se faire citer pour sa bravoure et sa force d'âme! S'il vous faut un
suicide, cherchez du moins à l'ennoblir. Faites-vous tuer à la mer ou
dans un combat, en laissant à votre mère et à votre frère une fortune
acquise dans les dangers et un prix de votre sang.... Mais vous,
Léonard, périr dans un lit où vous n'avez pas eu la force de supporter
un reste de vie! Demandez à un autre qu'à moi une dose d'opium ou un
poignard: je cache un coeur d'homme sons cet habit, qui vous semble
peut-être si ridicule, et je méprise ceux qui s'assassinent, ou qui se
servent à eux-mêmes d'empoisonneurs.
--D'empoisonneurs! Moi, m'empoisonner et mourir comme cette femme
infernale, qui a si lâchement détruit celle pour qui j'aurais mille
fois donné tout mon sang goutte à goutte! Ah! jamais!... Et mes larmes
revinrent comme pour tempérer l'exaltation excessive de mes idées et de
ma douleur...
Le prêtre ne me quitta plus. Ce stoïcisme si paisible, qu'il feignait
auprès de moi, me disposa à écouter peu à peu les conseils de sa morale
noble et courageuse, il savait que mon âme ulcérée se fermerait au
langage de la bigoterie, et il ne fut question entre lui et moi que
de sentimens énergiques. La force de ma complexion sut encore vaincre
l'abattement de mon esprit et de mon coeur. Je revins à la vie pour
éprouver, plus profondément que je ne l'avais fait dans ma maladie,
le dégoût et presque l'horreur de l'existence. Mon caractère prit une
teinte sombre, et cette insouciance, qui m'était naturelle auparavant,
se changea en haine pour tout ce qui m'entourait. Insensible à mes maux,
je ne conçus plus comment il existait des êtres qui pussent souffrir
autant que je l'avais fait. Je voulais revoir la mer aussitôt qu'il me
deviendrait possible de mettre le pied sur un navire, et de recouvrer
assez de force pour commander. Pitre, que j'avais laissé incarcéré et
malade à la Dominique, se présenta un jour à moi, accompagné du bon
prêtre qui était parvenu à me faire consentir à vivre. Comment as-tu
donc réussi à t'échapper, lui demandai-je?
--En me faisant passer aux yeux du gouverneur pour un malheureux
naufragé que vous aviez forcé à partir avec vous du Vieux-Calebar. Mais
j'ai bien autrement encore embêté les Anglais. Avant de quitter _la
Rosalie_ pour embarquer dans la patache qui nous a sauvés, je me suis
traîné à quatre pattes jusque dans votre chambre, et j'y ai pris le bon
pour quatre-vingts têtes de noirs, que Duc-Ephraïm vous avait fait au
Vieux Calebar.... et puis ce portrait...
C'était le portrait de Rosalie....
--Ce n'est pas encore le tout, mon capitaine; à force de manoeuvrer
autour des Anglais, ils m'ont accordé, comme pas grand'-chose de bon, la
figure de notre pauvre petit trois-mâts, et j'ai apporté aussi avec
moi le buste de _la Rosalie_, parce que si nous venons à armer un autre
navire, comme je l'espère bien, cette figure-là battra encore les mers
avec nous.
--Armer un navire! je le voudrais pour quitter ce malheureux pays, car
je sens que j'y étouffe. Mais la force me manque.
--Vous avez raison, c'est de la mer qu'il vous faut, à vous et à moi,
et quelque bon coup de fusil pour trouver une belle mort; car,
voyez-vous, nous n'irons pas loin l'un et l'autre après la maladie qui
nous a avariés, mon capitaine. Le foie reste attaqué, et ce n'est pas la
tête sur un oreiller qu'il nous faut rendre notre dernier décompte... Il
y a ici un beau brick-goëlette, construit à Nantes, et qui est en vente.
C'est fait pour aller chercher des nègres, comme une jeune fille pour
l'amour. Je me disais hier encore, en voyant cette belle embarcation:
ce serait bien dommage de faire porter du sucre ou des boeufs de
Porto-Ricco à un fond de navire comme celui-là, qui est à pendre dans
une église. C'est taillé pour un commerce plus honorable.
Le prêtre prit alors la parole.
--Ce brave homme a raison. Il faut que vous partiez, capitaine; la mer
seule vous rendra ces forces que vous vous plaignez de ne pas recouvrer
ici. Je connais le bâtiment dont parle votre second: il vous conviendra,
j'en suis sûr, et vos anciens armateurs ne demanderont pas mieux que
d'en faire l'acquisition pour vous.
--N'est-ce pas, M. le curé? reprend Pitre. Et je suis sûr que vous ne
vous refuserez pas à baptiser les 350 ou 400 mauricauds que nous vous
amènerons; car notre métier, à nous, c'est d'aller chercher des nègres
pour que vous eu fassiez des chrétiens à l'arrivée. C'est pour
la religion et non pour le plaisir de vendre des noirs, que nous
travaillons; pas pour autre chose.
Le prêtre sourit à cette saillie de Pitre. Il me proposa son bras et
nous sortîmes. Nous allâmes voir le brick-goëlette pour me distraire.
Mes armateurs et mes amis me revirent avec la plus vive satisfaction.
Peu de jours après ma première sortie; le brick-goëlette était acheté
pour moi.
Pitre vint, palpitant de joie, m'annoncer cette bonne nouvelle.
--Quel nom donnerons-nous à notre beau navire, capitaine Léonard?
--Le même: _la Rosalie_, toujours elle.
--Je m'en doutais, et demain la figure que j'ai rapportée de notre
ancien bâtiment passera sur l'avant du nouveau. Ça nous portera bonheur,
allez. Et comme notre brick-goëlette sera bien avec cette petite figure
si mignonne qui ressemble tant à... Mais, comment voulez-vous que je
fasse peindre la nouvelle _Rosalie?_
--En noir, tout en noir.
--Pas même deux petits listons blancs? Deux petits listons blancs,
proprement filés, font joliment bien cependant; ça vous donne un air
moins forban, il est vrai; mais comme ça vous élonge un navire!...
Enfin, puisque vous le voulez, pas de listons blancs! Mais la figure?
Sera-t-elle aussi en noir? Non, ça aurait trop l'air d'une tête de
négresse, n'est-ce pas, et vous n'êtes plus fort là?...
--La figure, tu la peindras en blanc; mais je veux que pendant que je
serai vivant, elle soit toujours couverte d'un voile noir....
--J'entends, j'entends, capitaine....
Avec de la toile noire et un joli petit amarrage en mérin, bien
proprement relevé d'un filet de goudron, on la masquera cette pauvre
chère figure, en signe de deuil... Oh! je comprends bien, allez!...
Ah! on dit qu'elle était si bonne, et que vous l'aimiez tant!... Il faut
maintenant songer à faire notre équipage; car les armateurs ont déjà
trouvé la cargaison. Je vous dirai que j'ai là, presque sous la main,
deux douzaines et demie de bien mauvais gars qui ont fait des voyages à
la Côte, et avec de la racaille de cette espèce, on se fait bientôt un
vaillant équipage. Mais il faut des gourdes pour tout ça.
--Tu feras ce que bon te semblera à cet égard. Je ne veux mettre le pied
à bord que pour appareiller d'ici.
--J'entends encore bien votre affaire. Le tempérament n'est pas tout à
fait assez solidement remis à flot, pour que vous vous cassiez la tête à
vous mêler de tous ces petits bric-à-brac. Mais je suis là, moi, et pour
un coup, je dis. Je m'en vais arrêter quelques bons matelots, à grand
coups de tafia; car ce n'est que comme ça qu'on a de ces ivrognes, dans
les cabarets de la colonie. Ah! quelle race que les matelots, quand on
les connaît. Dieu de Dieu quelle race!... A revoir, mon capitaine...;
Ne vous inquiétez de rien: votre second est là; c'est moi, moi que vous
avez retiré de la crasse, pour en faire quelque chose... Adieu, bonne
santé, mon capitaine, à demain.
16.
TRAITE AU GABON.
Le roi Possador.--Son premier ministre, le Français Doyau.--Dégoût de la
vie.
--Pitre, voici la première visite que je fais à bord de _la Rosalie_,
et après-demain ou le jour suivant, au plus tard, il faut que nous
appareillions. C'est au Gabon que cette fois nous irons faire notre
traite.
--Au Gabon, capitaine? tant mieux. J'ai déjà mis le nez par là, moi. Le
roi Possador est un brave homme, c'est-à-dire un brave nègre. Il y aura
plaisir, avec lui: cargaison mise à terre, cargaison payée dans un mois;
c'est la règle. Et puis là, voyez-vous, c'est que la marchandise n'est
pas de la drogue, comme chez ce gueux d'Ephraïm. C'est du superfin.
--Je t'avais dit, Pitre, de faire mettre en batterie dix caronades, et
je n'en vois que six....
--Dix caronades?... Est-ce que par hasard, capitaine, il y aurait
quelque petit coup de flibuste sous jeu?... Non; mais c'est que je suis
bon là, et que si nous trouvions auprès de Nazareth ou de San-Thomé
un Espagnol ou un Portugais trop faible pour porter sa cargaison, nous
pourrions bien l'aider un petit brin...
--Il ne s'agit pas de cela. Fais placer nos dix caronades en batterie.
--Ce soir elles y seront, capitaine.
Toute la cargaison a été amenée, selon les ordres que vous m'avez
donnés. Le gréement n'est pas trop mal, comme vous le voyez. Le pont
est paré, de l'avant à l'arrière, comme celui d'une frégate. Ce sont nos
novices qui ont serré ces voiles, et j'espère qu'elles vous ont une mine
assez propre, avec ces étuis peints en blanc et relevés en bosses d'or
sur ces vergues noires et cirées comme une paire de bottes. Et ces mâts
de borne qui vous poignardent le ciel, qu'en dites-vous?
--Oui, tout cela n'est pas mal... Qu'il me tarde de quitter la
Martinique! Il me semble qu'une fois au large, je respirerai plus
facilement.
--Mais il n'y a pas de doute. L'air de la mer, voyez-vous bien, chasse
toutes les mauvaises pensées, sans comparaison, comme la brise vous
pousse sous le vent la fumée toute noire qui sort de cette cuisine-là.
À propos, en parlant de cuisine, je vous dirai que j'ai pris pour
maître-cook un de ces deux nègres qui vous ont ramené de la Dominique
ici, avec cette négresse, vous savez bien, cette gueuse de négresse
enfin que vous m'avez défendu de nommer. Notre chirurgien, vous l'avez
vu: c'est un homme à deux fins, il sait saigner un homme et commander
un quart; dans un moment de presse, ça vous monte à l'empointure d'une
vergue pour prendre un ris, et en descendant ça vous coupe une jambe,
s'il y a besoin, comme si c'était le même service à faire.
--Tu as sans doute eu soin de faire embarquer tes poudres?
--Je crois bien! c'est une chose qu'il ferait beau oublier avec vous!
Je ne sais pas, mais j'ai dans l'idée que nous en consommerons quelques
barils ce voyage.
--Demain je reviendrai à bord. Fais-moi mettre à terre, et que tout soit
prêt, entends-tu bien, pour demain, comme je te l'ai déjà dit, ou après
demain au plus tard.
J'appareillai de Saint-Pierre quarante-huit heures après ma première
visite à bord. Tous mes amis m'embrassèrent comme s'ils ne devaient
plus me revoir. Le bon curé du Mouillage voulut aussi me faire ses
adieux.--Vous faites un fort triste métier, me dit-il, mais cela
vaut encore mieux que de se suicider. Je suis bien vieux et vous bien
souffrant; mais on guérit plus facilement encore de votre maladie que
de la mienne. Si vous ne me retrouvez plus ici quand vous reviendrez,
Léonard, donnez encore un souvenir à votre vieil ami, je serai là-bas.
Il me montrait le ciel en prononçant ces mots d'une voix émue et ferme
qui me pénétra l'âme.
Il faisait nuit quand mes voiles se déployèrent. L'obscurité confondait
tous les objets dans une seule masse, et je ne pus distinguer ni ma
pauvre maison du Figuier, ni le cimetière des Pères-Blancs, que j'allais
quitter peut-être pour toujours. Je crois que dans le jour je n'aurais
pu supporter, sans la plus déchirante émotion, la vue de ces lieux
encore si pleins du souvenir de tout ce qui m'avait été si cher!...
Cette mer, qui toujours m'avait offert un spectacle si riant, cette vie
de bord que j'aimais tant lorsque j'étais heureux, ne me parurent plus
que tristes et monotones. Rien ne me fatiguait comme un beau jour ou une
nuit douce et calme. Le bruit d'une tempête et le fracas d'un sinistre
orage, s'accordaient bien mieux avec l'état de mon âme, et je me sentais
comme soulagé lorsque le vent, sifflant dans mes cordages et dans
mes poulies, venait frapper mon oreille de ces sons mélancoliques qui
ressemblent à plusieurs voix plaintives; ou lorsque encore la mer,
fortement remuée, venait mugir lamentable le long du navire tourmenté
par la bourrasque, j'éprouvais plus de tranquillité. Alors, si quelque
matelot me faisait entendre une de ces antiques complaintes qui avaient
tant charmé mon enfance, je me rappelais avec attendrissement et ma
première campagne sur le _Sans-Façon_, et les heures délicieuses passées
auprès de petit Jacques... Que d'événemens et que de tempêtes avaient
agité ma vie depuis ce temps! que d'impressions profondes s'étaient
gravées dans mon coeur après ces premiers momens de calme et de naïve
tendresse! Et moi qui m'étais cru, par la rudesse de mon caractère et
la force de mon courage, à l'abri de ces sentimens et de ces regrets qui
font le malheur de tout une existence!... Pauvre homme qui, avec tant de
faiblesses, se croyait si fort contre les événemens et les passions!
Pitre, mon second, ne me reconnaissait plus. Souvent je lui entendais
dire aux autres officiers, avec la franchise de son langage, lorsqu'il
me croyait endormi dans ma chambre ou près du couronnement:--Notre
capitaine a un ver qui lui mange le coeur. C'est un homme qui n'a pas
voulu se tuer, voyez-vous, parce qu'il cherche une bonne occasion de
se défaire d'une charge qu'il n'a plus la force de porter... Aussi,
tenez-vous pour bien avertis qu'à la première anicroche il ne boudera
pas, et qu'il nous fera saler d'une rude manière.... C'est pourtant moi,
mes amis, qui lui ai fait tout ce mal-là....
--Comment donc ça, vous?
--Oui, moi, mais sans le vouloir, comme de juste; car vous comprenez
bien que, s'il ne fallait que m'amarrer un boulet au cou et me jeter en
pagaye le long du bord pour le dégager de son humeur noire, l'affaire ne
pèserait pas une demi-once. Mais je vais vous expliquer tout cela.
Et Pitre leur racontait longuement alors notre aventure au
Vienx-Calebar, et la journée où je délivrai la détestable négresse dont
il m'avait fait faire la connaissance. Mes officiers et les maîtres
écoutaient, avec une sorte de respect, la narration de mon second, et
tous semblaient plaindre mon malheur, tout en condamnant cependant la
mélancolie à laquelle je m'abandonnais.
C'est dans ma traversée au Gabon que j'eus surtout lieu d'observer
l'empire qu'exerce non-seulement l'autorité d'un capitaine sur les
volontés de son équipage, mais aussi l'influence de son humeur sur le
caractère de tous ceux qui l'entourent. Mes matelots étaient tristes,
par cela seulement que j'étais triste, eux que j'aurais vus si joyeux,
pour peu que j'eusse pu me laisser aller encore à des mouvemens de
gaîté! Mais à bord, c'est sur le visage du chef que chacun règle sa
physionomie, non pas par flatterie, mais parce que le capitaine est pour
ainsi dire la tête d'un corps qui n'a de pensées et de sensations
que par lui seul. Je ne pouvais voir quelquefois sans une sorte
d'attendrissement et de reconnaissance, l'intérêt que ma situation
inspirait à mes gens. Il y avait jusque dans la rudesse de leurs
attentions pour moi, quelque chose de plus que de la soumission. On
aurait dit, lorsqu'ils passaient à mes côtés, soit pour manoeuvrer ou
pour nettoyer le navire, qu'ils s'attachaient, ne fût-ce qu'en portant
la main à leur bonnet ou se rangeant devant moi, à me prouver combien
mon état leur inspirait de respect et leur commandait d'égards. On a
trop dit que l'espèce des matelots était méchante. Il ne faut que savoir
les conduire pour la trouver bonne. Le forban qui reconnaît, dans son
supérieur, les qualités qu'il cherche dans celui à qui il doit obéir,
n'est pas plus difficile à mener que l'homme que vous employez dans un
atelier, ou dont vous vous servez pour brosser vos habits.
A l'entrée de la large rivière du Gabon, je contemplai, avec une émotion
que je n'aurais certes pas éprouvée dans une autre situation d'esprit,
ces côtes qui rappellent si bien celles du nord de la France. Cet
aspect, si riant pour des Français qui ont conservé tous les souvenirs
de leur pays, me rafraîchit un moment la vue; mais cette illusion d'un
instant s'évanouit encore lorsque des montagnes de sable, produites par
les jeux de la brise de l'est, nous apportèrent à bord cette poussière
chaude qui vous aveugle et qui rend l'air brûlant des déserts si
difficile à respirer.
Je vis au Gabon le roi Possador, le moins barbare des souverains de la
Côte. Il me dit qu'il avait envoyé en France un de ses fils, à qui il
voulait faire donner une éducation européenne. C'est ce jeune noir que
l'on a connu au Havre pendant quelques années[7].
[Note 7: Historique.]
Le roi de ce pays, avec toute l'adresse qu'il avait acquise dans la
fréquentation des Portugais, devait aimer la franchise qu'il rencontrait
chez les Français: les gens astucieux saisissent, comme une bonne
fortune, l'occasion de se lier avec les hommes d'un caractère droit.
Possador cherchait à tromper toujours; mais quand on réussissait à lui
faire apercevoir qu'on n'était pas sa dupe, il devenait alors assez
facile à manier. Jamais cacique africain ne parut avoir une si haute
opinion des nègres qu'il vendait aux capitaines. C'étaient des trésors
de sagesse et d'intelligence que ses esclaves; et à l'entendre vanter
les races du Gabon, on aurait dit un marchand d'orviétan célébrant les
vertus admirables de son spécifique universel.
Je m'accoutumai bientôt à Possador, et il parut me savoir gré de la
complaisance que je mettais à lui passer un charlatanisme qui ne pouvait
plus m'en imposer.
Ua vieux matelot, ancien déserteur, je crois, du brick de guerre
français _le Huron_ ou _le fanfaron_, avait réussi, oublié sur ces
rivages, à devenir ministre de Possador. L'existence de cet homme, dont
je reçus de grands services, avait un caractère fabuleux, qui aurait
suffi sans doute pour jeter un grand intérêt sur une physionomie moins
vulgaire que l'était la sienne.
Il me raconta qu'étant resté malade sur la côte d'Afrique, les nègres,
après le départ de son navire, le prirent en pitié et ensuite en amitié,
une fois qu'ils l'eurent rendu à la vie. Le roi Possador s'intéressa
bientôt à Doyau (c'était le nom de ce marin), et celui-ci, à force de
dévouement, sut justifier la faveur de son nouveau maître[8].
[Note 8: Historique.]
C'était chose remarquable et fort curieuse que les modifications
qu'avait subies l'individualité de ce Français, sous le climat du Gabon
et au milieu des noirs. Je crois qu'à force de vivre parmi les habitans
de ce pays, il était devenu nègre lui-même, moins la couleur de la peau;
et encore la sienne n'était-elle plus blanche. Il se rappelait à peine
assez de français pour tenir une conversation un peu suivie avec moi,
malgré l'intelligence naturelle dont il était doué; et toujours les
manières de singe qu'il avait contractées, revenaient dès qu'il lui
prenait fantaisie de se redonner une contenance européenne.
Doyau ne savait pas lire. Sans cet inconvénient, il me confia qu'il
aurait pu supplanter son bienfaiteur. Il était parvenu à discipliner
cinq à six cents noirs à la française; mais l'armée, dont il était
généralissime, n'avait que des gilets d'uniforme à l'anglaise, et
n'avait ni pantalons ni souliers. Du reste, jamais je n'ai vu de soldats
européens manier un fusil avec autant de dextérité et de magie, pour
ainsi dire, que les mauvaises troupes de Doyau.
Ce maréchal de France, éclos sur la côte d'Afrique, me prit en
affection, et sa faveur me procura l'avantage de faire ma traite en très
peu de temps. Doyau ne se montra pas trop exigeant pour les services
qu'il m'avait rendus. Je le payais en égards surtout, et rien ne le
flattait plus que de me voir le prendre par dessous le bras, pour nous
promener familièrement dans la ville et devant la porte de la case
royale. C'était un reflet de considération qu'il venait chercher tous
les jours à mes côtés.
Plusieurs fois, encouragé par la confiance que voulait bien m'accorder
le premier ministre du Gabon, j'essayai d'obtenir de lui quelques
révélations sur ce que les Africains nous cachent le plus, soit par
indifférence, soit par politique. Mais nègre avant tout, mon ami Doyau se
borna à me faire savoir que, dans l'intérieur de l'Afrique, et non loin
des côtes il y avait de grandes villes dont les Européens ne soupçonnent
pas même l'existence. C'est surtout avec les chefs de ces cités que
les rois du littoral s'entendent pour obtenir les noirs qu'ils vendent
ensuite aux négriers, et aux Maures nomades que l'on rencontre partout
sur les rivages occidentaux. Mais un fait que jusque-là j'avais toujours
mis en doute, me fut confirmé par la simple observation que Doyau me fit
faire: «Vous avez vu, me dit-il, les nègres nouveaux tomber malades
en arrivant sur la côte, et vous n'avez pas manqué d'attribuer leurs
affections subites aux fatigues de leurs longs voyages à travers les
déserts; mais les maladies qu'ils éprouvent ont une autre cause: c'est
qu'ils viennent de quitter l'air chaud et salubre de l'interieur, pour
respirer l'atmosphère humide et pestilentielle de la côte. Il n'y a que
les bords de la mer qui soient malsains, dans ce pays aussi redoutable
sur ses limites maritimes, pour les naturels que pour les Européens.»
Dès que je voulais pousser mes questions plus avant, le discret ministre
coupait court à la conversation en me disant, en des termes que je puis
traduire à peu près ainsi: «Qu'il vous suffise de savoir qu'ici celui
qui nourrit le plus d'hommes est le plus puissant. Ce qu'on vous laisse
voir n'est rien; ce que nous cachons est tout. Notre politique est plus
noire encore que notre figure. Il y a moins de dissimulation dans toute
l'Europe que dans la tête du plus petit roi de la Côte.»
Je fis ma première traite de quatre cents noirs au Gabon, sans m'être
donné beaucoup de peines et sans avoir eu à soutenir avec le roi des
contestations désagréables.
Possador, un jour avant mon départ, fit assembler les personnages de sa
cour et une partie de son peuple sur le rivage, et, en présence de toute
cette négraille, il me dit solennellement en langage portugais un peu
barbare:
«Capitaine, que le Grand-Être te conduise et enfle les voiles de ta
grande pirogue du bon vent qui souffle au Gabon. Le Mauvais Esprit te
poussera peut-être du côté du Congo ou de Loango. Évite, autant que tu
le pourras, ces terres maudites! Les _Bravos_ mangent les hommes blancs;
fuis les mauvais nègres: ils te rongeraient la tête, capitaine, et
boiraient ton sang rosé. Pars, puisqu'il le faut. Cette nuit nous
allumerons des feux entre nos cases, pour te rendre favorable le
Grand-Être, et éloigner de ta route les _Zombis_ et les génies
malfaisans. Adieu, adieu, adieu!»
Possador, après cette paternelle harangue, m'embrassa aux acclamations
de toute la peuplade assemblée. Son vieux ministre Doyau laissa couler
quelques larmes en se séparant de nous, et je fis voile pour la Havane.
Lorsque des événemens extraordinaire ne viennent pas jeter un vif et
puissant intérêt sur la vie des marins, le récit de leurs dangers de
tous les jours ne présente rien de bien dramatique. C'est une suite
d'obstacles sans cesse surmontés, de dangers courageusement courus, et
l'uniformité même de ces circonstances, quelque périlleuses qu'elles
soient, n'a rien de moins monotone que l'histoire de la vie la plus
paisible et la plus vulgaire. Qu'aurais-je autre chose à raconter à mes
lecteurs, en parlant de deux voyages que je fis au Gabon, que ce qu'ils
ont déjà lu dans mon journal ou dans d'autres relations! Vendre des
nègres à la Havane ou à la Martinique, c'est toujours agir dans le même
but et contracter avec les mêmes hommes. Aller les chercher au Gabon, au
Calebar, à Cameroon ou à Bénin, n'est-ce pas obtenir de la marchandise
avec de l'argent, et la transporter, comme toute autre cargaison, là
où la rente doit offrir le plus d'avantages? Mais c'est lorsque de
terribles incidens viennent, inattendus, éprouver le courage de l'homme
de mer, que sa vie s'agrandit, que le lieu de la scène s'élève; et c'est
alors qu'il faut l'offrir, comme un être à part, à la curiosité de ceux
qui ne l'ont vu jusque-là que comme un roulier occupé à conduire un
navire, au lieu d'une voiture, et à employer habilement les vents, au
lieu de fouetter, sur une grande route, un vigoureux attelage.