faisaient l'admiration de toute la colonie, je me rendais à St-Pierre.
Le soin du navire avait été abandonné à mon second; moi j'avais aussi
mon projet: je voulais surprendre on sait bien qui! N'avais-je pas
laissé au Figuier celle à qui je voulais faire partager le fruit et
l'ivresse de mes succès?
J'arrive de nuit à Saint-Pierre, sur un caboteur. J'entre dans
l'appartement où Rosalie, entourée de ses mulâtresses, leur faisait la
prière du soir; car Rosalie priait. Mon aspect inattendu lui arrache un
cri, et sa voix convulsive s'éteint bientôt sous mille baisers.
--C'est toi, toi, pour qui j'adressais des voeux au ciel, quand tu m'as
surprise!... Mais grand Dieu! comme tu as souffert!... comme tes traits
sont changés!...
--Tout cela sera bientôt oublié près de toi. Qu'as-tu fait pendant mon
absence?
--Je t'attendais. J'ai reçu des nouvelles de France.
--Et ma mère?
--Se porte à ravir.
--Et mon frère?
--Lieutenant de vaisseau, commandant un brick, en croisière au Sénégal.
--Tout m'a donc souri; car tu sais qu'à présent nous sommes riches. Je
viens de débarquer une cargaison magnifique.
--Que le ciel soit béni! Tu pourras donc rester toujours près de moi.
--Nous causerons plus tard de tout cela.
--Et quels sont ces deux petits nègres qui te suivent?
--Deux jeunes esclaves qui t'appartiennent. C'est un cadeau de ma façon.
Et puis après, vinrent les douces confidences et les caresses encore
plus douces. Nous ne pouvions nous rassasier du plaisir de nous
retrouver, du bonheur de nous regarder et de nous rappeler toutes les
épreuves par lesquelles il nous avait fallu passer pour être, l'un et
l'autre, affranchis de toute contrainte et de toute prévoyance importune
de l'avenir.
Mon bâtiment, laissé au Robert, revint, quelques jours après, à
Saint-Pierre. Tout compte fait, chaque esclave nous était revenu à
quatre cents francs, et avait produit quatre fois autant: c'était un
bénéfice énorme. Je reçus cinq cents onces d'or pour ma part, et
je m'enivrai de l'orgueil d'être cité comme un capitaine capable et
entreprenant. Peu m'importait le genre de gloire que j'attachais à
mon nom! Pourvu que je fusse remarqué comme un marin intrépide et
un aventurier peu ordinaire, il n'en fallait pas plus à mon genre
d'ambition. Ce n'était pas de l'admiration que je voulais inspirer, mais
de la curiosité. Ma vanité trouvait son compte dans les succès que je
venais d'obtenir en m'enrichissant. Je n'en demandais pas davantage.
Les esclaves que j'avais traités furent mis à _la forme_ pour qu'ils
eussent le temps de s'acclimater avant d'être employés sur les
habitations. Ils étaient, en général, de belle espèce; mais on les
trouva paresseux. Pepel, tout en me traitant en ami, n'avait pas choisi
mon lot dans les meilleures races. Je formai le projet de faire ma
seconde traite au Vieux-Calebar, près de Boni. On vantait la loyauté du
roi de ce premier établissement, et je me déterminai à aller le visiter.
15.
TRAITE
AU VIEUX-CALEBAR
Maître Pitre.--Duc. Ephraîm.--Amours et mariage au
Vieux-Calebar.--Fraïda.--Les nègres empoisonneurs.--Calme
plat.--Dangers.--Dévouement de Fraïda.--Jalousie.--Mort cruelle de
Fraïda et de Rosalie.
Je réarmai mon négrier pour une seconde opération, au grand déplaisir
de Rosalie, qui, encore une fois, fut obligée de se résigner à me voir
partir. On ne sait pas ce que les avantages que l'on obtient à la mer
imposent de zèle et d'activité. Mais combien aussi de grands succès
donnent de force pour nous aider à justifier la bonne opinion qu'ils ont
fait concevoir de nous!
Pendant mon second armement, un matelot d'espèce singulière vint se
proposer à moi pour maître d'équipage. Je m'appelle _Pitre_, me dit-il,
et ce n'est pas pour me vanter, mais je suis bien un des plus mauvais
gueux que vous puissiez trouver, capitaine.
--Et par quelle raison parais-tu vouloir m'accorder la préférence?
--Ah! je vais vous conter mon affaire! Il y a quinze à seize ans que je
navigue, et j'ai fait plus de navires que vous n'en avez vu peut-être
dans toute votre vie. Eh bien! pas un des capitaines avec qui j'ai servi
n'a été fichu pour trouver ma marche; et j'ai envie de savoir si vous
parviendrez à me mâter, vous qui passez pour un solide.
--Tu m'as l'air d'un vaillant matelot, et nous pourrons essayer de faire
quelque chose ensemble. Je te donne vingt gourdes par mois si tu vas
bien, et deux balles dans la figure si tu ne gouvernes pas droit. Cet
arrangement te convient-il?
--Doublez la ration et je suis à vous; car tel que vous me voyez, je ne
serais pas fâché de trouver mon maître une fois au moins dans ma vie.
--Allons, va pour les quarante gourdes et les quatre balles! Va-t'en,
avec ce billet, recevoir tes deux mois d'avances. Le reste viendra
ensuite quand tu voudras.
J'appareillai pour le Vieux-Calebar, ayant complété mon équipage avec
quelques noirs esclaves que j'avais loués pour aller acheter à la côte
d'autres noirs esclaves comme eux. Ce moyen a été employé depuis par
plusieurs capitaines, et il n'est pas à dédaigner; car les matelots
nègres, sans être d'aussi bons hommes de mer que les blancs, sont, bien
moins sujets que ceux-ci à ces maladies qui, sur la côte d'Afrique,
enlèvent quelquefois tout un équipage européen dans l'espace de quelques
jours.
Rien d'extraordinaire dans ma traversée. Seulement il prit fantaisie à
maître Pitre de me tâter, ainsi qu'il m'avait annoncé qu'il le ferait.
Un nègre de l'équipage fut envoyé sur la vergue de misaine, pour pousser
un boute-hors de bonnette. Comme il amarrait mal l'aiguillette, maître
Pitre le maltraita beaucoup. Ennuyé d'entendre ce braillard donner une
leçon scientifique à mon matelot maladroit, sur la manière d'amarrer
l'aiguillette d'un boute-hors, j'ordonne à Pitre d'aller montrer au
nègre ce qu'il ne pouvait réussir à lui faire comprendre en restant sur
le pont. Le drôle voltige sur le bout de la vergue de misaine; mais une
fois perché là, il se prend à m'injurier. Je sentis qu'il me fallait
conserver tout mon sang-froid, en présence de l'équipage, spectateur de
la lutte qui allait s'engager entre l'audace connue de maître Pitre et
mon énergie. «Mousse, dis-je à l'enfant qui me servait, va me chercher
une paire de pistolets, à la tête de ma cabine.»
Je charge tranquillement mes deux pistolets: pendant ce temps, maître
Pitre continue à m'apostropher. Quand mes deux coups sont disposés,
j'ajuste mon homme comme une poupée au tir, et une balle lui siffle
aux oreilles; il secoue la tête: je vise un second coup.... «Arrêtez,
s'écrie-t-il alors, je suis blessé.» Et il descend furieux sur moi.
J'avais préparé la seconde de mes armes, et je me disposais à étendre
cette bête féroce à mes pieds. «Ah! si vous n'aviez pas un pistolet à
la main, s'écrie avec rage le forcené, je vous étoufferais comme une
caille.»
A ces mots j'envoie mon pistolet par-dessus le bord, et j'attends mon
homme sans dire une parole, sans faire même un geste. Le misérable
s'arrête, me regarde de la tête aux pieds, et laisse échapper ces seules
paroles: «Capitaine, vous m'avez enlevé une oreille, j'amène pour vous
pavillon et je demande à être pansé.»
--A être pansé, canaille! Tu te fais chef de révolte, et pour un bout
d'oreille tu demandes une emplâtre? Attends!
Maître Pitre voit luire dans ma main un poignard que j'arrache à mon
second; il prend la fuite: je le poursuis autour de la chaloupe,
et, tout épouvanté, il parvient à se blottir comme un lièvre dans le
logement de l'équipage, où je dédaignai d'aller le punir de sa vaine
témérité et de son insolence.
Jamais, depuis cette épreuve, je n'eus un matelot plus soumis, plus
alerte, ni plus attaché à ma personne. De tigre qu'il était, je le fis
chien de chasse.
J'arrivai dans la rivière du Vieux Calebar, sans accident. La réception
qu'on me fit à mon entrée me donna l'indice du caractère de Duc-Ephraïm,
roi tributaire de cette partie de la côte d'Afrique. Elle fut froide et
elle ne répondit nullement à la politesse de mes avances.
--D'où viens-tu, qui es-tu, que veux-tu? me fit demander Ephraïm par un
interprète.
--Je viens de la Martinique; je me nomme Léonard, capitaine français, et
je viens t'acheter trois cents noirs.
--Je n'aime pas les Français; j'ai déjà entendu parler de toi, et
tu auras tes trois cents noirs, si ta cargaison me plaît. Dépose tes
marchandises à terre, et file au large avec ton navire, de crainte
d'être surpris, comme tu l'as été à Boni, par les Anglais. Au bout d'un
mois tu reviendras voir si j'ai été content de ce que tu m'auras laissé.
Les ministres d'Ephraïm me firent signe que je pouvais sortir. On me
prévint que l'on me donnerait le temps nécessaire pour débarquer mon
chargement.
Je savais que Duc-Ephraïm était aussi loyal qu'il était dur avec les
Français. Quelques capitaines espagnols, mouillés dans le fleuve,
m'assurèrent que je pouvais sans danger me confier à lui: je n'hésitai
pas à lui abandonner mes objets de traite.
Une belle négresse, tatouée sur la figure et parée d'un large collier
de grenat, venait souvent se promener près de la tente sous laquelle je
faisais placer mes marchandises. J'avais remarqué qu'un vieux noir, qui
paraissait exercer sur les autres nègres une certaine autorité, avait
plusieurs fois arraché ma jeune curieuse au plaisir qu'elle semblait
prendre à me voir au milieu de mes gens. «Capitaine, me dit Pitre, mon
maître d'équipage, je connais le pays et ces commères-là. Cette belle
_brune_ qui rôde autour de notre tente, en tient pour vous, et c'est au
moins une princesse. Mais, je vous en avertis, il faut jouer serré avec
ces espèces de chauve-souris sans ailes. Pour peu que le coeur vous
en dise, j'arrangerai l'affaire; mais, je vous le répète, veillez au
grain.»
Maître Pitre, ayant cru deviner mes intentions, vint m'avertir un soir
que je pouvais me placer dans un large manguier qui ombrageait la case
de ma facile conquête. J'y montai à l'aide de mon confident, qui, deux
pistolets au poing, devait faire sentinelle, à une certaine distance. A
onze heures du soir, ma noble amante se glissa, par une lucarne de son
premier étage, dans le feuillage épais du manguier. Quel lieu pour un
tendre rendez-vous! Sans chercher à me dire un mot, la naïve Fraïda
m'accabla des caresses les plus vives et les plus ingénues que j'eusse
encore reçues, et je vis bien qu'en fait d'amour, les femmes de la
nature étaient au moins aussi avancées que celles de la civilisation.
Ces momens d'épanchement muet s'écoulèrent assez vite pour moi, mais
fort lentement, à ce qu'il paraît, pour maître Pitre, qui, à chaque
instant, toussait pour me manifester l'impatience qu'il éprouvait
de jouer si long-temps un rôle aussi passif. À minuit je quittai le
manguier, asile fort incommode de mes nouvelles amours.
Le lendemain Fraïda ne se montra pas autour de ma tente. Le vieux noir
importun s'en approcha seul. Il me fit une grimace horrible. C'était le
prince, époux de ma belle négresse.
Pour calmer ce mari irrité, il me prit envie de lui offrir un collier
en or, qui, je le supposais, aurait fini par revenir à Fraïda. Le prince
s'empara brusquement de mon collier; puis me montrant le manguier, il
me fit comprendre, par une pantomime énergique, que la chaîne dont je
venais de lui faire cadeau servirait à pendre Fraïda à l'arbre même
où elle avait trahi sa foi. Maître Pitre, témoin de ce dialogue muet,
s'écria: «Filons vite au large, capitaine; ces gueux-là nous joueraient
un mauvais tour; car ils aiment encore moins que nous à être faits... ce
que vous savez bien.»
Le soir, je vis le vieux prince faire abattre avec colère en ma
présence, par des nègres, l'arbre témoin du premier rendez-vous de
Fraïda; et pour comble de mystification pour moi, ce mari si peu résigné
était venu, quelques minutes avant l'exécution du manguier, m'emprunter
les haches avec lesquelles il devait abattre le trône fort innocent de
mes fugitives voluptés.
J'appareillai pour aller croiser quelque temps au large, pendant que
Duc-Ephraïm devait s'occuper de me composer une cargaison en échange des
objets que je lui avais confiés.
Pendant la quarantaine que je fis dans le golfe de Guinée, un lieutenant
de vaisseau, commandant une corvette française, me visita. Vous avez
été expédié, me dit-il, pour aller chercher de l'huile de palme, du bois
d'ébène et de la poudre d'or, mais pourquoi avez-vous des panneaux si
larges?
--Pour que ma cargaison soit plus aérée et ma cale plus saine.
--Vos chaudières sont bien grandes et votre cuisine bien vaste?
--C'est que mon équipage est nombreux et qu'il aime beaucoup la soupe.
--Et ces fers que vous avez dans la cale, que voulez-vous en faire?
--Je veux les vendre aux souverains de la côte, qui, à mon dernier
voyage, m'ont donné une commande pour que je leur apportasse des chaînes
destinées à enferrer leurs nègres mutins.
--Ne réserveriez-vous pas plutôt ces chaînes à votre propre usage?
--Croyez-vous donc, monsieur, que si je voulais faire la traite,
j'arriverais sur la côte d'Afrique sans cargaison? Vous avez cherché
dans ma calle des objets d'échange, et vous n'y avez trouvé que du lest.
Pensez-vous que ce soit avec des cailloux que l'on achète des noirs à
Boni ou à Bénin?
Mes réponses et mes objections ne parurent satisfaire que fort
médiocrement les scrupules de mon capitaine-visiteur; mais comme mes
expéditions se trouvaient en règle et que ma cale ne renfermait que du
lest, il me laissa aller, en apposant son visa sur mes papiers.
Au bout de mon éternel mois de croisière d'attente, je rentrai au
Vieux-Calebar. Ephraïm m'avait tenu en partie parole. Ma cargaison lui
avait plu; mais il n'avait pu réunir encore que deux cent vingt esclaves
arrivés de l'intérieur. Il avait en vain menacé les princes à qui il
avait envoyé des objets d'échange, d'aller en personne leur arracher les
contingens qu'ils lui avaient promis. La _marchandise_ était rare. Il me
proposa, au cas où je voudrais partir avec mes deux cent vingt esclaves,
de me faire un billet pour quatre-vingts noirs payable à mon prochain
voyage ou à mon ordre. Mon équipage commençait à ressentir la
pernicieuse influence du climat; mes vivres s'épuisaient. Je me décidai,
après mûre délibération, à accepter le billet d'Ephraïm et à partir.
«Avant que tu ne nous quittes, me dit celui-ci, je veux te donner une
idée de la manière dont s'exécute la justice dans mon royaume. Tu
vois bien, ajouta-t-il, l'heure qu'il est à ces grosses montres (il
me montrait des chronomètres, dont les capitaines anglais avaient fait
présent à ce barbare). Eh bien! trouve-toi auprès de la case du prince
Boulou, quand l'aiguille sera arrivée là, et tu y verras un beau
spectacle.
Ephraïm me fit entendre ces mots en mauvais anglais. Mais je compris
trop bien qu'il s'agissait de Fraïda. A six heures, fidèle au
rendez-vous que m'avait donné le roi, j'étais près de la case de cette
infortunée.
La foule entourait déjà le tronc du manguier nouvellement abattu par les
ordres du prince Boulon. Une négresse, couverte d'un voile blanc, paraît
au milieu des marabouts. On l'attache au pied de l'arbre, assise sur un
amas de feuilles sèches arrosées d'huile de palma-christi. A mon aspect,
la multitude m'ouvre un passage pour me laisser voir à mon aise la
victime qu'on allait immoler. Je reconnais, dans cette malheureuse, la
pauvre Fraïda. A l'indignation que je manifestai un drogman s'approcha
de moi, et me dit que seul je pouvais arracher la malheureuse au
supplice qu'on lui préparait.
--Parle! que faut-il pour cela?
--Que tu fasses un cadeau à son mari, et que tu consentes à épouser la
condamnée.
--Qu'exigé ce vieux nègre pour la rançon de Fraïda?
Après avoir pris avis du prince Boulou, qui présidait aux préparatifs de
l'exécution, le drogman me fait savoir que le mari se contentera de
deux de mes canons, d'une provision de poudre et d'une belle paire de
pistolets.
--Je n'ai à bord que six canons. Le misérable en aura deux; mais qu'il
me livre de suite sa victime.
--Oui, capitaine, mais il faut avant tout épouser Fraïda, et faire
encore des cadeaux aux prêtres.
--Eh bien! comment se marie-t-on ici? Qu'on fasse vite: je consens à
tout.
A la rapidité de mes gestes, tous les assistans devinèrent ma
résolution. On enlève Fraïda à son bûcher, on me porte en triomphe; et
dans une grande case, où quelques frétiches en bois étaient élevés
sur une manière d'autel, le _grand marabout_ nous donne la bénédiction
nuptiale; mais je ne saurais trop dire ici quelle espèce de bénédiction,
tant elle me sembla ridicule et dure à supporter. Certes il ne fallut
rien moins que l'envie que j'avais d'arracher ma pauvre Fraïda à
ses bourreaux, pour supporter une ablution aussi dégoûtante et aussi
grotesque que celle dont je fus inondé.[5] La cérémonie cependant
s'acheva, à la grande satisfaction des barbares du pays.
[Note 5: Historique.]
Mon équipage ne me vit pas sans peine me démunir d'une partie de
l'artillerie du navire, pour racheter ma belle négresse. Mais l'empire
que j'exerçais à bord était absolu. J'ordonnai et l'on obéit: les deux
caronades passèrent de _la Rosalie_ dans la case du prince Boulou.
Fraïda ne tarda pas à me dédommager des sacrifices que j'avais faits
pour la sauver. En arrivant à bord, elle me fit comprendre avec beaucoup
d'intelligence, par ses signes, que j'aurais dû visiter mes esclaves,
pour m'assurer qu'ils n'avaient pas emporté de poison avec eux. Bientôt
je les fis venir deux à deux sur le pont, et après avoir examiné
l'intérieur de leur bouche, leur chevelure, l'interstice de leurs doigts
de pied, nous eûmes lieu de nous applaudir d'avoir suivi les avis
de Fraïda. Quelques uns de ces malheureux étaient parvenus à cacher,
enveloppés dans les petites noix du pays, des poisons végétaux qu'ils
croyaient pouvoir impunément conserver sous leur langue ou entre
leurs orteils. J'avais enfin affaire à ce qu'on nomme des nègres
empoisonneurs.
Sous quels terribles auspices commença ma traversée! Les esclaves que
je faisais monter alternativement sur le pont par escouades de dix ou
douze, pour leur faire respirer un air moins infect que celui de la
cale, cherchaient sans cesse à s'approcher des chaudières de l'équipage,
et sans cesse j'étais obligé d'ordonner à mes hommes, trop négligens,
d'éloigner ces misérables de la cuisine où se préparaient nos alimens.
Un matin, je surpris Fraïda écoutant avec attention, l'oreille collée
sur la cloison qui séparait ma chambre de la cale, la conversation
que quelques esclaves entretenaient à voix basse, croyant n'être pas
entendus d'elle. Ma négresse me fit comprendre qu'il s'agissait de
quelque chose de sérieux. Je crus que les nègres avaient formé le
projet de se révolter, et je redoublai de surveillance. A l'heure où
le cuisinier distribuait la soupe à l'équipage, Fraïda, les traits
tout décomposés, se jette entre le cook et les matelots qui allaient
s'emparer de leurs gamelles. J'accours, et je devine aux gestes de
ma négresse, qu'elle accuse les noirs qui se trouvaient sur le pont,
d'avoir jeté du poison dans les marmites de l'équipage.
Indignés de cette révélation, mes hommes sautent sur leurs pistolets et
leurs poignards; ils veulent frapper les coupables qu'on accuse. Je leur
ordonne d'attendre en silence l'épreuve à laquelle je veux soumettre les
accusés. Ils attendent.
Je m'empare des gamelles qui contenaient la soupe des matelots. Je les
place au milieu des nègres groupés sur le gaillard d'avant. Je donne à
chacun d'eux une cuiller et je leur commande à tous de manger. Entourés
des matelots et de mes officiers, armés jusqu'aux dents, les nègres
s'asseoient autour des gamelles et ils mangent paisiblement et en
souriant, toute la soupe qu'ils sont accusés d'avoir empoisonnée. Leur
sécurité me déconcerte, et je crois que Fraïda m'en impose ou qu'elle
s'est trompée. Le funeste repas s'achève: un des nègres demande de
l'eau; on lui en donne, et bientôt ses autres camarades se jettent avec
fureur sur le bidon qu'on leur présente, pour étancher la soif démesurée
qu'ils semblent éprouver. Deux ou trois d'entre eux poussent bientôt des
cris horribles et se roulent convulsivement sur le pont. Tous expirent
au milieu des douleurs les plus atroces. Fraïda venait de nous sauver!
Les cadavres gonflés des empoisonneurs restèrent quelque temps étendus
sur le gaillard d'avant. Je voulus que tous les esclaves les vissent,
pour apprendre à craindre ma prévoyance et à redouter le châtiment
que j'avais fait subir à leurs camarades. La leçon produisit deux bons
effets: mes noirs se défièrent de moi plus qu'ils ne l'avaient fait
encore, et mes gens redoublèrent de surveillance.
J'avais su au reste me créer un moyen de police autre que celui que je
devais attendre de l'activité de mon équipage. On se rappelle peut-être
les deux chiens qu'à son départ de la Martinique pour France, m'avait
laissés mon frère. Ces animaux m'avaient suivi dans mon voyage au
Vieux-Calebar. Je devinai, en parcourant ma cale avec eux au milieu des
noirs, l'usage que je pourrais tirer de leur instinct. Mes deux dogues
devinrent les surveillans les plus redoutables pour les esclaves; et
lorsque, la nuit, les antropophages que j'avais dans les fers sautaient
sur leurs voisins pour les dévorer, mes chiens intervenaient, et leur
aspect épouvantait des cannibales que la peur de la mort n'aurait pas
fait sourciller. Chose admirable! jamais on ne vit ces deux animaux
manger les alimens que leur présentaient les esclaves. On aurait dit
qu'ils avaient senti, avant nous, le danger de recevoir quelque chose
de la main de ceux qui devaient naturellement être leurs ennemis et les
nôtres.
Ma traversée, commencée sous d'aussi tristes auspices, devait être
malheureuse jusqu'au bout. A deux cents lieues environ de la côte
d'Afrique, des calmes opiniâtres enchaînèrent, pour ainsi dire, mon
navire sur une mer qu'aucune brise ne venait animer. Je restai vingt
jours dans cette position désespérante, où l'on semble destiné à périr
du supplice da la faim, au milieu de l'Océan, et sous l'ardeur d'un ciel
immobile et inexorable.
Vers le vingtième jour de calme, quelques orages éclatèrent et me
permirent de faire un peu de route. Des brises inconstantes, dont je
sus profiter, m'éloignèrent un peu des parages où je croyais avoir
à redouter le plus la continuation du calme. Les vents alisés me
favorisèrent enfin pendant plus d'une semaine, pour m'abandonner ensuite
et me laisser dans la situation où ils m'avaient pris. Ma provision
d'eau s'épuisait, et je ne pouvais cependant conserver mes esclaves
qu'en leur distribuant la ration accoutumée. Une maladie terrible se
manifesta parmi eux et au sein de mon équipage même. L'ophthalmie,
affection trop ordinaire dans ces parages, avait réduit le plus grand
nombre à l'état d'une cécité presque complète.
Et pas un souffle de vent sur cette mer si tranquille, qui semblait, par
son immobilité, se plaire à allumer dans mon âme les sentimens les plus
impétueux! Quel contraste entre la rage et le désespoir de tout cet
équipage, et le calme irritant de ces flots! Un nuage venait-il à
s'élever sur l'azur de ce ciel d'airain, vite l'espoir brillait sur nos
figures abattues. On tendait les prélats, pour recueillir la pluie
qui semblait vouloir nous inonder; on bordait toutes les voiles, pour
recevoir la brise que le nuage nous promettait, et le nuage passait
sur nos têtes brûlantes, sans nous jeter un souffle de vent, sans nous
laisser tomber une seule goutte d'eau!....
Quinze jours se passent de la sorte. Le sommeil avait fui mes yeux
brûlans. Mes nègres, malades et presque aveugles, pouvaient se promener
en toute liberté sur le pont. Je n'avais plus à redouter ces malheureux,
errant à tâtons, comme des ombres, autour de mes pauvres matelots
aveugles comme eux. Mon second, vieux et épuisé, meurt près d'un jeune
chirurgien, dont les soins et l'art ont été si vains contre le fléau....
Pitre, le seul dont l'énergie a répondu à mon courage, remplace mon
second.... A chaque instant, il vient me prévenir que l'eau diminue,
que le nombre des malades augmente, et que nous sommes encore loin de
terre....
--Que veux-tu que j'y fasse? Dépend-il de moi d'avoir de la brise? Oh!
s'il ne fallait que jouer ma vie contre mille chances de mort,
bientôt je vous arracherais tous aux terribles angoisses que vous
éprouvez...Mais..