Pour ce qui est des arts et des sciences, je ne dirai que quelques mots

de l’_Académie des arts plastiques_, du _Musée_, du _théâtre_, etc. A

l’Académie des arts plastiques, on voit un peu de tout, ou, à proprement

parler, on ne voit rien. Il y a quelques statues, quelques bustes,

presque tous en plâtre, quelques plans d’architecture, des dessins, et

une collection d’anciens tableaux à l’huile. Je croyais véritablement

qu’on avait fait le triage d’une galerie particulière et qu’on en avait

mis le rebut à l’Académie. La plupart des tableaux à l’huile sont si

endommagés qu’on reconnaît à peine le sujet qu’ils peuvent représenter,

ce qui, du reste, n’est pas un grand malheur. Leur âge vénérable est

leur seul mérite. Les copies des élèves font avec eux le contraste le

plus frappant. Si dans les anciens tableaux les couleurs sont effacées,

elles ont dans les copies un éclat exagéré: toutes les nuances, rouge,

jaune, vert, etc., s’y montrent dans toute leur crudité; elles n’y sont

jamais mélangées, ni adoucies, ni fondues les unes avec les autres. Je

me demande encore aujourd’hui si les bons élèves avaient l’intention de

fonder une nouvelle école pour le coloris, ou s’ils voulaient réparer

dans leurs copies ce que le temps avait gâté dans les originaux!

Parmi les élèves, il y avait autant de noirs et de mulâtres que de

blancs; en somme, ils étaient peu nombreux.

La musique est peut-être moins bien partagée encore, surtout pour le

piano et le chant. Dans toutes les familles on entend les filles jouer

et chanter, mais les bonnes gens n’ont aucune idée de la cadence, de la

justesse, de l’ensemble et de la mesure; aussi a-t-on souvent de la

peine à reconnaître les morceaux les plus faciles et les plus mélodieux.

La musique d’église s’exécute un peu mieux; néanmoins, celle de la

chapelle de la cour laisse encore beaucoup à désirer. Ce qui mérite la

préférence, c’est encore la musique militaire, exécutée surtout par les

nègres et les mulâtres.

Le théâtre de l’Opéra n’offre à l’extérieur rien de beau ni de

remarquable, et l’on est tout étonné à l’intérieur de voir une salle

grande et magnifique, et une scène large et profonde. La salle peut

contenir environ deux mille personnes. Il y a quatre étages de loges

spacieuses, avec des balustrades formées de barreaux de fer travaillés

avec art; l’ensemble est d’un goût parfait. Les hommes seuls sont admis

au parterre. Je vis représenter _Lucrèce Borgia_ par une troupe

italienne assez bonne; les décorations et les costumes n’étaient pas

trop mal non plus.

Si dans ma visite au théâtre je fus agréablement surprise, le contraire

arriva dans celle que je rendis au Musée. Je m’attendais, dans un pays

aussi richement doué par la nature, à trouver de grandes et riches

collections; je parcourus de nombreuses et vastes salles qui pourront

être remplies un jour, mais qui étaient encore assez vides. Ce que je

vis de plus intéressant et de véritablement beau, ce fut la collection

des oiseaux; celle des minéraux est incomplète, et celle des quadrupèdes

et des insectes est au-dessous de toute critique. Ce qui excita le plus

ma curiosité, ce furent quatre têtes de sauvages parfaitement

conservées: deux appartenaient à la race malaise et deux à celle de la

Nouvelle-Zélande; je ne pouvais surtout me lasser de considérer ces

dernières, qui étaient entièrement tatouées, couvertes des dessins les

plus beaux et les plus artistement faits, et aussi bien conservées que

si la vie venait seulement de les quitter.

Pendant le temps de mon séjour à Rio-de-Janeiro, les salons du Musée

étaient en réparation, et l’on parlait aussi d’une organisation

nouvelle. Les collections n’étaient donc pas visibles, et ce ne fut que

grâce à la bonté de M. le directeur Riedl que je pus les visiter. Il me

servit lui-même de cicerone, et regretta avec moi que, dans un pays où

il serait si facile de former un riche musée, on s’en occupât si peu.

Je visitai aussi l’atelier du sculpteur Petrich, originaire de Dresde,

qui avait été appelé de Rome à la cour de Rio-de-Janeiro, pour faire une

statue de l’empereur en marbre de Carrare. L’empereur est représenté

debout, en grandeur naturelle, avec tous les insignes de sa dignité, le

manteau d’hermine rejeté sur les épaules. La tête est d’une ressemblance

frappante, et la statue entière a été tirée de la pierre avec une grande

habileté. Je crois que ce monument était destiné à un édifice public.

* * * * *

J’eus le bonheur, pendant mon séjour à Rio-de-Janeiro, de voir célébrer

plusieurs fêtes.

La première eut lieu le 21 septembre, dans l’église de _Santa-Cruz_, où

l’on fête le patron du pays. Dès le matin, plusieurs centaines de

soldats s’étaient rangés devant l’église, et une musique habilement

dirigée exécutait des morceaux pleins de gaieté. Entre dix et onze

heures commencèrent à entrer les officiers et les employés, par ordre

hiérarchique, à ce que l’on me dit, en commençant par les officiers

inférieurs. Au fur et à mesure qu’ils entraient dans l’église, on leur

mettait un mantelet de soie rouge foncé, qui couvrait tout leur

uniforme. Chaque fois qu’il se présentait un officier supérieur, tous

les militaires déjà placés se levaient et allaient au-devant du nouvel

arrivant, jusqu’à la porte de l’église, puis le conduisaient

respectueusement à son siége. Enfin, l’empereur arriva avec

l’impératrice. L’empereur est très-jeune (il n’avait pas encore vingt et

un ans accomplis), mais c’est un homme de six pieds[18], excessivement

fort. Il descend de la dynastie lorraine des Habsbourg. L’impératrice,

princesse napolitaine, est petite et mince, et fait un singulier

contraste avec les formes athlétiques de son mari.

Aussitôt après l’entrée de la cour commença la grand’messe, que tout le

monde entendit avec un grand recueillement. Quand elle fut finie, le

couple impérial, en traversant l’église pour se rendre à sa voiture,

tendit ses mains à baiser à la foule empressée. On n’admit pas seulement

à cette faveur les officiers supérieurs et les hauts fonctionnaires,

mais indistinctement tous ceux qui se présentaient.

La seconde fête, bien plus brillante que la première, eut lieu le 19

octobre. C’était la fête de l’empereur: elle fut célébrée à la chapelle

de la cour par une grand’messe. Cette chapelle se trouve près du palais

impérial, avec lequel elle communique par une galerie couverte. A la

grand’messe assistèrent, outre les membres de la famille impériale,

l’état-major et les hauts fonctionnaires, mais en grand uniforme, sans

ces manteaux de soie si disgracieux. Les lanciers de la garde formaient

la haie. On ne saurait se faire une idée de la quantité et de la

richesse des broderies d’or, des épaulettes, des ordres entourés de

pierreries, etc., et j’ai peine à croire qu’on voie rien de semblable

dans aucune cour d’Europe.

Pendant la grand’messe, les ambassadeurs des puissances étrangères,

ainsi que les seigneurs et les dames de la cour, se réunirent au palais,

où il y eut, après le retour de l’empereur, un baisement de mains

général. Les ambassadeurs, cependant, n’y prirent point part, et se

contentèrent de faire de simples salutations.

On pouvait très-facilement voir de la place cette _édifiante_ cérémonie,

car les fenêtres sont très-basses, et elles étaient grandes ouvertes.

Sur les vaisseaux impériaux et sur quelques autres, on tire

continuellement le canon pendant ces fêtes.

Le 2 novembre, jour des Morts, je vis encore des fêtes d’un autre genre,

fêtes toutes religieuses. Ce jour-là, jeunes et vieux vont d’une église

à l’autre prier pour les morts.

Une singulière coutume établie au Brésil, c’est que tous les morts ne

sont pas enterrés dans les cimetières; mais quelques-uns, moyennant une

rétribution particulière, sont enterrés dans l’église même. A cet effet,

on a construit dans chaque église des caveaux dont les côtés contiennent

des catacombes en pierre. On jette de la chaux sur le mort déposé dans

ces catacombes, et, au bout de huit ou dix mois, la chair est consumée.

On retire alors les os, on les nettoie en les faisant bouillir, et on

les place dans une urne, sur laquelle on met le nom du défunt, le jour

de sa naissance, etc. Ces urnes sont placées dans les corridors, ou

emportées par les parents dans leurs maisons.

Le jour des Morts, les murs des caveaux sont tendus d’étoffes noires,

avec des franges d’or et d’autres ornements. Les urnes sont placées sur

des tables élevées, richement ornées de fleurs et de rubans, et

éclairées par des candélabres et des lustres chargés de centaines de

bougies. Depuis les premières heures du matin jusqu’à midi, la foule

afflue; les femmes et les jeunes filles viennent prier pour leurs

parents morts, et les jeunes gens sont aussi curieux que chez nous, en

Europe, de voir les jeunes filles prier.

Femmes et jeunes filles vont ce jour-là vêtues de noir, et portent

souvent, au grand déplaisir des jeunes gens, un voile noir qui leur

couvre la tête et la figure. D’ailleurs, on ne peut aller à aucune fête

d’église avec un chapeau.

La plus brillante de toutes les fêtes que je vis ici fut le _baptême de

la princesse impériale_. Cette cérémonie eut lieu le 15 novembre, dans

la chapelle de la cour, qui, pour cette circonstance, avait été réunie

au palais par une galerie découverte.

Vers trois heures de l’après-midi, une grande quantité de soldats vint

se ranger sur la place du château. Les gardes se partagèrent dans les

galeries et dans l’église. La musique joua de belles mélodies, parmi

lesquelles revenait souvent l’hymne national, composé, dit-on, par le

dernier empereur, Pierre I^{er}. Les équipages vinrent l’un après

l’autre déposer devant le palais des messieurs et des dames richement

parés.

A quatre heures, le cortége commença à sortir du palais. En tête

marchait la musique de la cour, habillée de velours rouge. Suivaient

trois hérauts, dans l’ancien costume espagnol, avec des chapeaux à

plumes magnifiquement ornés, et des vêtements de velours noir. Plus loin

venaient les juges, les magistrats de tous les tribunaux, les

chambellans, les médecins de la cour, les sénateurs, les députés, les

généraux, les ecclésiastiques, les conseillers d’État et les

secrétaires. A la fin de ce long cortége paraissait le majordome de la

petite princesse, qui la portait dans ses bras sur un coussin magnifique

de velours blanc, avec de larges bordures d’or. Immédiatement après lui

venaient l’empereur et la nourrice, entourés des principaux seigneurs et

des premières dames de la cour. Lorsque l’empereur entra sous l’arc de

triomphe de la galerie, devant le portique de l’église, il prit lui-même

sa petite fille sur ses bras, et la présenta au peuple: coutume qui me

plut infiniment, et que je trouvai très-convenable.

L’impératrice[19], avec ses dames, était déjà arrivée dans l’église par

les galeries intérieures, et la cérémonie commença sans retard. Le

baptême fut annoncé à toute la ville par des coups de canon, par des

feux de peloton et des pétards[20]. A la fin de la cérémonie, qui dura

plus d’une heure, le cortége repartit dans le même ordre, et le peuple

fut admis à visiter la chapelle. La curiosité m’y entraîna aussi, et je

dois dire que je fus ravie de la magnificence et du goût avec lesquels

elle était décorée. De magnifiques étoffes de soie et de velours, ornées

de franges d’or, étaient tendues sur les murs, et de riches tapis

couvraient le sol. Au milieu de la nef, sur de grandes tables, étaient

exposées les pièces principales du trésor de l’église: il y avait des

burettes d’or et d’argent, des plats immenses, des patènes, des ciboires

ornés de riches ciselures en relief et en creux. De superbes vases de

cristal renfermaient les plus belles fleurs, et des candélabres massifs

portaient une quantité innombrable de bougies. Sur une table séparée,

près du maître autel, on voyait les vases magnifiques et les objets qui

avaient servi au baptême; et dans une chapelle de côté était le berceau

de la princesse, couvert de satin blanc et garni de franges d’or.

Le soir on illumina la ville, ou, pour mieux dire, les monuments

publics. En effet, on n’invite pas les particuliers à illuminer leurs

maisons, et ceux qui veulent illuminer se contentent de placer quelques

lanternes aux fenêtres qui donnent sur la rue. Cela s’explique

facilement, quand on songe que ces illuminations durent de six à huit

jours. En revanche, les édifices publics sont garnis, de haut en bas, de

lampes qui forment une véritable mer de feu.

Je trouvai uniques dans leur genre et véritablement ravissantes les

fêtes qui furent données plusieurs soirs de suite à l’occasion du

baptême dans les différentes casernes; l’empereur même y parut quelques

instants. De toutes les fêtes que je vis à Rio, celles-là seules ne

furent pas accompagnées de cérémonies religieuses. Elles avaient pour

acteurs les soldats eux-mêmes, parmi lesquels on avait choisi les plus

beaux, les plus adroits et les plus exercés à la danse et aux

évolutions. La plus splendide de ces fêtes eut lieu dans la caserne _Rua

Barbone_. Dans la grande cour on avait établi une galerie

demi-circulaire disposée avec beaucoup de goût, au milieu de laquelle

s’élevait un petit temple avec les bustes de l’empereur et de

l’impératrice. La galerie était destinée aux dames élégantes de la haute

société, qui arrivèrent parées comme pour le bal le plus brillant: à

l’entrée de la cour elles furent reçues par les officiers et conduites à

leurs places. Devant la galerie s’étendait la scène, des deux côtés de

laquelle on avait placé plusieurs rangées de bancs pour les dames d’un

rang moins élevé: derrière les bancs se tenaient les messieurs.

A huit heures, l’orchestre commença à se faire entendre, et, peu après,

on donna le signal de la représentation. Les soldats parurent sous

divers costumes, en Écossais, en Polonais, en Espagnols, etc.; il ne

manquait pas non plus de danseuses figurées naturellement aussi par de

simples soldats. Ce qui m’étonna le plus, ce fut que le costume et les

manières de ces prétendues danseuses étaient d’une extrême décence. Je

m’étais préparée au moins à quelques excentricités, et je ne m’attendais

pas en tout cas à un spectacle fort agréable. Je fus véritablement

surprise de la correction de la danse et des évolutions, comme de

l’ensemble parfait avec lequel toute la représentation fut conduite.

La dernière fête à laquelle j’assistai eut lieu le 2 décembre, jour

anniversaire de la naissance de l’empereur. Après la grand’messe, les

dignitaires vinrent de nouveau faire leur cour, et il y eut un baisement

de mains général. Ensuite l’empereur et l’impératrice se mirent à une

fenêtre du palais, et la troupe défila devant eux, musique en tête. Il

serait difficile de trouver ailleurs des troupes plus richement vêtues

qu’ici: le simple soldat pourrait facilement passer pour un lieutenant,

ou tout au moins pour un sous-officier. Il est seulement fâcheux que la

tenue, la taille et la couleur ne soient pas très-bien en rapport avec

la magnificence de l’habillement: l’on voit un petit gamin de quatorze

ans à côté d’un homme grand et fort, un noir à côté d’un blanc.

Les cadres de l’armée sont remplis par l’enrôlement forcé, et la durée

du service est de quatre à six ans.

J’avais beaucoup entendu parler en Europe, j’avais lu beaucoup de

descriptions de la beauté et de la richesse de la nature au Brésil, de

son ciel toujours pur et riant, des charmes merveilleux de son printemps

continuel.

Il est vrai que la végétation est peut-être plus riche et plus abondante

ici qu’en aucun pays du monde, et que, quand on veut voir la nature dans

toute sa fécondité et dans une activité constante, c’est au Brésil qu’il

faut aller. Cependant que l’on se garde de croire que tout soit beau, et

qu’il n’y ait rien qui puisse affaiblir les premières impressions.

On regarde d’abord avec joie cette verdure continuelle, cette parure

constante du printemps, mais on finit par convenir qu’avec le temps tout

cela perd de son charme. On désirerait un peu d’hiver: le réveil de la

nature, la floraison nouvelle des plantes, le retour des parfums

embaumés du printemps font d’autant plus de plaisir qu’on en a été privé

quelques mois.

Je trouvai l’air et le climat extrêmement lourds et désagréables, et la

chaleur accablante, quoiqu’à cette époque de l’année elle ne dépassât

guère 24 degrés à l’ombre. Dans les grandes chaleurs, de la fin de

décembre au mois de mai, le thermomètre à l’ombre marque plus de 30

degrés et au soleil plus de 40. Je supportais bien plus facilement en

Égypte une chaleur plus forte: ce qu’il faut peut-être attribuer à ce

que le climat de l’Égypte est sec, tandis qu’il règne au Brésil une

extrême humidité. Les nuages et les brouillards sont à l’ordre du jour;

les montagnes, les hauteurs, quelquefois des districts entiers, sont

plongés dans une obscurité profonde, et l’atmosphère est toute chargée

de brouillards humides.

Au mois de novembre, je tombai dans un malaise continu: je me sentais,

surtout dans la ville, oppressée, fatiguée, épuisée, et je ne dus ma

guérison qu’à la bonté et à l’amitié de M. Geiger, secrétaire du

consulat d’Autriche, et de sa femme, qui m’emmenèrent avec eux à la

campagne et m’entourèrent de soins. Je n’attribuais ma maladie qu’à

cette humidité de l’air à laquelle je n’étais pas habituée.

La saison la plus agréable de l’année est l’hiver; il dure du mois de

juin au mois d’octobre, et, avec une température de 14 à 18 degrés, il

est presque toujours sec et serein. C’est aussi l’époque qu’on choisit

pour voyager. L’été, il y a aussi souvent, dit-on, de violents orages;

pendant mon séjour au Brésil, je n’en comptai que trois vraiment

considérables, dont chacun dura une heure et demie. Les éclairs se

succédaient sans interruption et formaient sur presque toute la ligne de

l’horizon une mer de feu: en revanche le tonnerre n’était pas très-fort.

Les jours purs, sans nuages, du 16 septembre au 9 décembre, furent si

rares que j’aurais pu les compter, et je ne comprends pas comment tant

de voyageurs peuvent représenter le ciel du Brésil comme un ciel

toujours beau, serein et bleu: ils ont sans doute visité ce pays à une

autre époque de l’année que moi.

On n’a pas non plus ici de longues soirées et de beaux crépuscules:

aussitôt le coucher du soleil, tout le monde se hâte de rentrer, car les

ténèbres et l’humidité surviennent immédiatement.

Le soleil, dans le fort de l’été, se couche à six heures trois quarts,

le reste de l’année à six heures; la nuit arrive vingt ou trente minutes

après.

Un autre désagrément, ce sont les moustiques, les fourmis, les barates,

les tiques, etc. Je passai plusieurs nuits sur mon séant, tourmentée et

torturée par les piqûres d’insectes. C’est à peine si on peut mettre les

provisions à l’abri des barates et des fourmis. Ces dernières se

montrent souvent en troupes innombrables et passent sur tout ce qu’elles

rencontrent. Pendant mon séjour à la campagne chez M. Geiger, il vint un

jour une bande de fourmis de ce genre, qui traversa une partie de la

maison. Il était véritablement intéressant de voir comme elles suivaient

une ligne régulière sans se laisser détourner par aucun objet. Mme

Geiger me raconta qu’une nuit elle avait été réveillée par une

démangeaison terrible. Elle s’était jetée précipitamment à bas de son

lit, qu’une bande de fourmis était en train de traverser. A cela, il n’y

a rien à faire, et il faut attendre patiemment que le cortége ait fini

de défiler, ce qui dure souvent de quatre à six heures. On garantit les

provisions de diverses manières: on met sous les pieds des tables et des

armoires de petites écuelles remplies d’eau. On serre les habits et le

linge dans des boîtes de fer-blanc hermétiquement fermées, pour les

soustraire non-seulement aux fourmis, mais aussi aux barates et à

l’humidité.

On est surtout tourmenté par les tiques, qui s’attachent aux doigts de

pieds. Dès qu’on y sent une démangeaison, il faut regarder aussitôt, et

si l’on aperçoit un petit point noir entouré d’un cercle blanc, le

premier est l’insecte et le second son sac à œufs qu’il a introduit dans

la chair. On soulève alors la peau avec une aiguille, jusqu’à ce que le

cercle blanc soit visible, puis on enlève le tout et l’on met dans la

plaie un peu de tabac à priser. Mais le plus sûr est d’avoir recours à

un noir, car ils s’acquittent de cette opération avec une extrême

habileté.

Enfin, si l’on considère les productions du Brésil, il lui manque

plusieurs articles importants. Il a bien le sucre et le café, mais il

n’a ni blé, ni pommes de terre, ni aucun de nos excellents fruits. Le

manioc, que l’on broie dans des mortiers, tient la place du pain, mais

il n’est ni aussi substantiel ni aussi nourrissant. Diverses plantes à

tubercules assez doux au goût ne sont pas comparables à nos pommes de

terre, et parmi les fruits il n’y a de bons que les oranges, les bananes

et les mangoustes. L’ananas si vanté n’a ni grand arome ni grand goût:

j’en ai mangé d’infiniment plus savoureux qui étaient venus dans des

serres d’Europe. Les autres fruits ne sont pas dignes d’être nommés.

Enfin deux aliments essentiels, le lait et la viande, laissent beaucoup

à désirer: le premier est très-aqueux, le second très-sec.

En somme, soit que l’on s’en tienne à l’ensemble, soit que l’on entre

dans le détail et que l’on compare les avantages et les inconvénients,

la balance penchera d’abord vers le Brésil, mais ensuite elle inclinera

infailliblement vers l’Europe. Pour le voyageur, le Brésil est peut-être

le pays le plus intéressant du monde. Mais comme séjour ordinaire je

n’hésite pas à dire que je choisirais assurément l’Europe.

Les mœurs et les coutumes du Brésil ne me sont pas assez familières pour

me permettre de porter un jugement précis, et je suis obligée de me

borner à quelques renseignements. En somme, elles semblent se distinguer

peu de celles des Européens; car les possesseurs actuels du pays

viennent du Portugal, et l’on pourrait nommer avec raison les Brésiliens

des Européens transportés en Amérique. Que dans ce transport quelques

habitudes se soient perdues et qu’il en soit né de nouvelles, cela est

bien naturel. La qualité distinctive des Européens devenus Américains

est une soif de l’or qui tourne à la frénésie, et qui de l’Européen

pusillanime fait souvent un héros: car il faut véritablement de

l’héroïsme pour demeurer seul dans une plantation au milieu de plusieurs

centaines d’esclaves, loin de tout secours et avec la perspective d’être

perdu sans ressource à la première révolte.

Cet amour extraordinaire du gain n’est pas propre exclusivement aux

hommes; il se trouve aussi chez les femmes, et il y a ici une coutume

très-répandue qui le favorise beaucoup: c’est que le mari, au lieu de

donner à sa femme ce qu’on appelle des épingles, lui achète, suivant ses

moyens, un ou plusieurs esclaves mâles ou femelles, dont elle peut

disposer à son gré. La femme fait ordinairement apprendre à ses esclaves

à faire la cuisine, à coudre et à broder, ou même à exercer des métiers,

et elle les loue ensuite au jour, à la semaine ou au mois[21], à des

gens qui n’ont pas d’esclaves; ou bien elle les autorise à blanchir dans

sa propre maison le linge de personnes étrangères, ou encore elle leur

fait exécuter d’élégants travaux et de fines broderies qu’elle les

envoie ensuite vendre dehors. L’argent qu’elle en retire ainsi est

ordinairement consacré à sa toilette et à ses menus plaisirs.

Chez les gens d’affaires et les artisans, si la femme aide son mari dans

ses travaux, ce n’est que moyennant un salaire.

En général, au Brésil, les mœurs sont peu satisfaisantes. La corruption

qui y règne peut en grande partie être imputée à la première éducation

des enfants, qui est entièrement abandonnée aux soins des nègres. Ce

sont des négresses qui leur servent de nourrices, de gouvernantes et de

surveillantes, et j’ai vu souvent de petites filles de huit à dix ans

que de jeunes nègres accompagnaient à l’école ou partout ailleurs. La

sensualité des noirs est trop connue pour que ce seul fait ne suffise

pas à expliquer une corruption générale et très-précoce. Nulle part je

n’ai vu autant d’enfants au visage pâle et usé que dans les rues de

Rio-de-Janeiro. Une seconde cause d’immoralité est assurément le manque

de religion. Le Brésil est profondément catholique; sous ce rapport,

l’Espagne et l’Italie peuvent peut-être seules lui être comparées.

Presque tous les jours il y a des processions, des prières, des fêtes

religieuses; mais tout cela n’est qu’un divertissement, et les principes

religieux manquent entièrement.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 3 / 47 段