--Délivre-moi de la vue de ce monstre.

--Vous appelez ça un monstre? Vous êtes bien modeste; dites plutôt un

empoisonneur!

--Un empoisonneur!

--Tiens, pardieu! n'a-t-il pas donné un bouillon d'onze heures à nos

gens de garde à terre, ce beau prince, que l'enfer avait accouplé si

bien avec la gueuse de Fraïda!

--Qu'on l'attache au pied du grand mât du brick. Oui, tu as raison,

Pitre, un empoisonneur doit mourir dans les tortures.

--Et que ferez-vous du brick?

--Je le coulerai.

--Vous n'aurez pas grand'chose à faire pour cela; il fait de l'eau,

comme un panier. D'ailleurs, les Espagnols veulent tous vous suivre à

bord de _la Rosalie_.

Le navire approche.--C'est un grand brick, me criait-on, pendant que

Pitre amarrait Boulou au pied du grand mât.

--Voyons, dis-je à l'équipage espagnol, résolu à me suivre: si ce brick,

devant lequel nous allons prendre chasse, vient à nous gagner et à nous

attaquer, puis-je compter sur vous tous pour le combat?

--Oui, capitaine, oui, jusqu'au dernier d'entre nous!

--Eh bien! passez tous à mon bord, et aussitôt que nous aurons

transbordé tous les esclaves, qu'on me largue les voiles du brick, et

que le feu soit mis à sa coque, à son gréement et à sa mâture! En le

coulant, il serait encore à flot quand ce croiseur qui nous chasse sera

près de nous. Mais une fois le feu allumé à bord, il ne restera plus de

trace de lui. Dépêchons-nous donc de transborder nos nègres!

La nuit, une nuit douce et calme, descendait déjà sur la scène horrible

qui se préparait. Le brick que nous avions aperçu pendant mon duel en

pleine mer avec Raphaël n'était plus qu'à quelques portées de canon de

nous. La mer était belle, le ciel serein, et la brise semblait plutôt

se jouer avec les flots pour les caresser que pour les soulever. Ce

silence, qui a quelque chose de si imposant et de si vaste à la mer,

n'était interrompu que par la voix de mes matelots et les commandemens

de Pitre, qui ne cessait de répéter pour encourager nos gens: Allons,

mes fils, faisons vite, pour mettre le feu à cette barque et faire

rôtir le prince Boulou! Oh! que ces hommes se dépéchaient! avec quelle

activité ils travaillaient, et quelle gaité brillait dans leurs

regards! Combien ils se promettaient de plaisir en pensant à l'effet

que produirait l'incendie du brick de Raphaël, sautant en l'air avec ses

poudres! Que de bons mots ils trouvaient en voyant les grimaces et la

contenance infernale du prince Boulou, attaché au pied du grand-mât!

Pour celui-ci, il ne trouvait de force que pour me maudire et appeler la

vengeance de tous les démons. Les voeux du misérable ne furent que trop

tôt et trop bien exaucés.....

Je n'eus qu'à faire un signe, et des torches de goudron, déjà allumées,

firent courir une flamme dévorante dans le gréement et la voilure du

navire capturé: les cris de Boulou se perdirent dans les craquemens de

la mâture en feu et les hurlemens de la flamme. _La Rosalie_, toutes

voiles dehors, s'éloigna du foyer de l'incendie et les ombres de la nuit

enveloppèrent les ondes brûlantes que le vent lançait vers le ciel, qui

paraissait s'embraser. Les regards de mes hommes se tenaient attachés

immobiles et avides sur le brick, qu'ils s'attendaient à voir sauter.

Déjà ils accusaient la lenteur de l'explosion sur laquelle ils

comptaient. Une ombre se dessine au même moment sur le fond de l'horizon

qu'embrase l'incendie que nous laissons derrière nous: cette ombre est

celle de la haute voilure du brick qui nous a chassés, et qui, poussé

par la brise, est parvenu à passer entre le brick en feu et notre

navire. Il défile silencieusement, et ses voiles, après nous avoir

masqué un instant la rouge clarté du brasier qui s'élève au sein des

flots, vont se perdre dans l'obscurité par notre côté de babord.

--Il va revenir sur nous, il va revenir sur nous, répètent tous mes

hommes.

--Parons-nous au combat, dis-je à Pitre. Si ce brick nous gagne et qu'il

nous attaque, nous lui ferons payer cher sa témérité. Avec un double

équipage, qu'avons-nous à craindre d'un navire dont les hommes ont été

exténués par la maladie qui a frappé tous les croiseurs?

Le second espagnol vient m'assurer qu'il a appris que tous les bâtimens

de la croisière de Fernando-Pô avaient perdu la moitié de leur monde.

--Eh bien! qu'il soit bien équipé ou non, peu importe! Chacun à son

poste, et à l'abordage s'il nous attaque!

Mes gens sautent aux caronades. Une explosion épouvantable ébranle

tout notre navire, et une lame sourde vient nous pousser en avant et

clapotter le long du bord. Des débris de mâture, des bouts de filain en

feu, des morceaux de fer, tombent de toutes parts autour de nous.

C'est le brick espagnol qui vient de sauter en l'air, et le fracas

de l'explosion nous étourdit long-temps encore après cette terrible

commotion. Bientôt, par la hanche de bâbord, nous distinguons le brick

qui nous a chassés, et que la lueur éblouissante de l'incendie nous

avait empêchés jusque-là de voir dans l'obscurité. Il nous poursuit de

près et semble nous gagner. Il n'y a plus à en douter: le combat devient

inévitable.

Pitre passe derrière pour m'avertir que tout est prêt, et que l'équipage

espagnol, dont jusque-là les intentions lui ont paru suspectes, fait

la meilleure contenance. Jamais je n'avais vu mon second plus joyeux ni

mieux disposé. Avant de regagner son poste, il me presse la main avec

respect, avec affection; et puis, après avoir fait quelques pas, il

revient pour me dire encore adieu avant le combat.

--Qu'as-tu donc? lui demandé-je, surpris de l'émotion que je crois

remarquer dans la manière dont il me quitte.

--Capitaine, ne croyez pas que ce soit la peur, au moins, qui me fasse

vous dire adieu de cette manière; au contraire, jamais je n'ai été aussi

content de me battre. Vous vous rappelez bien ce que je vous ai dit

qu'il nous fallait, à vous et à moi... Eh bien! l'instant est venu, et

voilà celui qui fera mon affaire! Et il me montre le brick qui s'avance;

il me demande une seconde fois la permission de m'embrasser, et après

m'avoir pressé dans ses bras frémissans, il s'élance sur l'avant en me

disant: «Adieu, mon capitaine; c'est le dernier et le plus beau moment

de ma vie!»

Un coup de canon gronde sur notre arrière, le boulet siffle et va couper

une de nos drisses de bonnette. Je reviens au vent, et par le côté de

tribord, le brick me présente la joue en faisant comme moi une oloffée.

Sans que j'aie le temps de commander le feu, toute ma volée de tribord

part, lancée par mes chefs de pièce, qui n'ont pu résister au désir de

riposter à l'ennemi. Dès lors le combat s'engage: j'essuie deux volées

de la part du brick qui m'approche à une portée de pistolet, toujours en

me tenant par la hanche; ma petite artillerie est bien servie: le feu

de l'ennemi paraît se ralentir à mesure que la canonnade se prolonge. Un

morne silence règne à son bord; des houras accompagnent chacune de mes

bordées: les manoeuvres, coupées par la mitraille, tombent sur mon pont;

mais quelques unes des voiles de mon adversaire tombent aussi dégréées

par mon feu. J'ordonne alors de pointer à la flottaison, pour tâcher

de couler l'ennemi qui ne s'attache qu'à me démâter. Au bout d'un quart

d'heure, je crois remarquer que l'avantage me reste et qu'il y a de la

confusion à bord du brick: je fais lancer au vent et nous combattons à

échanger presque nos écouvillons. Mais, grand Dieu, que cet exécrable

combat me semble long et sinistre! La blessure que Raphaël m'a faite au

bras me fait horriblement souffrir: la douleur m'exalte et je deviens

furieux. Mes deux chiens, qu'avant le combat on n'a pas eu la précaution

d'enchaîner, hurlent sur le pont et remplissent l'air de leurs aboiemens

lugubres. Cinq à six fois je suis tenté de les abatre, tant leur cris

m'importunent et m'irritent, et par un mouvement plus fort que ma

résolution même, je les laisse errer sans les tuer autour de moi et

sur le pont. A la lueur des coups de canon que m'envoie le brick, je

remarque un homme qui se lève sur le bastingage de dessous le vent,

à chaque volée, et qui paraissait être le capitaine du navire que je

combats. Un novice, qui charge à mes côtés les pistolets dont je voulais

me servir, me passe des armes que je décharge en ajustant celui qui

me semble commander la manoeuvre à bord de l'ennemi. Ma main tremble

d'abord, je fais feu deux ou trois fois, et à la clarté des volées que

nous échangeons, je m'aperçois que mon adversaire ne reparaît plus sur

le bastingage où j'ai dirigé mes coups.

«Hourra! Hourra! crie mon équipage; hourra! garçons, le brick éteint son

feu!» Et les décharges recommençaient à mon bord avec plus de vivacité

encore qu'au début de l'action. Bientôt le feu du navire ennemi cesse,

et ceux de mes hommes placés sur l'avant me disent: «Capitaine, ce brick

est amené, il ne tire plus.»

--Pourquoi donc, demandé-je à ceux qui élèvent la voix, Pitre ne me

parle-t-il pas?

--Capitaine, M. Pitre vient d'être tué sur la bitte!

Le brick ennemi ne gouvernait plus; sa batterie paraissait ne plus être

servie: je me décide à l'accoster en commandant l'abordage. Je pousse

la barre sous le vent, et, malgré la faiblesse de la brise, le navire

obéit, et j'engage mon beaupré dans ses haubans de misaine. Tous ceux de

mon équipage qui ne sont pas blessés s'élancent à bord: je les suis, et

je vois avec étonnement mes deux chiens sauter dans le navire abordé.

Son pont était couvert de cadavres. Quelques hommes, groupés sur le

gaillard d'arrière, ne nous opposent aucune résistance: ils me crient

qu'ils sont rendus, et j'entends avec effroi les mots français qu'ils

prononcent pour m'annoncer qu'ils ont amené. Un fanal, allumé près du

dôme, me laisse voir, étendu sur les pavillons, le corps d'un officier,

revêtu d'un uniforme couvert de sang. Pendant que mes matelots

parcourent le navire le sabre à la main, pour faire mettre bas les armes

à ceux qui restent de l'équipage ennemi, moi j'approche de l'officier

mourant. Mes chiens m'avaient devancé encore, et je les retrouve léchant

les plaies de l'infortuné sur la figure duquel je porte la lueur du

fanal que j'ai trouvé près du dôme: ses deux yeux expirans s'entrouvrent

et brillent à la clarté détestable qui lui laisse apercevoir mes traits.

Un cri horrible s'échappe de sa poitrine gonflée, et ce cri, que je

reconnais avec horreur, vient déchirer mes entrailles comme la pointe

d'un poignard qui assassine...

Il n'avait donc que trop bien deviné son sort et mon crime, mon

malheureux frère, lorsqu'en nous quittant à la Martinique, il m'avait

dit, avec l'accent du plus sinistre pressentiment: _Nous nous reverrons,

Léonard!...._ Je l'avais revu aussi; mais pour être son meurtrier; mais

pour le voir expirer de mes coups, en m'accusant de lui avoir arraché

une vie pour laquelle j'aurais donné mille fois tout mon exécrable

sang...

Je n'ai plus aujourd'hui la force de dire ce qui se passa à bord

du bâtiment que je venais de souiller d'un fratricide. Par quelle

inspiration infernale le prêtre de Saint-Pierre m'avait-il donc empêché

de m'arracher, de mes propres mains, une existence que le sort avait

vouée au plus horrible de tous les meurtres.... La plume s'échappe de

mes doigts, teints encore du sang si pur et si cher que j'ai versé. Je

n'ai plus d'énergie que pour me détester, et pour appeler une mort que

je veux attendre avec rage et regarder en face en m'abreuvant de remords

et de regrets.... Elle viendra bientôt, cette mort, et je la recevrai en

jetant avec fureur un dernier regard de haine sur une existence que j'ai

remplie d'épouvante et de forfaits!

* * * * *

_Ce fut deux mois après cet événement déplorable, que je vis expirer à

Saint-Pierre-Martinique le capitaine Léonard. Le journal qu'il me confia

en mourant m'apprit le secret que jusque-là il m'avait caché, avec une

réserve qui me révélait l'état de son âme souffrante, sans toutefois me

laisser deviner le motif du chagrin dont il paraissait dévoré. Jusqu'à

son dernier soupir, il sembla prendre plaisir à narguer la douleur et

à jeter sur la vie des expressions de haine et de mépris. La dépouille

mortelle de cet infortuné fut déposée aux Pères-Blancs, entre la tombe

de son ami et celle de sa maîtresse...._

FIN DU NÉGRIER.

TABLE

DU QUATRIÈME VOLUME.

CHAPITRE 13. DÉVOUEMENT DE ROSALIE.

CHAPITRE 14. TRAITE À BONI.

CHAPITRE 15. TRAITE AU VIEUX-CALEBAR.

CHAPITRE 16. TRAITE AU GABON.

CHAPITRE 17. SECONDE TRAITE CHEZ EPHRAÏM.

FIN DE LA TABLE.

Le Négrier, Vol. IV Aventures de mer · 第 6 / 6 段