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LE
NÉGRIER
AVENTURES DE MER.
PAR
ÉDOUARD CORBIÈRE
DE BREST.
DEUXIÈME ÉDITION
VOLUME IV
PARIS,
A.-J. DÉNAIN ET DELAMARE,
ÉDITEURS DE L'HISTOIRE DE L'EXPÉDITION FRANÇAISE EN ÉGYPTE
16. RUE VIVIENNE.
1854
13.
DÉVOUEMENT DE ROSALIE.
La fièvre jaune.--Soins de Rosalie.--Commerce.--Chute du gouvernement
impérial.
Mon affaissement moral, le dégoût de la vie, des nuits sans sommeil
et des jours accablans allumèrent bientôt; dans mon sang irrité
cette affreuse maladie que les affections de l'âme tendent surtout à
développer dans ces climats funeste.
Je vis arriver la fièvre jaune sans effroi. A la nouvelle de mon
indisposition, le médecin qui avait donné ses soins à Ivon accourut
près de moi, malgré le nombre excessif des malades entre lesquels il se
partageait.
--Eh bien! qu'avons-nous donc, Léonard? Est-ce que nous aurions envie
d'être malade?
--Docteur, je crois que me voilà pris à mon tour.
--Voyons votre pouls.... Vous vous sentez des douleurs aux reins, un
grand mai de tête, une débilité générale?
--Oui, je me sens tout cela, et je m'en moque.
--Et vous avez raison; car votre état n'a rien de bien inquiétant
encore, et c'est déjà fort bon signe que vous ne vous en alarmiez pas.
--M'alarmer! et pourquoi, s'il vous plaît? Ne faut-il pas mourir tôt
ou tard? J'avais bien quelques petits projets en tête: des courses, des
aventures à chercher, des mers à battre par-ci par-là; mais, s'il faut
renoncer à toutes ces belles idées, mon parti sera bientôt pris,
allez! Emparez-vous de mon individu, je vous l'abandonne. Taillez-le,
saignez-le, couvrez-le d'emplâtres et de sangsues, si bon vous semble
cela ne me regarde plus. Bien portant, je suis tout à moi; malade, je
vous appartiens.
* * * * *
Je me couchai. Des mulâtresses du voisinage entourèrent aussitôt mon
lit, et commencèrent par me frotter, de la tête aux pieds, avec des
citrons macérés. Dans la nuit, je perdis l'usage de ma raison.
Trois ou quatre jours se passèrent sans que je pusse recouvrer un seul
moment lucide. Mes yeux, à travers le nuage qui les fatiguait, voyaient
bien des femmes, un homme noir errer autour de moi; mais tous les
objets me paraissaient renversés, et je ne les apercevais que comme ces
fantômes que J'imagination effrayée se crée dans un songe pénible. Les
souvenirs qui m'étaient le plus chers se reproduisaient quelquefois
à mon esprit, dans ces momens d'exaltation cérébrale. Je nommais, je
voyais mon frère, ma mère, Ivon et Rosalie: quelquefois il me semblait
leur parler, les entendre, et sentir ma bouche desséchée se contracter
sous celle de la seule femme que j'eusse aimée. Ma main fébrile
cherchait la sienne pour se reposer, et quand je croyais l'avoir
saisie, je me trouvais plus tranquille; alors je me figurais entendre,
j'entendais même la voix de mon amie, cette voix si douce qui tant de
fois avait porté le calme dans mon coeur et l'ivresse dans mes sens
captivés.... Comme ces illusions du délire allégeaient mes souffrances!
Je me rappelle encore combien, dans ces paroxysmes brûlans dont j'ai
gardé le souvenir, comme on conserve l'impression d'un rêve, ces
chimères de mon imagination me procuraient de soulagement jusque dans
l'excès des douleurs les plus poignantes.
Une nuit, vers l'heure où l'approche du matin rend l'air moins suffocant
dans l'atmosphère chaude et humide de l'hivernage, je me réveillai après
avoir goûté pour la première fois quelques instans de sommeil. Il me
sembla avoir recouvré l'usage de mes sens affaiblis et égarés par
mes longues douleurs. J'entendais le bruit de la mer qui venait, avec
régularité, battre le rivage voisin de ma maison, et le tonnerre gronder
au loin, en s'éteignant, comme après un moment d'orage. Une lampe,
placée dans le fond de l'appartement, jetait par intervalles sa lueur
mourante sur la figure de deux mulâtresses endormies près d'une
table couverte de fioles et de vases blancs. En cherchant à soulever
péniblement un de mes bras, je sentis une figure appuyée sur ma main.
C'était une femme!... Au mouvement que je fais pour dégager mon bras,
cette tête se relève, et je vois Rosalie! Ses traits étaient pâles et
abattus, ses yeux tristes et ternes, mais c'était bien ainsi qu'elle
m'était apparue dans mon délire....
--Que me veux-tu? m'écriai-je. Comment se fait-il que je te revoie ici?
N'aurais-je pas encore recouvré ma raison?
--Léonard, mon ami, oh! je t'en supplie, ne bouge pas! Reste, reste
tranquille! C'est moi, c'est Rosalie qui vient te rendre à la vie...
mais, au nom du ciel, ne bouge pas!
--Rosalie!... mais comment?... Non, ma tête s'égare... c'est
impossible!... Que je suis malheureux!
--Il ne me reconnaît pas! Léonard, Léonard, ne me retire pas ta main....
Regarde-moi, regarde-moi bien encore. C'est moi, c'est ta Rosalie!
Sa main était dans la mienne; je la touchais, je la pressais de mes
doigts agités. Sa tête, penchée sur ma figure, m'inondait de larmes.
--Ah! s'il est vrai que le délire ne m'abuse pas, dis-moi, apprends-moi
comment il se fait que je te voie ici? Parle, parle; j'ai besoin de
t'entendre encore. Où suis-je? est-ce bien toi, toi, Rosalie?
--Léonard, je te dirai tout... Mais, au nom du ciel, ne parle pas; qu'il
te suffise de me savoir près de toi, près de toi pour toujours, pour la
vie.
--Pour la vie... près de moi!... mais si c'était un songe!... J'en
mourrais. Rosalie, ne m'abuse pas. Et alors sa bouche rapprochée de la
mienne, se reposa sur mon front brûlant.
--Que fais-tu, malheureuse! Si tu m'aimes, crains de m'approcher, et de
respirer le mal qui m'embrase encore!
--Et que puis-je craindre quand tu m'es rendu, et que je suis auprès
de toi? Vingt fois pendant tes plus cruels accès, n'ai-je pas cherché à
éteindre sur ta bouche le feu qui la consumait?
--Quoi, pendant mon délire tu n'as pas craint?... Ah! je ne m'abusais
donc pas, c'étaient tes baisers qui suspendaient mes douleurs
poignantes; c'était dans ta main que ma brûlante main reposait avec plus
de calme. Oui, oui, maintenant je ne redoute plus d'être séduit par une
illusion cruelle: c'est toi, c'est bien toi!...
Un moment d'abattement succéda à cet excès d'émotions trop vives pour
moi. Peu à peu je revins à un état plus paisible. Je voulus savoir de
la bouche de mon amie par quel prodige je jouissais du bonheur de la
revoir...
--Je t'apprendrai tout ce que tu veux savoir; mais, avant tout,
promets-moi par un signe seulement que tu ne parleras pas.
Je le lui promis, et j'écoutai en souriant de bonheur et d'espoir:
--Un marin, venu de la Martinique, m'apprit à Roscoff comment tu
étais parvenu à te sauver d'Angleterre: il t'avait parlé ici. Ces
renseignemens me suffirent. Je quittai Roscoff, où je ne pouvais
plus vivre privée de toi. Je me rendis à Brest. Je vis ta mère; elle
m'accueillit avec bonté, et elle ne put me détourner du projet que
j'avais formé. Arrivée en Angleterre je parvins à m'assurer un passage
sur un bâtiment qui allait à Sainte-Lucie. Je partis...
--Pauvre amie!
--Mais tu m'as promis de m'écouter en silence, mon ami.... En arrivant
sur les côtes de la Martinique, le capitaine de notre bâtiment fut
informé, par un navire que nous rencontrâmes, de la prise de l'île. Il
se décida alors à faire voile pour Saint-Pierre, et depuis deux jours je
jouis du bonheur d'être auprès de toi et de t'avoir rappelé à la vie.
--A la vie? Ah! oui, je sens maintenant que je pourrai vivre encore, et
si jamais le sort me rend à la santé...
--Le sort! Dis un autre mot, je t'en supplie.
--Et si jamais la Providence...
--Oh! encore un autre mot, dis-le, dis-le pour moi, je t'en prie, à
genoux!
--Eh bien! puisque tu le veux, si jamais le Ciel permet que je recouvre
la santé, c'est toi qui seras ma consolation, mon ange tutélaire, mon
dieu sauveur.
--C'est assez maintenant; je ne veux plus que tu ouvres la bouche: tes
yeux me disent tout ce que je désire savoir de toi. C'est du repos qu'il
faut à tes sens épuisés. Dors, dors en paix près de moi. Ma main ne
quittera plus la tienne, et mes yeux veilleront sur ton sommeil, sur ton
existence...
Je voulais encore m'enivrer du son de sa voix et du feu de ses regards
caressans: son doigt placé sur mes lèvres me défendit de parler, et je
me laissai aller au sommeil le plus doux que j'eusse jamais goûté.
Celui-là seul qui a éprouvé l'amertume des regrets et les déchiremens du
désespoir, connaît tout ce qu'il y a de divin dans l'amour d'une femme;
mais il sait aussi que ce n'est qu'au prix du malheur que l'on apprend
à apprécier la douceur d'aimer un être qui s'est associé à toute
votre existence. Les soins de Rosalie, sa tendresse si attentive et
si ingénieuse, me rendirent bientôt à la santé. J'oubliai tout auprès
d'elle, et mes maux et ces chagrins qui affectent tant quand on est
jeune, et qui s'effacent si vite lorsqu'à vingt ans on a, pour se
consoler, une maîtresse comme celle que je venais de retrouver. Bientôt
enfin je savourai un bonheur pour lequel je ne me croyais pas fait.
J'eus des jours de félicité et de calme, d'ivresse et d'enchantement,
et pendant quelques années qui s'écoulèrent comme le songe d'une nuit
paisible, je perdis pour ainsi dire, dans les bras de la plus aimante
et de la plus aimable des femmes, l'âpreté et l'impétuosité de mon
caractère. Courant, pour passer mon temps, à Porto-Ricco ou à la
Côte-Ferme, pour aller chercher des bestiaux et les revendre dans l'île;
achetant des nègres sur tous les marchés pour les céder avec bénéfice,
personne ne connut bientôt mieux que moi le prix d'un boeuf ou la
différence d'un Cap-Laost à un Cap-Coast, ou d'un Ibo à un Loango[1].
Quel plaisir j'éprouvais, après quelques jours de mer passés péniblement
sur un caboteur, à retrouver au Figuier mon tranquille ménage, tenu
avec tant d'ordre et de goût par ma pauvre Rosalie! Et avec quelle
bonté cette excellente fille réservait religieusement une partie de
nos épargnes pour envoyer un peu d'argent à ma mère, qui semblait être
devenue la sienne!
[Note 1: Noms de différentes espèces de nègres.]
«Tant de fidélité et de sagesse doivent avoir une récompense, me dis-je:
il faut que Rosalie devienne ma femme.» Je croyais, avec les idées
pieuses que je lui connaissais, lui faire accueillir mon projet en le
lui annonçant. Je me trompais.
--Je suis ta maîtresse, Léonard, me dit-elle, et jamais l'on ne m'a
vue fière de porter aux yeux du monde un titre qui blesse les moeurs de
convention de cette société au milieu de laquelle il nous faut vivre.
Mais je suis heureuse de pouvoir chaque jour t'offrir une preuve
de dévouement. Une fois ta femme, ce sacrifice de tous les instans
deviendrait un devoir. Ne gâtons pas, mon ami, le sentiment qui nous
enchaîne si tendrement l'un à l'autre. Va, notre amour est plus précieux
qu'un acte de mariage. J'ai deux années de plus que toi: dans dix ans,
j'aurais peut-être à souffrir, comme épouse, ce que je me sentirai
encore la force de te pardonner, s'il le faut, comme maîtresse. Et puis,
mon ami, faut-il que je te le rappelle, à ma honte? tu n'as pas été mon
premier amant, et je tiens plus à tout ce qui touche à ta famille et
à toi, qu'à tout ce qui ne regarde que ma réputation. Laisse-moi le
plaisir, presque sans remords, d'être encore ton amante.... Seulement,
si le ciel m'accorde la grâce de mourir avant toi, peut-être qu'au
dernier moment je ferai des voeux pour descendre dans la tombe avec le
nom de ton épouse et je suis bien sûre qu'alors tu pardonneras à mon
exigence, et que tu ne refuseras pas à ta Rosalie un titre que tu lui
offres aujourd'hui; n'est-ce pas?
--Mais dis-moi une chose que je n'ai pu encore m'expliquer: comment se
fait-il que je t'aie inspiré un amour si absolu, si désintéressé? Car,
enfin, on ne peut pas dire que je sois un homme aimable, séduisant; et
cependant tu m'as sacrifié des amans plus dignes de toi. Pourquoi cela?
Je t'avoue que j'ai beau chercher à me relever à mes propres yeux, je
ne vois rien en moi qui puisse me faire concevoir le sentiment, qu'avec
toutes tes qualités et ton esprit, tu as conçu pour un homme de ma
façon.
--Non, tu as raison, et je ne veux pas te flatter. Pour les autres
femmes, tu n'es pas sans doute ce qu'on peut appeler un homme aimable.
Mais je ne sais ce que je trouve en toi, qui me captive plus que ne
pourrait le faire l'amabilité des hommes les plus distingués.... Il
me semble, dans tes manières franches et décidées, dans ta physionomie
ouverte et guerrière, et jusque dans ta mise négligée et pourtant
gracieuse, trouver quelque chose de romanesque et de vague qui s'accorde
avec mes idées. Sans pouvoir dire enfin pourquoi tu me plais, je sens,
dans l'abandon de ton coeur et dans la délicatesse un peu sauvage de ton
humeur, que tu es l'homme de toute ma vie, et celui que je rêvais bien
avant de te connaître. Tu ne sais pas, toi, et tu ne peux pas même
savoir combien j'éprouve d'orgueil quand je te vois si généreux envers
les malheureux, et si fier avec les hommes opulens! Et tiens, quand j'ai
besoin de me faire pardonner à mes propres yeux l'irrégularité de notre
liaison, et l'intimité de notre amour, je pense à tout ce que tu vaux,
et je me dis: «Celui que j'aime est le plus libéral comme le plus brave
de tous les hommes.» C'est dans le mérite que j'ai découvert en toi,
qu'est l'excuse de ma propre faiblesse. Ta douleur après la mort de ton
ami, ta tendresse pour ton frère et ta préférence pour moi, tout ne me
dit-il pas ce que tu es, ce que tu vaux, pour la femme qui a su le mieux
te connaître, et le mieux deviner ton coeur!
* * * * *
C'est ainsi que Rosalie m'enchaînait à elle, et enchantait toute mon
existence. Mais quels que fussent notre félicité et notre attachement,
j'éprouvais quelquefois un vide inexplicable, au sein même de mon
bonheur: je me croyais né, sinon pour faire de grandes choses, du
moins pour faire des choses non vulgaires; et vivre toujours comme
un bourgeois près de sa femme, me semblait ne pas user de sa vie:
ce n'était pas, en un mot, un bonheur casanier qu'il me fallait. Je
voulais, non pas fuir Rosalie, mais courir au loin les mers pour mieux
jouir du plaisir de la retrouver après avoir bravé quelques périls, et
avoir attaché peut-être quelque peu de renommée à mon audace.
Il est peu de choses dans notre âme que nous puissions cacher à la
pénétration d'une femme, habituée à chercher nos moindres peines et
à prévenir nos plus simples désirs. Ma préoccupation n'échappa pas à
Rosalie. Elle aurait voulu, au prix de ses jours, trouver quelque
chose qui pût remplir ma vie et occuper les instans que je passais près
d'elle. Pour la consoler de me voir livré à un désoeuvrement auquel elle
aurait voulu m'arracher, je lui répétais que mon unique chagrin était de
ne pouvoir mettre le pied à la mer, pour nos affaires à la Côte-Ferme,
que sous ce pavillon anglais que je détestais tant. Ce prétexte, que je
donnais à l'inquiétude de mon esprit, ne pouvait faire prendre le
change à une compagne trop habile à discerner le véritable motif de mon
abattement. Un événement inattendu vint nous arracher tous les deux à
l'incertitude pénible de notre position.
Vers le milieu de 1814, des bâtimens anglais, arrivant en toute hâte
d'Europe, nous apprirent la chute fatale du gouvernement impérial.
Un vaisseau français vint bientôt, naviguant sous les couleurs de
l'ancienne monarchie, confirmer la nouvelle que la station anglaise
s'était empressée de nous transmettre, et alors le pavillon blanc
se déploya sur la Martinique. Ce n'était plus là le drapeau de nos
victoires, mais au moins n'était-ce plus le pavillon anglais!
14.
TRAITE A BONI.
Préparatifs de départ.--Arrivée à Boni.--Le Roi Pepel.--Le
Frétiche.--Supplices chez les nègres.--La cargaison.--Le retour.
«Un traité solennel des Puissances européennes interdit la traite! Les
Puissances viennent de signer la perte de nos colonies,» dirent les
habitans, en apprenant la convention passée entre les nations alliées.
La traite est défendue, me dis-je, moi; tant mieux, je la ferai, et au
plaisir d'entreprendre un commerce périlleux, je joindrai le bonheur
d'enfreindre la loi signée par toutes les Puissances! Voyons; qui veut
me confier un navire? je l'équipe des plus mauvais bandits de l'île, et
avec quelques canons sur mon pont, et, pour une centaine de ballots de
marchandises, je ramène aux armateurs les plus entreprenans la première
cargaison de nègres.
Des habitans riches connaissaient la résolution de mon caractère et les
ressources de mon esprit trafiqueur. Un vieux corsaire désarmé, ancienne
capture des Anglais, pourrissait au carénage: on me l'achète. Un ancien
marin, qui jadis avait été chercher des noirs à la côte de Guinée,
devient mon second. Des matelots sans emploi forment mon équipage. On se
procure des ballots de toile, venus de France avec la paix; on rassemble
quelques vieux fusils et de la quincaillerie; on trouve vingt pièces
d'eau-de-vie ou de rum, cinq à six boucauts de tabac, et voilà ma
cargaison faite.
Quel nom donnerons-nous maintenant à mon petit trois-mâts? Ce nom-là fut
bientôt trouvé: mes armateurs m'en avaient laissé le choix, et il passa
de mon coeur et de ma tête, sur le tableau de mon Négrier. _La Rosalie_
se trouva armée en moins de quinze jours. J'allais enfin commander à mon
tour, et le rêve de toute ma vie était près de se réaliser sur ces
mers où, libre de ma manoeuvre, je m'imaginai pouvoir bientôt régner en
maître, et courir les chances de la fortune, en chercheur d'occasions.
Que ces noms de Vieux-Calebar, de Boni et du Gabon, résonnaient
agréablement à mon oreille! C'était sur ces plages si peu connues que je
devais apparaître, dans toute ma splendeur, aux regards émerveillés des
rois nègres, avec lesquels je traiterais d'égal à égal!.... Je ne me
sentais pas d'impatience.
Mais cette Rosalie dont je vais déchirer le coeur, comment pourra-t-elle
supporter notre séparation? Ces projets de voyage et cette invincible
passion d'aventures, ne sont-ils pas une infidélité que je fais à la
femme à qui j'ai juré cependant fidélité éternelle? Ne m'a-t-elle donc
arraché à la mort que pour me voir lui ôter moi-même la vie! Après
tous les sacrifices qu'elle a faits pour me retrouver loin de son pays,
chercher à la quitter, pour ne plus la revoir peut-être!... Cette idée
m'accablait; et pourtant je sentais que je mourrais d'ennui, si j'étais
condamné à rester inactif auprès de celle que je chérissais le plus au
monde.
Mon amie devina toute mon anxiété, et elle m'épargna la peine d'aborder
une question si pénible pour moi: elle avait déjà pris son parti, avec
une résolution dont l'amour le plus sincère peut seul donner l'exemple;
car souvent les sacrifices que s'impose l'amour sont faits avec tant de
vertu, qu'on les prendrait pour de l'indifférence. Mais moi, pouvais-je
me tromper sur le motif réel de la résignation de ma maîtresse!
«Que je te perde pour t'avoir laissé partir, ou que je te voie languir
sous mes yeux pour avoir voulu te retenir, n'est-ce pas un sacrifice
qu'il faut tôt ou tard que j'offre au ciel en expiation de mon
bonheur?.... Ah! mon ami, j'ai été trop long-temps heureuse avec toi,
pour ne pas payer tant de félicités par quelque catastrophe.... Mais,
quoi qu'il arrive, sache bien que je ne survivrai pas un jour à ta
perte.... Si je pouvais mourir avant toi et près de toi, que je serais
heureuse!....»
Je m'efforçai de la consoler. «Non, me dit-elle, mon parti est arrêté:
je veux même t'engager à chercher dans les hasards une activité qui
est ta vie; c'est peut-être ainsi que je pourrai te conserver, et jouir
encore de la satisfaction de te revoir content. Vois-tu ce bâtiment qui
va t'emporter loin de moi? Eh bien! je veux moi-même orner la chambre
que tu dois occuper à bord: je la remplirai de mon souvenir; partout tu
y retrouveras la trace de mes mains et des gages de ma tendresse; et
si jamais la mort t'enlevait à mon amour! dans une tempête ou dans un
combat, que ta dernière pensée soit à Dieu, et ton avant-dernière pensée
à ta compagne la plus fidèle.»
Rosalie, jusqu'au départ de mon navire, ne quitta plus ma chambre de
bord. Ses soins prévoyans allèrent jusqu'à la meubler de tout ce qui
pourrait m'être le plus agréable à la mer. Elle semblait vouloir, à
force d'attentions, étendre pour ainsi dire sa présence jusque sur le
temps que je passerais si loin d'elle. Son portrait fut placé à la tête
de ma cabine: tout le petit ménage de notre maison passa enfin dans ma
chambre de capitaine. Il fallut nous séparer, et je ne me consolai un
peu, en m'éloignant des lieux où si long-temps j'avais été heureux,
qu'en songeant au plaisir que j'aurais à revoir l'Océan, cet Océan,
mes premières amours, même avant Rosalie. Mais la laisser seule à
Saint-Pierre, sans distraction, sans consolation, pendant que je courrai
tant de dangers!.... Une bonne brise d'est m'arracha à ces pensées
douloureuses.
Une fois dans les débouquemens, il me fallut faire connaissance avec
mon équipage et avec mon navire, tous deux devenus le monde pour moi.
Ma réputation de courage inspira bientôt à mes gens un respect dont ils
savaient bien qu'il n'aurait pas été prudent pour eux de dépasser les
sévères limites. Mon petit trois-mâts, faible d'échantillon et assez
médiocrement solide, marchait bien. Je m'amusais à l'essayer avec tous
les navires que je rencontrais courant la même bordée que la mienne, et
je les dépassais tous. Je ne dirai pas la joie d'enfant que j'éprouvais
à me promener toute la journée, et souvent une partie de la nuit, sur ce
pont où je marchais en maître, et qui recouvrait une bonne et productive
cargaison. Convertir tout cela en nègres que je vendrai bien cher, me
disais-je; ramasser beaucoup d'or en courant mille et une aventures,
voilà ce qu'il me faut... Quel état plus beau que le mien! Tout l'Océan
est mon domaine: d'un mot je fais trembler ou j'apaise ces hommes
terribles qui m'ont confié leur sort. A terre on me regardera comme un
être prodigieux; et, libre comme ce vent qui se joue dans ma voiture,
et plus indépendant encore que ces flots qui battent les flancs de ce
navire, soumis à mes ordres, je ferai ma fortune en naviguant au gré
de mes caprices et en attachant quelque célébrité à mon nom. Tout cela
était délicieux pour mon imagination.
Les vents ne répondirent pas à mon impatience; cependant en moins de
quarante-cinq jours, après avoir été chercher les brises variables et
avoir longé la côte d'Afrique, je mouillai en dehors de la barre de
Boni. La mer bondissait furieuse sur cette langue de sable, et elle se
trouvait pourtant calme à l'endroit où je jetai l'ancre par six brasses
d'eau.
--Capitaine, vint me dire mon second, un peu au fait du pays, de dessus
les barres j'ai aperçu sous la terre de ce cap, que les Anglais nomment
Antony-Point, la mâture d'un grand navire qui pourrait bien être un
croiseur. Là, le voyez-vous, par dessus ces brisans?
Redoutant ce bâtiment, qui croisait en effet vers la passe de l'est,
j'aurais voulu passer sur la barre du sud pour l'éviter; mais elle
brisait trop horriblement pour que je m'exposasse à la franchir. Il me
fallut attendre un moment plus opportun.
Des pirogues de nègres, longues et étroites, se montrèrent deux jours
après mon arrivée au mouillage. Je crus que c'étaient des pilotes qui
venaient pour me rentrer: elles pénétrèrent entre les deux barres de
la passe du sud. Je les observai à la longue-vue. Un spectacle horrible
frappa bientôt mes yeux; des nègres placés sur l'avant tranchent la
tête à d'autres noirs, qui tendent docilement leur cou au hachot qui
les décapite; puis de longs cris sauvages se font entendre, et les
noirs élèvent leurs mains sanglantes vers le ciel!... Les pirogues
disparaissent alors...
J'acceptai cette exécution comme un mauvais présage pour nous. Mon
second ne pouvait s'expliquer le motif de cette boucherie atroce.
Le lendemain, la barre ne brisait plus avec autant de violence. Des
pirogues, montées chacune par une trentaine de naturels, accostèrent le
navire. Je savais qu'il ne fallait leur manifester aucune défiance, pour
n'avoir pas, plus tard, à concevoir de craintes réelles sur leur compte.
Avant de monter à bord, les nègres se mirent à battre les bordages du
bâtiment à coup de longues baguettes. Un d'eux jette sur moi une petite
pagode grossièrement sculptée. Je n'eus garde de m'effrayer de cette
espèce d'épreuve. Les noirs poussèrent alors des cris d'allégresse, en
sautant sur mes bastingages; et celui qui m'avait fait tomber son petit
Bon-Dieu sur les pieds, me tendit sa main gluante avec cordialité et
en signe de satisfaction. C'était un chef, délégué vers moi par le
_Mafouc_, premier ministre de King-Pepel, roi de Boni. Cet ambassadeur,
grotesquement recouvert d'un débris de manteau, bredouillait un peu
d'anglais. Il me demanda de l'eau-de-vie et de la morue. Je le grisai et
je le rassasiai, ainsi que tous les nègres qui composaient sa suite. Il
m'annonça que je pourrais bientôt communiquer avec la terre, et parler
au _Grand-Mafouc_.
--Pourquoi donc, lui demandai-je, t'ai-je vu hier faire trancher la tête
à une douzaine de nègres, là, entre ces deux bancs de sable?
--C'était pour apaiser le dieu de la barre, qui est très-gourmand; et
aujourd'hui tu vois que le dieu est content, puisque la lame n'est plus
aussi forte et que tu peux entrer sans risque. Oh! King-Pepel est un
grand roi! il n'est pas avare de nègres, et il donne à tous les
dieux autant de têtes qu'ils en demandent. Répète donc avec moi, beau
capitaine, que Pepel est un grand roi!
Je répétai tout ce que voulut le délégué du _Mafouc_. Mes visiteurs
se rembarquèrent, et, lançant de l'eau sur le navire du bout de leurs
pagayes, et poussant tous ensemble les cris les plus barbares que
j'eusse encore entendus, ils s'éloignèrent dans leurs pirogues, avec une
rapidité dont nos embarcations les plus légères ne peuvent nous donner
une idée.
Deux nègres pilotes, fort intelligens, conduisirent le soir _la Rosalie_
jusque par le travers de Jujou, grand village situé à l'est, sur la
large embouchure du fleuve: il me fallait à cette pose attendre la
visite solennelle du _Mafouc_. Mes gens tendirent leurs hamacs sous les
tentes dressées de l'avant à l'arrière, et bientôt, malgré les nuées de
moustiques qui les déchiquetaient, ils s'endormirent paisiblement.
Je me promenai une partie de la nuit sur le pont, seul et livré à mes
réflexions Le feu des torches que les nègres allumaient dans leurs
frêles cases de bambous voltigeait, à terre. L'air affaissé n'était
troublé, dans le silence de la nuit, que par la voix des naturels, qui
chantaient des chansons monotones et mélancoliques. Une brise faible et
chaude m'apportait de folles bouffées, imprégnées de l'odeur fade de la
rare végétation de ces rivages. Au dessus du carbet, des dunes pointues
de sable blanc projetaient leurs sommets sur le ciel parsemé d'étoiles
titillantes, et couvraient, de leur ombre nocturne, le sombre village de
Jujou.
Voilà, pensais-je, ces hommes que je vais acheter et enchaîner dans ma
cale, qui reposent paisiblement dans ces cases, ou qui chantent gaîment
sur cette côte si tranquille! Et ces matelots qui goûtent un sommeil si
profond, demain, peut-être, me seront enlevés par la maladie qui dévore
les Européens dans ces climats homicides!... Le danger est partout ici:
la Mort, qui veille sans cesse, demande des victimes qu'elle a déjà
marquées; et ils dorment, et ils chantent pourtant!...
Assis sur une caronade, je laissai aller ma tête préoccupée sur le
bastingage, et je m'endormis.
De bruyantes acclamations me réveillèrent peu d'heures après. Il faisait
déjà presque jour, et le soleil se montrait sur les dunes qui nous
environnaient. La pirogue du _Mafouc_ abordait mon navire, qu'elle
dépassait de l'avant et de l'arrière, tant elle était longue.
--Salut, me dit en mauvais anglais, le premier ministre de King-Pepel.
Tu viens faire le commerce dans un royaume aimé du Grand Être. Pepel est
un roi puissant. Que lui apportes-tu?
--Une bonne cargaison, des cadeaux pour lui, et de la franchise pour
tout le monde.
--Sois le bien venu, capitaine. Nous avons apaisé le dieu de la barre
pour toi. Feras-tu quelque chose pour nous?
--Voilà une boîte de couteaux, des fusils, un collier de grenat et un
baril d'eau-de-vie, que je te destinais.
Le _Mafouc_ prit mon collier de grenat, se le passa au cou, et entama de
suite le baril d'eau-de-vie.
--Capitaine, tu peux mettre à la voile pour la grande villa de Boni,
où règne Pepel; je t'accompagnerai sur ton navire. Tu dois être aimé du
Grand Être, car tu es généreux et brave: le sang ne t'effraie pas.
En prononçant ces derniers mots, le _Mafouc_ fit voler, d'un coup de
damas, la tête d'un vilain noir qui se promenait tristement sur le pont,
comme s'il avait été préparé à recevoir la mort.[2] Le _Mafouc_ eut soin
de me prévenir que c'était à mon intention qu'il offrait ce sacrifice au
Grand Être.
[Note 2: En Europe, on se refusera de croire à tant de froide atrocité.
J'engage les personnes qui révoqueront en doute la vérité de ces faits,
à questionner les marins qui ont fréquenté la côte d'Afrique.]
Malgré le dégoût que j'éprouvais, je sentis qu'il m'importait de ne pas
manifester l'horreur dont tous mes sens étaient soulevés. J'ordonnai
froidement à deux de mes hommes de jeter le cadavre à l'eau.
Le _Mafouc_ répéta, en observant attentivement mes traits et en
remarquant sans doute l'obéissance passive de mes gens: «Capitaine, tu
es généreux et brave.»
Nous arrivâmes en peu de temps à Boni, _la grande ville_. Une multitude
de nègres couvrait les rivages rapprochés, sur lesquels sont jetées
ça et là les cases qui forment cette bourgade. J'avais fait charger à
poudre mes caronades jusqu'à la gueule, et à mon commandement tous mes
pavillons s'élevèrent au bout de mes vergues et au haut de ma mâture, au
bruit d'une salve de vingt et un coup de canon. Le _Mafouc_, qui m'avait
répété que j'étais brave et généreux, tremblait de tous ses membres
à chaque détonation. Moi, pendant ce temps, je fumais paisiblement un
cigarre en me promenant sur le pont, comme à mon ordinaire, et sans
avoir l'air de faire attention à tout ce qui se passait. Ces marques
extérieures d'impassibilité imposèrent aux nègres, et je prévoyais bien
qu'elles devaient produire un bon effet quant à l'opinion que je voulais
leur faire concevoir de moi.
La salve finie, il me fallut aller à terre dans la pirogue du _Mafouc_.
«Ne craignez pas pour votre capitaine, dis-je à mes hommes, qui
paraissaient inquiets de me voir m'éloigner seul. Ces gens-là me croient
protégé par leur Grand Être: laissez courir la barque.»
Je n'eus pas le temps de débarquer à terre. Plus de cent nègres traînent
la pirogue sur le rivage, et m'emportent en triomphe sur un hamac, dans
lequel ils me traînent au galop vers une dune de sable. Rendus sur le
sommet de cette dune, ils me laissent seul pendant quelques minutes.
Puis, au bout de cette petite quarantaine, des marabouts vêtus de blanc
s'approchent et m'annoncent, avec de grandes gesticulations, que je suis
purifié. Je leur jette mes pistolets et quelques pièces d'or, et tout le
clergé de Boni tombe à mes pieds.
Ils me conduisent vers une grande case de bambous. Le peuple, qui
me suit, s'arrête respectueusement à la porte de ce sanctuaire de la
royauté. J'entre et j'aperçois, sur un fauteuil élevé, un gros nègre
dont la tête aplatie était recouverte d'une perruque de lin à trois
marteaux. Un manteau de serge rouge, bordé d'un faux galon d'or, lui
descendait des épaules aux talons; ses pieds étaient nus, et sur sa
poitrine suante tombait un long collier de grenat d'une douzaine de
rangées.
Ce nègre était le _puissant_ King-Pepel, l'autocrate de Boni!
Comme sa majesté noire m'imposait peu, j'entamai la conversation.
--Grand roi, je viens, avec un coeur franc et une bonne cargaison, lier
des relations d'amitié entre la France et toi, le plus puissant et le
plus respecté des souverains de la côte.
Le drogman anglais, qui se tenait auprès du trône, répéta mes paroles à
S. M. L'interprète me répondit ensuite, de la part de Pepel:
--Tes coups de canon ont beaucoup plu à S. M. Tu sais honorer le grand
Etre et le roi. Que portes-tu pour cadeaux au souverain de Boni?
--Toute ma cargaison, du grenat et un service complet d'argenterie pour
la table du monarque.
Le roi sourit à ce mot d'argenterie qu'il comprit à merveille.
L'interprète continua:
--Quel est le petit portrait que tu portes sur l'épinglette de ta
chemise?
--Celui de ma maîtresse, de ma femme.
--Elle plaît à S. M.
--Qui? ma maîtresse?
--Non, ton épingle.
--Eh bien! S. M. ne l'aura pas. Mais voici une bague où elle trouvera
aussi un portrait qui en vaut bien un autre.
Je n'avais pas encore donné la bague au courtisan, que le roi s'écria,
en jetant les yeux sur la petite miniature du chaton: _Nabolone!
Nabolone! ô Nabolone!_ et il baisa à plusieurs reprises le portrait de
Napoléon.
L'interprète me demanda ensuite si je n'avais pas d'antres images
représentant le grand _Gacigou_ de France. Je lui répondis que je
n'avais que des portraits de Louis XVIII.
A ce mot de Louis XVIII, la figure de S. M. se contracta vivement,
comme pour exprimer un sentiment de dégoût; puis j'entendis sortir de sa
bouche auguste cette exclamation très-distincte:
_Lououis Zuit pas, no, no potate, patate[3]!_
[Note 3: Tous ces détails sont historiques, et j'ai lieu de croire que
la vérité du fonds fera excuser la vulgarité de la forme.]
Je saluai S. M. avec un sourire respectueusement approbatif. Le drogman
me prévint qu'on allait verser du poison dans un verre, et que S. M.
m'inviterait à l'avaler, pour prouver la confiance, que j'avais en elle.
Du poison en poudre, dont l'acrimonie m'affecta péniblement l'odorat,
parut être en effet jeté dans une coupe d'argent remplie de vin de
palme: je pris fièrement le breuvage, et, plein de confiance, je
l'avalai d'un trait. Après quoi les grands officiers de la couronne
se mirent à rire aux éclats au tour qu'ils avaient cru me jouer: ils
m'entourèrent tous en dansant. Le roi descendit solennellement de
son fauteuil; on m'annonça que j'étais agréable à Pepel, et la farce
d'introduction se trouva jouée.
La permission de construire un _baraquon_, pour y déposer mon
chargement, me fut accordée. En quelques heures, mes charpentiers
élevèrent près du rivage un édifice en planches, dont la magnificence
égala au moins celle de la royale case de Pepel. Les visites ne me
manquèrent pas, et les grands officiers, que je recevais à toute heure
du jour, ne tardèrent guère à boire une forte partie de ma provision
d'eau-de-vie. King-Pepel venait sans façon partager ma table; je lui
rendais familiarité pour familiarité. Il s'occupait de me composer,
disait-il, un beau chargement, des noirs qu'il attendait de l'intérieur.
Quel pays neuf et surprenant que cette côte de l'Afrique occidentale!
Que de moeurs inconcevables chez ces nègres si complètement ignorés
en Europe! Quelles bizarres modifications de l'espèce sociale, et des
superstitions humaines, dans ces états encore enfans, malgré leur longue
existence!
Je voulais tout voir dans Boni. On me trouvait à chaque instant, malgré
la chaleur étouffante d'un air de feu, dans les lieux où se réunissaient
les naturels. Et puis je n'étais pas fâché de montrer ma physionomie
européenne, au milieu de ces peuplades à la peau d'ébène, au visage
déprimé et à l'attitude esclave. Quel effet je produisais sur tous ces
visages noirs qui m'admiraient comme une merveille! «Voyez là, voyez là,
s'écriaient-ils dans leur langage volubile, quel beau chef! _C'est
un roi de matelots savans_.» Toutes les plus belles négresses
s'enorgueillissaient d'avoir obtenu de moi un regard sur mon passage, ou
un sourire pour prix des nattes de fruits qu'elles me présentaient comme
un hommage d'amour ou un tribut d'admiration.
Un jeune noir, vêtu de blanc de la tête aux pieds, et suivi
respectueusement par des marabouts, avait frappé mon attention. Je
l'avais souvent vu dans les marchés s'emparer de tous les objets qui lui
plaisaient, et battre impunément les marchands, satisfaits de recevoir
des coups de bâton de ce méchant petit drôle. Un jour il lui prit
fantaisie de m'aborder insolemment, et je me disposais à le fustiger
avec la rigoise que j'avais à la main; à la vivacité de mon geste et à
l'expression de ma physionomie, les marabouts, devisant mon intention,
tombent à mes pieds, et l'enfant fuit épouvanté. _Frétiche! Frétiche!_
hurlent tous les assistans, et les prêtres de me jeter de l'eau; pour me
purifier. Un drogman m'expliqua que je venais de manquer d'assommer
le palladium vivant du royaume, le Dieu sauveur du pays, le _Frétiche_
enfin.[4]
[Note 4: Tous les voyageurs écrivent _Fétiche_. J'ai toujours entendu
les Guinéens et les négriers prononcer _Frétiche_; et, comme ce sont
les naturels qui ont formé ce mot, je l'écris ici de même qu'ils le
prononcent.]
Ce _Frétiche_ est un beau petit noir, que l'op prend en bas âge pour en
faire un Dieu. Ses adorateurs le logent dans une case aussi bien ornée
que celle du roi; et pendant sa céleste enfance, il a le droit de faire
tout ce qui lui plaît, sans qu'on puisse regarder ses caprices les
plus déréglés comme autre chose que des volontés divines. Mais une fois
parvenu à l'âge de treize ans, le Frétiche éprouve bien cruellement
qu'il n'est pas immortel, car alors toute la population, embarquée dans
les pirogues, le conduit avec solennité vers la barre, pour le plonger
religieusement dans les flots: les requins en font leur pâture.
Les prêtres, chargés d'élever cette malheureuse victime de l'homicide
superstition des nègres, ont soin de persuader au _Frétiche_ qu'aussitôt
qu'il aura été plongé dans les flots, il n'en sortira que pour être Dieu
ou tout au moins roi.
Une misérable négresse, condamnée à mort par une espèce de jury de
vieillards, fut exécutée d'une manière atroce pendant mon séjour à Boni.
On la barbouilla de miel de la tête aux pieds, et puis on l'attacha
au tronc d'un, gommier. Des essaims de moustiques et de maringouins
s'introduisirent dans ses oreilles, ses narines et ses yeux, et la
dévorèrent au sein des tortures les plus effroyables. Deux jours après,
le cadavre de cette infortunée ne présentait plus qu'une masse informe,
couverte de myriades d'insectes sanglans. Ce genre de supplice s'appelle
dans le pays l'_arbre à moustiques_.
Lorsqu'un nègre est condamné à subir l'épreuve de mort, pour un délit
quelquefois assez léger, on lui fait avaler un brevage empoisonné dont
l'effet est si prompt que le condamné tombe raide avant d'avoir tari
la coupe fatale. Quand la culpabilité du prévenu paraît douteuse à
ses juges, on lui présente un breuvage qui n'est pas mortel, et après
l'avoir bu sans danger pour sa vie, il est réputé innocent. C'est le
jugement de Dieu de ce pays, et les juges ont toujours soin de préparer
l'épreuve de manière à ce que le ciel prononce dans le sens de leur
opinion.
Le plus souvent on donne les condamnés à mort à dévorer aux requins,
en les précipitant dans le fleuve, dont les eaux ne sont que trop
fréquemment ensanglantées par de pareilles exécutions. Il est à
remarquer que les requins de la côte d'Afrique sont les plus voraces
parmi tous les animaux de leur espèce. Ceux de ces parages ont une tête
deux fois plus volumineuse que les poissons du même genre que l'on voit
dans les mers des Antilles ou sur la Côte-Ferme!
King-Pepel, sur la foi des traités, s'était déjà emparé de presque toute
ma cargaison, et les trois cents esclaves qu'il devait me donner en
échange n'arrivaient pas. Les fièvres inexorables du pays commençaient à
s'emparer de mon équipage, dont le climat avait déjà affaibli l'énergie.
Il me fallut cependant recourir bientôt à cette énergie, et oublier mon
propre découragement.
Des nègres arrivant du bas du fleuve, dans leurs pirogues rapides comme
le vent, crient un matin, en passant le long de la _Rosalie: Anglais!
Anglais! Gaberon?_ Je n'eus que le temps de me préparer à repousser
l'attaque que les noirs m'annonçaient si subitement. Deux longues
péniches, expédiées par la corvette qui m'avait vu entrer à Boni, se
montrent dans le fleuve, à petite distance, chargées de monde. Je crie
à terre dans un porte-voix: _King-Pepel, les Anglais violent ton
territoire_! Aussitôt des nègres se portent sur une mauvaise batterie,
placée à terre dans le sable. Mes hommes, abrités sous ma tente, se
disposent à combattre les Anglais, harassés par une longue nage et par
la chaleur asphyxiante du jour. Le feu commence et le pavillon tricolore
flotte sur _la Rosalie_: c'est sous cette couleur-là que des Français
libres de toutes leurs actions devaient combattre.
Les deux canots, après avoir essuyé mes deux volées à bout portant,
m'abordèrent bravement. L'un d'eux, traversé de boulets, coule le long
de _la Rosalie_. L'officier qui commande l'autre embarcation me crie
d'amener. Je lui réponds: «Accordez-moi deux minutes pour consulter
mon équipage.» Mon équipage murmure, je l'apaise d'un signe. L'officier
consent à me laisser un moment de répit. Je donne le mot à mes gens.--Je
suis amené, dis-je alors au lieutenant anglais; et au même moment tout
mon équipage saute, comme pour abandonner le corsaire, à bord de la
péniche. «_Restez à bord, restez à bord_, nous crient les Anglais: _vous
allez nous chavirer_!» C'était bien là mon plan: le poids inattendu de
tout ce monde se précipitant du même bord, fait cabaner l'embarcation,
et mes Anglais, surpris et effrayés, s'abîment sous les flots, pendant
que mes hommes, disposés à nager, regagnent bord en ricanant avec
férocité du succès de mon stratagème. Quelques uns de mes assaillans
surnageaient encore, je détournai la vue: les requins du fleuve firent
le reste.
Les cris de joie de la multitude des nègres témoins de notre triomphe,
nous étourdirent pendant plus d'une heure. Le soir _la Rosalie_ fut
entourée de plus de cent pirogues couvertes de branches de palmier et de
fleurs. Les marabouts jetèrent encore une fois de l'eau lustrale sur
les bordages ensanglantés du navire. Deux hommes que j'avais perdus dans
l'action furent enterrés dans le sable avec les honneurs réservés aux
hauts dignitaires. Pepel, en me revoyant à terre tout couvert de poudre
et de sang ennemi, m'embrassa avec transport, et me montrant le pavillon
tricolore de _la Rosalie_, il s'écria: «_Lancoute Nabolone, bone!_ La
ceinture de Napoléon est bonne.»
Peu de jours après l'affaire qui avait rempli d'admiration tous les
habitans de Boni, je vis arriver, dans un tourbillon de sable, quelques
filées de nègres attachés par le cou à de longues perches. C'était ma
cargaison.
Bien vite je préparai ma cale à recevoir mes trois cents nouveaux hôtes.
Les femmes sur l'arrière; les hommes rangés du mât d'artimon jusqu'à
l'avant, et des fers pour tout ce monde. Des ignames, du riz et
beaucoup d'eau pour leur nourriture: nos pistolets et nos poignards à la
ceinture, et quelquefois à la main. Puis, vogue la galère, me dis-je. La
maladie ne m'avait enlevé aucun homme.
Mais, autre contre-temps: il était dit que la corvette anglaise me
contrarierait partout. J'étais sur le point d'appareiller, lorsque je
reçus, par une pirogue du bas du fleuve, une lettre qui lui avait été
remise par le capitaine de mon inexorable croiseur. Cette épître, fort
laconique, était écrite insolemment en très bon français:
«Misérable forban, j'ai juré de ne quitter la côte d'Afrique qu'après
t'avoir pendu au bout de ma grand'vergue, pour venger les braves que tu
as si lâchement fait périr.
»ANDREW,
»Commandant le sloop de guerre de S. M. B. Faune.»
Oh! si j'avais commandé seulement un brick deux fois fort comme _la
Rosalie_, que j'aurais fait payer cher à cet Anglais l'épithète de lâche
qu'il osait m'adresser! Mais avec six petites caronades et une trentaine
d'hommes exténués!.... Allons, la nuit est sombre, la brise est forte et
elle a contraint la corvette à s'éloigner: appareillons avec mes trois
cents esclaves, pour jouir du plaisir d'échapper à mon exécrable ennemi.
J'appareille, poussé par des grains qui me portent d'abord violemment
vers le bas du fleuve; mais les rafales inconstantes semblent se plaire
à me tourmenter, sans me faire faire beaucoup de route. La nuit se
passe: le jour arrive, et mon implacable corvette se montre presque
entre moi et l'espace que je venais de quitter. Passer sous sa volée,
c'est me faire couler: elle me coupe le passage sur la barre.... Avec
un navire qui calerait moins d'eau que _la Rosalie_, je pourrais lui
échapper en enfilant la passe étroite et sinueuse de _Foche-Point_, et
en mettant ainsi entre la corvette et moi l'île de Foche et les bancs
de sable sur lesquels la mer brise furieuse... Je fais appeler mon
second...
--Raoul, vous connaissez cette passe?
--Oui, capitaine, je l'ai sondée plusieurs fois.
--De combien est le fond?
--De onze pieds, capitaine!
--Et nous en calons treize!... Malédiction! N'importe, faites condamner
les panneaux et les écoutilles! Monte quatre hommes larguer les
perroquets, chacun à son poste de manoeuvre, et silence partout!
--Mais, capitaine, voilà un grain furieux qui nous arrive!
--N'ai-je pas dit silence partout!
A l'instant même, le grain effroyable qu'avait prévu mon second tombe
à bord. _La Rosalie_ s'incline, le côté de tribord dans l'eau: la mer
monte jusqu'à la moitié de notre pont, penché comme si le navire était
chaviré; tous mes hommes s'accrochent aux pavois du vent en criant: Nous
cabanons! Mes trois cents nègres, entassés dans la cale, poussent des
hurlemens affreux; placé moi-même à la barre, je gouverne dans la passe
trop peu profonde pour mon bâtiment. Mais couchée sur le côté, et la
quille presque à fleur d'eau, _la Rosalie_ ne navigue que sur le flanc,
et dans cette position elle laboure encore le sable, qui monte tout
trouble à la surface de l'eau que nous fendons avec le bruit et la
rapidité de la foudre. Au bout d'une demi-heure, mon trois-mâts se
relève, et la mâture, forcée par la rafale, se redresse tout à coup:
nous étions sauvés. La corvette, arrisant ses huniers, se montre encore,
mais sous le vent, mais à trois lieues de moi, pendant que, fier de mon
coup de tête, je la bravais, défilant impunément avec bonne brise dans
le canal du Nouveau-Calebar.
Mon équipage, à qui je venais d'éviter le désagrément d'être pendu au
bout d'une grand'vergue, se jeta à mes genoux pour exprimer l'admiration
que venait de lui inspirer mon heureuse audace. Je lui donnai double
ration de rhum et d'eau, faveur inappréciable au commencement d'une
traversée, où l'eau est ménagée avec plus de parcimonie encore que dans
les caravanes qui franchissent les déserts du Soudan.
A la suite des impressions violentes que je venais d'éprouver, une
traversée est bien monotone, même lorsqu'on croit avoir l'ennemi à ses
trousses, et des nègres toujours prêts à se révolter et à vous manger.
Des calmes fatigans à subir, un air infect à respirer, quelques esclaves
morts à jeter à la mer, presque toutes les nuits à passer sur le pont,
des malades à soigner: telle est en peu de mots l'histoire de presque
toutes les traversées de la côte d'Afrique en Amérique.
En approchant de la Martinique, un sentiment d'espoir et de crainte vint
varier un peu l'uniformité de mon état moral. Une belle nuit j'arrivai
au Robert, quartier du vent de l'île. En quelques heures je me
trouvai sur le rivage avec mes esclaves, conduits par mon équipage
sur l'habitation d'un de mes armateurs. Il y avait quinze jours qu'on
m'attendait là, et en partant j'avais donné rendez-vous en cet endroit
même à mes co-intéressés. Les gendarmes et les agens des douanes
voulurent bien faire quelques difficultés pour m'empêcher de mettre mes
esclaves en lieu sûr. Mais j'avais tout ce qu'il fallait pour vaincre
leurs scrupules. Choisissez leur dis-je, ou d'une poignée de doublons ou
d'une balle dans la tête: tous prirent les doublons.
Un prêtre vint aussi, après les gendarmes; et, moyennant une gourde par
tête, il me baptisa largement tous mes esclaves.