pas avoir de charme, mais Dieu m'a donné un tel talent qu'en
chantant je retrace ma folie, mon bon sens, ma joie, mon
déplaisir, ce qui me nuit et ce qui m'est utile; car autrement
je ne dis presque rien de bien; _mais je suis venu trop tard_.
C'était un monde déjà trop vieux que celui où il vécut et la poésie n'y
jouissait guère de la considération qu'elle avait connue dans l'âge
précédent.
Mais le dernier troubadour eut, comme ses prédécesseurs, l'orgueil de
son art. Pendant sa vie errante voici comment il se consolait de sa
misère: «De mon agréable richesse (c'est-à-dire le talent poétique) que
nul ne peut m'enlever, je sais gré à la noble dame que j'adore et plus
encore, s'il se pouvait, à l'amour.» C'est cet orgueil de poète qui fait
l'intérêt de sa vie. Ce dernier représentant de la poésie provençale se
fait remarquer en pleine décadence par un souci très vif de son art: par
ce côté de son talent il est bien de la race des grands troubadours.
Son oeuvre est des plus variées. Il est un virtuose en métrique, pour
l'agencement des strophes et des rimes. Comme chez la plupart des
troubadours de la décadence, les poésies morales, didactiques et
religieuses y tiennent une grande place. Mais curieux d'originalité il a
inventé des genres nouveaux et a essayé de donner une vie nouvelle à des
genres anciens. Il y a admirablement réussi dans ses pastourelles. Les
six qui nous restent de lui forment un groupe à part dans son oeuvre. Il
met en scène la même bergère, jeune fille dans la première pièce, mère
de famille dans les dernières. Il y a là une sorte de drame, dont
l'action se prolonge à travers plusieurs années; dans les différents
actes le dialogue est vivant, animé, brillant, surtout par suite d'un
artifice de style qui consiste à enfermer demandes et réponses dans un
ou deux vers.
La première pastourelle débute par un gracieux tableau qui est
d'ailleurs de style dans ce genre.
L'autre jour j'allais le long d'une rivière, me réjouissant
tout seul; car l'amour me conduisait et me poussait à chanter.
Je vis une gaie bergère, belle et avenante, qui gardait ses
agneaux. Je me dirigeai vers elle; je la trouvai fière, avec un
air convenable; elle me fît bonne mine à ma première demande.
Car je lui demandai: «Jeune fille, fûtes-vous aimée et
savez-vous aimer?» Elle me répondit sans détour: «Seigneur,
sûrement je me suis déjà promise.--Jeune fille, puisque je vous
ai rencontrée, je serais heureux si je pouvais vous
plaire.--Vous m'avez trop cherchée, sire; si j'étais folle, je
pourrais y penser.--Cela ne vous plaît pas?--Non, seigneur, ni
ne doit me plaire...
--Jeune fille, ne craignez pas que je vous veuille honnir.
--Seigneur, je suis votre amie, puisque la sagesse vous
retient.--Jeune fille, quand je suis sur le point de faillir,
pour me retenir je pense à Beau Déport.--Seigneur, votre amitié
me plaît fort; maintenant vous vous faites aimer.--Jeune fille,
qu'est-ce que j'entends?--Que je sens quelque inclination pour
vous, seigneur.
--Dites, charmante fille, qui vous fait dire à présent parole
si aimable?--Seigneur, où que j'aille on entend les jolies
chansons de Guiraut Riquier.--Mais vous ne prononcez pas encore
le mot que je vous demande.--Seigneur, Beau Déport qui vous
préserve de tout blâme, ne vous protège-t-elle pas?--Cela ne me
profite guère.--Au contraire, seigneur.--Jeune fille, je
reprendrai souvent ce sentier.»
Il y revint en effet deux ans plus tard (1262) et voici le début de sa
deuxième pastourelle.
L'autre jour je rencontrai la bergère d'antan; je la saluai et
la belle me rendit mon salut; puis elle me dit: «Seigneur,
comment êtes-vous resté si longtemps sans que je vous voie?
L'amour ne vous tourmente guère.--Si, jeune fille, plus qu'il
ne paraît.--Seigneur, comment pouvez-vous supporter ce
chagrin?--Il est si grand qu'il m'a fait venir ici.--Moi aussi,
seigneur, j'allais vous cherchant.--Mais vous êtes ici gardant
vos agneaux?--Et vous de passage, seigneur, à ce qu'il me
semble?»
La conversation se poursuit sur ce ton, le poète parlant amour et la
prude bergère le rappelant aux convenances et le calmant d'un mot en lui
rappelant le souvenir de Beau Déport.
Deux ans après nouvelle rencontre (1264). C'est le sujet de la troisième
pastourelle. Le troubadour y introduit un élément nouveau qui consiste à
supposer qu'il ne reconnaît pas la jeune fille.
Je trouvai l'autre jour une gaie bergère au bord de la rivière;
à cause de la chaleur la belle tenait ses agneaux à l'ombre;
elle faisait un chapeau de fleurs et était assise en un endroit
élevé au frais. Je descendis de cheval. Elle fut avenante et
m'appela la première.
Je lui dis: «Pourrai-je obtenir de vous quelque joie puisque
vous m'êtes si avenante?--Je cherche, me dit-elle, pensive,
nuit et jour, un gentil ami.--Vous m'aurez sincère et fidèle,
toute ma vie durant.--Cela se peut bien, seigneur, car il me
semble qu'amour vous possède.--Oui, un amour
farouche.--Seigneur, il est bien subit.--Jeune fille, si avant
peu vous ne me secourez pas, l'amour que je vous porte me
tuera.--Seigneur, l'homme qui souffre obtient du secours;
espérez.--Jeune fille, l'amour commence à me martyriser si fort
qu'il me faut votre secours.--Seigneur, vous m'avez désirée
timidement pendant quatre ans.--Je ne pense pas vous avoir
jamais vue.--Seigneur, vous ne me connaissez pas?--Êtes-vous
folle?--Non, seigneur, ni muette.»
Quelques années plus tard le poète rencontre la jeune bergère bien
changée; cette fois-ci c'est au tour de la jeune fille de ne pas le
reconnaître.
L'autre jour je vis la bergère que j'ai vue si souvent; elle
était bien changée, car elle tenait sur ses genoux un petit
enfant endormi; elle filait comme une personne sage. Je crus
qu'elle me serait familière à cause de nos trois entretiens;
mais je vis qu'elle ne me connaissait pas quand elle me dit:
«Vous quittez votre chemin?»
«Jeune fille, lui dis-je, votre agréable compagnie me plaît
tant que j'ai besoin de votre amour.--Elle me répondit:
Seigneur, je ne suis pas si folle que vous pensez; j'ai mis mon
amour ailleurs.--C'est une grosse faute; il y a si longtemps
que je vous aime sincèrement.--Seigneur, jusqu'aujourd'hui je
ne crois pas vous avoir vu.
--Vous perdez la raison, jeune fille!--Non, seigneur, de l'avis
de tous.
--Sans vous, jeune fille, je ne puis trouver de remède à mon
mal; il y a si longtemps que vous me plaisez.--Ainsi me
parlait, seigneur, Guiraut Riquier; mais je ne m'y laissai
jamais prendre.--Guiraut Riquier ne vous oublie pas: vous
souvenez-vous de moi?--Il me plaît plus que vous, seigneur, et
sa vue me serait agréable.--Jeune fille, ma joie commence; car
je suis sans nul doute celui qui vous a fait connaître par ses
chants.»
Le poète enorgueilli et flatté croit le moment venu de faire une
nouvelle déclaration.
«Fille aimable, pourrions-nous nous mettre d'accord si j'étais
discret?--Seigneur, oui, mais il n'y aurait pas d'autre amitié
que celle que nous nous témoignâmes la première fois... si
j'avais été légère vous m'auriez tenue pour peu raisonnable.»
Voilà le mot de la coquette vertueuse qui a berné notre poète pendant
les quatre premiers actes: les deux interlocuteurs ne parlent pas la
même langue; quand le poète parle d'amour, et même d'amour farouche, la
bergère parle d'amitié. Dans les deux derniers actes--c'est-à-dire dans
les deux dernières pastourelles--elle en arrive à sermonner le
troubadour impénitent; il est vrai que le temps a passé et que le poète
la trouve quelques années après bien changée: «elle n'était plus belle
comme autrefois», dit-il. Elle revenait d'un pèlerinage à Saint-Jacques
de Compostelle et n'en rapportait que des sentiments pieux. Le poète est
devenu vieux et elle raille sans indulgence ses cheveux blancs; la
bergère a l'esprit tourné vers les choses religieuses et elle souhaite
au troubadour de mener une meilleure vie. Avec la première pastourelle
nous étions en plein roman; les deux dernières ressemblent à deux
sermons.
C'est que pendant les vingt années que ce roman est censé avoir duré,
les idées du poète se sont aussi modifiées. L'évolution qu'a suivie sa
conception de l'amour va nous en donner une nouvelle preuve.
La plupart des chansons du dernier troubadour sont adressées à une dame
qu'il désigne sous le nom de _Beau Déport_ (Belle Joie). Il est probable
qu'il s'agit de la vicomtesse de Narbonne qui fut chantée par d'autres
troubadours. Mais cela importe peu en somme et voici pourquoi: c'est
que, plus que chez tout autre, l'amour paraît avoir été chez notre
troubadour un jeu de l'esprit plutôt qu'un sentiment venu du coeur. Sans
doute quelquefois on croit sentir vibrer la sincérité sous les formules
conventionnelles; mais c'est sans doute que le coeur chez lui aussi fut
dupe de l'esprit. L'objet de son amour aurait pu être irréel, comme on a
prétendu (et l'erreur était possible) que c'était le cas pour Dante et
pour Pétrarque. On a même rapproché Guiraut Riquier de ces deux poètes,
et s'il était démontré que les oeuvres des derniers troubadours ont été
connues en Italie, on n'aurait pas manqué de dire que Dante,
contemporain en somme de Riquier, avait pu l'imiter. Le _dolce stil
nuovo_ aurait pu naître de l'oeuvre des derniers troubadours. Seulement
l'évolution qui se produisait dans la lyrique italienne n'était plus
possible dans la lyrique provençale; ce qui dans la première était un
principe de vie était dans la seconde un produit de la décadence.
Ce n'est pas que la conception de l'amour chez Riquier soit bien
différente de celle des troubadours qui l'ont précédé. Comme eux il
demande une seule faveur à sa dame, de l'agréer pour serviteur; il a
choisi comme eux la meilleure et la plus aimable femme qui soit au
monde; il jure à tout instant qu'elle peut compter sur sa fidélité et
sur sa discrétion. Mais la dame, conformément aux conventions, demeure
rigoureuse, inflexible; les traditions littéraires ne lui permettent pas
une autre attitude. Et Riquier de se désespérer, de répéter après tant
d'autres que le chagrin le tuera, que la honte de cette mort rejaillira
sur la dame qui ne lui a témoigné aucune pitié.
Et cependant deux choses le consolent dans son infortune. S'il regrette
l'esclavage où l'amour l'a placé et s'il pense, avec une mélancolie qui
paraît sincère, à l'heureux temps où il était libre, corps et âme, il
sait gré à l'amour de ne l'avoir pas fait aimer une autre femme. C'est
que Beau Déport, malgré sa rigueur, ou plutôt à cause de sa rigueur, a
fait de lui un excellent poète et un homme meilleur. Au moment où son
talent est le plus honoré, en Castille, il ne manque pas de faire
hommage de cet honneur à Beau Déport et à l'amour. L'amour de Beau
Déport lui a donné la gloire. «Je me tiens pour bien payé de mon talent,
qui m'est venu pour avoir bien aimé ma dame sans être aimé: car mon nom
est connu et j'ai la sympathie des grands...»
Voilà pour l'honneur qui a rejailli sur le poète; et voici pour la
perfection morale dont Beau Déport fut la source: «Et comme ma dame au
gentil corps honoré, ornée de toutes les qualités, ne fut ni reprise ni
blâmée, pas même d'une mauvaise pensée, je l'aime plus parfaitement et
avec crainte; car il me semble que si elle ne m'avait pas refusé son
amour, elle et moi nous aurions déchu. Aussi ai-je grandi en sagesse, au
point que les vils espoirs me déplaisent.» Valeur littéraire et valeur
morale proviennent du même principe; le pouvoir d'amour est tel qu'il
opère des miracles: «Amour fait faire toutes actions convenables et
donne les qualités qui accompagnent l'honneur. Donc amour est doctrine
de valeur; il n'est pas d'homme si méprisable que l'amour ne transforme
en homme d'honneur pourvu qu'il aime.»
On voit à quelle haute conception morale mène l'amour ainsi entendu.
Cependant même sous cette forme il ne trouva bientôt plus grâce devant
les idées morales et surtout religieuses du temps et Riquier lui-même
eut l'occasion de renier sa doctrine pourtant si épurée.
On se souvient du concours littéraire qu'avait institué le comte de
Rodez et où Riquier remporta le prix. Le sujet du concours était,
avons-nous dit, le commentaire d'une chanson obscure d'un troubadour
d'ailleurs peu connu. Le sujet de la chanson (écrite pendant la période
classique, tout au début du XIIIe siècle) était la description du palais
qu'habite l'amour; ou plutôt le «tiers inférieur d'amour».
Il y a trois espèces d'amours: l'amour céleste, l'amour naturel (amour
des parents) et l'amour charnel: c'est celui-là qui est le «tiers
inférieur». Il a grand pouvoir, personne ne lui résiste. «Cet amour est
déréglé, dit Riquier, et ne peut juger droitement; il n'écoute que la
volonté (nous dirions la passion) et non la raison. Les amants trouvent
ses débuts agréables, mais ensuite viennent «tourments, soucis et
chagrins».
Entre ces trois sortes d'amours le poète moraliste a vite fait son
choix. Il méprise le «tiers inférieur d'amour»; il supporte l'amour
naturel (celui des parents et des enfants); mais il met bien au-dessus
des deux l'amour divin; il souhaite de voir le palais élevé où il jouira
«de la paix sans fin, de l'amour sans restriction, des biens parfaits
sans dommage, du plaisir sans tristesse et de la joie sans désir».
Ce commentaire et l'accueil sympathique qu'il reçut dans la dernière
société où la poésie des troubadours fut honorée nous a gardé l'écho des
préoccupations religieuses du temps. La théorie de l'amour péché
inventée par l'Église a pénétré dans la poésie provençale: elle n'en
sortira pas de sitôt. Nous comprenons mieux après cela quelques mots
graves que l'on rencontre chez Riquier et chez un troubadour
contemporain: la poésie est qualifiée de «péché» par les autorités
religieuses du temps. Aussi se transforme-t-elle; c'est l'époque où
fleurissent les poésies à la Vierge dont quelques-unes sont remarquables
de grâce. Bientôt la poésie religieuse sera seule permise.
Tous ces faits sont des indices de la transformation profonde qui s'est
produite dans les moeurs. A un siècle de paganisme qui est l'époque de
la période classique succède une période d'agitation religieuse. La
croisade contre les Albigeois marque le triomphe de l'orthodoxie. Les
congrégations, les ordres religieux se multiplient, font une propagande
incessante; petit à petit l'esprit public se transforme; la poésie
profane même sous sa forme la plus épurée devient un «péché», la poésie
religieuse est la seule qui soit admise ou comprise. Tel est le terme de
l'évolution auquel est arrivée à la fin du XIIIe siècle, chez Riquier et
ses contemporains, la poésie des troubadours. Sous cette forme elle
n'est presque plus reconnaissable; et cependant, dans les chansons à la
Vierge en particulier, il a suffi de peu de chose pour la transformer.
Ce furent ces chansons à la Vierge qui devinrent bientôt une sorte de
poésie officielle. En effet Guiraut Riquier mourut dans les dernières
années du XIIIe siècle. Un quart de siècle plus tard (1323) sept
bourgeois de Toulouse, avec autant de zèle que de naïveté, cherchèrent à
rallumer le flambeau éteint. Ils fondèrent une Académie, instituèrent
des concours (qui vivent encore aujourd'hui) et établirent un code
poétique; en souvenir de l'ancien temps il fut appelé les «Lois
d'amour». Mais les anciens dieux étaient bien morts et la nuit avait
définitivement succédé au crépuscule.
La nouvelle École malgré son titre de Consistoire de la Gaie-Science ou
Gai-Savoir eut des tendances exclusivement morales et religieuses. Le
culte de la femme qui avait fait la gloire de la poésie des troubadours
y devint le culte de la Vierge. Mais ces chansons à la Vierge avaient
donné--avec Guiraut Riquier et ses contemporains--la mesure de la grâce
et du charme qu'on y pouvait atteindre. Les thèmes de la lyrique
religieuse ne présentaient pas en effet la même variété que ceux de la
lyrique profane. La monotonie était facile à prévoir; elle caractérise
toute cette poésie du XIVe et du XVe siècle. Les mainteneurs--ainsi se
nommaient les fondateurs de la nouvelle école--avaient pris soin
d'exclure à l'avance tout ce qui pouvait la rompre. Ils n'admirent
d'autres genres que ceux qu'on avait déjà traités et où depuis longtemps
toute sève était morte. Leur poésie ne fut qu'une poésie de forme,
essentiellement académique. On renchérit sur les difficultés métriques
que les troubadours avaient léguées, on leur emprunta leurs plus graves
défauts, les choses caduques: la rime difficile et recherchée, le style
obscur, et de tout cela sortit une poésie correcte, parfois élégante,
mais, artificielle, très froide et très monotone.
Ceux-là s'en aperçurent qui demandèrent à la nouvelle école des modèles
et des règles. La littérature catalane doit à l'imitation de l'école
toulousaine la plupart de ses défauts. Les destinées de cette
littérature sont semblables à celle de l'école poétique qu'elle imite,
et à laquelle elle emprunte son code. La poésie religieuse y fleurit, la
recherche et la préciosité y règnent. Elle est, elle aussi, une
littérature académique qui se prolonge sans éclat pendant plusieurs
siècles.
L'éloge continuel de la Vierge amena une étrange confusion et créa une
légende qui encore aujourd'hui a la vie tenace. On appliqua à la mère de
Dieu toutes les métaphores que contiennent les litanies et les hymnes à
la Vierge. La mère du Christ était la Vierge Clémente, miséricordieuse,
chargée d'intercéder pour les pécheurs auprès de son fils; elle devint
la Clémence personnifiée. Au XVe siècle on supposa qu'il avait existé
une illustre famille toulousaine du nom d'Isaure, on fit remonter à un
membre de cette famille l'honneur d'avoir fondé les «Jeux Floraux» et le
mythe de Clémence Isaure (qui ressemble étrangement à une mystification)
fut créé.
Nous n'avons pas à poursuivre l'histoire de cette poésie dans les temps
modernes. On sait avec quel éclat Mistral et son école l'ont fait
revivre alors qu'on la croyait morte pour toujours. Sans doute les
conditions sociales, politiques et autres ne sont plus les mêmes qu'au
temps de Guillaume de Poitiers ou de Bertran de Born; elles ne sont pas
cependant telles que la poésie provençale, dont le siècle précédent a vu
la renaissance, ne puisse vivre glorieusement, si elle continue à se
conformer au précepte exprimé avec autant de simplicité que de force par
l'auteur de _Mireille_: «Nous ne chantons que pour vous autres, ô pâtres
et paysans.» Laissons de côté ce que l'expression a d'exagéré; les plus
délicats se sont laissé prendre depuis longtemps au charme de cette
poésie nouvelle; mais c'est bien en revenant à la vérité et à la
sincérité, que Jasmin, Mistral, Aubanel, Roumanille et Félix Gras, pour
ne citer que les plus grands, ont retrouvé les sources de la vraie
poésie. Il appartient à leurs successeurs, «à ceux qui aiment la gloire
et qui ont le coeur vaillant», de s'inspirer du même principe, s'ils
veulent empêcher la nouvelle poésie de mourir prématurément, comme est
morte l'ancienne. La «Croisade contre les Albigeois» n'aurait peut-être
pas suffi à tuer la poésie des troubadours, si elle n'était devenue de
bonne heure une poésie trop conventionnelle. La convention et l'artifice
peuvent donner l'illusion de la vie; ils ne la remplacent pas.
Mais il est temps de revenir en arrière pour jeter un coup d'oeil
définitif sur le passé. On peut se rendre compte maintenant de la place
qu'occupe dans l'histoire des littératures romanes la poésie des
troubadours. Elle a fourni des modèles à la plupart d'entre elles; elle
a été une mère féconde, et elle a le droit d'être fière de ses enfants.
C'est la France du Midi qui a enseigné à ces littératures naissantes à
exprimer sous une forme artistique les sentiments les plus doux les
affections les plus chères qui aient fait battre le coeur des hommes. La
France du Nord leur a enseigné en même temps les chansons et les
fanfares guerrières, dont les échos ont retenti si longtemps dans les
romans d'aventure qui se rattachent à nos chansons de geste. L'épopée
française a été imitée dans les pays scandinaves et dans la lointaine
Islande, comme la poésie des troubadours en Portugal et en Sicile.
C'est au mélange de ces deux influences que le moyen âge français doit
l'hégémonie intellectuelle qu'il a exercée sur les pays germaniques
aussi bien que sur les pays romans. Cette conquête du monde par la
poésie est un des plus beaux titres de gloire du moyen âge français. Les
deux parties dont l'union intime et harmonieuse forme la France y ont eu
une part égale. Étudier l'une ou l'autre de ces deux influences, c'est
contribuer à honorer, comme l'a dit un grand-maître, Gaston Paris, la
«vieille patrie qui depuis plus de mille ans a excité tant d'amour,
mérité tant de sacrifices et animé tant d'âmes de son génie et de son
coeur».
BIBLIOGRAPHIE ET NOTES
BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE
1. =Dictionnaires.=--F. Raynouard, _Lexique roman_, 6 vol. Paris,
1838-1844.
E. Levy, _Provenzalisches Supplement-Woerterbuch_, Leipzig, 1894 et
années suivantes. Ce complément magistral de l'oeuvre de Raynouard
comprendra environ six volumes grand in-8; cinq ont déjà paru ainsi que
le premier fascicule du tome VI (jusqu'au mot _Past_).
Pour paraître à la fin de 1908: Emil Levy, _Petit dictionnaire
provençal-français_, Heidelberg, G. Winter.
J.-B.-B. Roquefort, _Glossaire de la langue romane_, 3 vol. Paris,
1808-1820.
[De Rochegude] _Essai d'un glossaire occitanien pour servir à
l'intelligence des poésies des troubadours._ Toulouse, 1819.
2. =Grammaires.=--Raynouard, _Grammaire de la langue romane_ (Tome I du
_Choix_) Cf. _Résumé de la grammaire romane_ (Tome I du _Lexique_).
F. Diez, _Grammaire des langues romanes_, traduction Gaston Paris, A.
Brachet, Morel-Fatio, Paris, 1873-1876, 3 vol.
W. Meyer-Lübke, _Grammaire des langues romanes_, traduction Rabiet et
Doutrepont, 4 vol. Paris, 1889-1905.
C.-H. Grandgent, _An outline of the Phonology and Morphology of old
provençal_. Boston, 1905. (Ne contient que la phonétique et la
morphologie; pour la syntaxe se reporter à Diez ou à Meyer-Lübke.)
H. Suchier, _Die französische und provenzalische Sprache_, dans Groeber,
_Grundriss der romanischen Philologie_, 3 vol. Strasbourg, 1888-1902. La
partie traitée par H. Suchier a été traduite en français sous le titre
suivant: H. Suchier, _Le français et le provençal_, trad. par Ph. Monet,
Paris, 1891. D'autre part une nouvelle édition du tome I du _Grundiss_
de Groeber vient de paraître (1906).
Voir aussi l'excellente introduction grammaticale au _Manualetto
provenzale_, de M. Crescini, et les précis plus sommaires des
_Chrestomathies provençales_ de Bartsch (le tableau des formes a été
supprimé dans la dernière édition donnée par Koschwitz) et de M. C.
Appel.
Enfin citons en dernier lieu un autre excellent manuel:
l'_Altprovenzalisches Elementarbuch_, par O. Schultz-Gora, Heidelberg,
1906.
3. =Textes.=--=A. Collections.=--_Le Parnasse occitanien, ou Choix de
poésies originales des Troubadours_ [par de Rochegude], Toulouse, 1819.
F. Raynouard, _Choix des poésies originales des Troubadours_, 6 vol.
Paris, 1816-1821.
C.-A.-F. Mahn, _Die Werke der Troubadours_, 4 vol. Berlin, 1846-1853.
Id., _Gedichte der Troubadours_, 4 vol. Berlin, 1856-1873.
=B. Chrestomathies.=--K. Bartsch, _Chrestomathie provençale_, 6e édition
(publiée par Koschwitz), 1904. Nos citations sont faites d'après la 4e
édition.
C. Appel, _Provenzalische Chrestomathie_, 3e édition, 1907. Nos
citations sont faites d'après la première édition.
V. Crescini, _Manualetto provenzale_, 2e édition, 1905.
=C. Éditions.=--Il existe des éditions complètes de plusieurs
troubadours. Nous nous contentons d'énumérer les plus importantes.
_Poésies de Guillaume IX_, par A. Jeanroy, Paris-Toulouse, 1905.
_Le troubadour Cercamon_, par le Dr Dejeanne, Paris-Toulouse.
U.-A. Canello, _La vita e le opere del trovatore Arnaldo Daniello_,
Halle, 1883.
Bertran de Born a été édité plusieurs fois (éd. A. Stimming, 2e éd.,
1892, éd. A. Thomas, Toulouse, 1888).
A. Kolsen, _Giraut de Bornelh_ (tome I, fasc. 1, Halle, 1907).