Mes deux spéculations au Gabon m'enrichirent; mais ce temps passé à la

mer, à la Havane et au Brésil, où je débarquai ma dernière cargaison,

ne put m'arracher à cette mélancolie profonde, née de mes chagrins ou

peut-être de la maladie à laquelle j'avais échappé, malgré moi, à la

Martinique. Cependant cette existence presque toute physique que je

menais à bord, eût du moins l'avantage de me rendre presque étranger à

tout ce qui se passait ailleurs que sur mon navire. Je désappris enfin

la terre, et je devins, au milieu de mes matelots et de mes nègres, non

le plus endurci des hommes, mais au moins le plus indifférent. Ma

vie nouvelle, circonscrite dans des besoins matériels, n'avait laissé

subsister dans mon âme que des souvenirs pénibles, et l'avait en quelque

sorte fermée aux impressions vives. Je sentais cependant encore un

besoin vague, celui de quelques émotions poignantes, ou le désir

de mourir soudainement dans un combat acharné. Obéissant presque

machinalement à un devoir, que je me rappelais par habitude plutôt que

par reconnaissance, j'avais fait parvenir à ma mère et à mon frère une

partie de cet argent que j'avais gagné sans avidité. Mais je n'avais

plus assez de sensibilité pour jouir du bonheur de m'attendrir en

pensant à ma famille. Autant valait enrichir mes parens que d'autres.

Les ressorts de la vie intellectuelle avaient été trop cruellement

brisés ou froissés chez moi, pour que je passe encore caresser la

perspective d'un avenir heureux. J'aurais été volontiers braver un péril

certain, par désoeuvrement, par ennui des choses ordinaires. J'ai vu

quelquefois des marins maudire leur existence, et se jeter à la mort

avec une espèce de joie sardonique. Mais il n'y avait rien de forcené

dans le mépris que je faisais de la vie. C'était du dégoût et de

l'indifférence: ma manière de végéter ainsi n'était enfin qu'un long et

froid suicide.

Pitre, ce renégat, que je m'étais attaché comme un décès mauvais génies

qui se soumettent à une puissance plus forte que la leur, paraissait

comprendre mon caractère et deviner mes intentions. Il lui fallait

aussi, à lui, une fin. Quand je le voyais, avec mon flegme ordinaire, se

plonger dans les excès qui, au milieu des négresses que l'on transporte,

coûtent la vie à tant de négriers, il avait soin de me répéter, pour

prévenir les reproches que j'aurais pu lui faire:--Ne croyez pas,

capitaine, que tout cela m'amuse beaucoup. C'est pour tuer le temps, ce

que j'en fais, pas autre chose. Mais si je pouvais, sous vos ordres, me

faire mitrailler, ou sabrer de la tête aux pieds, dans une bonne peignée

avec quelque Anglais, vous verriez un peu comme je tiens à vivre un jour

de plus. A la Martinique, quand vous étiez sur le flanc, et que je ne

valais guère mieux que vous, je vous disais: C'est de la mer qu'il

nous faut à tous les deux, capitaine. A présent, j'ai changé de cap

et d'amures, et je vous dis, entre vous et moi: C'est un bon paquet de

mitraille qu'il nous faut avaler tous deux, pour nous guérir de notre

maladie.

--Oui, je lui répondais, c'est une belle mort que celle que l'on peut

trouver en combattant. Mais où se battre, et contre qui?

--Eh! parbleu, contre qui? Mais contre les premiers navires que l'on

trouve en mer. Quand on n'a pas d'ennemis, on s'en fait.

--Attaquer quelque pauvre bâtiment marchand, qui ne peut se défendre,

et dans quel but? Pour le piller? Mais, est-ce l'argent qui nous manque?

J'en regorge. Non, il me faut quelque chose qui me résiste pour que je

m'irrite, et des ennemis à qui je puisse vouloir du mal, pour avoir du

plaisir à leur en faire.

--Ah! c'est bien vrai ce que vous dites là! Il vous faut du choix, à

vous: tous les coups de flibuste ne vous sont pas bons. Mais moi, je ne

suis pas si dificile, et mon père commanderait un navire que je ne lui

ferais pas plus de grâce qu'au premier venu, parce qu'à la mer il n'y

a ni parens ni amis... Ah! ça, dites-moi donc un peu, capitaine, est-ce

que vous ne pensez pas à aller réclamer les 80 nègres que ce gueusard de

Duc-Ephraïm vous doit encore?

--Il a refusé d'acquitter son billet dans les mains d'un capitaine à

qui je l'avais remis et qui le lui a présenté. Cest à moi, dit-il, qu'il

veut avoir affaire. Le navire n'appartient qu'à moi maintenant, et j'ai

résolu d'aller cette fois au Vieux-Calebar, faire valoir me 3 droits.

--Tant mieux, ma foi. Tel que vous me voyez, je ne crois à rien du tout.

Eh bien! cependant, j'ai quelque chose qui me dit que nous nous taperons

rudement, si nous allons au Vieux-Calebar. Vous dire d'où me vient cette

idée, je n'en sais rien. C'est un pressentiment, comme on dit; mais rien

ne m'ôtera cela de la tête. Nous allons donc revoir mons Ephraïm et le

prince Boulon, ce vieux chien, à qui je garde une si longue dent... Mais

ne parlons plus de cela, parce que... Dans trois jours, capitaine, notre

gréement sera repassé, et la voilure mise en état, avec quelques fins

coups d'aiguille... Ah! je te reverrai donc encore une bonne gueuse de

fois, prince Boulou! Nous allons joliment rire tous les deux.

Nous fîmes voile de Bahia pour le Vieux-Calebar, avec un équipage remis

de ses fatigues, un navire réparé et en parfait état.

17.

SECONDE TRAITE

CHEZ ÉPHRAÏM.

Le traître espagnol.--Vengeance.--Un duel à bord.

--Combat.--Fratricide.--Fin.

Je revis, au Vieux-Calebar, Ephraïm plus absolu que je ne l'avais trouvé

à mon premier voyage. Les Anglais, que l'on rencontre dans tous les

lieux où l'on aborde par mer, lui avaient bâti une magnifique case en

bois. Une foule de négriers espagnols étaient mouillés dans le fleuve,

attendant des cargaisons en échange des riches marchandises qu'ils

avaient confiées à la bonne foi de cet orgueilleux cacique. Partout

enfin je n'aperçus que des traces de la puissance et de la prospérité

du souverain nègre que j'avais laissé, un an et demi auparavant, fort

en peine de réunir trois cents noirs pour me payer mon chargement.

La réception d'Ephraïm fut aussi bienvieillante que mon entrée au

Vieux-Calebar avait été peu respectueuse. Dans le temps où j'avais ma

fortune à faire, en soignant les intérêts de mes armateurs, je sentais

la nécessité de ménager le nègre puissant dont pouvait dépendre le

succès de ma spéculation. Mais affranchi de toute responsabilité, et

n'ayant à rendre compte de mes actions à personne; je voulus me laisser

aller à l'impulsion de mon caractère, au risque même d'exposer une

existence dont je me souciais au reste si peu.

Le roi, en me voyant, me dit: Ton ami Pepel a voulu continuer à

m'imposer le tribut que je lui payais auparavant. Pour toute réponse je

lui ai envoyé un cercueil. Il m'a fait dire qu'il acceptait mon cadeau,

et que bientôt il s'en servirait pour y placer le cadavre d'un rebelle.

Nous nous sommes battus, et j'ai cessé d'être tributaire de ton mauvais

roi de Boni.[9]

[Note 9: Historique.]

--Peu m'importent tes différends avec le roi que tu appelles mon ami,

et que je ne connais que pour avoir échangé avec lui une cargaison

qu'il m'a payée loyalement. Ce que je viens te demander, c'est

l'accomplissement d'un de tes engagemens. Tu me dois quatre-vingts

noirs.

--Tu les auras dès que ta cargaison sera à terre.

--Je ne la débarquerai que lorsque tu auras satisfait à ma juste

réclamation.

--Et si j'exigeais, pour remplir mes engagemens, la soumission et la

confiance que ne me refuse aucun des capitaines qui abordent ici?

--J'irais alors à Boni trouver Pepel, je lui dirais: Éphraïm a manqué

à sa parole; et, avant quatre mois, Pepel aurait à sa disposition

ces pièces de campagne que tu as vainement demandées à des capitaines

négriers, et que moi, je peux me procurer pour rendre puissant le roi

qui me traitera le mieux.

--Tu mériterais bien que je te fisse repentir de l'imprudence de tes

menaces, en te laissant exécuter un projet aussi fou. Mais je suis

trop puissant pour avoir besoin de te punir de ta témérité; et pour te

prouver combien peu je m'effraie de tes bravades, tu ne seras pas

plus inquiété ici que les autres capitaines, dont je n'ai reçu que des

marques de respect et de docilité.

Je ne voulus débarquer rien à terre. Un chef maure, aux formes

majestueuses, au regard sévère, au teint cuivré, vint visiter ma

cargaison à bord: il me proposa d'échanger plusieurs objets qui

lui convenaient, contre un certain nombre de noirs dont il pouvait,

disait-il, disposer en ma faveur. Sans savoir quels rapports existaient

entre lui et Éphraïm, je consentis à ce marché. Mafouli, qui me prouva

bientôt l'influence qu'il avait sur le roi nègre, me prévint que des

négriers espagnols, mouillés à côté de moi, avaient formé le projet

d'enlever mon bâtiment pendant la nuit. Cet avis bienveillant m'engagea

à me tenir sur mes gardes. Je fis faire à la hâte des filets d'abordage,

et, toutes les nuits, mon équipage veilla en armes sur le pont auprès

de mes caronades bien chargées. Pour plus de sûreté encore, j'acceptai

l'offre que me fit le chef maure, de m'envoyer chaque soir sept à huit

de ses Arabes pour m'aider à repousser les Espagnols qui se mettraient

en tête de m'attaquer. Aucun d'eux n'osa tenter l'abordage contre mon

navire, si bien disposé à les recevoir. Les relations que j'entretins

par suite de cette circonstance avec Mafouli, me servirent à composer

près de la moitié de ma traite; car il me donna cent cinquante noirs

pour une partie de mon chargement. Jamais je n'ai pu savoir par quels

motifs le Maure exerçait au Vieux-Calebar, du consentement d'Éphraïm, un

empire presque égal à celui du roi.

Éphraïm voulut aussi avoir le reste de mon chargement. Il envoyait à mon

bord, comme son chargé de pouvoirs, le vieux Bonlou, ce prince, l'ancien

mari de Fraïda. L'émissaire du roi s'était lié avec le capitaine

espagnol Raphaël, espèce de pirate qui, ne pouvant réussir à compléter

sa traite, s'était mis à la tête du complot qui avait pour but d'enlever

mon navire. Je voyais avec répugnance Boulou, qui, de son côté, ne

manquait aucune occasion de me témoigner sa haine. Un jour où il m'avait

irrité, je lui dis que, s'il continuait, je l'achèterais comme un

esclave à Éphraïm, fut-ce au prix le plus haut, pour avoir le droit de

le faire manger ensuite par mes chiens. Boulou trembla d'abord; mais,

revenu de son premier moment d'effroi, il se montra indigné de ma

menace, et, déchirant la chemise qu'il portait pour tout vêtement, il

m'en jeta les lambeaux, en signe de malédiction. Je ne fis alors que

trop peu de cas, peut-être, de ces menaces de vengeance.

Quand les deux cents et quelques noirs qu'Éphraïm devait me donner pour

acquitter son billet et pour payer la partie de la cargaison qu'il

avait prise furent prêts, je les fis garder à terre, dans les parcs, par

quelques hommes, en attendant que mon eau et mes vivres fussent faits.

Un soir, où pendant un violent orage je me promenais sur le pont au

milieu d'une obscurité profonde, je vis dériver près de mon navire, à la

lueur des éclairs, un brick qui d'abord me parut être celui de Raphaël;

mais, sachant que ce bâtiment n'avait encore que la moitié de sa traite

à bord, je supposai que la force seule des rafales l'avait fait chasser

sur ses ancres. L'arrivée d'une grande pirogue, qui me ramenait à demi

morts les hommes que j'avais préposés à la garde de mes nègres à terre,

me tira bientôt d'erreur: et quelle fut ma surprise, lorsque, dans

cette pirogue, je reconnus Duc-Éphraïm lui-même!--Quel événement as-tu à

m'annoncer? lui demandai-je avec anxiété.

--Tu vas le savoir, me dit-il. L'indigne Boulou a empoisonné, dans un

breuvage, les matelots qui gardaient tes esclaves, et il a livré tes

nègres à Raphaël, avec qui il vient de partir.

--Quoi! ce brick que je viens de voir dériver est celui de Raphaël?

--Oui, le vois-tu encore, là, là-bas, du côté d'où partent les

éclairs?...

--En haut tout le monde! m'écriai-je; Pitre, fais filer notre câble par

le bout, et appareillons, pour tâcher de rejoindre ce lâche forban, et

le clouer au pied de notre grand-mât, comme un assassin à un gibet.

--Tu as raison, capitaine, dit Éphraïm: il mérité la mort d'un grand

voleur. Rejoins-le, et apprends-moi que tu l'as puni. Sache bien que si

le Grand-Être ne te donne pas les moyens de te venger de ce brigand,

je te dédommagerai de ce qu'il t'aura fait perdre. Voilà mon grigri,

cache-le sur ta poitrine, il te portera bonheur et il t'aidera à tuer

Boulou. Adieu, va vite: adieu. Mon Tamarabout va te bénir. Adieu.

Éphraïm, qui, je dois le dire, se montrait indigné de la lâcheté de

Raphaël et de la trahison de Boulou, ne s'éloigne que quand il me

voit appareillé; il m'indique encore, monté sur l'avant de sa pirogue,

l'endroit où, à la lueur des éclairs, il croit voir le brick de Raphaël.

Je fuis sous mes basses voiles avec les rafales qui soufflent, au bruit

du tonnerre et avec le sifflement de la pluie: tout mon équipage

frémit de rage et jure de se venger dans le sang du misérable que nous

poursuivons sous le fracas de la foudre. A la clarté éblouissante des

coups de tonnerre, tous les yeux cherchent le brick devant nous, et

chacun croit l'apercevoir courant toutes voiles dehors, à une petite

distance. Nous naviguons sans pilote, avec un sillage d'enfer, entre

des côtes que nous apercevons à peine, et des bancs de sable où la mer

bouillonne. Mais qu'importe le danger! C'est notre soif de vengeance

qu'il faut que nous étanchions. Entre les raffales qui nous poussent,

nous éprouvons des momens de calme plat et lourd; c'est alors que les

imprécations redoublent contre Raphaël, contre la brise, contre le

ciel.... Avant le jour, il nous sera impossible de joindre le brick près

duquel nous sommes exposés à passer sans le voir.... Le jour arrive pâle

et douteux, et le premier j'ai le bonheur de distinguer sur l'avant,

à près de trois lieues, le navire de l'infâme, du lâche Raphaël.....

L'espoir brille tout à coup sur les figures expressives et dans les

yeux hagards de mes matelots.... Tous aiguisent sur une meule que tourne

Pitre, les poignards avec la pointe desquels ils brûlent de venger leurs

camarades empoisonnés par l'exécrable Boulou.

--Oui, nous te gagnerons, mauvais rafleur de nègres, répète Pitre en

montrant le brick du bout de son sabre! Mais, capitaine, voulez-vous,

pour rendre nos voiles plus étanches avec la brise qui les a séchées,

que je fasse monter sur les vergues des seilles d'eau avec lesquelles

nos hommes arroseront la toile?

--Fais ce que tu voudras; et ensuite, comme notre brick-goëlette demande

à être un peu sur l'arrière, et que nous n'avons pu le mettre en tonture

avant ce départ précipité, fais passer une partie des noirs dans la

chambre.

On arrose les voiles, l'eau de mer ruisselle de dessus les vergues, sur

les fonds et le long des ralingues; on plombe l'arrière avec du lest

volant. _La Rosalie_ coule alors avec plus de rapidité sur une belle mer

et avec la brise qui s'arrondit. Mais Le brick de Raphaël ne grossit pas

encore à notre vue. Il est couvert de toile comme nous; comme nous aussi

il gouverne avec précision, et de manière à ne pas faire un seul lanc.

Les grains arrivent, les rafales soufflent; mais aucun de nous n'amène.

Chavire plutôt _la Rosalie_ que de ralentir la chasse que nous donnons

à ce méprisable forban! Ah! si sa mâture, moins haubanté que la nôtre,

pouvait casser dans un grain!... Mais non, le grain arrive, et

il n'amène pas un pouce de toile, et rien ne tombe à son bord....

Abominable temps! Sort infâme qui favorise le plus lâche des hommes!

Le calme arrive avec le milieu du jour: la rage redouble parmi nous.

Borde les avirons de galère et fais monter des nègres pour aider

l'équipage à nager. Oui, me répond Pitre: Allons, garçons, hallons dur

et ensemble sur ces avirons: la vie du gredin de Raphaël est au bout de

ces rames-là.

Raphaël fait aussi border des avirons à bord de son brick; mais avec

la faible brise qui semble s'éteindre sur la chute des ralingues de nos

voiles, nous croyons remarquer que nous avons gagné le brick, plus que

nous ne l'avons fait avec les rafales. Courage, enfans, nous le gagnons;

courage! il n'est plus qu'à quatre ou cinq portées de canon de nous!

Et tous mes matelots d'entonner de joyeuses chansons pour faire tomber

les avirons en cadence; et puis des cris de fureur viennent interrompre

de temps à autre les chants qui retentissent déjà peut-être aux oreilles

de Raphaël.

Tout-à-coup une petite risée frémit; nos avirons labourent la mer, qui

glisse le long du bord. Rentre vite les avirons: attention à gouverner!

le brick ennemi cule. Une saute de vent l'a fait masquer. A nous le

forban! à nous le voleur de nègres, hurlent tous mes gens. A l'abordage,

capitaine, à l'abordage, et pas de pardon à ce chien d'Espagnol!

Raphaël veut en vain reprendre sa route après avoir masqué dans la

saute de vent. Il est troublé, car il ne gouverne plus qu'en faisant des

embardées tribord et babord. Moi, plus tranquille et plus favorisé cette

fois par la régularité de la brise, je ne perds pas une ligne de chemin.

A mesure que je l'approche, il gouverne plus mal. Rendu à portée de

canon, je lui vois hisser un pavillon espagnol qu'il amène avant que je

ne lui aie même envoyé un seul coup de caronade. Voudrait-il se rendre

sans combattre? Nous allons voir. Mais, en attendant, hissons un

pavillon noir, et que l'infâme tremble en voyant monter cette couleur

sinistre au haut de notre mât de misaine.

--Clouons, clouons notre pavillon, capitaine, crie l'équipage; à

l'abordage, et pas de pardon!

--Oui, mes fils, il sera cloué, notre pavillon! Faites descendre nos

noirs; qu'on les mette aux fers, et parons-nous à sauter à bord du

brick, après lui avoir envoyé toute notre volée dans les flancs.

--Oui, oui, à l'abordage, à l'abordage, capitaine!

Raphaël ne paraissait avoir fait aucune disposition de combat, quoiqu'il

eût un équipage aussi fort que le mien. À l'instant où je me disposais

à lui lancer toute ma bordée, en le prenant en hanche, je le vois monter

sur son couronnement, et me faire signe d'attendre un instant. Puis il

me crie au porte-voix:

«Léonard, seul je suis coupable, j'ai tout fait malgré mes hommes. Tu as

plus d'artillerie que moi, mais j'ai autant de matelots que toi, et nous

sommes disposés à nous défendre.

--Eh bien, défends-toi, misérable brigand!

--Ecoute-moi encore un seul instant avant de m'aborder. On te dit brave,

et tu ne voudras pas faire massacrer deux équipages innocens, pour me

punir moi seul, qui suis coupable, et pour n'obtenir peut-être qu'un

avantage douteux... Veux-tu que nous vidions à nous seuls notre

querelle?

--Non! non! s'écrient mes gens: à l'abordage! à l'abordage!

Je suspends un instant l'irritation de mes matelots et la colère de mon

second; et, sans trop prendre le temps de la réflexion, je réponds à

Raphaël:

--Eh bien! oui, j'accepte ton défi, vil voleur, pour avoir le plaisir de

te punir de ma main.

Les cris de rage de tous mes marins accueillent ma réponse: je réussis

à peine, à force de supplications et de prières, à les empêcher de faire

feu sur le brick. «Ma parole est donnée, leur dis-je, et vous ne voudrez

pas que votre capitaine se souille par un acte de lâcheté en se mettant

au niveau de ce forban. Abordons le brick qui vient d'amener; mais en

nous tenant sur nos gardes, les armes à la main, contre toute surprise;

laissez-moi m'entendre seul avec Raphaël, et régler les conditions

d'une affaire dont vous allez me voir sortir vainqueur, sans vous avoir

exposés à périr pour une cause qui n'est que la mienne.»

Mon équipage, presque révolté contre moi-même, m'adresse des reproches

que je suis forcé de subir. Mais j'aborde, en l'élongeant avec

précaution, le brick espagnol, et bientôt les deux navires, amarrés

inoffensivement l'un contre l'autre, restent, sans faire de route, sur

les îlots tranquilles qui les balancent.

--A quelle arme veux-tu te battre, Raphaël?

--Nous avons nos pistolets: mets-toi sur les bastingages d'un bord et

moi sur ceux de l'autre. Nos seconds vont tirer à qui de nous fera feu

le premier. Si je te tue, je continuerai ma route; à moins que tes gens

ne veuillent recommencer, et confier au sort d'un combat général l'issue

de noire affaire. Si tu me brûles la cervelle, tu reprendras tes noirs,

et tu auras en plus ceux qui m'appartiennent déjà. Y consens-tu?

--C'est entendu. Mais pendant notre duel, tous mes gens armés vont

passer sur l'avant, et tout ton équipage sur l'arrière; si l'un de nous

manque à l'honneur, que le sort des armes, entre les deux équipages,

décide de notre droit.

--C'est cela. Allons, quel bord choisis-tu?

--Le côté de bâbord. A toi l'honneur de la place, brave voleur

d'esclaves!

Nos deux seconds font ranger l'équipage de _la Rosalie_ sur l'avant,

et celui du brick sur l'arrière, tous deux prêts à s'élancer l'un sur

l'autre, à la première contestation. Raphaël monte sur le bastingage de

tribord, et moi sur celui de bâbord, du côté où _la Rosalie_ est amarrée

au brick. Déjà nous nous toisons comme pour chercher la place où nous

voulons nous frapper avec le plus d'avantage. Pitre s'avance entre nous

deux, avec le second espagnol. Une gourde est jetée en l'air. Raphaël

demande face: il tourne face; c'est à lui de tirer.... Un murmure

sourd s'élève du milieu des deux équipages, puis un silence de mort

succède.... Au moment où Raphaël va m'ajuster, un de mes hommes, perché

sur le bossoir d'avant, crie, Navire: Tous les yeux se détournent vers

l'avant. Le combat est un instant suspendu...... On observe le bâtiment

aperçu, et l'on reconnaît un brick.... Finissons-en vite, dis-je à

Raphaël, c'est peut-être un des croiseurs de Fernando-Pô; car ce navire

est près et me semble gros.

--C'est égal, dit-il: les croiseurs n'ont plus que de faibles équipages,

dévorés par la maladie. Seul, celui-là n'oserait attaquer nos deux

navires. Attendons encore un peu.

--Est-ce que tu hésiterais maintenant, malheureux, à te battre, comme le

premier tu me l'as proposé?

Pour toute réponse, Raphaël reprend sa place sur le bastingage de

tribord. J'attends son feu à mon poste. Il élève son pistolet, il

m'ajuste: la balle part et me traverse les chairs du bras gauche, du

bras avec lequel je me tenais à un calehauban.

La joie de Raphaël, qui croit m'avoir atteint grièvement, s'épanouit sur

son atroce figure. Il veut descendre. Non, chien; reste, lui dis-je avec

fureur, tu dois essuyer mon feu!

En prononçant ces mots je tends mon arme vers lui: la détente part, le

coup frappe, et mon adversaire se raidit sur ses jarrets en lâchant un

cri, et il tombe à la mer, renversé convulsivement sur le dos.

A moi le brick et les esclaves m'écriai-je en sautant sur le pont.

L'équipage espagnol s'ébranle: le mien court à moi comme pour me

défendre; mais les Espagnols, dont nous avons mal jugé les intentions,

jettent leurs armes, et le second, élevant son chapeau en l'air,

crie: _Vive le capitaine Léonard! Santa-Maria vient de punir l'infâme

Raphaël!_

Pitre m'embrasse en pleurant de plaisir. Chacun de mes hommes veut

me presser la main, me dire un mot de satisfaction. Les Espagnols me

touchent comme une relique. On panse ma plaie, assis au milieu de tout

ce monde, et personne ne songe à regarder, le long du bord, ce qu'est

devenu Raphaël. Ma balle lui avait traversé le coeur, et la mer l'avait

déjà emporté loin de nous.

--Ce n'est pas tout, dit Pitre: il faut faire passer en double tous les

nègres du brick à bord de nous; et il n'y a pas de temps à perdre, car

voilà un navire qui m'a l'air de nous tomber rondement sur le casaquin.

Pitre descend dans l'entrepont avec quelques uns de nos matelots et

trois ou quatre Espagnols: ils déferrent un à un les esclaves, qu'on

fait passer vivement dans la cale de _la Rosalie_. J'ordonne de prendre

autant de vivres que l'on pourra en enlever au brick, et de loger dans

nos soutes les provisions nécessaires pour le supplément d'esclaves que

nous avons conquis.

Pitre, en cet instant, sort tout joyeux de la cale du brick, et tenant

par les oreilles un vieux nègre qui détourne la face:

--Reconnaissez-vous celui-là, capitaine?

--Mais n'est-ce pas ce gredin de Boulou, qui voulait conduire à la

Havane la traite de Raphaël?

--Tout juste; c'est ce bon prince avec qui nous avons un petit vieux

compte à régler. Je l'ai trouvé blotti comme un singe entre deux

barriques à l'eau. Voulez-vous que je lui fasse sa petite affaire sans

jugement?

--Non, le misérable! Qu'on l'enchaîne à bord comme un tigre, et s'il

fait le fanfaron, qu'on le livre à mes deux chiens.

--Bah! vos chiens! ces pauvres bêtes, qu'ont-elles donc fait? Elle ne

voudraient pas d'un vieux corps aussi coriace et aussi peu régalant. Ah!

je vous ai toujours dit, capitaine, que vous étiez trop bon!

Le Négrier, Vol. IV Aventures de mer · 第 5 / 6 段