Plusieurs troubadours ont séjourné dans le Nord de la France, surtout en
Normandie, à la cour des rois d'Angleterre, qui avaient, par leurs
possessions dans le Sud-Ouest, des sujets méridionaux. Un ou deux
troubadours ont été à la cour de Marie, comtesse de Champagne, et lui
ont adressé leurs vers. Éléonore de Poitiers, petite-fille du premier
troubadour, devint reine d'Angleterre, après avoir été pendant quinze
ans femme de Louis VII, roi de France. Quelques-uns des troubadours les
plus illustres ont vécu auprès d'elle, comme Bernard de Ventadour. Enfin
les croisades ont mis en relations hommes du Nord et hommes du Midi.
Toutes ces circonstances, et bien d'autres encore, ont contribué à la
diffusion de la poésie méridionale.
Elle était connue en «France» (et ce mot ne désignait alors que les pays
de langue d'oïl) pendant la deuxième moitié du XIIe siècle. On y avait
le sentiment de ses origines et on désignait les nouvelles formes
poétiques qu'elle y introduisit sous le nom de sons «gascons» ou
«poitevins».
Les plus anciens poètes de cette école dite provençalisante sont Conon
de Béthune, né en 1155; Chrétien de Troyes, l'auteur de tant de gracieux
romans d'aventures, qui vécut à la cour de Marie de Champagne, entre
1170 et 1180 environ; Jean de Brienne, plus tard roi de Jérusalem,
Blondel de Nesles, Gui Couci, Gace Brulé, etc. La traduction de
quelques-unes de leurs chansons fera mieux connaître l'esprit qui anime
leur poésie. On y remarquera sans peine les traits les plus connus des
chansons provençales: le désespoir sincère ou non du poète à qui ne
vient aucun bien d'amour; l'assurance de sa fidélité à une amante
dédaigneuse ou cruelle, et autres lieux communs de la poésie courtoise.
Les chansons de Conon de Béthune, qui est un des plus anciens trouvères
de cette école, nous conduisent à la cour de la comtesse de Champagne.
Conon de Béthune n'avait pas, paraît-il, le langage correct des
Champenois et des Parisiens, car il se plaint dans une de ses chansons
que la comtesse et ses amis se sont moqués de lui.
Amour m'excite à me divertir, quand je devrais me taire de
chanter... car mon langage et mes chansons ont été raillés des
Français, devant les Champenois, et de la comtesse, ce qui
m'est bien plus dur.
La reine ne fut pas courtoise, qui me reprit, ainsi que son
fils le roi. Encore que ma parole ne soit pas française, on
peut bien la comprendre en français. Ceux-là ne sont ni bien
appris ni courtois qui m'ont repris pour avoir dit quelque mot
d'Artois--car je n'ai pas été élevé à Pontoise[26].
Voici une chanson de croisade de Conon de Béthune (1189) qui rappelle
certaines chansons du même genre dans la poésie provençale.
Hélas! amour, comme il me sera dur de quitter la meilleure qui
fût jamais aimée ou servie! Que Dieu, par sa douceur, me ramène
auprès de celle que je laisse avec tant de douleur. Que dis-je,
malheureux! je ne la quitte pas; si le corps va servir notre
Seigneur, le coeur reste tout entier en son pouvoir.
Pour elle je m'en vais, soupirant, en Syrie, car je ne dois pas
manquer à mon créateur. Qui lui manquera en ce besoin urgent,
sachez que Dieu lui faillira aussi dans un besoin plus grand.
Que les petits et les grands sachent bien que là-bas on doit se
conduire en chevaliers, là où l'on conquiert le paradis, la
gloire et l'honneur de sa mie[27].
Il y a dans ces chansons un mélange de grâce et de mélancolie qui fait
oublier que l'inspiration n'en est pas originale. Cette note personnelle
manque un peu chez le grand poète champenois Chrétien de Troyes dont les
chansons sont surtout remarquables par la finesse et la subtilité. Le
fond en est emprunté; le poète se déclare serviteur de sa dame, son
coeur est en son pouvoir, mais il n'obtient aucune récompense de son
service amoureux. Chrétien de Troyes, dont le talent dans la poésie
lyrique est fait de finesse et d'ingéniosité, a mis à orner ces lieux
communs toutes les ressources d'un esprit singulièrement fin et délié.
Enfin un des poètes où se reflète le mieux la poésie des troubadours est
le châtelain de Couci. On jugera de son talent par la traduction
suivante de quelques-unes de ses chansons.
La douce voix du rossignol sauvage que j'entends nuit et jour
retentir m'adoucit et m'apaise le coeur et me donne envie de
chanter pour me réjouir. Je dois bien chanter puisque cela fait
plaisir à celle à qui j'ai fait hommage de mon coeur--et je
dois avoir grande joie en mon âme, si elle veut me retenir à
son service.
Envers elle je n'eus jamais un coeur faux ni volage; et
cependant il devrait m'en venir plus de bonheur; mais je
l'aime, je la sers et je l'adore toujours sans oser lui
découvrir ma pensée; car sa beauté me cause un tel
éblouissement que devant elle je perds la parole; je n'ose
regarder son visage; tellement je redoute le moment où j'en
retirerai mes yeux.
J'ai si bien mis en elle tout mon coeur que je ne pense à
aucune autre; jamais Tristan, celui qui but le breuvage, n'aima
plus loyalement. Je mets tout à son service, coeur, corps et
désir, sens et savoir, et je ne sais si en toute ma vie je
pourrai assez la servir, elle et amour.
J'aime bien mes yeux qui me la firent choisir; dès que je la
vis, je lui laissai en otage mon coeur qui depuis y a fait un
long séjour et je ne lui demande jamais de la quitter.
Chanson, va-t'en pour porter mon message là où je n'ose aller,
tellement je redoute la mauvaise gent jalouse qui devine avant
qu'arrivent les biens d'amour; Dieu les maudisse! A maint amant
ils ont causé tristesse et dommage; mais j'ai ce cruel avantage
qu'il me faut vaincre mon coeur pour leur obéir[28].
Voici une autre de ses chansons dont le début paraît être une traduction
des troubadours.
Quand l'été et la douce saison font reverdir feuilles, fleurs
et prairies et que le doux chant des menus oisillons ramène la
joie dans les coeurs, hélas! chacun chante, mais moi je pleure
et soupire; et ce n'est ni justice ni raison; car je mets toute
ma volonté, dame, à vous honorer et à vous servir.
Si j'avais le sens de Salomon, Amour me ferait tenir pour fou;
car les chaînes qu'il me fait sentir sont si fortes et si
cruelles! Amour devrait bien m'enseigner les moyens de me
sauver; car j'ai aimé longtemps en vain et j'aimerai toujours
sans me repentir.
Je voudrais savoir sous quel prétexte elle me fait si
longuement languir; je sais fort bien qu'elle croit les
méchants, les médisants (losengiers) que Dieu maudisse! Ils ont
mis toute leur peine à me trahir. Mais leur trahison mortelle
leur servira de peu, quand ils sauront quelle sera ma
récompense, ô dame, que je n'ai jamais su trahir...
Si vous daignez écouter ma prière, je vous prie, douce dame, de
penser à me récompenser; quant à moi je vous servirai mieux
désormais. Je tiens pour non avenus tous mes maux, douce dame,
si vous voulez m'aimer. En peu de temps vous pouvez me donner
les biens d'amour que j'ai tant attendus![29].
La chanson suivante est du trouvère Gace Brulé, cité par Dante[30]; elle
paraît elle aussi une traduction d'une chanson des troubadours. On y
retrouve les réflexions les plus connues sur les biens qui viennent
d'amour et qui récompensent en peu de temps une longue attente.
La plupart ont chanté d'amour par effort et sans loyauté; mais
ma dame me doit savoir gré que j'ai toujours chanté
sincèrement; ma bonne foi m'a rendu sincère, ainsi que l'amour
qui remplit mon coeur...
Oui, j'ai aimé d'un coeur parfait et je n'aimerai jamais
autrement; elle a bien pu s'en assurer, ma dame, pour peu
qu'elle y ait pris garde. Je ne dis pas que j'ai été peiné de
la voir refuser mes demandes; puisque toutes mes pensées vont à
elle, je m'estime heureux de ce qu'elle m'accorde.
Quoique j'aie été loin du pays où sont mon bien et ma joie, je
n'ai pas oublié d'aimer bien et loyalement. Si la récompense a
tardé je me suis consolé en pensant qu'en peu de temps on
obtient ce qu'on a longtemps désiré.
Amour m'a démontré par raisonnement qu'un amant parfait
patiente et attend, qu'il appartient à l'amour, qu'il est en
son pouvoir et qu'il doit implorer sincèrement sa pitié[31]...
Enfin terminons cette rapide revue en empruntant quelques couplets à une
chanson du roi de Navarre, Thibaut IV, comte de Champagne.
Mes grands désirs et mes plus graves tourments viennent de là
où sont toutes mes pensées. Et j'ai peur, car tous ceux qui ont
vu son beau corps sont épris de ma dame, Dieu lui-même l'aime,
je le sais à bon escient...
Je me demande, dans mon étonnement, où Dieu trouva une si
étrange beauté. Quand il la mit ici-bas, sur la terre, il nous
témoigna beaucoup de bonté; le monde entier a resplendi de son
éclat... Dieu, comme il me fut pénible de me séparer d'elle!
Amour, par pitié, faites-lui savoir ceci: un coeur qui n'aime
pas ne peut pas avoir grande joie[32].
Ces exemples--surtout les chansons du châtelain de Couci--montrent
suffisamment qu'à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe la poésie
lyrique de langue d'oïl est sous la dépendance de sa «soeur de langue
d'oc»[33]. Cette dépendance continue en partie pendant le XIIIe siècle
et Thibaut de Champagne, qui fut en même temps roi de Navarre (mort en
1253) subit l'influence de la poésie méridionale, comme Charles d'Anjou,
grand conquérant et poète amoureux.
Nous sommes ainsi arrivés au terme de notre excursion. Quoiqu'elle ait
été rapide nous avons vu comment les semences de la poésie des
troubadours dispersées dans la plupart des pays voisins y avaient
rapidement germé. Il nous reste pour terminer son histoire à étudier
l'oeuvre du dernier troubadour.
CHAPITRE XII
LE DERNIER TROUBADOUR
Guiraut Riquier, de Narbonne.--Narbonne au XIIIe
siècle.--Riquier et le roi de France.--Riquier à la cour
d'Alphonse X de Castille.--Sa requête au roi: distinction à
établir entre jongleurs et troubadours.--Riquier et le comte de
Rodez, Henri II.--Son oeuvre: les pastourelles.--Sa conception
de l'amour.--Transformation de cette conception sous
l'influence des idées religieuses du temps.--Commentaire de la
chanson de Guiraut de Calanson.--Les chansons à la Vierge.--Le
Consistoire du Gai-Savoir.--Clémence Isaure.--La Renaissance
provençale.
Après nos excursions en Italie, en Espagne et en Portugal, en Allemagne
et dans le Nord, il est temps de revenir dans le Midi de la France pour
y étudier l'oeuvre du dernier troubadour.
On a pu voir, par les chapitres qui précèdent, quelles sont les causes
de la décadence de la poésie provençale. Dès les débuts du XIIIe siècle
la croisade dirigée contre les Albigeois, en ruinant la noblesse
méridionale, rendit précaire l'existence de cette poésie. La décadence
commença bientôt et se continue pendant la seconde moitié du XIIIe
siècle.
L'établissement de l'Inquisition et la fondation de nombreux ordres
religieux, qui accompagna l'invasion des pays du Midi, ne contribua pas
peu à cette décadence. Si aucun troubadour ne périt sur les bûchers ou
dans les prisons, plus d'un jugea prudent de s'exiler. Quoique les
documents fassent à peu près défaut, on peut croire que les chefs de
cette juridiction exceptionnelle que fut l'Inquisition ne nourrissaient
que des sentiments peu sympathiques pour la poésie en général et en
particulier pour la poésie légère, insouciante et largement païenne des
troubadours.
Ces causes auraient peut-être suffi à amener la décadence de la poésie
provençale, si elle n'avait déjà porté en elle-même comme des germes
morbides dont les circonstances extérieures hâtèrent l'éclosion. Cette
poésie essentiellement lyrique n'avait pas su se renouveler; il y avait
en elle--presque depuis les origines--quelque chose de factice, de
conventionnel; elle aurait dû se transformer pour vivre; elle n'y
parvint pas.
Ces causes réunies hâtèrent la décadence; elle se prolongea assez
longtemps. La poésie provençale disparut lentement, avec grâce et
langueur; et elle était encore d'assez belle allure lorsque, vers la fin
du XIIIe siècle s'éteignit la voix de celui qu'on a appelé le «dernier
troubadour», Guiraut Riquier. Par sa naissance il est contemporain d'Uc
de Saint-Cyr, d'Aimeric de Péguillan, des troubadours italiens Lanfranc
Cigala et Sordel, chez qui se reflète encore l'éclat de la poésie
classique; ses contemporains sont Bertran Carbonel de Marseille, Folquet
de Lunel, Serveri de Girone; mais aucun de ceux-là ne peut supporter la
comparaison avec les troubadours de l'époque classique; la décadence a
bien commencé.
Guiraut Riquier était né à Narbonne, vers 1230 ou 1235, d'une famille
sans doute obscure. Le vicomte de Narbonne, dont il fut le protégé,
était le descendant de la vicomtesse Ermengarde, qui, au siècle
précédent, avait attiré auprès d'elle quelques-uns des plus illustres
troubadours. Il était resté, dans ce milieu, quelque chose de ces
traditions.
Narbonne était alors une des villes les plus importantes du Midi,
peuplée de bourgeois et de commerçants; elle était, en partie, une ville
cosmopolite et possédait une colonie juive très puissante, qui y fut
toujours traitée avec la plus grande tolérance.
«Narbonne est belle», dit Charlemagne dans _Aymerillot_. Le trouvère du
XIIIe siècle, Bertrand de Bar-sur-Aube, que Victor Hugo imite, en fait
la description suivante:
Entre deux roches, au bord d'un golfe, Charlemagne vit, sur une
colline, une ville que les Sarrasins avaient fortifiée... Il y
avait vingt tours, construites de liais brillant, et au centre
une autre tour admirable... Au-dessus du palais principal était
une boule d'or fin; on y avait enchâssé une escarboucle qui
flamboyait aussi vivement que le soleil qui se lève au matin...
D'un côté de la ville s'étend le rivage de la mer; d'autre part
coule l'Aude aux flots impétueux, qui amène aux habitants
toutes les richesses qu'ils peuvent désirer.
On ne sait où Bertrand de Bar-sur-Aube a pris les éléments de cette
description. On chercherait en vain la colline sur laquelle, d'après le
trouvère champenois, serait assise Narbonne, et les deux roches ne sont
mises là que par souci du pittoresque.
Plus exact est ce que dit le même trouvère de la puissance commerciale
de la ville.
Aude, le grand fleuve, fait le tour des murailles. Par là
viennent les grands navires cloués de fer et les galères
pleines de richesses, qui font l'opulence des habitants de la
bonne ville. Quand ceux-ci ont tiré le verrou de la porte et
que le portier a levé le pont, ils peuvent être en toute
sécurité; car ils ne craignent homme qui vive; la chrétienté
entière ne pourrait les prendre.
C'est dans ce milieu que notre troubadour passa la première partie de sa
vie. Il ne semble pas qu'il y ait été très heureux. Il adressa ses
premières poésies lyriques à la vicomtesse de Narbonne, Phillippe
d'Anduze. Mais _Belle-Joie_ ou plutôt _Beau-Déport_ (c'est le nom sous
lequel notre poète la désigne) ne paraît pas avoir été très sensible à
ses hommages poétiques. Aussi le poète quitta-t-il sa ville natale pour
aller chercher ailleurs des protecteurs plus puissants.
Il s'adressa au roi de France, saint Louis, et ceci ne manque ni de
hardiesse ni d'originalité. Ce n'était pas l'usage des troubadours de
remonter vers le Nord; on a vu dans les deux chapitres précédents que,
en dehors des petites cours du Midi, celles qui leur étaient le plus
hospitalières étaient les cours de Castille ou d'Aragon, ou celles du
Nord de l'Italie. Aucun troubadour n'a séjourné à la cour de France et
la requête de Guiraut Riquier est unique en son genre.
Elle prouve que la Croisade contre les Albigeois, malgré ses atrocités,
avait laissé peu de rancunes dans les coeurs. Sans doute Guiraut
Riquier, semblable en cela à la plupart des troubadours, est un poète
besogneux, et sa petite patrie, Narbonne, avait eu peu à souffrir de la
guerre; elle avait évité le sort de Béziers et de Carcassonne en se
déclarant pour Simon de Montfort. De plus, après la révolte de 1242, où
les principaux seigneurs du Midi s'allièrent avec les Anglais contre le
roi de France, celui-ci avait fait preuve de beaucoup de générosité.
Mais les mêmes sentiments sont communs à tous les troubadours du temps,
c'est-à-dire de la seconde moitié du XIIIe siècle. Le ressentiment
contre les conquérants du Nord fut d'abord violent et se manifesta par
d'énergiques sirventés comme ceux de Peire Cardenal, de Bernard Sicart
de Marvejols, de Guillem Figueira ou d'Aimeric de Péguillan. Mais ce
sont là des contemporains de la croisade, des témoins peut-être des
scènes d'horreur de Béziers et de Toulouse: on comprend chez eux la
violence ou la ténacité de la haine. La génération suivante n'a pas
hérité de ces ressentiments. La population s'était assez vite ralliée au
nouveau régime, et les troubadours, image de la société de leur temps,
n'ont plus eu ni une parole de révolte ni un regret.
On peut juger de l'accueil qui fut réservé, à la cour de saint Louis, à
la supplique de notre troubadour. Le roi devait considérer la poésie
comme un art bien frivole; la reine, Marguerite de Provence, ne
ressemblait guère à Éléonore d'Aquitaine qui avait occupé le trône de
France avant elle et en qui revivait le caractère gai et original de son
aïeul, Guillaume de Poitiers. Il n'y avait pas de place pour un poète de
langue étrangère dans une cour où les poètes français n'excitaient
eux-mêmes aucun intérêt. Les centres littéraires étaient ailleurs qu'à
Paris; ils étaient à Troyes, à Arras surtout où un groupe de bourgeois
cultivait et honorait la poésie comme l'avaient fait avant eux les
grands seigneurs du Midi.
Riquier se tourna vers un protecteur plus bienveillant, le roi de
Castille, Alphonse X le Savant (1252-1284). La libéralité d'Alphonse X
était devenue proverbiale et les troubadours accoururent en foule auprès
de lui. Il était poète lui-même et Guiraut Riquier se trouva en
relations, non seulement avec de nombreux troubadours, mais aussi avec
les principaux représentants de l'école galicienne dont Alphonse X était
un des chefs. Dans ce milieu un peu cosmopolite la lutte pour la vie et
pour la gloire dut être rude; certaines allusions obscures de notre
poète permettent de le deviner; cependant Guiraut Riquier paraît être
resté, de 1270 à 1279, un des poètes favoris du roi de Castille.
Il profita bientôt de la bienveillance royale pour adresser à son maître
une curieuse requête au sujet du nom des «jongleurs». Le jongleur fut,
dès les origines de la poésie provençale, l'auxiliaire indispensable des
troubadours. Les troubadours grands seigneurs--et ils n'étaient pas
rares à l'origine--leur confièrent souvent le soin de réciter leurs
poésies. Leur rôle avait grandi avec le temps.
Mais la vie errante que menaient les jongleurs les mettait en relations
avec une société bien mêlée et on a pu voir, dans un précédent chapitre,
que plus d'un y prenait de mauvaises habitudes. De plus on confondait
sous le nom de jongleurs toutes sortes de gens, depuis le vrai jongleur,
chargé de réciter des poésies, jusqu'aux montreurs d'ours, de chiens, de
chats ou d'oiseaux dressés; les types les plus connus de la foire et du
cirque voisinaient--sous une dénomination commune--avec les auxiliaires
les plus précieux des poètes. Cela ne pouvait durer. L'Église avait
établi des distinctions parmi la bande hétéroclite des jongleurs,
tolérant les uns et retirant ses bénédictions à ceux qui déshonoraient
la corporation. Pour des raisons de haute convenance poétique Guiraut
Riquier demanda au roi Alphonse une distinction du même genre. Et il
rendit, à la place du roi, ou peut-être sur son conseil, un décret en
forme, ordonnant de nouvelles dénominations.
Il y aura désormais quatre catégories dans le monde de ceux qui écrivent
des poésies ou qui en vivent: au plus bas degré sont les bateleurs qui
mènent une vie honteuse; un seul nom leur convient, celui qu'ils ont en
Lombardie, «bouffons».
La classe suivante comprendra les vrais jongleurs; ceux-là ont du
savoir-vivre, leur courtoisie et leur talent délicat leur permettent de
fréquenter les grands; ils mettront la joie dans leur société, en jouant
des instruments, en récitant contes et nouvelles.
Le nom de troubadour sera réservé à ceux qui «trouvent danses, chansons
et ballades gracieusement composées».
Mais parmi eux quelques-uns sont hors de pair; ce sont ceux qui écrivent
les «vers» parfaits, les belles poésies didactiques: ceux-là ont la
«maîtrise du souverain trouver», de la poésie parfaite; ils porteront un
nom en rapport avec leur talent: _don doctor de trobar_, seigneur
docteur en poésie.
Ne sourions pas trop de cette naïveté de poète, croyant à l'efficacité
de la réglementation en matière de talent poétique et même de génie;
nous sommes en plein moyen âge, époque où tout est réglé par des lois et
coutumes, écrites ou non. Sans doute il y a quelque arrière-pensée
utilitaire dans les distinctions que Riquier veut faire établir, les
troubadours de première classe, munis du diplôme de «docteur en poésie»,
devant recevoir plus de faveurs et plus d'honneurs. Mais d'abord ce sont
là des idées qui ne sont pas particulières au seul moyen âge; le
mandarinat--qu'on nous permette cet anachronisme--est sans doute de tous
les temps et de tous les pays.
Et puis surtout si le désir de cette distinction de classes n'est pas
tout à fait désintéressé, il s'y mêle un souci très élevé de la noblesse
de la poésie. Riquier insiste à plusieurs reprises sur le mal que
causent à la poésie les misérables chanteurs de rue qui la représentent
aux yeux du vulgaire; il voit là une sorte de profanation, contre
laquelle il proteste avec une indignation éloquente.
Que pouvait-il advenir de cette requête et du décret qui en fut la
conséquence? C'était un acheminement vers la création d'écoles fermées,
comme il y en eut dans le Nord de la France et surtout en Allemagne, où
les «maîtres chanteurs» formèrent, en particulier à Nüremberg, des
corporations. Dans le Midi la poésie n'avait plus assez de vie pour
permettre la fondation de ces écoles chères, dans toutes les
littératures, aux épigones.
Riquier quitta vers 1279 la cour de celui qu'il appelle le «bon roi de
Castille». Les dernières années de la vie d'Alphonse X ne furent qu'une
série de déboires; il eut à combattre les grands; son fils aîné se
déclara contre lui et il fut réduit après avoir fait un vain appel aux
rois de Portugal, de France et d'Angleterre à implorer le secours des
musulmans. Riquier garda de lui un souvenir ému: «Depuis que je perdis
le glorieux roi qui m'aimait tant, Alphonse de Castille, je n'ai pas
trouvé de seigneur qui appréciât mon talent et qui me sût si bien
honorer qu'il me retirât de la misère.»
Il en trouva un cependant en la personne du comte de Rodez, Henri II.
Les seigneurs de ce comté avaient été de tout temps les protecteurs des
troubadours et se piquaient eux-mêmes de poésie. Pendant la dernière
période de la décadence il y eut autour du comte Henri II (mort en
1302), une sorte d'école poétique, la dernière où fut honorée la poésie
des troubadours. De nombreuses tensons nous laissent entrevoir ce qu'y
fut la vie de société. On y discutait des questions de casuistique
amoureuse; certaines tensons à trois ou quatre personnages ressemblent
déjà à des comédies de salon. Nous savons même qu'on rendait des
jugements, à la suite de ces discussions, et que les dames assistaient à
ces jugements et y prenaient sans doute part. Il n'y a rien là que de
très vraisemblable, et qui ne suffit pas, est-il besoin de le dire, à
faire revivre la gracieuse légende des cours d'amour.
Un jour le talent de Riquier fut mis à une épreuve difficile. Le comte
de Rodez choisit, parmi les troubadours qui se pressaient autour de lui,
quatre des meilleurs et il leur donna à commenter une chanson de Guiraut
de Calanson, un des modèles les plus parfaits du style obscur. On
distribua aux concurrents le texte de la chanson, sans aucune
modification. Ce fut, comme on voit, une sorte de concours de critique
littéraire. Riquier fit diligence et n'eut pas de peine à triompher: il
obtint le prix. Après avoir pris conseil des connaisseurs, Henri II
déclara solennellement que Riquier avait compris le sens de la chanson
et l'avait bien commentée; et pour que nul n'en ignorât, il fit faire un
diplôme muni de son sceau où fut transcrite cette déclaration. Ce fut un
grand triomphe littéraire pour Riquier, mais ce fut sans doute le
dernier (1285).
Riquier mourut dans les dernières années du XIIIe siècle. Une de ses
dernières poésies est touchante de tristesse et de sincérité.
Je devrais m'abstenir de chanter, car au chant convient
l'allégresse, et un tel souci m'oppresse qu'il m'attriste
complètement, quand je me remémore le pénible temps passé, que
je considère le triste temps présent et que je songe à
l'avenir: ce sont là tout autant de motifs de pleurer.