Le matin du 13, j’étais montée sur le pont avec le jour; le pilote me

conduisit près du parapet, et m’invita à pencher la tête en dehors et à

aspirer l’air: j’aspirai la plus délicieuse odeur de fleurs. Surprise,

je regardai tout autour de moi, m’attendant à apercevoir la terre; mais

elle était encore bien loin, et ce n’était que la tempête qui nous avait

apporté ce délicieux parfum. Ce qu’il y avait d’extraordinaire, c’est

qu’il n’y avait pas la moindre trace de cette odeur dans l’intérieur du

vaisseau.

La mer elle-même était couverte de nombreux cadavres de pauvres

papillons et de phalènes que l’ouragan avait entraînés dans la mer. Sur

un des câbles du vaisseau reposaient deux charmants petits oiseaux

encore épuisés de leur longue course.

Pour nous, qui, pendant deux mois et demi, n’avions vu que le ciel et

l’eau, tous ces phénomènes étaient très-intéressants, et nous soupirions

ardemment après le cap Frio, dont nous n’étions plus bien loin. Mais

l’horizon s’était couvert de brume, et le soleil n’avait pas la force de

percer le voile de nuages qui le cachait à nos yeux. Nous comptions sur

le lendemain; mais il éclata pendant la nuit une nouvelle tempête qui

dura jusqu’à deux heures du matin. Le vaisseau dut se réfugier au loin

en pleine mer, et nous nous trouvâmes encore heureux de regagner ce

jour-là la longitude et la latitude que nous occupions la veille au

soir.

Aujourd’hui encore, _14 septembre_, le soleil ne réussit que rarement à

percer les sombres nuages; il fit si froid que le thermomètre ne montait

qu’à 14 degrés. Dans l’après-midi nous eûmes le bonheur d’apercevoir les

contours du cap Frio (éloigné de 60 milles de Rio-de-Janeiro), mais

seulement pendant quelques heures, car une nouvelle tempête nous força à

reprendre encore la haute mer.

Le _15 septembre_ la terre fut et resta continuellement cachée à nos

regards; seulement quelques mouettes et quelques goëlands du cap Frio en

trahissaient le voisinage, et nous procuraient quelques distractions.

Ils nageaient tout contre les flancs du vaisseau, et dévoraient

avidement tous les morceaux de viande et de pain que nous leur jetions.

Les matelots se mirent à pêcher avec des hameçons et ils eurent le

bonheur d’en prendre quelques-uns. Ils les placèrent sur le pont et je

vis, à mon grand étonnement, qu’ils pouvaient à peine s’élever au-dessus

du sol. Quand nous les touchions, ils se traînaient à grand’peine

quelques pas plus loin, tandis que de la surface de l’eau ils

s’élevaient avec une très-grande rapidité et pouvaient voler très-haut.

Un des passagers voulait en tuer un pour l’empailler; mais les matelots

s’y opposèrent: dans leurs idées superstitieuses, la mort d’un oiseau

tué à bord est suivie d’un calme plat de longue durée. Nous cédâmes à

leur désir et nous rendîmes les oiseaux à leur double élément.

Ce fut pour nous une nouvelle preuve que la superstition est encore bien

enracinée chez les marins. Dans la suite j’en eus beaucoup d’autres

exemples. Ainsi un capitaine voyait avec peine qu’à bord les passagers

jouassent aux cartes ou à d’autres jeux; un autre ne voulait pas qu’on

écrivît le dimanche, etc. Pendant les calmes plats on jetait souvent à

la mer des tonnes vides ou des morceaux de bois, sans doute en manière

de sacrifice aux dieux des vents.

Le _16 septembre_, dès le matin, nous eûmes enfin le bonheur

d’apercevoir les montagnes situées devant Rio-de-Janeiro; parmi elles

nous découvrîmes aussitôt le _Pain de sucre_. A 2 heures de

l’après-midi, nous entrâmes dans la baie et dans le port de Rio.

Tout à l’entrée de cette baie, on remarque plusieurs collines coniques,

qui, enchaînées les unes aux autres à leur base, se détachent ensuite et

s’élèvent isolément au-dessus de la mer, comme le _Pain de sucre_. Elles

sont presque inaccessibles[15].

Ces _montagnes de mer_, comme je serais tentée de les appeler,

présentent les points de vue les plus variés: à travers leurs déchirures

on aperçoit tantôt des gorges magnifiques, tantôt une partie ravissante

de la ville, tantôt encore la haute mer, et tantôt la baie. Dans la baie

elle-même, à l’extrémité de laquelle se trouve la ville, s’élèvent des

masses de rochers qui servent de base aux fortifications. Sur le sommet

de quelques-unes des montagnes ou des collines sont situés des chapelles

et des forts. Il faut passer tout près d’un des plus grands forts, celui

de _Santa-Cruz_, pour se mettre en règle vis-à-vis des autorités.

A droite de ce fort s’étend la belle chaîne de montagnes du

_Serados-Orgôas_, qui, avec d’autres collines ou montagnes, forme la

ceinture d’une baie magnifique sur les bords de laquelle est assise la

petite ville de _Praya-Grande_, ainsi que des villages et des hameaux

isolés.

A l’extrémité de la baie principale s’étend Rio-de-Janeiro, entouré par

une chaîne de montagnes de moyenne hauteur dans laquelle on remarque le

_Corcovado_, qui a 650 mètres; derrière cette chaîne se dresse, du côté

de la terre, la _montagne des Orgues_, ainsi nommée à cause de

nombreuses pointes gigantesques rangées en ligne comme des tuyaux

d’orgue; la plus haute de ces pointes a 1500 mètres.

Une partie de la ville est, comme nous l’avons remarqué plus haut,

cachée par la _montagne du Télégraphe_ et par plusieurs collines sur

lesquelles sont perchés, outre le télégraphe, un couvent de capucins et

quelques autres habitations. On n’aperçoit de la ville que quelques

pâtés de maisons, des places, le grand hôpital, les cloîtres

_Sainte-Lucie_ et _Moro do Castella_, le couvent _Santo Bento_, la belle

église _Santa Candelaria_ et quelques portions d’un aqueduc

véritablement grandiose. Tout contre la mer s’étend le jardin public

(_passeo publico_), qui se fait remarquer par ses beaux palmiers, ainsi

que par une jolie galerie en pierre terminée par deux pavillons. A

gauche, sur des hauteurs, s’élèvent des chapelles et des cloîtres

isolés, tels que _Santa Gloria_, _Santa Theresia_, et autres, autour

desquels viennent se grouper _Praya Flaminge_ et _Botafogo_, grands

villages ornés de belles villas, de maisons élégantes et de riants

jardins, qui vont se perdre dans le voisinage du Pain de sucre et

terminent ce magnifique panorama. Si vous examinez encore les nombreux

vaisseaux mouillés en partie dans les bassins de la ville, en partie

dans les diverses baies; la richesse d’une végétation luxuriante; le

caractère vraiment original de tout l’ensemble, vous aurez un tableau

dont ma plume ne saurait décrire le charme.

Rarement on a le bonheur de jouir dès son arrivée d’un coup d’œil aussi

beau et aussi vaste que celui qu’il me fut donné d’admirer: les

brouillards, les nuages ou une atmosphère humide, cachent souvent

diverses parties et détruisent par là le merveilleux effet de

l’ensemble.

Dans ce cas, je conseillerais à toute personne qui veut rester quelque

temps à Rio-de-Janeiro, d’aller en bateau jusqu’à Santa Cruz, par un

jour clair, pour se procurer ce magnifique spectacle.

Il commençait presque à faire nuit quand nous arrivâmes à l’ancrage. Il

nous avait fallu d’abord nous arrêter à Santa Cruz et répondre aux

questions des autorités, puis attendre la visite de l’officier chargé de

recevoir les passe-ports et les lettres cachetées, puis celle du

médecin qui vint s’assurer que nous n’apportions pas la peste ou la

fièvre jaune; enfin arriva un second officier auquel on remit les

caisses et les paquets, et qui nous assigna la place où nous devions

jeter l’ancre.

Comme il était trop tard pour nous débarquer, le capitaine alla seul à

terre. Nous autres nous restâmes sur le pont et nous contemplâmes

longtemps encore le superbe panorama jusqu’à ce que la nuit couvrît de

ses ombres épaisses et la mer et la terre.

Nous allâmes tous gaiement nous coucher: nous avions atteint, sans trop

de traverses, le but si ardemment désiré de notre long voyage. Seulement

une cruelle nouvelle attendait la femme du tailleur. Le bon capitaine la

lui laissait encore ignorer, pour qu’elle pût goûter tranquillement le

repos de la nuit. Quand le tailleur avait été positivement informé que

sa femme était en route pour le rejoindre, il était parti avec une

négresse, sans rien laisser que des dettes.

La pauvre femme avait abandonné une position assurée (elle était

blanchisseuse de dentelles et de robes); elle avait sacrifié ses

économies pour payer le voyage, et maintenant elle se trouvait sans

secours dans un pays étranger[16].

* * * * *

De Hambourg à Rio-de-Janeiro il y a environ 7500 milles marins.

[Illustration]

CHAPITRE II.

Arrivée à Rio-de-Janeiro.--Description de la ville.--Les noirs et

leurs rapports avec les blancs.--Arts et sciences.--Fêtes

religieuses.--Baptême de la princesse impériale.--Fêtes dans les

casernes.--Climat et végétation.--Mœurs et coutumes.--Quelques mots

aux émigrants.--Renseignements statistiques sur le Brésil.

Je restai plus de deux mois à Rio-de-Janeiro; mais dans ces deux mois je

ne comprends pas le temps consacré par moi à des excursions plus ou

moins longues dans l’intérieur du pays. Comme je ne veux pas fatiguer

mes lecteurs par des récits détaillés de tous les accidents

insignifiants de chaque jour, je me bornerai à leur donner un aperçu

général des principales curiosités de la ville, des mœurs et coutumes de

ses habitants, en un mot de tout ce que j’ai eu l’occasion de voir

pendant mon séjour. Ce n’est qu’après avoir raconté mes excursions sous

forme d’appendice que je reprendrai la suite de mon journal.

Ce fut le 17 septembre au matin, qu’après deux mois et demi environ de

traversée, je remis le pied sur la terre ferme. Le capitaine nous

accompagna lui-même, après avoir bien recommandé à chacun en particulier

de ne pas chercher à faire rien entrer par contrebande, et surtout pas

de lettres cachetées. Nulle part, nous disait-il, les douaniers

n’étaient aussi rigoureux ni les amendes aussi fortes.

Quand nous aperçûmes le vaisseau de garde, nous eûmes presque peur, et

nous pensions qu’on allait nous fouiller de la tête aux pieds. Le

capitaine ayant demandé la permission d’aller avec nous à terre, on la

lui accorda aussitôt, et tout fut fini par là. Tant que nous restâmes

sur le vaisseau, et que nous ne fîmes qu’aller à la ville et revenir,

nous ne fûmes jamais soumis à aucune visite: seulement, lorsque nous

prenions avec nous des caisses et des coffres, il nous fallait aller à

la douane, où la visite est très-rigoureuse et où les droits sur les

marchandises, livres ou autres objets, sont très-élevés.

Nous descendîmes sur la _praya dos Mineiros_, place sale, dégoûtante,

peuplée de quelques noirs aussi sales et aussi dégoûtants, qui s’étaient

accroupis sur le sol, et vendaient des fruits et des friandises dont ils

faisaient l’éloge à grands cris. De là nous allâmes directement dans la

Grand’rue (_rua Dircita_), qui n’a d’autre beauté que sa largeur. Elle

contient plusieurs monuments publics, entre autres, la douane, la poste,

la Bourse, le corps de garde, qui n’offrent rien de particulier, et on

ne les remarquerait même pas sans la foule qui stationne toujours à la

porte.

Au bout de cette rue se trouve le palais de l’empereur, grande

construction fort ordinaire, sans aucune prétention de goût ni

d’architecture. La place, qui s’étend devant le palais (_largo do

Paco_), décorée d’une fontaine fort simple, est très-sale et sert la

nuit de dortoir à beaucoup de pauvres et à des nègres libres, qui le

matin font sans gêne leur toilette devant tout le monde. Une partie du

terrain est entourée de murs et sert de marché au poisson, aux fruits,

aux légumes et à la volaille.

Parmi les autres rues, les plus remarquables sont la _rua Misericorda_

et la _rua Ouvidor_. C’est dans cette dernière que sont les plus riches

et les plus grands magasins: il ne faut néanmoins pas s’attendre à y

trouver les étalages de nos villes d’Europe. On n’y voit non plus rien

de remarquablement beau ni de bien précieux. La seule chose qui me fit

vraiment plaisir, ce furent les magasins où étaient étalées des fleurs

artificielles de toute beauté, habilement faites avec des plumes

d’oiseau, des écailles de poisson et des ailes d’insecte.

Parmi les places, la plus belle est le _largo do Rocio_, la plus grande

le _largo Santa-Anna_. La première est en général assez proprement

tenue; on y voit l’Opéra, le palais du gouvernement, la police et

d’autres constructions. C’est de là que partent la plupart des omnibus

qui parcourent la ville dans toutes les directions.

La seconde se distingue entre toutes par sa saleté; lorsque j’y allai

pour la première fois, j’y vis des cadavres de chiens et de chats, et

même un mulet déjà en putréfaction. Une fontaine est le seul ornement de

cette place, et peut-être aimerais-je encore mieux ne pas l’y voir: car,

comme l’eau douce est très-rare à Rio-de-Janeiro, la noble corporation

des blanchisseuses établit son quartier général auprès des fontaines,

surtout quand il y a de la place à côté pour sécher le linge. On y

blanchit donc, on y étend du linge, on y crie, on y fait du bruit; aussi

le voyageur n’a-t-il rien de plus pressé que de s’éloigner.

Les églises n’offrent rien de curieux au dedans ni à l’extérieur. Celles

qui font le plus d’effet sont l’église et le cloître _Santo Bento_ et

l’église _Candelaria_, qui de loin ont assez bonne mine.

La seule construction véritablement belle et imposante est l’aqueduc,

qui, dans certains endroits, ressemble tout à fait à un ouvrage romain.

Les maisons sont construites à l’européenne, mais petites et mesquines;

la plupart n’ont qu’un rez-de-chaussée et un étage: un second étage est

une chose rare. On ne trouve pas non plus ici, comme dans les autres

pays chauds, des terrasses et des verandas ornées d’élégantes

balustrades et de belles fleurs. On voit suspendus aux murs de petits

balcons sans goût, et des volets de bois massifs ferment les fenêtres

pour empêcher le moindre rayon du soleil de pénétrer dans les

appartements. On est dans une obscurité presque complète, ce qui

d’ailleurs est assez indifférent aux dames brésiliennes, car elles ne se

fatiguent pas les yeux à lire ou à travailler.

La ville n’a donc, ni dans ses places, ni dans ses rues, ni dans ses

monuments, rien de remarquable à offrir aux étrangers. On ne rencontre

que des créatures repoussantes, des nègres et des négresses avec de

vilains nez aplatis, de grosses lèvres et des cheveux courts et crépus.

En outre ils sont presque toujours à moitié nus, et n’ont que de

misérables haillons; quelques-uns sont habillés à l’européenne avec les

vieux habits râpés de leurs maîtres. Pour quatre ou cinq noirs on

rencontre un mulâtre, et par-ci par-là seulement on voit apparaître un

blanc.

Cet aspect est rendu plus horrible encore par les nombreuses infirmités

qui attristent le regard à chaque pas: la plus commune est

l’éléphantiasis, qui dégénère souvent en affreux pied-bot; il y a aussi

beaucoup d’aveugles. La laideur générale s’étend jusqu’aux chiens et aux

chats, qui parcourent les rues en grand nombre; ils sont pour la plupart

pelés ou couverts de plaies et de gale.

Je voudrais pouvoir transporter ici les voyageurs qui se plaignent des

rues de Constantinople, et qui disent que l’intérieur de cette ville

détruit l’effet de l’extérieur. Il est vrai que l’intérieur de

Constantinople est aussi très-sale, que ses petites maisons, ses rues

étroites, ses chemins tortueux, ses chiens dégoûtants, ne présentent pas

au voyageur un spectacle très-pittoresque; mais bientôt il voit de

magnifiques constructions du temps des Maures et des Romains, de

superbes mosquées, de majestueux palais; il traverse des cimetières

immenses et des bois de cyprès qui le font rêver. Il se range pour

laisser passer un pacha ou un grand-prêtre monté sur un magnifique

coursier, et entouré d’une brillante escorte; il rencontre des Turcs

drapés dans leurs beaux costumes, des femmes turques dont les yeux de

feu brillent à travers leur voile; il voit des Persans avec leurs hauts

bonnets; des Arabes à la noble physionomie; des derviches coiffés de

calottes de fou et vêtus de robes de femme plissées; et de temps en

temps des voitures couvertes de peintures et de dorures, et traînées par

des bœufs magnifiquement harnachés. Ce sont là des spectacles qui

dédommagent amplement des choses désagréables qu’on aperçoit çà et là.

Dans l’intérieur de Rio-de-Janeiro, au contraire, il n’y a rien qui

puisse vous charmer et vous dédommager: on n’a devant les yeux que des

objets repoussants.

Ce ne fut qu’après avoir passé quelques semaines ici que je pus

m’habituer un peu à la vue des noirs et des mulâtres; je trouvai même

parmi les jeunes négresses quelques jolis visages, et, parmi les

Brésiliennes et les Portugaises de couleur un peu foncée, des figures

pleines d’expression; le don de la beauté semble plus rare chez les

hommes.

L’animation des rues est loin d’être aussi grande qu’on pourrait le

supposer d’après les descriptions qu’on en a faites; elle ne peut pas se

comparer à celle des rues de Naples et de Messine. Ceux qui font le plus

de bruit, ce sont les portefaix nègres, et surtout ceux d’entre eux qui

chargent les sacs de café sur les vaisseaux: un chant monotone leur sert

à marcher en mesure et à régler leur pas. Ce chant est fort laid, mais

il a l’avantage d’avertir le piéton et de lui laisser le temps de se

garer.

Au Brésil, tous les travaux sales et pénibles de la maison ou du dehors

sont faits par les noirs, qui représentent en général ici le bas peuple.

Beaucoup, cependant, apprennent des métiers, et plusieurs excellent dans

leur art au point de pouvoir être comparés aux plus habiles Européens.

Je vis dans les ateliers les plus distingués des noirs occupés à

confectionner des habits, des souliers, des ouvrages de tapisserie, des

broderies d’or et d’argent; et plus d’une négresse assez bien habillée

travailler aux toilettes de femme les plus élégantes et aux broderies

les plus délicates. Je croyais souvent rêver en voyant ces pauvres

créatures, que je m’étais figurées comme des sauvages libres et vivant

dans leurs forêts natales, occupées dans des boutiques et dans des

chambres à des travaux qui demandent tant de soins. Et cependant cela ne

semble pas leur être aussi pénible qu’on pourrait le croire; elles se

mettaient toujours gaiement et avec plaisir à leur travail.

Dans les classes qu’on appelle d’ordinaire éclairées, il y a des gens

qui, après tant de preuves d’adresse et d’intelligence données par les

noirs, les mettent encore si au-dessous des blancs qu’ils les

considèrent à peine comme une transition entre le singe et l’homme.

J’admets volontiers que, sous le rapport de l’instruction, ils

n’approchent pas des blancs; seulement il ne faut pas, je crois, en

chercher la cause dans leur manque d’intelligence, mais dans le manque

complet d’éducation. Il n’y a pas d’école établie pour eux; ils ne

reçoivent aucune instruction; en un mot, on ne fait rien pour développer

leurs facultés intellectuelles. On les maintient à dessein dans une

sorte d’enfance, suivant le vieil usage des États despotiques, car le

réveil de ce peuple opprimé pourrait être terrible.

Les noirs sont quatre fois plus nombreux que les blancs, et, le jour où

ils viendraient à comprendre quelle force met en leurs mains cette

supériorité numérique, la population blanche pourrait bien prendre la

place qui est occupée aujourd’hui par les malheureux noirs.

Mais je m’égare dans des hypothèses et des considérations qui sont

exclusivement du domaine des hommes compétents; une femme est peu

capable de juger ces hautes questions: elles ne sont pas à sa portée.

Après tout, je n’ai voulu qu’énoncer simplement mes idées sur ce sujet.

Quoique, au Brésil, le nombre des esclaves soit très-considérable, on

n’y trouve cependant nulle part un marché d’esclaves. La loi défend

d’en introduire, mais chaque année on en introduit et on en vend

plusieurs milliers par des voies soi-disant secrètes, que tout le monde

connaît et dont tout le monde profite. Des vaisseaux anglais croisent

continuellement, il est vrai, sur les côtes de l’Afrique et du Brésil;

mais quand un vaisseau d’esclaves leur tombe entre les mains, les

pauvres noirs sont aussi peu libres que s’ils étaient arrivés au Brésil.

On les transporte dans les colonies anglaises, où ils devraient être

libres au bout de dix ans; mais avant ce terme les possesseurs les font

presque tous mourir sur le papier, et les pauvres esclaves... restent

esclaves. Cependant, je le répète, je ne sais rien là-dessus que par

ouï-dire.

Du reste, le sort des esclaves n’est pas si mauvais que se l’imaginent

beaucoup d’Européens. Au Brésil, ils sont en général assez bien traités;

on ne les écrase pas de travail: ils ont une nourriture bonne et saine,

et les punitions ne sont ni trop fréquentes ni trop rigoureuses. La

désertion seule est sévèrement punie: on commence par rouer de coups les

nègres marrons qu’on reprend, puis on leur met aux pieds et au cou des

fers qu’ils sont obligés de porter assez longtemps. Un autre genre de

punition consiste à appliquer sur le visage du condamné un masque de

fer-blanc, attaché derrière la tête au moyen d’un cadenas. On inflige

ordinairement cette punition aux ivrognes et à ceux qui mangent de la

terre et de la chaux. Pendant mon long séjour au Brésil, je ne vis qu’un

seul nègre se promener avec un masque de ce genre. J’oserais presque

prétendre que le sort de ces esclaves est, en somme, moins cruel que

celui des paysans russes, polonais ou égyptiens, qui n’ont pas le nom

d’esclaves.

A ma grande satisfaction, je fus un jour priée par un nègre de lui

servir de marraine; mais dans cette cérémonie il ne s’agissait ni de

baptême, ni de confirmation. Lors-qu’un esclave s’est rendu coupable

d’un délit qui l’expose à un châtiment, il cherche ordinairement à se

réfugier auprès d’un ami de son maître, et le prie d’écrire un mot pour

obtenir la remise de sa peine. Celui qui donne une lettre semblable

reçoit le titre de parrain, et ce serait lui faire une grave injure que

de repousser sa requête. Je fus assez heureuse pour soustraire de cette

manière un esclave à la punition qui l’attendait.

* * * * *

Rio-de-Janeiro est assez bien éclairée, ainsi que ses faubourgs dans un

rayon assez considérable; c’est une mesure qui a été prise à cause du

grand nombre des noirs. Passé neuf heures du soir, les noirs ne doivent

plus se montrer dans les rues sans avoir un billet de leur maître,

constatant qu’ils sortent par son ordre; quand on en trouve un qui n’est

pas muni de ce billet, on le mène aussitôt à la maison de correction, où

on lui rase la tête et où on le garde jusqu’à ce que son maître vienne

le racheter moyennant quatre ou cinq milreis[17]. Grâce à cette

disposition, on peut circuler avec assez de sécurité dans les rues à

toute heure de la nuit.

Un des plus grands inconvénients de Rio-de-Janeiro est le manque complet

d’égouts. Par les fortes pluies, les rues deviennent de véritables

torrents que l’on ne peut passer à pied: on est obligé pour les

traverser de se faire porter par des nègres. Ordinairement alors toutes

relations cessent, les rues sont désertes: on ne se rend à aucune

invitation; on n’acquitte même pas les lettres de change. On hésite à

prendre une voiture, car les tarifs sont si ridicules que l’on paye pour

la moindre course comme pour une journée entière. Dans un cas comme dans

l’autre, on donne toujours six _milreis_. Les voitures sont à moitié

couvertes, à deux places, et attelées de deux mulets, sur l’un desquels

est monté le conducteur. Les voitures à l’anglaise avec des chevaux sont

très-rares.

Voyage d'une femme autour du monde · 第 2 / 47 段