avec

de la _carna secca_ cuite[27], des pommes de terre, du riz, de la farine

de manioc et des racines de manioc cuites. Tout le monde se servait à sa

guise et prenait ce qu’il voulait. Le repas se terminait par du café

noir. Quant aux esclaves, on leur donnait des fèves, de la _carna secca_

et de la farine de manioc.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 5 / 47 段