meurtres; au Brésil, on tue moins pour voler que par haine et par
vengeance. Le meurtrier commet le crime lui-même ou le fait commettre à
vil prix par un de ses esclaves. Si le coupable est riche, il ne doit
pas s’inquiéter beaucoup d’être découvert; car l’or ici, m’a-t-on dit,
peut tout arranger. Je vis à Rio-de-Janeiro quelques hommes qu’on
assurait avoir commis ou fait commettre, non pas un meurtre, mais
plusieurs; et non-seulement ils étaient en liberté, mais ils étaient
reçus dans toutes les sociétés.
* * * * *
En finissant, qu’il me soit permis d’adresser quelques mots à ceux de
mes compatriotes qui veulent quitter leur pays pour aller chercher
fortune sur les côtes lointaines du Brésil; quelques mots seulement que
je voudrais voir répandre le plus possible.
Il y a en Europe des gens qui ne sont guère meilleurs que les négriers
africains; ils parlent sans cesse à tous les malheureux de la richesse
de l’Amérique, de la beauté des pays lointains, de la fertilité du sol
et du manque de travailleurs. Mais ont-ils le moindre souci de voir
s’améliorer le sort des malheureux? Non; ils ont des vaisseaux, ils
veulent les fréter, et ils prennent à leurs pauvres victimes les
derniers restes de leur petit avoir.
Pendant mon séjour ici, il arriva quelques vaisseaux chargés de ces
malheureux émigrants, que le gouvernement n’avait pas appelés et
auxquels il ne donna aucun secours. Ils n’avaient pas d’argent; ils ne
pouvaient pas acheter de terres, ni se présenter comme travailleurs dans
des plantations: car personne ici ne prend à son service des Européens,
que le travail tuerait bientôt sous un climat auquel ils ne sont pas
habitués. Les infortunés ne savaient donc que résoudre et qu’espérer;
ils commencèrent par aller mendier de tous côtés dans la ville, et à la
fin se résignèrent aux positions les plus misérables. Il en est
autrement de ceux qui sont appelés par le gouvernement du Brésil pour
cultiver le sol dans les colonies: ils reçoivent un lot de terrain
boisé, des vivres et aussi d’autres secours; mais, s’ils viennent sans
argent, leur sort n’est guère plus digne d’envie: le besoin, la faim et
la maladie emportent la plupart d’entre eux, et un petit nombre
seulement arrivent, après des fatigues sans relâche, et grâce à une
santé de fer, à se faire une existence meilleure que celle qu’ils
avaient dans leur patrie. Les artisans seuls trouvent vite à s’établir
et parviennent à une position aisée: mais cela aussi pourrait changer
bientôt, car il arrive chaque année à Rio beaucoup d’artisans, et chaque
jour les nègres deviennent plus habiles dans les métiers de toute sorte.
Avant de quitter sa patrie, on devrait chercher à s’éclairer, réfléchir
longtemps et mûrement, et ne pas se laisser entraîner par des espérances
trompeuses. La déception est d’autant plus terrible qu’elle arrive quand
on ne peut plus remédier au mal, et que le malheureux succombe au besoin
et à la misère.
RENSEIGNEMENTS STATISTIQUES SUR LE BRÉSIL.
La superficie du Brésil est de 130 000 milles carrés. Sa population est
de 6 millions d’habitants, sur lesquels on compte à peu près 900 000
blancs; le reste est un mélange de nègres, de mulâtres, de métis et
d’habitants primitifs ou Indiens. On compte environ 3 millions
d’esclaves nègres et 500 000 Indiens, parmi lesquels figurent les
sauvages les plus barbares, tels que les Botocudes.
La ville principale et la capitale est Rio-de-Janeiro, qui a 215 000
habitants, 50 églises et chapelles, 5 couvents, une université, un port
excellent et un marché très-vaste.
Le Brésil est un empire constitutionnel, avec deux chambres, le sénat et
la chambre des représentants. Jusqu’en 1822, le pays a été gouverné par
un vice-roi envoyé du Portugal. C’est en cette qualité que le prince
royal du Portugal, dom Pedro, après une révolte, déclara le Brésil
empire indépendant avec un gouvernement représentatif: il se fit
proclamer lui-même empereur, sous le nom de dom Pedro I^{er}. En 1831,
il abdiqua en faveur de son fils, l’empereur actuel, dom Pedro II.
La religion dominante est la religion catholique; la langue la plus
répandue est le portugais.
Au Brésil, le pays de l’or et des pierres précieuses, on n’emploie pour
les échanges ordinaires que le papier et le cuivre. L’or et l’argent
sont conservés en lingots ou expédiés à l’étranger.
L’unité monétaire est le reis, dont 1 mille (1 milreis) vaut environ 1
florin 7 kreutzers[22]. Cependant, en fait de monnaies de cuivre, il y
a:
Le demi-vingt et un, valant 10 reis,
Le vingt et un, valant 20 reis,
Le double vingt et un, valant 40 reis.
Le patah vaut 320 reis, le crusado 400 reis.
Le plus petit billet de banque est d’un milreis.
Le mille brésilien, appelé _legua_, est un peu plus court que le mille
géographique: 18 leguas font 15 milles géographiques.
* * * * *
Le prix d’un passe-port est considérable: il s’élève à 16 milreis.
* * * * *
La distance de Hambourg à Rio-de-Janeiro peut s’évaluer à 8 ou 9000
milles marins.
[Illustration]
CHAPITRE III.
ENVIRONS DE RIO-DE-JANEIRO.
I. Cascade de Teschuka.--Boa Vista.--Le jardin botanique et ses
environs.
Cette promenade est une des plus intéressantes; mais on est obligé d’y
consacrer deux jours, car le jardin botanique à lui seul demande déjà
plusieurs heures.
Le comte Berchthold et moi nous allâmes en omnibus jusqu’à Andaracky, à
une legua, et nous continuâmes la route à pied, à travers des parties
boisées et de petites collines. D’élégantes maisons de campagne sont
situées à peu de distance sur les collines et sur la route.
Après avoir fait encore une legua, nous arrivâmes par un sentier à une
petite cascade qui n’est ni haute ni abondante; c’est pourtant la plus
importante des environs de Rio-de-Janeiro. Nous retournâmes sur la
grand’route, et, au bout d’une demi-heure, nous atteignîmes une petite
éminence d’où l’on apercevait une vallée d’un aspect original. Une
partie ressemblait à un véritable chaos, l’autre à un jardin fleuri. La
première était remplie de blocs de granit, parmi lesquels se dressaient
d’énormes colosses, tandis qu’à d’autres places de grands quartiers de
rocher s’étageaient les uns au-dessus des autres; de l’autre côté, on
voyait les plus magnifiques arbres fruitiers au milieu d’une luxuriante
verdure. Cette vallée pittoresque est entourée de trois côtés par de
belles montagnes; le quatrième côté est ouvert et donne une libre vue
sur la mer.
Nous trouvâmes dans cette vallée une petite _venda_, où nous réparâmes
nos forces avec un peu de pain et de vin; puis nous nous remîmes en
route vers la grande cascade. Nous trouvâmes la grande moins remarquable
que la petite. Un tout petit ruisseau descendait sur une paroi de rocher
large, mais peu inclinée, et tombait en plusieurs filets dans la vallée.
Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes au _Porto Massalu_. Des
troncs d’arbres creusés, placés dans la baie devant quelques huttes,
nous annonçaient que les habitants étaient des pêcheurs. Nous louâmes un
de ces jolis bateaux pour traverser l’étroite baie. Ce fut tout au plus
l’affaire d’un quart d’heure; mais, en notre qualité d’étrangers, on
nous fit payer deux milreis.
Il nous fallut ensuite tantôt traverser des plaines de sable, tantôt
gravir et descendre de mauvais chemins de montagnes. Nous fîmes bien
encore de cette manière fatigante trois leguas, et nous arrivâmes à la
pointe d’une montagne qui s’élève comme un mur de séparation entre deux
grandes vallées. Cette pointe s’appelle la _Boa Vista_ (la belle vue) et
à bon droit; car on aperçoit de son sommet les deux vallées avec les
montagnes et les chaînes de collines qui les traversent. On voit encore
d’autres montagnes élevées, notamment le _Corcovado_ et les _Deux
Frères_; plus loin, la capitale, les maisons de campagne et les villages
environnants, les baies et la pleine mer.
Nous quittâmes à regret ce beau point de vue; mais, ne sachant pas
quelle distance nous avions à parcourir pour trouver un gîte, nous
étions forcés de nous hâter. On ne voit sur ces routes solitaires que
des nègres avec qui une rencontre de nuit ne serait pas précisément
très-désirable. Nous descendîmes dans la vallée, résolus de passer la
nuit dans la première hôtellerie venue.
Nous fûmes plus heureux qu’on ne l’est d’ordinaire dans ces occasions:
nous trouvâmes non-seulement un excellent hôtel avec des chambres
propres et de beaux meubles, mais une compagnie qui nous amusa beaucoup.
Une famille de mulâtres attira surtout mon attention. La femme, beauté
assez massive, d’une trentaine d’années, était parée comme ne le serait
pas chez nous une femme du plus mauvais goût: elle portait tous ses
bijoux sur elle. Partout où elle avait pu mettre des diamants et de
l’or, elle n’y avait pas manqué. Une robe de soie épaisse et un châle
magnifique couvraient son corps brun foncé, et un petit chapeau de soie
blanche, mignon et coquet, était comiquement placé sur son énorme tête.
Le mari et les cinq enfants faisaient un digne pendant à leur épouse et
mère. Il n’y avait pas jusqu’à la bonne d’enfant, une négresse pur sang,
qui ne fût surchargée d’ornements. Elle avait à un bras cinq bracelets
et six à l’autre: c’étaient des bracelets en pierre, en perles et en
coraux; mais, autant qu’il me sembla, ils n’étaient pas de la plus belle
qualité.
Quand la famille partit, il arriva deux landaus attelés de quatre
chevaux, dans lesquels monsieur, madame, les enfants et la bonne,
montèrent avec une dignité également majestueuse.
Je regardais encore les voitures, qui se dirigeaient avec une grande
rapidité vers la ville, quand un cavalier nous aborda en nous saluant
gracieusement: c’était notre ami M. Geiger. Quand il apprit que nous
voulions passer la nuit dans cet endroit, il nous engagea à
l’accompagner à la propriété de son beau-père, située dans le voisinage.
Nous y fîmes connaissance d’un digne vieillard de soixante-dix ans, qui
était encore directeur de la Société d’architecture et des arts
plastiques. Nous admirâmes son beau jardin et sa coquette habitation,
construite dans le style italien et avec beaucoup de goût.
Le lendemain, de grand matin, j’allai avec le comte Berchthold au jardin
botanique, que nous avions un très-grand désir de visiter: nous
espérions y voir des arbres et des fleurs de tous les pays dans leur
plus grande beauté; mais nous fûmes bien désenchantés. Le jardin est
encore trop nouvellement planté: aucun arbre n’a atteint son
développement; il n’y a pas un grand choix de fleurs et de plantes, et
le peu qui s’y trouve ne porte pas d’étiquettes qui apprennent les noms
aux curieux. Pour nous, ce qui nous intéressa le plus ce furent les
calebassiers, dont les fruits pèsent de dix à vingt-cinq livres et
contiennent une grande quantité de graines que mangent non-seulement les
singes, mais encore les hommes. Il y avait, en outre, des girofliers,
des camphriers, des cacaoyers, des cannelliers, des arbres à thé, etc.
Nous vîmes aussi des palmiers d’une espèce toute particulière. La partie
inférieure du tronc, jusqu’à une hauteur de deux ou trois pieds environ,
était brune, lisse, et avait la forme de cuves; la tige qui en partait
était vert clair, également lisse et brillante comme si on l’avait
vernie. Ils n’étaient pas très-élevés, et la couronne de feuilles se
trouvait, comme dans les autres palmiers, à l’extrémité de l’arbre.
Malheureusement, nous ne pûmes pas en savoir le nom, et dans le cours de
mon voyage je n’en vis pas un seul de la même espèce.
Nous ne quittâmes le jardin que dans l’après-midi; nous fîmes une legua
jusqu’à Botafogo, et là nous prîmes l’omnibus pour retourner à la ville.
II. Excursion au mont Corcovado, 675 mètres au-dessus du niveau de la
mer.
M. Geiger nous avait invités, le comte Berchthold, M. Rister (un
Viennois) et moi, à faire une excursion au mont Corcovado.
Le 1^{er} novembre, époque où souvent chez nous il vente et il pleut,
tandis qu’ici le soleil est brillant et chaud et le ciel sans nuages,
nous partîmes de bonne heure.
Le bel aqueduc nous guida vers la source, où nous arrivâmes au bout
d’une heure et demie de marche. De hautes forêts nous abritèrent sous
leur feuillage épais, si bien que la grande chaleur qui, dans le courant
du jour, s’éleva à 38 degrés (au soleil), ne nous gêna pas trop.
Nous nous arrêtâmes à la source, et, sur un signe de M. Geiger, parut un
nègre athlétique, chargé d’une grande corbeille pleine de provisions. La
collation fut vite apprêtée: on étendit par terre une nappe blanche, et
l’on plaça dessus les plats et les bouteilles. La gaieté et le rire
assaisonnèrent le repas, et, fortifiés de corps et d’esprit, nous
continuâmes notre course.
Le dernier cône de la montagne nous offrit quelques difficultés: il nous
fallut monter à pic sur les rochers nus et brûlés par le soleil. En
revanche, nous vîmes se dérouler devant nos yeux un panorama comme,
assurément, le monde en offre peu. Tout ce que j’avais vu à mon entrée
dans la baie se développait devant nous, plus découvert, plus étendu, et
on en saisissait mieux le détail; on dominait d’un côté toute la ville,
toutes les collines qui la couvrent à moitié, la grande baie qui s’étend
jusqu’à la montagne des Orgues, et de l’autre côté la romantique vallée
où se trouvent le jardin botanique et beaucoup de belles propriétés. Si
vous allez à Rio-de-Janeiro, je vous recommande, n’eussiez-vous que
quelques jours à y rester, de faire cette excursion, car on peut
embrasser d’un seul coup d’œil toutes les richesses dont la nature a
doté les environs de cette ville avec tant de prodigalité. On voit ici
des forêts vierges qui, si elles ne sont pas aussi épaisses et aussi
belles que celles qu’on trouve dans l’intérieur du pays, offrent
néanmoins une force de végétation remarquable. On y voit des mimoses et
des fougères d’une grandeur gigantesque, des palmiers, des caféiers
venus sans culture, des orchidées, des plantes parasites et grimpantes,
des fleurs et des arbrisseaux sans nombre; on y voit aussi les oiseaux
aux couleurs les plus variées, les plus grands papillons, les plus
brillants insectes, voltiger et sauter de fleur en fleur, de branche en
branche. Un effet véritablement admirable est produit, dans l’obscurité
de la nuit, par des milliers de vers luisants qui montent jusqu’à la
cime des plus hauts arbres, et qui brillent, au milieu du feuillage et
de la verdure, comme autant d’étoiles.
On m’avait dit que l’ascension de cette montagne était très-difficile,
mais je ne trouvai pas qu’il en fût ainsi; en effet, on arrive
très-facilement au sommet en trois heures et demie, et encore les trois
quarts de la route peuvent se faire à cheval.
III. Châteaux de la famille impériale.
La véritable résidence de la famille impériale est le château
_Christovao_, qui est situé à une demi-heure de la ville. L’empereur y
passe presque toute l’année, et c’est même là que se traitent toutes les
affaires politiques.
Ce château est petit, et ne se distingue ni par l’élégance ni par
l’architecture; son seul mérite est sa position. Il s’élève sur une
colline, et domine la montagne de l’Orgue et une des baies. Le parc est
insignifiant et descend, de terrasses en terrasses, jusque dans la
vallée. Un plus grand jardin, servant à la fois de pépinière et de
jardin des plantes, y est joint: tous deux sont intéressants au plus
haut degré pour des Européens. On y trouve une grande quantité de
plantes que l’on ne voit pas chez nous, ou que l’on ne voit dans nos
serres qu’avec des proportions naines. M. Riedl, directeur des deux
jardins, eut la complaisance de me conduire lui-même partout, en
attirant principalement mon attention sur les plantations de thé et de
bambous.
Un autre jardin impérial se trouve à _Ponte de Caschu_, à une legua de
la ville. Dans ce jardin il y a trois manguiers remarquables par leur
âge et leur grosseur. Leurs branches couvrent une circonférence de plus
de 25 mètres. Ils ne portent plus de fruits.
Parmi les promenades des environs, il faut encore signaler la montagne
du Télégraphe, le jardin public (_Jardin publico_), la _praya do
Flamingo_, les cloîtres Santa Gloria et Santa Theresa, etc.
IV. Excursion à la colonie allemande nouvellement établie à
Pétropolis.--Tentative de meurtre d’un nègre marron.
On me parla tant à Rio-de-Janeiro du rapide accroissement de Pétropolis,
colonie nouvellement fondée par des Allemands dans les environs, de la
beauté du pays où elle est située, des forêts vierges que traverse une
partie de la route, que je ne pus résister au désir d’y faire une
excursion. Mon compagnon de voyage, le comte Berchtold, était de la
partie. Nous prîmes, le 26 septembre, deux places dans une des barques
qui vont journellement au _Porto d’Estrella_, éloigné de 20 à 22 milles
marins, et d’où on continue la route par terre. Nous traversâmes une
baie qui se fait remarquer par ses vues vraiment pittoresques, et qui me
rappela plusieurs fois bien vivement les lacs de la Suède, à l’aspect si
particulier. Elle est bornée de collines ravissantes et couverte de
petites îles et de groupes d’îles qui tantôt sont couvertes de palmiers,
d’autres arbres et de buissons si serrés qu’elles semblent presque
impénétrables, tantôt sortent isolément de la mer comme des roches
colossales, et s’élèvent comme des tours les unes au-dessus des autres.
Ce qu’il y a de remarquable dans ces dernières, ce sont leurs formes
arrondies, qui semblent avoir été travaillées au ciseau.
Notre barque était conduite par quatre nègres, et commandée par un
blanc. Au commencement nous allâmes à la voile, et les marins
profitèrent de cet instant favorable pour prendre leur repas, qui se
composait d’une portion de farine de manioc, de poissons séchés, de
millet (_blé turc_) rôti, d’oranges, de cocos, et d’autres noix plus
petites; il y avait même du pain blanc, ce qui est un objet de luxe pour
les noirs. J’eus un plaisir infini à voir ces hommes aussi bien traités.
Au bout de deux heures, le vent cessa, et les matelots furent obligés de
recourir aux rames. Je trouvai la manœuvre de la rame très-incommode. Le
matelot était obligé chaque fois de monter sur un banc placé devant lui,
et de se jeter en arrière avec beaucoup de force pour relever la rame.
Au bout de deux autres heures, nous quittâmes la mer et nous entrâmes à
gauche dans le fleuve _Geromerim_, à l’embouchure duquel se trouve un
hôtel où l’on s’arrêta une demi-heure. Je vis ici un phare assez
singulier: c’était simplement une lanterne suspendue aux rochers. Au
moment où la contrée perdait sa beauté pour le touriste, elle commençait
seulement à devenir, pour le botaniste, magnifique et admirable: car les
plus belles plantes aquatiques, entre autres la _nymphæa_, la _ponteder_
et le _cypripède_, s’étalaient dans l’eau et sur les bords du fleuve.
Les deux premières s’élançaient autour des arbres voisins et grimpaient
jusqu’à leur cime, et le _cypripède_ montait à une hauteur de 2 mètres à
2 mètres et demi. Les bords du fleuve sont plats, bordés de buissons peu
élevés et de petits bois; le fond est formé par des chaînes de collines;
les petites maisons que l’on aperçoit çà et là sont bâties en pierre et
couvertes de tuiles, mais elles n’en paraissent pas moins assez
misérables.
Nous restâmes sept heures sur le fleuve, et nous atteignîmes sans
encombre _Porto d’Estrella_, qui ne manque pas d’importance, puisqu’il
sert d’entrepôt aux marchandises qui viennent de l’intérieur du pays, et
qui de là sont expédiées, par eau, à la capitale du Brésil. Il s’y
trouve deux jolis hôtels et un bâtiment semblable à un caravanséraï
turc, avec un immense toit en verre appuyé sur de forts piliers en
maçonnerie. Le premier était destiné aux marchandises, et le second aux
âniers, que nous vîmes agréablement campés et préparant leur repas du
soir autour d’un feu qui pétillait gaiement. Quelque agrément que nous
offrît cette sorte de gîte de nuit, nous préférâmes aller à l’hôtel de
l’_Étoile_, où les chambres et les lits bien propres, et les mets
parfaitement assaisonnés, nous plurent encore davantage.
_27 septembre._ De Porto d’Estrella à Pétropolis il y a encore sept
leguas. Ordinairement on fait ce trajet sur des mulets, que l’on paye 4
milreis par tête. Mais à Rio-de-Janeiro on nous avait dépeint ce chemin
comme une belle promenade à travers de magnifiques forêts,
très-fréquentée, très-sûre, formant la principale route de jonction avec
Minas Gueras; nous nous décidâmes donc à faire la route à pied, d’autant
plus que le comte désirait herboriser, et moi ramasser des insectes. Les
deux premières leguas traversaient une large vallée, couverte en grande
partie de buissons épais et de jeunes bois, et entourée de hautes
montagnes. Les ananas sauvages se présentaient assez bien sur le bord du
sentier; ils n’étaient pas encore tout à fait mûrs et brillaient d’une
couleur rosée; malheureusement ils sont loin d’être aussi savoureux au
goût qu’ils sont beaux à la vue, et on ne les cueille que rarement. Ce
qui me fit beaucoup de plaisir, ce furent les colibris; j’en vis
plusieurs de la plus petite espèce. On ne peut véritablement rien
imaginer de plus délicat et de plus gracieux que ce petit oiseau. Il va
chercher sa nourriture dans le calice des fleurs, et tourne autour
d’elles en voltigeant comme le papillon, avec lequel on peut facilement
le confondre dans son vol rapide. Rarement on le voit se poser sur les
branches.
Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes à la _serra_ (c’est le
nom que les Brésiliens donnent au sommet de toutes les montagnes qu’il
faut franchir; celle que nous avions devant nous a 900 mètres de haut).
Une large route pavée mène, à travers des forêts vierges, à la cime de
la montagne. Je m’étais toujours figuré que dans une forêt vierge les
arbres devaient avoir des troncs d’une grosseur et d’une hauteur
extraordinaires: ce ne fut pas ce que je trouvai ici; probablement la
végétation est trop forte, et les troncs principaux sont étouffés par la
masse des petits arbres, des lianes et des plantes grimpantes. Ces deux
dernières espèces sont si nombreuses et couvrent tellement les arbres,
que souvent on en aperçoit à peine les feuilles: ce n’est pas pour en
voir les troncs. Un botaniste, M. Schleierer, nous assura avoir trouvé
une fois sur un arbre des lianes et des plantes grimpantes de six
espèces différentes.
Nous fîmes une riche récolte de fleurs, de plantes et d’insectes, et
nous parcourûmes gaiement notre chemin, charmés par les forêts
magnifiques et par les vues non moins ravissantes qui s’ouvraient devant
nous, au delà de la montagne et de la vallée, jusqu’à la mer avec ses
baies, et jusqu’à la capitale du Brésil.
De nombreuses _truppas_[23] conduites par des nègres, ainsi que des
piétons isolés que nous rencontrions à chaque instant, nous ôtèrent
toute crainte, si bien que nous ne fûmes nullement effrayés de voir un
nègre nous suivre constamment. Mais, quand nous nous trouvâmes seuls
dans un endroit un peu écarté, il s’élança subitement, en tenant d’une
main un long couteau, et de l’autre un _laso_[24]; il se jeta sur nous
et nous donna à entendre, plus par gestes que par paroles, qu’il voulait
nous entraîner et nous tuer dans la forêt.