VOYAGE
D’UNE FEMME
AUTOUR DU MONDE
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9
VOYAGE
D’UNE FEMME
AUTOUR DU MONDE
PAR
M^{ME} IDA PFEIFFER
Membre honoraire
des Sociétés de géographie de Paris et de Berlin
et des Sociétés de zoologie de Berlin et d’Amsterdam
TRADUIT DE L’ALLEMAND
AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
PAR W. DE SUCKAU
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C^{ie}
RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14
1858
NOTICE
SUR MADAME IDA PFEIFFER
NÉE REYER[1].
Mme Ida Pfeiffer est, à coup sûr, la plus étonnante et la plus intrépide
voyageuse qui ait jamais existé. Née en 1795 à Vienne (Autriche), elle
se maria vers 1820 et passa dans cette ville la plus grande partie de sa
vie, livrée aux soins domestiques et à l’éducation de ses deux fils;
mais elle était possédée d’une violente passion de voyager qui, dans son
esprit, se confondait avec la noble ambition d’ajouter quelque chose par
ses efforts personnels à la somme des connaissances humaines.
Dans un âge où le repos devient une nécessité, Mme Ida Pfeiffer a quitté
ses foyers pour parcourir le monde. Si l’on trouve chez elle tous les
traits caractéristiques de la ménagère allemande, ces qualités pâlissent
devant l’éclat de hautes qualités beaucoup plus rares chez ses
compatriotes, une curiosité ardente, un courage inébranlable, un
sang-froid intrépide et une volonté de fer. Quand Mme Pfeiffer a dit:
«J’irai là, je verrai telle chose,» les rochers ont beau dresser leurs
pics, les précipices ouvrir leurs gouffres béants, rien, pas même la
menace d’une mort presque certaine, ne la fait reculer, et, grâce à sa
persévérance inouïe et à son étoile, elle sait toujours se frayer un
chemin pour parvenir à son but!
Dès l’âge le plus tendre, nous dit M. Depping, Mme Pfeiffer a été piquée
de la tarentule. Enfant, elle s’échappait, pour voir les chaises de
poste; elle enviait le sort du postillon et le suivait des yeux jusqu’à
ce qu’il eût disparu dans un nuage de poussière. L’horizon de la jeune
fille s’agrandit bientôt, car les relations de voyages qu’elle lisait,
ou plutôt qu’elle dévorait, lui avaient montré l’Océan, des vaisseaux
flottants, et le monde dont ils faisaient le tour. La vue des montagnes
qui se perdaient dans le lointain lui arrachait des larmes; c’est elle
qui le dit dans la préface d’un de ses ouvrages. Femme, son plus grand
bonheur était d’accompagner son mari dans de longues excursions. Restée
seule après la mort de M. Pfeiffer et l’établissement de ses enfants,
elle n’eut plus d’autre pensée que de transformer en réalité les rêves
de toute sa vie. Elle pouvait disposer d’une petite somme, fruit de
vingt années d’économie, et nous la voyons, en 1842, à l’âge de
quarante-sept ans, commencer le cours de ses longs voyages.
«Née à la fin du dernier siècle, dit-elle, je pouvais voyager _seule_.»
Elle partit pour la Terre-Sainte dans un véritable ravissement. Sans
guide, elle traversa les deux Turquies, la Palestine et l’Égypte[2]. «Et
voyez, ajoute-t-elle: j’en suis revenue.»
Mais ce ne fut pas pour longtemps. Des plages brûlantes de la Syrie,
elle passa par une transition assez brusque dans les régions glacées du
Nord, visita la Suède, la Norvége, la Laponie et même l’Islande, pays
sur lesquels elle a publié de curieux détails[3].
«Les voyages en Islande, dit Mme Pfeiffer, sont beaucoup plus pénibles
qu’en Orient. Je supportais plus aisément la chaleur excessive de la
Syrie que ces affreux ouragans accompagnés de vent et de pluie, que
l’âpreté de l’air et la rigueur du froid qui glaçait cette île.»
Mais ces deux excursions au nord et au midi n’étaient que des parties de
plaisir, comparées au long voyage que Mme Pfeiffer allait entreprendre.
Petite de taille, mais douée d’une complexion robuste, d’une force
morale à toute épreuve, elle quitta Vienne le 1^{er} mai 1846 pour faire
son premier voyage autour du monde.
Partie de Hambourg sur un navire danois qui se rendait directement au
Brésil, elle aborde à Rio-de-Janeiro, dont elle décrit la rade sans
pareille; puis elle franchit le cap Horn, touche à Valparaiso, et fait
voile vers Canton en relâchant à Taïti. La Chine n’est pour elle qu’une
étape sur la route de Ceylan, de Madras, de Calcutta; mais le luxe et
les mœurs de l’Angleterre, qu’elle retrouve dans ces cités opulentes,
ont peu de séductions pour Mme Pfeiffer. Elle s’embarque sur un bateau à
vapeur qui la conduit par le Gange à Bénarès, l’Athènes de l’Inde, d’où
elle gagne Delhi, l’ancienne capitale de l’empire mongol. De là, une
charrette à bœufs la conduit à Bombay, sur les côtes de la mer d’Arabie,
qui forme le golfe Persique. Mme Pfeiffer, bien entendu, pénétrera dans
le golfe, remontera le Tigre, et visitera Bagdad, la ville des califes;
une mule se chargera de la transporter de Bagdad à Mossoul, au milieu
des ruines de l’ancienne Ninive.
De Mossoul à Tauris, la seconde ville de Perse, il n’y a qu’un pas,
trois ou quatre cents lieues. Mme Pfeiffer fut reçue très-gracieusement
à Tauris, par le vice-roi, héritier du trône de Perse; mais il n’en fut
pas de même aux frontières de l’empire russe, où elle se réjouissait de
retrouver une terre civilisée. Elle avait compté sans les bureaux de
douanes, sans les stations de poste, sans les formalités infinies du
passe-port. Aussi s’écrie-t-elle dans son désespoir:
«Oh! mes bons Arabes! Oh! Turcs, Persans, Hindous, j’ai traversé
paisiblement vos contrées. Qui m’aurait dit que je rencontrerais tant
d’obstacles sur cette terre chrétienne?»
Quoi qu’il en soit, Mme Pfeiffer entrait saine et sauve à Vienne, dans
le cours de 1848. L’intéressant récit de ses aventures parut deux ans
plus tard[4].
Mais il restait encore à Mme Pfeiffer bien des contrées à voir, sans
parler de l’Afrique intérieure, où, faute d’argent, elle dut renoncer à
pénétrer.
Elle se remit en route avec une somme de deux mille cinq cents francs
que lui avait accordée le gouvernement autrichien à titre de récompense.
Partie de Londres en 1851 (au mois de mai), elle s’aventura seule à pied
au centre de Bornéo, visita Java et Sumatra, passa quelque temps au
milieu de la tribu cannibale des Battaks, et trouva, aux îles Moluques,
un passage gratuit pour la Californie. Elle ne tarda pas à fuir cet
abominable pays de l’or, comme elle dit, et alla débarquer au Pérou. Là,
naturellement attirée par la chaîne des Andes, elle fit l’ascension des
pics toujours neigeux du Chimborazo et du Cotopaxi. Quelques mois après,
elle parcourait à loisir les principaux États de l’Union américaine, et
débarquait à Londres vers la fin de 1854. C’est de la relation de ce
second voyage, publiée à Vienne en 1856, que nous avons donné la
traduction sous le titre: Mon second voyage autour du monde (_Meine
zweite Weltreise_).
En 1856, au mois de juillet, Mme Ida Pfeiffer a visité Paris, où la
Société de géographie l’a reçue parmi ses membres et lui a décerné une
médaille d’honneur. C’était un nouveau stimulant pour l’infatigable
voyageuse, qui devait entreprendre la plus dangereuse de ses
expéditions, doubler encore une fois le Cap et visiter l’île de
Madagascar, où on lui avait cependant dit qu’il régnait des fièvres
mortelles.
Il n’a fallu rien moins que le bruit d’une expédition du gouvernement
français contre l’île de Madagascar et les plus pressantes supplications
des membres de la Société de géographie de Paris (MM. Alfred Maury et V.
A. Malte-Brun), qu’elle fréquentait pendant son séjour dans cette ville,
pour la faire renoncer à son voyage à Madagascar.
Mme Ida Pfeiffer, après avoir quitté Paris dans les premiers jours du
mois d’août, se rendit d’abord à Londres, où elle fut présentée à la
Société royale de géographie. De Londres elle s’embarqua pour la
Hollande, où elle ne resta que peu de jours. Le 31 août, elle quittait
Rotterdam sur le bateau _Zalt_ _Bommel_, qui faisait route pour Java.
C’est ici que s’arrêtent nos dernières nouvelles sur cette célèbre
voyageuse.
Le récit des voyages de Mme Pfeiffer est empreint des nobles sentiments
qui distinguent cette femme honorable à tous égards. Son style est
simple et naturel. Elle raconte sans emphase ce qu’elle a vu, et, loin
d’imiter beaucoup de voyageurs qui laissent le champ libre à leur
imagination trop brillante, elle ne prend pour guide que la vérité, et
retrace fidèlement ses impressions sans jamais charger les couleurs de
ses tableaux. Aussi les suffrages du monde savant et lettré ne lui
ont-ils pas manqué, et nous citerons comme l’un des plus précieux la
lettre suivante de M. Alexandre de Humboldt:
Je prie ardemment tous ceux qui, en différentes régions de la
terre, ont conservé quelque souvenir de mon nom et de la
bienveillance pour mes travaux, d’accueillir avec un vif intérêt et
d’aider de leurs conseils le porteur de ces lignes,
MADAME IDA PFEIFFER,
célèbre non-seulement par la noble et courageuse confiance qui l’a
conduite, au milieu de tant de dangers et de privations, deux fois
autour du globe, mais surtout par l’aimable simplicité et la
modestie qui règne dans ses ouvrages, par la rectitude et la
philanthropie de ses jugements, par l’indépendance et la
délicatesse de ses sentiments. Jouissant de la confiance et de
l’amitié de cette dame respectable, j’admire et je blâme à la fois
cette force de caractère qu’elle a déployée partout où l’appelle,
je devrais dire où l’entraîne son invincible goût d’exploration de
la nature et des mœurs dans les différentes races humaines.
Voyageur le plus chargé d’années, j’ai désiré donner à Mme Ida
Pfeiffer ce faible témoignage de ma haute et respectueuse estime.
Potsdam, au château de la ville, le 8 juin 1856.
_Signé_: ALEXANDRE DE HUMBOLDT.
A ces paroles si bien senties du doyen des savants de l’Europe, nous
ajouterons seulement quelques lignes d’une lettre adressée par Mme
Pfeiffer à un de ses amis. Elles serviront à rectifier l’idée qu’on
s’est faite à tort de son caractère viril:
«Je souris, dit-elle, en songeant à tous ceux qui, ne me connaissant que
par mes voyages, s’imaginent que je dois ressembler plus à un homme qu’à
une femme. Combien ils me jugent mal! Vous qui me connaissez, vous savez
bien que ceux qui s’attendent à me voir avec six pieds de haut, des
manières hardies, et le pistolet à la ceinture, trouveront en moi une
femme aussi paisible et aussi réservée que la plupart de celles qui
n’ont jamais mis le pied hors de leur village!»
Tous ceux qui ont eu l’avantage de voir Mme Pfeiffer confirmeront le
témoignage qu’elle se rend à elle-même; ceux qui ne la connaissent point
se convaincront qu’elle a dit vrai, en lisant ses voyages. Malgré ses
fortes études et son caractère héroïque, Mme Pfeiffer a conservé toutes
les qualités aimables et gracieuses de son sexe, et ses récits et les
réflexions qui les accompagnent sont empreints de toutes les
délicatesses d’une âme douce et bonne.
C’est le perpétuel contraste d’une femme bien élevée avec les situations
les plus difficiles et les scènes les plus étranges de la vie sauvage,
qui a si vivement intéressé le monde entier à la vie aventureuse de Mme
Pfeiffer. La publication de ses premiers voyages lui a fait obtenir plus
tard le libre passage sur les navires de plusieurs compagnies, et
partout elle a trouvé le plus généreux accueil et excité la plus vive
sympathie.
Les ouvrages de Mme Pfeiffer sont déjà traduits en anglais depuis
plusieurs années, et la traduction que nous donnons aujourd’hui de ses
voyages autour du monde ne sera pas, nous l’espérons, moins bien
accueillie en France, que la traduction anglaise ne l’a été chez nos
voisins.
[Illustration]
DISTANCES DES VOYAGES PAR EAU.
Milles marins.
De Hambourg à Rio-de-Janeiro 8500
De Rio-de-Janeiro à Santos 400
De Santos à Valparaiso 6500
De Valparaiso à Taïti 5000
De Taïti à Macao 5060
De Macao à Hong-Kong 60
De Hong-Kong à Canton 90
De Hong-Kong à Singapore 1100
De Singapore à Ceylan 1500
De Ceylan à Calcutta 1200
De Calcutta à Bénarès (sur le Gange) 1085
De Bombay à Mascate 848
De Mascate à Bouchire 567
De Bouchire jusqu’à l’embouchure du Tigre 130
De l’embouchure du Tigre jusqu’à Bagdad (sur le Tigre) 590
De Redutkalé, le long de la côte, jusqu’à Odessa 860
D’Odessa à Constantinople 370
De Constantinople à Trieste 1150
DISTANCES DES VOYAGES PAR TERRE.
Milles anglais[5].
De Pointe-de-Galle à Colombo 72
De Colombo à Kandy 72
De Bénarès à Allahabad 76
De Allahabad à Agra 300
De Agra à Delhi 122
De Delhi à Kottah 330
De Kottah à Indor 180
De Kottah à Aurang-Abad 240
De Aurang-Abad à Panwell 248
De Bagdad à Babylone 60
De Bagdad à Mossoul 300
De Mossoul à Sauh-Bedak 120
De Sauh-Bedak à Tauris 140
De Tauris à Tiflis 376
De Tiflis à Marand 156
[Illustration]
A
MA CHÈRE COUSINE
ANTONIE DE REYER
NÉE EDELMANN
ET A
M. J. G. SCHWARZ
CONSUL DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE, ETC., ETC.
TÉMOIGNAGE
DE MON AMITIÉ ET DE MA HAUTE ESTIME
IDA PFEIFFER
AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR.
C’est bien à tort que dans plusieurs journaux et plusieurs écrits on m’a
donné le nom de _touriste_; car, si on prend ce nom dans son acception
ordinaire, je suis loin de le mériter. D’une part, il me manque l’esprit
et le talent nécessaires pour écrire d’une manière amusante, et d’autre
part mes connaissances ne sont pas assez étendues pour que je puisse
exprimer mes opinions d’une manière compétente sur tous les pays que
j’ai visités.
Je ne sais que raconter sans art et sans ornement ce qui m’est arrivé,
ce que j’ai vu; et, quand je veux porter un jugement, je ne puis le
faire que du simple point de vue de mes appréciations personnelles.
Il est peut-être des personnes qui croient que la vanité seule m’a
poussée à entreprendre un aussi long voyage. Je n’ai rien à leur
répondre: je les engagerai seulement à faire ce que j’ai fait; elles se
convaincront alors que, pour s’exposer de gaieté de cœur à de telles
privations et à de tels dangers, il faut être animé d’une véritable
passion pour les voyages et avoir un désir invincible de s’instruire et
d’explorer des pays jusqu’ici peu connus.
De même que le peintre tient à reproduire une image, et le poëte à
rendre ses pensées, de même je tiens à voir le monde. Si les voyages ont
été le rêve de ma jeunesse, le souvenir de ce que j’ai vu fera le charme
de ma vieillesse.
Le public ayant accueilli avec bonté et bienveillance mon _Voyage
dans la Terre-Sainte_, ainsi que mon _Voyage en Islande et dans la
Scandinavie_, cette faveur m’a inspiré le courage de lui présenter
aujourd’hui la relation d’un voyage de plus long cours.
Je serai heureuse si le récit de mes aventures peut causer à mes
honorables lecteurs seulement une faible partie du plaisir infini
qu’elles m’ont fait éprouver.
Vienne, le 16 mars 1856.
[Illustration]
VOYAGE
D’UNE FEMME
AUTOUR DU MONDE.
CHAPITRE PREMIER.
Je quitte Vienne.--Séjour à Hambourg.--Bateaux à vapeur et
vaisseaux à voiles.--Départ.--Cuxhaven.--La Manche.--Les poissons
volants.--La physolide.--Constellations.--Passage de la ligne.--Les
Vamperos.--Forte brise et tempête.--Le cap Frio.--Entrée dans le
port de Rio-de-Janeiro.
Le 1^{er} mai 1846 je quittai Vienne, et, après quelques excursions à
Prague, à Dresde et à Leipzig, j’allai à _Hambourg_ avec l’intention de
m’y embarquer pour le Brésil. A Prague j’eus le bonheur de rencontrer le
comte Berchthold, qui m’avait accompagnée dans une partie de mes voyages
en Orient. Il me témoigna le désir de faire avec moi le voyage du
Brésil. Je lui promis de l’attendre à Hambourg.
Je fis une seconde rencontre intéressante sur le bateau à vapeur, entre
Prague et Dresde, celle de la veuve du professeur Mikan, qui en 1817, à
l’occasion du mariage de la princesse d’Autriche Léopoldine avec dom
Pedro I^{er}, avait suivi son mari au Brésil, et avait fait plus tard un
voyage scientifique avec lui dans l’intérieur du pays.
J’avais déjà souvent entendu parler de cette dame, qui était alors
assez âgée, et grande fut ma joie de faire sa connaissance. Avec une
amabilité pleine de grâce, elle me communiqua les observations qu’elle
avait faites, et me donna pour mon voyage des conseils dont j’appréciai
plus tard l’utilité.
Le 12 mai j’arrivai à Hambourg, et le 13 j’aurais eu l’occasion de
m’embarquer sur un brick magnifique et très-fin voilier, qui de plus
s’appelait _Ida_ comme moi. Mon cœur se serra quand je vis partir ce
beau bâtiment; j’étais obligée de rester, puisque j’avais promis à mon
compagnon de voyage de l’attendre. Semaines sur semaines se passèrent,
et la présence seule de mes parents put abréger pour moi le temps de
l’attente. Enfin au milieu de juin le comte de Berchthold arriva, et
bientôt après nous trouvâmes un vaisseau, un brick danois appelé
_Caroline_, et commandé par le capitaine Bock, qui mettait à la voile
pour Rio-de-Janeiro.
J’avais devant moi une longue traversée, qui ne pouvait durer moins de
deux mois et qui peut-être en prendrait trois ou quatre. Heureusement
j’avais déjà fait dans mes précédents voyages des traversées assez
longues sur des bâtiments à voiles, et j’étais familiarisée avec leur
organisation, qui diffère entièrement de celle des bateaux à vapeur.
Sur un bateau à vapeur, on rencontre à la fois le luxe et la commodité;
le trajet se fait rapidement par tous les temps, et le voyageur trouve
une nourriture fraîche et excellente, une large cajute et une société
agréable.
Il en est tout autrement sur les vaisseaux à voiles, qui, à l’exception
des grands bâtiments de transport des Indes orientales, sont rarement
disposés pour recevoir des voyageurs. On regarde les marchandises comme
la chose principale, et les passagers ne sont qu’un accessoire
embarrassant qui augmente le personnel du navire; aussi a-t-on pour eux
généralement peu d’égards. Le capitaine est le seul qui s’intéresse à
eux, parce qu’il reçoit le tiers, et souvent même la moitié du prix du
passage.
L’espace est d’ordinaire si restreint qu’on peut à peine se retourner
dans les cabines, et que dans la _coje_, où l’on passe la nuit, on ne
peut pas se tenir debout. En outre, le roulis du vaisseau à voiles est
beaucoup plus fort que celui du bateau à vapeur. Quelques personnes
trouvent que le tangage toujours régulier de ce dernier, et la mauvaise
odeur de l’huile et du charbon, sont insupportables. Je ne suis pas de
cet avis: sans doute c’est une chose désagréable; mais on peut s’y faire
bien plus facilement qu’à tous les inconvénients d’un bateau à voiles.
Ici, tout est abandonné au bon plaisir du capitaine. Il est maître
absolu et décide de tout. La nourriture dépend aussi de sa libéralité:
elle n’est pas ordinairement tout à fait mauvaise; mais, lors même
qu’elle est bonne, elle ne vaut jamais celle des bateaux à vapeur.
L’ordinaire se compose de thé, de café sans lait, de lard, de
petit-salé, de soupes aux pois et aux choux, d’herbes, de pommes de
terre, de boulettes de pâte durcies, de morue et de biscuit; c’est par
exception qu’on a quelquefois du jambon, des œufs, du poisson, des
crêpes ou des poulets maigres. Sur les petits navires, on ne fait cuire
de pain que très-rarement.
Pour avoir une nourriture plus agréable, on fait bien, surtout dans un
voyage de long cours, de se munir de quelques provisions particulières.
Les plus convenables sont des tablettes de bouillon et du biscuit plus
délicat, que l’on conserve dans des boîtes d’étain, pour les préserver
de l’humidité et des fourmis. De plus, il sera bon d’emporter une
certaine quantité d’œufs: seulement on est obligé, si l’on va dans le
Sud, de les plonger dans de l’eau de chaux, ou de les emballer dans de
la poudre de charbon; enfin, du riz, des pommes de terre, du sucre, du
beurre, et tous les ingrédients nécessaires pour une soupe au vin et une
salade de pommes de terre. La soupe au vin est très-fortifiante, et la
salade aux pommes de terre très-rafraîchissante. J’engage fortement les
personnes qui voyagent avec des enfants à prendre une chèvre avec elles.
Quant au vin, il ne faut pas oublier de demander au capitaine s’il est
compris dans le prix du passage; sans cela, on serait obligé de le lui
acheter très-cher.
Il faut se pourvoir aussi d’autres choses que de comestibles, et, avant
tout, d’un matelas, d’un oreiller et de couvertures, car on ne trouve
ordinairement qu’une coje vide. On peut acheter ces objets bon marché
dans tous les ports de mer. On fait bien aussi d’avoir du linge de
couleur; comme c’est un matelot qui est chargé du blanchissage, on
conçoit sans peine que le linge ne soit pas toujours rendu en très-bon
état.
Quand les matelots sont occupés à hisser les voiles, il faut prendre
bien garde à soi pour ne pas être blessé par la chute d’un cordage.
Cependant tous ces désagréments ne sont encore rien: le moment le plus
ennuyeux est celui où l’on touche au terme du voyage. Le vaisseau est
comme une maîtresse pour le capitaine. En mer, il lui permet un négligé
commode: mais il faut qu’il soit nettoyé et paré pour faire son entrée
dans le port. Il ne doit paraître sur lui aucune trace du long trajet,
de la tempête, de la chaleur brûlante du soleil. Alors commence un bruit
de marteaux, de rabots et de scies, à ne plus s’entendre; on répare
toutes les fentes, tous les éclats enlevés et toutes les avaries, et
enfin on repeint tout le bâtiment à l’huile. Ce qu’il y a de plus
affreux, ce sont les coups de marteau qui résonnent continuellement
quand on bouche les jours du pont et qu’on les remplit de goudron. C’est
presque à ne pas y tenir.
Mais je n’insisterai pas là-dessus davantage. Ce que je viens de dire ne
peut servir qu’à préparer ceux qui n’ont pas encore voyagé sur mer aux
désagréments qu’ils auront à subir. Les personnes qui habitent les ports
de mer, n’ont pas besoin de ces avertissements, car ce sont choses dont
elles entendent parler tous les jours.
Il n’en est pas de même de nous autres, pauvres habitants de l’intérieur
des terres; nous savons souvent à peine quel aspect a un voilier ou un
vapeur, et bien moins encore comment on y vit. Je parle par expérience,
et je ne sais que trop ce que j’ai souffert dans mon premier voyage, où
n’étant prévenue de rien, je n’avais emporté qu’un peu de linge et
quelques vêtements.
Le 28 juin donc, au soir, nous nous embarquâmes, et le 29 avant l’aurore
on leva les ancres. Le voyage ne commença pas d’une manière bien
encourageante: nous n’avions qu’un vent très-faible, ou pour mieux dire
presque pas de vent; le moindre piéton eût été un rapide coureur à côté
de nous. Nous mîmes sept heures à faire les 8 milles[6] qui séparent
Hambourg de _Blankenese_.
Mais heureusement nous n’eûmes pas trop à souffrir de cette lenteur; car
nous aperçûmes encore longtemps le magnifique port de Hambourg, et quand
enfin nous le perdîmes de vue, nous jouîmes constamment du spectacle
aussi varié qu’intéressant qu’offrent les côtes du Holstein et les
belles maisons de campagne des riches négociants de Hambourg, situées
sur des collines ravissantes, et entourées des plus jolis jardins.
Autant la rive du Holstein est belle, autant la rive gauche du Hanovre
est unie et monotone. L’Elbe a déjà dans plusieurs endroits une largeur
de 3 et 4 milles.
Au-dessous de Blankenese, les matelots font provision d’eau de l’Elbe;
cette eau, sale et trouble en apparence, a, dit-on, la propriété de se
garder pendant des années sans se corrompre.
Nous n’arrivâmes à Glückstadt, qui est à 32 milles de Hambourg, que le
30 au matin. Le vent tomba tout à fait, le flux devint le plus fort, et
nous reculâmes. Le capitaine fit jeter les ancres, et profita de ce
calme inattendu pour faire attacher les coffres et les bagages dessus et
dessous le pont. A nous autres oisifs, il fut permis d’aller à terre et
de visiter la petite ville, où nous ne trouvâmes du reste rien de
remarquable.
Les passagers étaient au nombre de huit; les quatre places de la cajute
étaient, outre le comte B.... et moi, occupées encore par deux jeunes
gens, qui espéraient faire plus rapidement fortune au Brésil qu’en
Europe. Le prix d’une place de cajute était de 100 dollars[7], et celui
d’une place de l’entre-pont, de 50 dollars.
A l’entre-pont se trouvaient, outre deux bourgeois estimables, une
matrone âgée qui se rendait à l’appel de son fils unique établi au
Brésil, et une autre dame dont le mari exerçait depuis six ans le métier
de tailleur à Rio-de-Janeiro. On fait vite connaissance à bord, et l’on
se réunit le plus que l’on peut pour rendre supportable la monotonie
d’une longue traversée.
Le 1^{er} juillet, par un vent assez violent, nous mîmes de nouveau à la
voile. Nous fîmes quelques milles, mais nous fûmes bientôt obligés de
jeter l’ancre encore une fois. L’Elbe était devenu déjà si large qu’on
pouvait à peine en apercevoir les rives. La force des vagues donna le
mal de mer à quelques passagers. Le 2 juillet, nous essayâmes encore de
lever l’ancre, mais avec aussi peu de succès que la veille. Dans la
soirée, nous aperçûmes quelques dauphins ou marsouins, et plusieurs
mouettes. C’était un signe du voisinage de la mer.
Beaucoup de vaisseaux passèrent rapidement à côté de nous. Ah! ils
pouvaient profiter de la tempête et du vent qui enflait leurs voiles et
les poussait vers la ville voisine. Nous ne fûmes pas jaloux de leur
bonheur, et peut-être est-ce à ce sentiment chrétien que nous devons de
n’être arrivés le 3 juillet qu’à Kuxhaven, à 64 milles de Hambourg.
Le 4 juillet il fit une belle et magnifique journée pour les gens qui
pouvaient rester tranquillement à terre: mais elle fut très-mauvaise
pour les marins, car il ne faisait pas le plus petit vent. Pour faire
cesser nos plaintes, le capitaine nous vanta la beauté de la ville et
nous fit descendre à terre. Nous visitâmes l’établissement de bains et
le phare, nous allâmes même jusqu’à un endroit nommé le _bosquet_, où
nous devions trouver, nous avait-on dit, beaucoup de fraises. Après
avoir couru une bonne heure à travers champs par une chaleur ardente,
nous trouvâmes bien le bosquet; mais au lieu de fraises, nous ne
rencontrâmes que des grenouilles et des vipères.
Nous entrâmes alors dans le bosquet, où nous vîmes une vingtaine de
tentes dressées: un aubergiste affairé vint au-devant de nous, et, en
nous servant quelques bols de mauvais lait, il nous raconta qu’il se
tenait tous les ans dans ce bosquet un marché qui durait trois semaines,
ou pour mieux dire trois dimanches, car les autres jours les tentes
étaient fermées. L’hôtesse vint à son tour en sautillant et nous engagea
d’une façon aimable à revenir le dimanche suivant. Elle nous promettait
beaucoup de plaisir: nous qui étions les plus âgés, nous nous amuserions
aux tours étonnants des danseurs de corde et des escamoteurs, et les
jeunes gens trouveraient de jolies demoiselles pour danser.
Nous parûmes enchantés de cette invitation, à laquelle nous promîmes
bien de ne pas manquer, et nous allâmes encore voir Ritzebüttel, où nous
admirâmes un petit château et un parc en miniature.
_5 juillet._ Rien de si changeant que le temps: hier nous jouissions
d’un beau soleil; aujourd’hui nous sommes enveloppés d’un brouillard
épais et sombre. Cependant le mauvais temps d’aujourd’hui nous fut plus
agréable que le beau temps de la veille: il s’éleva un peu de vent, et à
neuf heures du matin nous entendîmes hisser les ancres.
Nos jeunes gens furent obligés de renoncer à la partie du _bosquet_, et
de ne plus songer à danser avec de jolies filles qu’à leur arrivée dans
le Nouveau-Monde: car nous ne devions plus débarquer sur aucun rivage
d’Europe.
Le passage de l’Elbe dans la mer du Nord est presque insensible. L’Elbe,
en effet, n’a qu’un seul bras, et à son embouchure sa largeur est de 8 à
10 milles. Il forme comme une petite mer, et ses eaux ont déjà une
couleur verte. Aussi fûmes-nous très-surpris quand le capitaine nous
cria joyeusement: «Nous voilà enfin sortis du fleuve.» Nous croyions
déjà être en mer depuis longtemps.
A midi nous aperçûmes l’île d’_Helgoland_ (île anglaise), qui s’élève
au-dessus des flots d’une façon véritablement magique. C’est un rocher
nu et colossal, et, si je n’avais pas lu dans les géographies les plus
nouvelles qu’elle a une population de 2500 âmes, je l’aurais cru
entièrement inhabitée. De trois côtés les flancs du rocher s’élèvent
tellement à pic au-dessus de la mer, qu’on ne peut pas y aborder.
Nous passâmes à une assez grande distance et nous ne pûmes distinguer
que l’église, le phare et ce qu’on appelle le _Moine_: c’est un rocher
isolé et perpendiculaire, qui est séparé de la masse principale et
laisse entre elle et lui une bande brillante qui ressemble à un étroit
canal.
Les habitants sont très-pauvres. Leurs seules ressources sont la pêche
et les baigneurs, dont il vient chaque année un grand nombre, parce que
les bains d’Helgoland produisent, dit-on, beaucoup d’effet, à cause de
la force des lames. Malheureusement on craint que l’établissement n’ait
plus une longue existence; chaque année la mer empiète sur l’île; des
masses considérables de rochers se détachent sans cesse, et Helgoland
pourra bien un jour ou l’autre être englouti tout entier.
Du 5 au 10 juillet, nous eûmes constamment un vent froid et violent; la
mer était forte et le roulis insupportable. Nous autres _crabes de
terre_, comme les marins appellent dédaigneusement les habitants du
continent, nous avions tous le mal de mer. Nous n’arrivâmes au canal
d’Angleterre, appelé aussi canal de la Manche (à 360 milles de
Cuxhaven), que dans la nuit du 10 au 11.
Nous attendions avec impatience le lever du soleil: il devait nous
montrer deux des plus puissants royaumes de l’Europe. Par bonheur, nous
eûmes une belle et pure journée; les deux pays se montraient si voisins
et si magnifiques, qu’on se sentait porté à les croire habités par un
même peuple. Sur la côte d’Angleterre, nous vîmes le North-Foreland, le
grand château de Sandowe et la ville de Deal. Deal est située au-dessous
de falaises de craie de plusieurs milles de long et de près de 50 mètres
de haut. Plus loin nous aperçûmes le South-Foreland, et enfin l’antique
fort de Douvres, fièrement assis sur une hauteur et dominant au loin la
campagne. La ville du même nom est située sur le bord de la mer.
En face de Douvres, car c’est là que le canal a le moins de largeur,
nous vîmes sur la côte de France le cap Grisnez, où Napoléon fit
construire un petit belvédère pour pouvoir, du moins à ce qu’on dit,
apercevoir l’Angleterre; plus loin nous vîmes l’obélisque[8] que
Napoléon fit construire en souvenir du camp de Boulogne, mais qui ne
fut terminé que sous Louis-Philippe.
Pendant la nuit, le vent, qui nous avait été toujours contraire, nous
força de croiser dans les environs de Douvres. Au milieu des profondes
ténèbres qui couvraient la terre et la mer, ces parages étaient rendus
dangereux par le voisinage de la côte et par la grande quantité de
vaisseaux qui sillonnaient le canal en tous sens. Pour éviter tout
accident, on plaça une lanterne sur le mât de misaine; de temps en temps
on alluma une torche qu’on tenait élevée au-dessus du pont; plusieurs
fois aussi on sonna la cloche du navire: toutes précautions
très-effrayantes pour quelqu’un qui n’est pas encore habitué aux voyages
sur mer.
Nous demeurâmes quinze jours dans ce canal, qui n’a que 360 milles:
souvent nous restions deux ou trois jours comme cloués à la même place;
souvent nous étions obligés de louvoyer des journées entières pour
avancer de quelques milles. Dans le voisinage de _Start_, nous essuyâmes
une violente tempête. Pendant la nuit je fus appelée subitement sur le
pont. Je craignais déjà qu’il ne fût arrivé quelque malheur. Je passai
une robe à la hâte et je montai rapidement. J’eus alors le surprenant
spectacle d’une mer en flammes: le remous formait un si vaste rayon de
feu qu’on aurait pu lire à sa clarté; les lames ressemblaient à des
torrents de lave brûlante, et chaque vague en s’élevant lançait des
étincelles. Des bandes de poissons nageaient au milieu de cette
admirable clarté, et tout, alentour, brillait du plus vif éclat.
Cet embrasement de la mer est un phénomène rare, qui ne se produit guère
qu’après des tempêtes continues et violentes. Le capitaine me dit qu’il
n’avait pas encore vu les lames projeter autant de lumière. Je
n’oublierai jamais cet aspect. Nous eûmes un jour, après un orage, un
spectacle presque aussi beau: c’était le reflet que les nuages éclairés
par le soleil envoyaient sur la surface de la mer. Ils présentaient une
variété de couleurs resplendissantes qui surpassait encore celles de
l’arc-en-ciel.
Nous pûmes contempler à loisir _Eddystower_, le plus beau phare de
l’Europe, en vue duquel nous croisâmes pendant deux jours. La hauteur,
la hardiesse et la solidité de sa construction sont vraiment étonnantes,
mais plus étonnante encore est sa position sur un récif; éloigné de 4
milles de la côte, il paraît sortir de la mer.
Nous passâmes souvent si près de la côte de _Cornouailles_, que nous
pouvions examiner de près chaque village, et distinguer même les hommes
dans les rues et dans les champs: le pays est accidenté, fertile, et
paraît bien cultivé.
Tout le temps que nous restâmes dans la Manche, la température fut
froide et rude; le thermomètre monta rarement à plus de 15 degrés[9].
Enfin, le _24 juillet_, nous arrivâmes à l’extrémité du détroit, et nous
entrâmes en pleine mer. Le vent était assez bon; mais le 2 août, à la
hauteur de Gibraltar, nous eûmes un calme plat qui dura vingt-quatre
heures. Le capitaine jeta dans l’eau des morceaux de faïence blanche et
de grands os, pour nous faire remarquer la belle couleur verte que
prennent ces objets quand ils descendent lentement au fond de la mer;
naturellement on ne peut constater ce phénomène que par un calme
complet.
Le soir nous vîmes dans la mer beaucoup de mollusques phosphorescents,
qui avaient l’air d’étoiles flottantes grosses comme le poing; le jour
nous en voyions aussi beaucoup sous l’eau. D’un rouge foncé, ils
ressemblaient pour la forme à un champignon: quelques-uns avaient la
tige très-épaisse et un peu échancrée dans le bas; d’autres, au
contraire, avaient au lieu de tige de nombreux filaments.
_4 août._ Cette journée fut la première qui s’annonçât avec la chaleur
du Midi, mais il ne lui manqua pas moins, comme aux jours qui lui
succédèrent, ce ciel pur et bleu foncé, qui forme au-dessus de la
Méditerranée une voûte si belle. Cependant nous fûmes un peu dédommagés
par les levers et les couchers du soleil, qui étaient souvent
accompagnés des réunions de nuages les plus extraordinaires et des
teintes les plus variées.
Arrivés à la hauteur du Maroc, nous eûmes le bonheur de voir une grande
quantité de bonitons. Tout l’équipage se mit aussitôt en mouvement, et
de tous côtés on jeta des hameçons à la mer: malheureusement un seul se
laissa prendre à nos amorces; il mordit, et sa confiance nous procura un
plat frais, avantage dont nous étions privés depuis si longtemps.
Le _5 août_ nous revîmes la terre, que nous avions perdue de vue depuis
douze jours: nous aperçûmes au lever du soleil la petite île de
Porto-Santo, assemblage de montagnes pointues, dont la forme atteste
l’origine volcanique. A quelques milles de cette petite île s’élève,
comme un avant-poste, le beau rocher _Falcon_.
Le même jour nous passâmes devant _Madère_ (à 20 milles de Porto-Santo),
mais malheureusement à une telle distance, que nous découvrîmes à peine
la grande chaîne de montagnes dont l’île est traversée. Non loin de
Madère se trouvent les îles montueuses de Deserta, qui font déjà partie
de l’Afrique.
Nous rencontrâmes près de ces îles un vaisseau qui allait sous le vent,
à courtes voiles, d’où notre capitaine conclut que c’était un croiseur à
la piste des pirates.
Le _6 août_ nous vîmes pour la première fois des poissons volants; mais
ils étaient si loin de nous qu’on pouvait à peine les distinguer.
Le _7 août_ nous amena dans le voisinage des îles _Canaries_; mais par
malheur elles étaient enveloppées d’un brouillard si épais qu’elles
restèrent invisibles pour nous.
Nous commencions à être poussés par les vents alizés qui soufflent de
l’est et que tous les marins désirent. Dans la nuit du _9_ au _10 août_,
nous entrâmes dans les tropiques[10]. Nous nous attendions de jour en
jour à avoir une chaleur plus forte et un ciel plus pur: nous n’eûmes ni
l’un ni l’autre. L’atmosphère était sombre et brumeuse, et le ciel au
moins aussi nuageux qu’il l’est dans notre froid pays un jour de
novembre. Tous les soirs, les nuages s’amoncelaient au-dessus de nos
têtes en couches si épaisses que nous nous attendions toujours à les
voir éclater; ce n’était ordinairement qu’à minuit que le ciel
s’éclaircissait et nous laissait admirer les belles et brillantes
constellations du Sud.
Le capitaine nous dit qu’il faisait le voyage du Brésil pour la
quatorzième fois, qu’il avait toujours trouvé la chaleur
très-supportable, et qu’il n’avait jamais vu le ciel autrement que
couvert du manteau le plus sombre. Cela tient aux exhalaisons humides et
malsaines de la côte de Guinée, dont la mauvaise influence se fait
sentir à d’énormes distances, car nous en étions au moins à 300 milles.
Dans les tropiques, le passage du jour à la nuit est déjà très-rapide;
trente-cinq ou quarante minutes après le coucher du soleil, il règne une
profonde obscurité. La différence entre la longueur du jour et de la
nuit diminue de plus en plus à mesure qu’on approche de la ligne. Sous
la ligne même, le jour et la nuit sont d’égale durée.
Le _14_ et le _15 août_, nous naviguâmes parallèlement aux îles du cap
Vert. Nous en étions à peine éloignés de 20 milles, mais l’atmosphère
était trop sombre pour nous permettre de les apercevoir.
Nous fûmes, dès ce moment, souvent distraits par la vue de petites
bandes de poissons volants; ils s’élevaient quelquefois si près du pont
que nous pouvions les considérer tout à notre aise. Ils ont à peu près
la grosseur et la couleur des harengs; mais leurs nageoires latérales
sont plus longues et plus larges, et ils peuvent les ouvrir et les
fermer comme de petites ailes. Ils s’élèvent de trois à quatre mètres
au-dessus de l’eau, et font souvent en volant un trajet de trente mètres
environ, puis ils plongent sous l’eau pour reparaître quelque temps
après; c’est surtout lorsqu’ils sont poursuivis par des bonitons ou
d’autres ennemis, qu’on leur voit prendre leur vol. A une certaine
distance du vaisseau, on serait tenté de les prendre pour de gracieux
habitants de l’air. Nous vîmes très-souvent des bonitons s’élancer
contre les poissons ailés au moment où ils allaient s’élever au-dessus
de l’eau; mais alors on apercevait rarement autre chose que leur tête.
Il est très-difficile d’attraper un de ces poissons volants, car ils ne
se laissent prendre ni dans les filets ni à la ligne; quelquefois
seulement, pendant la nuit, le vent en pousse quelques-uns sur le pont
ou dans les porte-haubans[11], où on les trouve morts le lendemain
matin, parce que dans les endroits secs ils n’ont pas la force de
s’enlever. C’est ainsi que je pus avoir quelques individus.
Aujourd’hui _15 août_, nous eûmes un spectacle très-intéressant: nous
nous trouvâmes juste à midi au zénith du soleil, dont les rayons
tombaient si perpendiculairement qu’aucun objet ne donnait la moindre
ombre. Nous mîmes au soleil des livres, des chaises, nous nous y
plaçâmes nous-mêmes, et nous prîmes infiniment de plaisir à considérer
cet effet extraordinaire. Grâces soit rendues à l’heureux hasard qui
nous conduisit au bon moment au bon endroit! si nous nous étions trouvés
à la même heure un degré plus près ou un degré plus loin, nous
n’aurions rien vu de pareil. Notre position était 14 degrés, 6 minutes
de latitude (un degré a soixante minutes, et la minute égale juste un
mille marin). Il nous fallut renoncer à faire usage du sextant[12],
jusqu’à ce que nous nous fussions éloignés de quelques degrés du zénith.
_17 août._ Des bandes entières de _sauteurs_ (poissons de 1 mètre à
4^{m},50 de long, de l’espèce du dauphin) tournaient autour du vaisseau.
On se hâta de préparer un harpon, et on envoya un matelot sur le beaupré
pour en harponner un, mais, soit qu’il n’eût pas de bonheur, soit qu’il
ne fût pas habitué à se servir du harpon, il manqua son coup. Ce qu’il y
eut d’extraordinaire, ce fut que les sauteurs disparurent comme par un
coup de baguette et ne se rencontrèrent plus de plusieurs jours: on eût
dit qu’ils s’étaient donné le mot les uns aux autres, et qu’ils
s’étaient prévenus du danger qui les menaçait.
Nous vîmes plus souvent un autre habitant de la mer, le beau mollusque
_physolide_, appelé en termes de marine _voilier portugais_. Il vient
nager à la surface de la mer avec sa longue crête, qu’il peut lever ou
baisser à volonté, comme une véritable voile. J’aurais bien voulu avoir
un de ces mollusques; mais on ne pouvait les prendre qu’avec un filet,
et non-seulement je n’en avais pas, mais je n’avais ni fil ni navette
pour m’en faire un sur-le-champ. Heureusement la nécessité rend
ingénieux: je me fis une navette avec un morceau de bois, je tournai
autour un fil grossier, et au bout de quelques heures j’avais un filet.
Bientôt aussi un physolide était pris et placé dans un vase plein d’eau
de mer: le corps de ce petit animal a environ dix-huit centimètres de
longueur et cinq de hauteur; la crête s’étend sur toute la longueur du
dos. Au milieu, à l’endroit où elle est le plus haute, elle a près de
quatre centimètres. La crête et le corps sont transparents et ont une
légère teinte rose. Au-dessous du corps, qui est violet, se trouvent
attachés beaucoup de filaments ou de bras de la même couleur.
Je pendis mon physolide en dehors du vaisseau, à l’arrière, pour le
faire sécher. Quelques-uns des filaments descendaient jusqu’à la mer,
c’est-à-dire qu’ils avaient une longueur de plus de trois mètres et
demi; mais la plupart se détachèrent. La crête resta dressée jusqu’à la
mort et le corps parfaitement étendu; mais la belle teinte rose se
changea en blanc.
_18 août._ Aujourd’hui nous eûmes un violent orage qui rafraîchit l’air
et nous fit beaucoup de plaisir. Au onzième degré de latitude
septentrionale, comme entre le deuxième et le cinquième, il y a de
fréquents changements dans l’air et dans la température. Ainsi, le matin
du 20, il s’éleva un vent violent qui souleva des vagues hautes comme
des maisons, et dura jusqu’au soir, où il fut suivi d’une pluie
tropicale, que l’on appellerait chez nous une pluie torrentielle. Le
pont fut en un instant changé en un lac; à cette pluie succéda un calme
si absolu que le gouvernail même n’avait plus d’action.
Cette pluie me coûta une nuit; car, lorsque je voulus prendre possession
de ma coje, je trouvai toute la literie traversée, et il me fallut
chercher un refuge sur un banc de bois.
Le _27 août_ nous sortîmes de ces latitudes si funestes pour nous, et
nous fûmes poussés dès lors par le vent alizé du sud-ouest, qui nous fit
avancer avec rapidité.
Nous étions très-près de la ligne, et nous aurions désiré, comme
d’autres passagers, voir les constellations si vantées du Sud.
J’avais surtout beaucoup entendu parler de la _Croix du Sud_. Comme je
ne pouvais la distinguer moi-même au milieu des étoiles, je priai notre
capitaine de me la montrer. Il prétendait n’en avoir jamais entendu
parler, et le premier pilote nous en dit autant; le second pilote
seulement crut qu’elle ne lui était pas tout à fait inconnue. Avec son
aide nous trouvâmes, à la vérité, dans le firmament, quatre étoiles qui
formaient à peu près une croix légèrement penchée; mais elles n’avaient
rien de particulier et nous laissèrent assez froids. En revanche, nous
en vîmes de magnifiques: Orion, Jupiter et Vénus; cette dernière
brillait d’un si vif éclat que sa lumière traçait sur les flots un beau
sillon argenté.
Je ne remarquai pas non plus les nombreuses et grandes étoiles filantes
que l’on m’avait annoncées. Il en tombait plus, il est vrai, que dans
les pays froids, mais cela n’arrivait pas encore bien souvent; et, pour
ce qui est de leur grosseur, je n’en vis qu’une plus remarquable que les
nôtres: elle paraissait avoir trois fois la grosseur d’une étoile
ordinaire.
Depuis quelques jours nous remarquions aussi les _petits nuages de
Magellan et du Cap_, et ce qu’on appelle le _nuage noir_. Les premiers
sont brillants, et, comme la voie lactée, ils sont formés par un nombre
infini de petites étoiles qu’on ne peut pas distinguer à l’œil nu; le
dernier paraît noir, parce que, à cet endroit du firmament, il n’y a,
dit-on, aucune étoile.
Tous ces signes attirèrent notre attention sur le moment le plus
intéressant du voyage, le passage de la ligne.
Le _29 août_, à 10 heures du soir, nous saluâmes l’hémisphère du Sud! Un
sentiment d’orgueil s’empara presque de tout le monde, surtout des
personnes qui passaient la ligne pour la première fois. Nous nous
secouâmes chaleureusement les mains et nous nous félicitâmes comme si
nous avions fait un acte héroïque. Un des passagers avait apporté pour
cette cérémonie quelques bouteilles de champagne. Les bouchons sautèrent
gaiement en l’air, et un toast joyeux fut porté au nouvel hémisphère.
Parmi les gens de l’équipage il n’y eut aucune cérémonie; l’usage n’en
est resté que sur un petit nombre de vaisseaux, à cause du désordre et
de l’ivresse qu’amenaient presque toujours ces sortes de fêtes. Nos
matelots ne voulurent pas cependant faire entièrement grâce à notre
mousse, qui passait la ligne pour la première fois, et il fut baptisé
rudement avec quelques seaux d’eau.
Longtemps déjà avant d’arriver à la ligne, nous parlions, entre
passagers, de tous les maux et de toutes les souffrances que nous
aurions à supporter sous l’équateur. Chacun avait lu ou entendu raconter
quelque chose d’effrayant, et le communiquait aux autres. L’un
s’attendait à des douleurs de tête ou à des crampes d’estomac; un second
voyait les matelots tomber de lassitude; un troisième craignait une
chaleur accablante, qui non-seulement ferait fondre le goudron[13], mais
dessécherait entièrement le vaisseau, au point qu’on ne pourrait
empêcher l’embrasement qu’en arrosant continuellement; un quatrième
voyait, de son côté, toutes les provisions se gâter, et nous tous près
de mourir de faim.
Pour ce qui me concernait, je m’étais réjouie longtemps d’avance des
récits tragiques que je pourrais faire à mes chers lecteurs: je les
voyais verser des larmes sur nos souffrances; il me semblait déjà que
j’étais une demi-martyre. Hélas! je m’étais amèrement trompée. Nous
restâmes tous bien portants; aucun des matelots ne tomba d’épuisement;
le vaisseau ne brûla pas et les vivres ne se gâtèrent point: ils
restèrent aussi mauvais qu’auparavant.
_3 septembre._ Du deuxième au huitième degré de latitude au sud de la
ligne, les vents sont irréguliers et souvent très-violents. Nous venions
précisément de passer le huitième degré, et cela sans apercevoir la
terre, ce qui mit notre capitaine de la meilleure humeur du monde. Il
nous déclara que, si la terre avait été visible, il nous aurait fallu
reculer jusqu’à la ligne, à cause du courant qui est très-violent près
du rivage; pour ne s’exposer à aucun danger, il faut s’en maintenir
toujours à une certaine distance.
_7 septembre._ Entre le dixième et le vingtième degré, il règne encore
des vents tout particuliers. On les appelle _vamperos_, et ils forcent
le marin d’être toujours sur ses gardes, car ils fondent subitement sur
vous et souvent avec une incroyable furie. Cette nuit, nous fûmes
assaillis d’un de ces vents, mais heureusement ce ne fut pas un des plus
violents. Au bout de quelques heures tout était fini; seulement la mer
resta longtemps avant de s’apaiser.
Le _9_ et le _11 septembre_, nous eûmes encore à essuyer des bourrasques
de peu de durée; mais les plus fortes arrivèrent le 12 et le 13
septembre. Le capitaine appela le premier coup de vent _une forte
brise_; le second, il le porta déjà sur son _livre de loch_[14] comme un
ouragan. La forte brise nous coûta une voile, l’ouragan nous en enleva
deux. La mer fut constamment si houleuse que nous avions la plus grande
peine à manger: d’une main on était obligé de tenir son assiette et de
se cramponner à la table, tandis que de l’autre on portait à
grand’peine les morceaux à sa bouche. Pendant la nuit, je fus obligée de
m’envelopper, de m’empaqueter dans mon manteau et dans mes autres
vêtements pour préserver mon corps des meurtrissures.