sont plus bons à rien.... Ils donnent leur mal à ceux qui, dans la cale,
sont encore bien portans. En supposant que la brise nous vienne, nous
n'avons même plus assez d'eau, à une demi-bouteille par jour, pour tout
ce monde....
--C'est le malheur le plus cruel qui m'ait encore accablé! Ceux qui
succomberont on les jettera à la mer, à l'instant même...
--Ça ne sauvera pas ceux qui peuvent encore vivre jusqu'à la Martinique.
L'équipage déjà murmure.
--Qu'il s'avise de se révolter, et bientôt il aura ma vie ou j'aurai
celle du dernier misérable qui voudrait m'imposer une seule volonté, ou
se hasarder même à me donner un conseil.
Pitre retournait, après des entretiens semblables, sur mon
gaillard-d'avant, regarder si au large il n'apercevrait pas, au
frémissement des flots, quelque petite apparence de brise. Mais
rien..... rien.... Les jours se passaient dans le désespoir, les nuits
venaient et s'écoulaient aussi cruelles que les jours... Pas un souffle
de vent: rien que des mourans étendus sur mon pont, et des morts à jeter
à chaque instant par dessus le bord....
--Nous n'avons plus d'eau que pour quelques jours, capitaine, vient
encore me dire Pitre. Le petit Tanguy, ce vaillant petit matelot qui
avait si mal aux yeux, s'est jeté à la mer, ne pouvant plus endurer la
soif; ses camarades doivent venir vous demander que vous leur fassiez
sauter la tête, puisque vous ne voulez pas faire autrement...
--Puisque je ne veux pas!.... Que veulent-ils donc, que veux-tu
toi-même, misérable?
--Moi, mon capitaine, je veux mourir avec vous, voilà tout; et s'il ne
vous fallait que ma ration d'eau pour vous faire vivre un quart d'heure
de plus, l'affaire, allez, serait bientôt faite. Mais ces nègres qui
vont tous décamper un à un, nous épuisent, et nous crèverons tous après
eux, tandis que.... Vous nous avez demandé deux jours pour vous décider,
et en voilà quatre que nous languissons entre la vie et la mort. Il vaut
mieux faire comme le petit Tanguy.
Comme Pitre prononçait ces mots qui me déchiraient, j'entends le bruit
d'un homme qui tombe à la mer.
--Est-ce encore un nègre qui vient de mourir?
--Non, capitaine; nos gens disent que c'est Leraide, que vous veniez
de nommer maître d'équipage à ma place, qui s'est jeté lui-même à l'eau
avec un boulet au cou.
--Et personne ne l'a empêché de commettre cette lâcheté?
--Pourquoi ça? Ce sera une ration de plus pour les restans. Et dans peu
nous sommes quatre ou cinq à qui vous entendrez faire aussi leur sac le
long du bord!
--Allons, puisqu'il le faut, et que je ne veux pas avoir à me reprocher
la perte de ceux qui, avant tout, sont les miens, accomplissez votre
infernal projet à la face de ce ciel exécrable que je voudrais pouvoir
faire crouler sur ma tête.
Je descends égaré dans ma chambre: je me bouche les oreilles; je
prends un pistolet chargé. Mais cette arme était suspendue au-dessus du
portrait de Rosalie. Je jette un regard sur celle figure si noble, si
touchante, comme pour lui faire mes derniers adieux... J'entendais à
chaque instant tomber le long du bord des hommes qui criaient, et dont
je croyais entendre aussi les mains s'accrocher sur les bordages qui
me séparaient d'eux. Fraïda descend, se précipite à mes genoux, avec la
joie dans les regards: elle me fait comprendre, par ses gestes rapides,
qu'elle a vu la brise venir... Je saute comme un fou sur le pont: le
ciel s'est couvert de nuages, la nuit me paraît plus fraîche. «Arrêtez!
c'est assez... Je vous ordonne de suspendre cette atroce exécution!...»
Mes hommes obéissent: ils s'élancent sur les manoeuvres, nos voiles
s'enflent... Nous allons enfin quitter le lieu qu'une scène épouvantable
a rempli d'horreur pour moi... Mais, non: nous nous sommes trop
tôt flattés, et la brise meurt encore une fois dans nos voiles, qui
continuent à battre lentement, à chaque coup de roulis, notre mâture
fatiguée....
La nuit s'écoula silencieuse et morne... mes matelots seuls paraissaient
avoir repris un peu de confiance. Fraïda, agenouillée sur le dôme,
semblait prier, en élevant ses mains vers le ciel, la figure d'un des
dieux de son pays, qu'elle avait religieusement emportée avec elle.
Quel spectacle le jour naissant offrit à mes yeux, déjà accablés de
la vue de tant de maux! Un vaisseau, qui apparemment venait de nous
approcher à la faveur d'une folle brise qui s'était éteinte sur le point
où il se trouvait, nous apparut comme un fantôme au milieu de ces mers
sur lesquelles semblait s'être étendu un crêpe funèbre. Il était à deux
portées de canon de nous, se balançant dans le calme avec son énorme
mâture battue par les voiles dont il était couvert. En nous apercevant,
il mit trois embarcations à la mer. J'observai deux de ses canots,
qui, au lieu de se diriger sur nous, nagèrent sur notre arrière. À la
longue-vue, je suivis attentivement leur manoeuvre, et bientôt je les
vis lever leurs rames, et retirer de l'eau un objet que je craignis
d'abord de trop bien reconnaître.... Je ne pus long-temps douter de mon
malheur: c'était un de nos nègres aveugles, qui jeté dans la nuit à la
mer, était parvenu à rester à flot jusqu'au jour. Les gestes menaçans
des Anglais, rôdant dans les embarcations, pour chercher les autres
esclaves qui surnageaient encore, m'apprirent ce que j'avais à redouter
de leur trop juste indignation.... Les canots paraissaient armés: l'un
d'eux retourna à bord du vaisseau; et, après avoir rallié ensuite les
deux autres, tous trois nagèrent sur nous. Je ne pouvais long-temps
résister à des attaques que le vaisseau aurait pu renouveler sur
un équipage aussi faible et aussi exténué que le mien. Nous étions
perdus....
Un pavillon rouge s'élève à l'extrémité du mât de misaine du navire
ennemi: c'est le signal de la sanglante exécution qu'on nous prépare.
Une casaque de matelot est hissée au bout de sa grand'vergue, comme un
hommeau haut d'une potence: c'est là l'indice fatal du sort inévitable
qui nous est réservé.
L'officier commandant une des embarcations me crie, une fois rendu
près du bord: _Rendez vous, brigands!_ Je ne sais ce que j'allais lui
répondre, lorsque je vois monter sur le pont maître Pitre, qui, tout
jaune et les bras nus, se présente aux Anglais, après s'être traîné
jusqu'aux bastingages, avec quelques autres matelots, livides comme lui:
_Sauvez-nous_ s'écrie-t-il, _nous ne demandons pas mieux que de nous
rendre nous nous mourons sauvez-nous_!....
Jamais je n'avais vu de malades plus effrayans que ces malheureux,
tendant leurs bras supplians et décharnés aux Anglais stupéfaits....
Ceux-ci, saisis d'effroi à la vue de ces cadavres ambulans, hésitent à
nous aborder. Leurs canots ont levé subitement leurs rames.
--Qu'avez-vous donc à votre bord? me demande l'officier, du ton de voix
le plus ému.
--Une maladie affreuse qui nous dévore.
Je venais de comprendre le mot de l'énigme que maître Pitre m'avait
donnée à deviner, et ma réponse venait de m'être dictée par la ruse que
j'avais comprise à temps.
Les Anglais se concertent entre eux: l'attaque est suspendue. Au bout
d'un moment, l'officier, en renonçant à nous aborder, ordonne de faire
feu sur nous. La fusillade commence et s'engage des deux côtés; mais
avec elle une brise inattendue, cette brise que nous invoquions si
inutilement depuis tant de jours, s'élève; elle frémit dans notre
gréement et dans nos voiles arrondies. Le navire glisse sur la surface
de la mer que verdit la risée. Je commande alors le feu de toutes mes
caronades sur les embarcations anglaises. _Tenez, chiens,_ leur dis-je
au porte-voix, _voilà mes adieux;_ et aussitôt, mon pavillon tricolore
flotte au bout de mon pic, qui cède à la douce pression du vent. Le
vaisseau veut m'appuyer la chasse; mais avant d'orienter sur moi, il
faut qu'il embarque les trois canots qu'il a mis à la mer. _La Rosalie_,
si légère, si fine marcheuse, coule pendant ce temps, avec la rapidité
d'un oiseau, sur les flots que le lourd vaisseau ne fend qu'à peine,
avec une brise trop faible pour lui. Nous lui échappons enfin, et nous
respirons.
--- Comment avez-vous trouvé ma maladie? me demanda alors maître Pitre.
--Excellente, mon brave garçon; elle nous a sauvés. Et avec quoi t'es-tu
donc barbouillé de la sorte? Tu avais l'air d'un spectre.
--Vous voyant embarrassé, je me suis frotté la figure, les bras et la
poitrine, avec l'eau de safran que nous mettons dans le riz, et nos
gens, ma foi, en ont fait autant. Ma fièvre jaune nous a tous guéris
d'une fameuse peur, n'est-ce pas, mon capitaine? C'est qu'ils nous
auraient tous pendus au moins, les canailles, pour le demi-cent de
nègres que nous avons envoyés hier par dessus le bord!
S'il nous avait été permis de nous livrer à la joie dans ce moment, nous
aurions sans doute célébré notre triomphe par quelque bonne orgie, car
déjà le vaisseau anglais, vaincu dans ce combat si inégal, ne se voyait
plus qu'à l'horizon. Mais nous ne pouvions encore nous abuser sur la
longueur de la route qui nous restait à faire, et sur le peu de vivres
que nous possédions. Le vent, qui nous avait si heureusement tirés de
dessous la volée de l'ennemi, continua à nous favoriser; mais bientôt
un nouveau contre-temps vint nous consterner. Une voie d'eau se déclara:
nous sautons aux pompes et nous parvenons à peine à les franchir. Le
navire, déjà vieux, avait souffert dans ses hauts, de la chaleur à
laquelle il avait été exposé pendant nos longs calmes; et au dessous de
la flottaison, quelques coutures paraissaient même s'être ouvertes par
l'effet de la disjonction des bordages. En passant des grelins sous la
quille du navire, et en virant au cabestan, à peu près comme on
serre une malle avec un bout de corde, nous parvînmes, il est vrai, à
rapprocher un peu les étraques du bâtiment. Mais quelle extrémité! Il
fallut ne plus quitter les pompes et employer sans cesse nos esclaves
à les faire agir. Tant de fatigues, jointes aux privations que nous
éprouvions depuis trop longtemps, épuisèrent le reste de nos forces.
Moi-même, je tombai malade à côté de ceux de mes matelots qui s'étaient
couchés expirans sur le pont. Maître Pitre résista le dernier, mais il
finit aussi par ne plus pouvoir rester à la barre, qu'il avait tenue
tant que son courage lui avait permis de gouverner le navire. Les nègres
enfin devinrent maîtres du bâtiment coulant presque bas d'eau et à peu
près dépourvu de vivres.
La première idée des esclaves fut de nous massacrer. Je les voyais
quitter les pompes et s'assembler devant pour délibérer. Puis, pensant
probablement à l'embarras qu'ils éprouveraient à diriger le navire sans
nous, ils revenaient aux pompes, pour ne pas laisser couler _la Rosalie_
sous leurs pieds. C'est alors qu'ils me faisaient entendre les plus
horribles menaces. Mais chaque fois qu'ils s'avançaient furieux, comme
pour me dévorer, Fraïda leur présentait, en se jetant à genoux, la
pagode, le _grigri_,[6] qu'elle avait conservé sur elle, et à l'aspect
de ce signe révéré, élevé vers les cieux, dans les mains suppliantes de
Fraïda, les plus irrités reculaient en rugissant.
[Note 6: C'est le nom que les nègres de la Côte donnent à leur
amulette».]
L'un d'eux, bravant cependant tous les efforts et les prières de ma
négresse, s'avança, le couteau levé, pour me percer sur le matelas où
j'étais étendu sans mouvement et presque sans vie; mais alors mes deux
chiens, qui veillaient sans cesse à mes côtés, s'élancent sur l'esclave
forcené, et le déchirent au milieu des autres noirs, sans que ceux-ci
osent braver la fureur de ces animaux dont la faim n'a servi qu'à
exalter l'énergie. Bientôt la superstition, succédant à la colère,
s'empare des révoltés. Ils regardent comme un juste châtiment du ciel la
mort que mes deux chiens ont donnée au nègre qui, pour me tuer, n'a pas
craint de dédaigner le signe protecteur que Fraïda a opposé à sa rage.
Le cadavre qu'abandonnent mes dogues, est enlevé par les noirs, qui
achèvent de le mettre en lambeaux pour le manger....
Ce festin d'antropophages se fait sous mes yeux: les cris d'allégresse
de ces horribles convives bourdonnent à mes oreilles affaiblies; car
j'avais eu le fatal avantage de conserver toute ma raison malgré les
douleurs excessives qui m'enchaînaient inanimé, depuis tant de jours,
sur le pont brûlant de mon navire.
Auprès de moi, sur le gaillard d'arrière, étaient venus tomber et
expirer, sans murmurer une seule plainte, la plupart de mes matelots.
Leurs cadavres putréfiés étaient restés à la place même où ces
malheureux s'étaient traînés pour chercher un refuge contre la fureur
des esclaves; mais toutes les fois que les noirs avaient voulu s'emparer
de leurs corps pour les lacérer ou les dévorer, mes chiens, plus enragés
encore que les nègres, avaient fait reculer les cannibales épouvantés.
Pitre, moins malade que moi, essaie de porter sa main mourante sur la
barre, pour remettre le navire en route; mais la fièvre redoublant avec
les efforts qu'il veut faire, le replonge dans le plus affreux délire et
l'abattement de la mort.
_La Rosalie_, presque remplie d'eau, poussée, sans être manoeuvrée, par
les vents alises, tantôt revient au vent, et tantôt reprend sa route,
livrée à l'impulsion de la brise qui siffle dans sa voilure désorientée.
Les nègres, effrayés de la position où ils se trouvent, commencent à
devenir plus menaçans qu'ils ne l'avaient été encore: chacun de ceux qui
succombent sert aussitôt d'aliment aux autres.
Pour moi, j'entrevoyais sans effroi le moment où, n'ayant plus de
vivres, ils viendraient, malgré Fraïda, s'emparer de moi et de ceux de
mes hommes qui existaient encore. A chaque coup de roulis, leurs
cris m'annonçaient leur épouvante; puis ils venaient, comme un flot
tumultueux, pour fondre sur nous, et s'arrêtant tout à coup, leurs
effroyables menaces succédaient à leurs premiers _hourra_ de carnage!
Je ne sais combien de jours je restai dans cette position, plus cruelle
mille fois que la mort la plus horrible....
Un matin, des cris inaccoutumés se firent entendre sur le gaillard
d'avant, où les nègres avaient l'habitude de s'entasser comme pour se
décider à nous massacrer. Je vois une cinquantaine de cas malheureux
monter pour la première fois dans les haubans, et se livrer aux
démonstrations de la joie la plus bruyante. Fraïda, qui comprend les
mots qu'ils échangent énergiquement entre eux, court devant et
revient presque aussitôt m'expliquer qu'on aperçoit quelque chose
d'extraordinaire non loin de nous. Cette nouvelle si inattendue me
retira à peine de la stupeur dans laquelle l'excès de mes maux m'avait
jeté: je ne pouvais plus que souffrir.
Cependant, au bout d'une ou de deux heures de tumulte parmi les nègres,
j'entendis, sans pouvoir lever la tête, bruire sur les lames un bâtiment
qui semblait nous approcher; et un instant après je distinguai une
mâture et des vergues au dessus de nos bastingages. Des matelots blancs
sautent à bord: à l'aspect de tant de cadavres à moitié rongés, d'un
navire presque coulé, de cette voilure déchirée et de ce gréement
délabré, nos libérateurs paraissent éprouver un sentiment d'épouvante et
d'horreur. Mais la pitié l'emporte. Un d'eux s'approche de moi, avec
une sorte d'effroi, et presque en tremblant, me demande en anglais si le
capitaine du navire existe encore. A ces mots: _c'est moi_, qui sortent
de mes lèvres expirantes, il ordonne à ses gens de me transporter à
son bord, avec les autres hommes de l'équipage à qui il reste encore un
souffle de vie. Fraïda et mes fidèles chiens suivent le cadre sur lequel
on m'enlève aux scènes affreuses qui ont si long-temps fatigué mes yeux.
C'était une patache de la douane de la Dominique, qui venait de nous
rencontrer, en louvoyant au vent du canal. Nous n'étions qu'à six ou
sept lieues dans l'est de cette île, sur laquelle les vents alisés nous
avaient poussés en latitude depuis que la manoeuvre du navire avait été
abandonnée.
Quelque sévères que fussent les Anglais pour les négriers, le capitaine
de la patache nous prodigua toute espèce de soins. Il mit quelques uns
de ses hommes à bord de _la Rosalie_, pour la ramener au Roseau, sous
son escorte. Le soir, on nous débarqua sur des cadres dans cette petite
ville anglaise. Mon état de maladie ne permit pas au Gouverneur de
me faire emprisonner, en attendant le châtiment auquel je devais être
condamné; on se contenta de me déposer dans une maison, aux portes de
laquelle furent placées deux sentinelles. Un médecin me vit. J'obtins la
permission de conserver auprès, de moi Fraïda, qui en touchant une
terre anglaise, était devenue libre, comme tous les autres noirs de la
_Rosalie_.
Cette bonne Fraïda! Sans comprendre un seul mot d'anglais, sans pouvoir
entendre ce que je lui disais, sans connaître enfin aucun des usages
d'un pays si nouveau à ses yeux, elle sut deviner qu'il s'agissait pour
moi d'une arrestation. Des esclaves du Vieux-Calebar, qu'elle avait
connus avant leur captivité, et qu'elle rencontra au Roseau, lui
apprirent qu'en traversant les sept lieues de canal qui séparent la
Dominique de là Martinique, on pourrait m'arracher au sort que me
préparaient les Anglais, si je parvenais à me rétablir.
Un soir, Fraïda accourt tout effarée auprès de mon lit; un vieux nègre
la suivait, marchant péniblement. Elle ôte à ce noir la chemise de
gingas dont il est vêtu, et le pantalon de toile qu'il porte; et, sans
savoir encore ce qu'elle prétend faire, je lui laisse passer sur mes
membres exténués et cette mauvaise chemise et ce pantalon en lambeaux.
Puis, ses mains trempées dans une infusion qu'elle a apportée avec elle,
me noircissent le visage, le cou, la poitrine et les mains. Alors elle
m'arrache de mon lit: quelque affaibli que je sois, je trouve encore
assez de force, dans la confiance que me donne Fraïda, pour marcher et
la suivre, appuyé sur son bras. Les soldats placés en sentinelles à la
porte me laissent sortir, croyant voir encore aux côtés de Fraïda le
vieux nègre avec lequel elle est entrée. Dès que nous nous trouvons
assez éloignés de la maison pour n'être plus aperçus dans l'obscurité,
deux robustes noirs s'emparent de moi, et me portent, accablé des
efforts que j'ai faits jusque-là, dans une pirogue, où s'embarque aussi
ma libératrice. Au moment de quitter le rivage, j'entends des aboiemens:
ce sont mes deux chiens, qui ne me retrouvant plus dans la maison où
j'étais détenu, sont parvenus à découvrir la pirogue. Ils s'embarquent
aussi avec nous, ces deux fidèles compagnons de mes infortunes;
et bientôt nous nous dirigeons sur la Martinique, dans notre frêle
embarcation, conduite par les deux nègres, compatriotes de ma Fraïda.
Rosalie me revit encore mourant. Elle crut, en me pressant sur son
coeur, qu'il était dans sa destinée de me rendre une seconde fois à
la vie. Cette confiance, qui donnait à son empressement à me secourir
quelque chose de céleste, me la faisait regarder comme mon ange sauveur,
et la pauvre Fraïda s'aperçut que désormais la reconnaissance que je
devais à son amour, à son dévouement, serait partagée. Rosalie lui
témoigna la plus touchante bienveillance. Mais, dès le moment où ma
négresse se crut sacrifiée, elle cessa d'avoir auprès de moi cette vive
gaîté que lui avait inspirée la satisfaction de m'avoir arraché à tant
de dangers. Muette, presque inanimée auprès de mon lit de douleur,
elle ne recevait qu'avec indifférence les marques d'intérêt que Rosalie
s'efforçait de lui prodiguer. Ses yeux, sans cesse fixés sur les miens,
paraissaient épier toutes les pensée? qui n'étaient pas pour elle, et me
reprocher de lui avoir caché l'attachement que j'avais pour une femme à
laquelle je n'étais pas marié. Fraïda se crut trahie par moi.
Rosalie croyait avoir à m'apprendre une circonstance que mon état de
maladie extrême n'avait pu m'empêcher de remarquer: elle allait être
mère. Elle me l'annonça devant Fraïda, et celle-ci comprit trop bien mon
bonheur et celui de sa rivale. «Oui, répétais-je à Rosalie, je vivrai
pour toi, pour notre enfant; ou, si la mort vient m'arracher à mes plus
chères illusions, je te laisserai, en descendant au tombeau, le nom que
tu dois porter: tu seras l'épouse de l'homme qui t'a le plus aimée.»
Fraïda ne voulait plus me quitter, et cependant elle semblait voir
avec impassibilité les tendres soins que me prodiguait Rosalie, et les
caresses que je recevais d'elle avec tant d'amour et de reconnaissance.
Un soir, Rosalie cherchait, en me parlant de ses projets sur l'avenir,
à bercer mon imagination attristée de tous ces rêves de bonheur qui
rendent l'amour si doux et l'espérance si séduisante. «Échappé comme
par miracle à tous les dangers qui ont assailli ta vie, à toutes les
souffrances qui ont altéré ta santé, avec quel plaisir, me disait-elle,
tu retrouveras dans mes soins, dans mon amour, cette tranquillité qui
seule peut te convenir maintenant! Et notre enfant, comme il t'aimera:
élevé par moi, il aura mon coeur! Et puis, mon ami, nous avons une
grande dette à acquitter envers cette excellente femme.» Elle me
montrait Fraïda. «C'est à elle que je dois ta conservation, et mon
devoir sera de la rendre heureuse, autant que je le serai moi-même
auprès de toi.....» Une des mains de Rosalie reposait dans la
mienne. Fraïda, à l'expression de la physionomie de mon amie, semble
s'apercevoir que nous parlons d'elle avec intérêt: elle prend mon autre
main, du côté du lit, près duquel elle était assise. En reportant mes
regards sur Rosalie, je crus remarquer de l'altération dans ses traits,
qui, une seconde auparavant, brillaient d'espoir et de plaisir: sa main,
palpitante sous mes doigts, se glace et se contracte horriblement. Je
veux appeler du secours: Fraïda se lève, et retombe convulsivement sur
sa chaise; et, en souriant avec une expression qui me remplit d'effroi,
elle me montre, du côté opposé, Rosalie déjà étendue sans mouvement!....
Je crie, je me soulève égaré sur mon lit, et autour de moi je ne
vois plus que deux cadavres... A mes cris, les mulâtresses de Rosalie
accourent: je retombe sur ma couche, en proie au désespoir le plus
violent, au délire le plus affreux. Le mot horrible de _poison_ retentit
à mon oreille épouvantée.... Fraïda, en faisant respirer une fleur
à Rosalie, venait de porter la mort dans le sein de sa rivale, et
de s'empoisonner elle-même, après avoir rassasié ses yeux mourans du
spectacle du trépas de sa victime.
Je ne repris l'usage fatal de mes sens que long-temps après cette scène
d'horreur et d'épouvante. En me réveillant du songe terrible qu'il me
semblait avoir fait, je cherchais auprès de moi, à mes côtés, celle
dont je croyais encore avoir pressé la main, il n'y avait que quelques
minutes..... Un prêtre, celui qui avait assisté Ivon dans ses derniers
momens, veillait seul près de mon lit. En l'apercevant, je versai, pour
la première fois de ma vie, des larmes pour lesquelles je sentais bien
qu'il n'était plus de consolation. Le prêtre laissa couler mes pleurs.
J'aurais voulu l'interroger, sans prononcer le nom de celle que j'avais
perdue. Je ne trouvai aucune expression pour ma douleur, ni pour le
besoin que j'avais de parler. Oh! combien la vue d'une arme près de
moi m'aurait fait de bien!.. Mais on avait tout éloigné de mes mains,
d'ailleurs trop faibles pour s'emparer de ce que je cherchais.
Le prêtre me dit avec sang-froid, en devinant mon intention:--Un
suicide, mon ami! Vous, avec une âme si forte.... ah! plutôt une pensée
religieuse.
--Une pensée religieuse! je n'en ai pas; et puis-je en avoir, quand ce
que vous appelez votre Dieu a permis le plus abominable des crimes?
--Pourquoi blasphémer ce Dieu auquel vous ne croyez pas? Vos emportemens
seraient au moins inutiles. Léonard, ne pouvez-vous donc trouver la mort
qu'en commettant une lâcheté contre vous-même?
--Et qu'ai-je besoin, pour me débarrasser d'une vie qui m'est odieuse,
d'attendre qu'elle me soit ravie, comme il plaira à ce monde que je
laisserai après moi? Est-ce l'approbation de cette société qui ne
m'inspire que dégoût ou mépris, que je dois être jaloux d'emporter au
tombeau?