Seigneur, par nos péchés s'accroît la force des Sarrasins;

Saladin a pris Jérusalem que nous n'avons pas encore

reconquise; aussi le roi de Maroc annonce qu'il va combattre

tous les rois chrétiens avec ses Andalous et Arabes, armés

contre la foi du Christ... Les soldats qu'il a choisis ont tant

d'orgueil qu'ils croient que le monde leur est soumis; les

Marocains se mettent en troupes par les prairies et disent

entre eux avec orgueil: «Francs, faites-nous place; à nous est

la Provence et le comté de Toulouse, jusqu'au Puy»; jamais plus

cruelles vantardises ne furent entendues de la part de ces

chiens sauvages sans foi ni loi... Puisque nous sommes de

sincères croyants, ne laissons pas nos héritages à ces chiens

noirs d'Outremer; conjurons le péril avant qu'il nous atteigne.

Nous leur avons jeté en travers Portugais, Galiciens,

Castillans, Aragonais, Navarrais qui les ont mis honteusement

en fuite.

C'est là un chant de guerre qui peut nous donner une idée de ce que

furent les chansons de croisade composées par les troubadours en

Espagne, pendant la période héroïque de la «reconquista». C'est au même

roi Alphonse VIII que Peire Vidal, le troubadour fantasque dont il a été

déjà souvent question, adressa quelques-unes de ses poésies.

L'Espagne est un bon pays, dit-il dans l'une d'elles; ses rois

et ses seigneurs sont aimables et affectueux, généreux et bons,

de courtoise compagnie; et il y a d'autres barons, preux et

accueillants, hommes de sens et de connaissance, hommes

vaillants et distingués.

Sans nous attarder davantage, passons au règne d'Alphonse X de Castille

(1252-1294). Ce roi fut, dans la péninsule, avec Jaime d'Aragon, le

protecteur le plus généreux des troubadours. Dès le début de son règne

ils accoururent en foule auprès du roi «savant». Le Génois Boniface

Calvó, dont il a été question dans le chapitre précédent, fut parmi les

premiers et resta un de ceux à qui le roi et son entourage manifestèrent

le plus de sympathie. Le dernier troubadour, Guiraut Riquier, séjourna

près de dix ans à la cour de Castille.

Voici comment une peinture du temps nous représente cette cour à Tolède.

«Le roi est en train de dicter, entouré d'une foule de maîtres et de

troubadours, de clercs, de jongleurs et de jongleresses, suspendus à ses

lèvres, les uns l'écoutant et l'admirant, d'autres chantant et adaptant

une mélodie à ses paroles sur la viole ou sur le luth.» Ce tableau

pittoresque paraît des plus exacts. Alphonse X était poète, comme on va

le voir tout à l'heure; il fit traduire de nombreux ouvrages

scientifiques et dota la Castille d'un code célèbre connu sous le nom

des _Sept Parties_. C'était un roi savant et non un roi «sage» comme on

l'appelle quelquefois en prenant à contresens le mot espagnol «sabio».

La fin de son règne fut attristée par toutes sortes d'infortunes. Les

troubadours quittèrent la cour de Castille et n'y reparurent plus. A ce

moment d'ailleurs la poésie lyrique que l'Espagne n'avait pas connue

était dans tout son éclat en Galice et en Portugal.

Le nombre des troubadours qui ont séjourné en Espagne est sensiblement

plus grand que celui des troubadours qui ont vécu en Italie. Cependant

leur influence y a été, en un certain sens, moins profonde. Laissons de

côté la Catalogne, qui, au point de vue linguistique, n'est qu'une

province de la langue d'oc: les troubadours qu'elle a produits sont

d'ailleurs médiocres, et, sauf une ou deux exceptions, ne peuvent se

comparer aux troubadours italiens qui ont écrit en provençal. Mais la

poésie lyrique n'a pas pu prendre racine ni en Aragon, ni dans la plus

grande partie de la Castille, ni dans le royaume de Léon ni en Navarre;

et cependant les troubadours y furent accueillis avec une très grande

sympathie. Ces pays ont connu plutôt la poésie héroïque des «romances»;

la race ne paraît pas y avoir eu la «tête» lyrique ou du moins, en ce

genre, la poésie de langue étrangère paraissait suffisante. Il n'en fut

pas de même en Portugal et en Galice, où la poésie lyrique est au

premier plan comme dans le Midi de la France ou en Italie.

L'ancienne poésie lyrique portugaise ne nous est connue que par trois

manuscrits précieux[8]. Les premiers monuments de cette poésie ne

paraissent pas remonter au delà de la fin du XIIe siècle. C'est l'époque

la plus florissante de la poésie provençale. Le comte de Poitiers,

Cercamon, Jaufre Rudel et autres sont bien plus anciens que ne serait

l'auteur de ces premières poésies portugaises.

Mais cette date elle-même est une date extrême, et en réalité la

littérature portugaise ou galicienne (car elle porte les deux noms)

fleurit surtout au XIIIe et au XIVe siècle[9]. Son époque la plus

brillante est celle qui comprend les règnes d'Alphonse X de Castille

(1252-1284) et de Denis, roi du Portugal (1280-1325). C'est d'après ces

rois poètes qu'on la distingue en plusieurs grandes périodes. L'ensemble

de ces périodes forme «l'époque provençale[10]».

La poésie galicienne fut si brillante, surtout dans la deuxième partie

du XIIIe siècle, que les Castillans qui s'adonnèrent à la poésie lyrique

profane lui empruntèrent sa langue. C'est ainsi, on s'en souvient (et

pour les mêmes raisons), que le provençal fut adopté comme langue

poétique par de nombreux poètes italiens et catalans. En ce qui concerne

le galicien, une des preuves les plus remarquables de la prépondérance

qu'avait prise ce dialecte dans la langue de la poésie nous est fournie

par les oeuvres du roi Alphonse X de Castille, le roi savant. C'est en

effet le galicien qu'il emploie dans ses poésies profanes; mais le même

a écrit en castillan ses poésies à la Vierge et il a contribué plus que

tout autre, par de nombreux écrits scientifiques ou historiques, au

développement de la prose castillane.

Les poésies profanes du roi Alphonse X de Castille qui nous sont

parvenues sont en général d'un caractère satirique, avec de nombreux

traits de réalisme; elles nous donnent souvent une idée assez exacte--et

fort piquante--de ce qu'était la vie de cour auprès du roi savant. Les

chansons du roi Denis de Portugal sont plus intéressantes pour le sujet

qui nous occupe ici. Elles appartiennent en effet pour une grande partie

à la lyrique courtoise. C'est à son oeuvre que seront empruntées la

plupart de nos citations.

La poésie galicienne du XIIIe et du XIVe siècle est représentée par

environ deux mille pièces lyriques. Elles sont l'oeuvre de plus de cent

cinquante poètes appartenant pour la plupart aux classes élevées de la

société. Parmi eux on compte quatre rois, nombre de grands seigneurs et

de grands dignitaires[11].

Cette poésie, comme la poésie provençale, est essentiellement une poésie

de cour. Deux des genres les plus cultivés sont les mêmes que les deux

genres principaux des troubadours de la Provence: la _chanson d'amour_

(six cents environ, un tiers de l'oeuvre totale) et les _chants de

médisance_, correspondant aux sirventés (quelques centaines). Les autres

genres cultivés par les troubadours provençaux: descorts, aubes,

pastourelles, etc., sont également représentés dans la poésie

galicienne. Un genre qui est connu aussi dans la poésie provençale a

pris en Portugal un développement particulier; c'est celui des «chansons

d'ami»; une jeune fille--et non une jeune femme--y exprime ses plaintes

sur l'absence du bien-aimé ou sur sa froideur; mais ce genre est connu

des plus anciens troubadours provençaux et une belle romance de

Marcabrun que nous avons déjà citée en est un exemple remarquable.

Tout, dans la forme, dénonce donc une imitation provençale; la métrique

est empruntée au même modèle. Les troubadours galiciens n'ont pas

d'ailleurs caché leur admiration pour la lyrique provençale: «les

Provençaux sont de bons poètes», dit l'un d'eux; «je désire _à la

manière provençale_ faire maintenant un chant d'amour», dit le même

poète, et c'est le roi Denis qui fait ces deux déclarations.

Même si on n'avait pas de déclarations de ce genre, on reconnaîtrait

facilement dans la poésie portugaise la plupart des lieux communs de la

lyrique provençale. C'est certainement dans l'emploi des termes

empruntés au service féodal que cette imitation est le plus sensible. La

«dame» est la «maîtresse» (senhor), comme dans la poésie du Midi de la

France; le poète se considère comme l'homme-lige, comme le vassal de

cette suzeraine. «Je vous vis un jour pour mon malheur, dame, dit le roi

Denis, car depuis que je suis devenu votre serviteur, vous me traitez

toujours plus mal.» «Je vous ai toujours servie, dame, et vous fus

loyal, je le serai tant que je vivrai.» Voilà des formules du «vasselage

amoureux» bien connues de la poésie provençale. Dans l'une comme dans

l'autre poésie l'amant se fait humble, comme il convient à un serviteur;

il fait appel à la pitié de sa dame.

On se souvient des passages où les troubadours déclaraient appartenir

corps et âme à la personne aimée, qui pouvait en disposer à son gré,

presque comme d'une chose. Voici sous quelle forme la même idée se

présente dans une poésie du roi Denis:

Traitez-moi bien ou mal, dame, tout cela est en votre pouvoir;

par ma bonne foi je souffrirai le mal; car, pour le bien, je

sais parfaitement qu'il ne m'en viendra aucun[12].

Dans le joli petit poème suivant le refrain rappelle la même idée.

Jamais je n'osai vous dire, dame, le grand bien que je désire;

me voici en votre prison, faites de moi ce qui vous plaira.

Jamais je ne vous ai rien dit des souffrances qui me sont

venues de vous, dame; me voici en votre prison, traitez-moi mal

ou bien.

Jamais je n'ai osé vous conter, dame de mon coeur, les maux que

vous m'avez fait souffrir; me voici en votre prison, vous

pouvez me guérir ou me tuer[13].

Voici encore un trait important qui rappelle d'une façon précise

l'étroite parenté des poésies provençale et portugaise.

C'est un honneur, dans l'une comme dans l'autre, d'aimer «en haut lieu»,

c'est-à-dire de choisir comme objet de son amour une femme à qui l'on

supposait toutes les qualités de l'esprit plutôt que du coeur. La dame

ainsi choisie, disent souvent les troubadours, mériterait la couronne.

C'est le thème que développe le roi Denis dans la chanson suivante.

Puisque Dieu, dame, vous a toujours fait faire du bien le

meilleur et qu'il vous a donné tant de connaissance, je vous

dirai une vérité, s'il plaît à Dieu: vous étiez faite pour un

roi.

Et puisque vous savez toujours comprendre et choisir le

meilleur, je veux vous dire une vérité, dame que je sers et que

je servirai: puisque Dieu vous créa ainsi, vous étiez bonne

pour un roi.

Puisque Dieu n'en fit jamais de semblable, et qu'il n'en fera

jamais de semblable pour l'intelligence et les belles paroles,

si Dieu voulait en disposer ainsi, vous étiez faite pour un

roi[14].

Citons enfin du même roi Denis deux pièces où l'imitation est des plus

caractéristiques. Dans la conception de l'amour courtois, telle que

l'ont créée les troubadours provençaux, l'honneur de la dame aimée est

au-dessus de tout. C'est aussi la pensée que développe le roi Denis dans

la petite pièce suivante.

Quoique je sois très amoureux, je ne désire pas obtenir grand

bien de celle que j'aime; car je vois et je sais que le dommage

qu'elle en retirerait serait plus grand que la joie qui

pourrait m'en advenir; qui désire un tel bien estime bien peu

l'honneur de sa dame.

Puisque je m'appelle et que je suis son serviteur, ce serait

une grande trahison, si pour le bien qu'elle me donnerait ma

dame gagnait mal et injustice. Tous les parfaits amants

m'approuveront[15].

Ceci est tout à fait dans le ton des troubadours provençaux comme la

chanson suivante, du même roi Denis.

Je désire à la manière provençale faire maintenant un chant

d'amour; je voudrais y louer ma dame, à qui ne manque ni le

mérite, ni la beauté, ni la bonté. J'ajouterai encore: Dieu la

fit si parfaite en toutes qualités qu'elle vaut mieux que

toutes les dames du monde. Dieu voulut, en créant ma dame, lui

donner la connaissance de tout bien et de toute valeur... et il

lui fit un grand honneur quand il ne permit pas qu'aucune autre

lui fût égale. En ma dame Dieu ne mit jamais le mal; il y mit

mérite et beauté, lui apprit à bien parler et à mieux sourire

qu'aucune autre femme[16].

L'imitation est heureuse et le roi poète s'est bien assimilé la manière

des troubadours.

Cependant ce serait une erreur de croire que les poésies du roi Denis et

les autres oeuvres de l'école galicienne doivent tout à l'imitation

provençale. D'abord l'imitation des poésies de langue d'oïl y est

sensible; il est vrai que la poésie lyrique du Nord de la France a pris

ses modèles dans le Midi, comme on va le voir.

Ce qui est plus important, c'est que la poésie portugaise comprend

beaucoup d'oeuvres qui paraissent être d'inspiration populaire. Et il y

en a de charmantes qui semblent ne rien devoir à l'imitation.

L'influence provençale sur cette poésie consisterait donc surtout en

ceci: c'est qu'elle aurait contribué à faire de cette poésie populaire

une poésie courtoise. L'imitation n'est pas aussi sensible que dans la

première poésie italienne; mais l'influence des troubadours a été

capitale pour transformer cette poésie[17].

Comment et à quelle époque s'est produit le contact entre troubadours

provençaux et galiciens? Problème intéressant, mais non encore résolu.

Peu de troubadours provençaux ont visité le Portugal; mais l'école

galicienne n'était pas confinée dans les limites, surtout dans les

limites actuelles de ce pays. Les chevaliers poètes vivaient souvent aux

cours de Léon et de Castille, où fréquentèrent si volontiers les

troubadours, depuis le XIIe siècle. C'est par là que se serait faite

l'initiation. En ce qui concerne l'influence de la langue d'oïl, elle a

pu s'exercer par les mêmes moyens. Mais il y a ici un élément de plus:

c'est que plusieurs des premiers princes du Portugal sont de race

bourguignonne. Ajoutons enfin que par ses côtes la Galice et le Portugal

étaient en relations directes avec d'autres pays que le Midi de la

France. Pour conclure, le Portugal paraît avoir eu une poésie

autochtone; mais c'est l'influence des troubadours provençaux qui en a

fait une poésie courtoise. Si le problème est encore discuté dans le

détail, la solution est depuis longtemps acceptée.

Transportons-nous maintenant de l'extrémité de la péninsule ibérique aux

bords du Danube où a fleuri la poésie des premiers Minnesinger[18].

On divise l'histoire des Minnesinger en deux périodes: la première

comprend les poètes de l'école austro-bavaroise, dont l'activité

poétique s'est exercée surtout dans la vallée du Danube, en Bavière et

en Autriche. Cette première période serait celle de la poésie populaire.

«Le chant d'amour courtois, dit un historien de la littérature

allemande, sortit, en Autriche et en Bavière, de la chanson d'amour

populaire. Encore aujourd'hui les habitants des Alpes bavaroises et

autrichiennes se distinguent par le don d'une hardie improvisation

musicale. Il faut y voir un héritage des temps primitifs. De courts

chants d'amour n'étaient pas plus étrangers aux vieux Ariens et aux

Germains qu'à tous les autres peuples de la terre, même les plus

humbles... Les chants d'amour populaires volèrent comme des fils à la

Vierge, des vertes prairies sur lesquelles dansaient les paysans,

jusqu'aux châteaux des nobles[19].»

La deuxième période est l'époque de l'école rhénane. On s'accorde à

reconnaître l'influence de la poésie française et provençale sur les

poètes de cette école. La première seule serait indépendante de toute

imitation.

Cette théorie a été contestée, en particulier par M. A. Jeanroy. Sans

reprendre ici cette discussion, remarquons seulement, à la suite du

savant auteur des _Origines de la poésie lyrique en France_, que

plusieurs imitations d'auteurs provençaux paraissent évidentes chez les

minnesinger de la première période. Toute cette poésie primitive, que

l'on prétend populaire, «est déjà profondément imprégnée des théories

courtoises de l'amour». «L'amant fait hommage à sa dame de sa

personne... il s'engage à faire tout ce qu'elle lui ordonnera; il lui

est soumis «comme le bateau l'est au pilote quand la mer est calme[20]».

Le service, le vasselage amoureux y est chose connue. Comme Jaufre

Rudel, le minnesinger Meinloh a recherché sa dame pour sa «vertu».

«Quant je t'ai entendu louer, je voulais te connaître; pour ta grande

vertu, j'ai couru çà et là jusqu'à ce que je t'aie trouvée.» L'amour a

un pouvoir ennoblissant, comme chez les troubadours; comme eux aussi, et

plus encore peut-être, si on en juge pas leurs plaintes, les minnesinger

ont à souffrir des «médisants».

Il semble donc que ce soit avec raison qu'on ait cherché et retrouvé

jusque dans les plus anciens minnesinger des traces de l'imitation

provençale. Aussi un des derniers historiens qui s'est occupé de la

question divise-t-il les minnesinger en deux groupes[21]: le premier

comprend ceux qui n'ont pas eu assez d'originalité pour s'élever

au-dessus des modèles qu'ils imitaient; ce sont la plupart des poètes du

«Minnesangs Frühling»; au second groupe appartiennent ceux qui, comme

Walter von der Vogelweide, Hartmann von Aue, ou l'Alsacien Reinmar, ont

su garder leur originalité. Ce qui caractérise ce second groupe c'est

que l'influence de la poésie lyrique ou épique de langue d'oïl y est

partout sensible.

Comment les minnesinger ont-ils pu être en contact avec les troubadours?

D'abord par la vallée du Danube, où apparaissent les premiers

minnesinger et qui est précisément une des grandes routes des peuples et

des croisades en particulier: on sait que plus d'un jongleur l'a

parcourue. Une autre route importante conduisait de Venise à Vienne, en

Hongrie et en Bohême. C'est sans doute celle que prit Peire Vidal, quand

il alla visiter la cour de Hongrie. De plus on a remarqué un fait

important et qui mérite d'être mis en lumière. Beaucoup de minnesinger

ont été au service des Hohenstaufen et ont séjourné, à ce titre, assez

longtemps en Italie. Enfin il ne faut pas oublier les prétentions des

empereurs germaniques sur le petit royaume d'Arles: en 1179 Frédéric Ier

fit un séjour de trois mois en Provence. C'est entre 1170 et 1190 que se

serait produit le contact entre troubadours et minnesinger.

Cependant cette imitation resta originale. Il en est un peu de

l'ancienne poésie lyrique allemande comme de l'ancienne poésie

portugaise. Il y avait certainement des chants populaires; et les dons

poétiques n'ont jamais manqué à la race allemande. Aussi tout en prenant

une partie de leur inspiration chez les troubadours, les minnesinger

ont-ils gardé leur originalité; leur conception de l'amour en

particulier est par certains côtés une création nouvelle, indépendante

de son modèle[22].

Elle est, en partie, une image de la société germanique du temps, où il

semble qu'il y ait eu moins de liberté dans les moeurs qu'au pays des

troubadours. Il est souvent question, chez les minnesinger, d'un

personnage chargé de veiller sur la conduite de la femme; on n'a signalé

que deux mentions d'un personnage semblable chez deux troubadours,

Guillaume de Poitiers et Marcabrun. Le minnesinger ne choisit pas une

dame pour objet de ses chants, il ne la désigne pas par un pseudonyme,

un _senhal_, comme c'est d'usage dans la poésie provençale; il chante la

femme en général. La discrétion est une des qualités principales de

l'amant d'après la théorie des troubadours; ce côté de la doctrine de

l'amour courtois est un de ceux que les minnesinger ont développé le

plus volontiers; la discrétion (_tougen minne_) paraît avoir joué encore

un plus grand rôle dans la société amoureuse germanique qu'en Provence.

Enfin le «vasselage amoureux» y a pris une allure plus formaliste. «Le

Germain a une prédilection pour le formalisme dans le droit», dit un

historien des minnesinger; ce goût est en effet sensible dans l'emploi

fréquent des termes les plus connus du vasselage féodal.

Voici, pour sortir des généralités, une chanson du minnesinger Heinrich

von Mohrungen (fin du XIIe siècle) où l'on trouvera un écho de la poésie

des troubadours.

Le rossignol a pour coutume de se taire quand il est amoureux,

j'aime mieux l'hirondelle; qu'elle aime ou qu'elle souffre,

elle n'abandonne jamais le chant. Depuis que je dois chanter,

je puis dire à bon droit: «Hélas! comme j'ai prié longtemps

là-bas, et comme j'ai pleuré auprès de celle où je ne vois

aucune pitié.»

Si je cesse mon chant, on dit que le chant me conviendrait

mieux; si je me mets à chanter, je dois souffrir deux choses,

haine et raillerie. Comment vivre pour celles qui vous

empoisonnent avec de belles paroles? Hélas! cela leur a réussi

et j'ai laissé mon chant pour elles; mais je veux chanter comme

auparavant.

Comme je regrette le meilleur temps que j'ai passé à leur

service, comme je regrette mes beaux jours heureux! Je déplore

les nombreuses plaintes que j'ai fait entendre et qui ne lui

sont jamais allées au coeur. Hélas! quel nombre d'années

perdues! Je m'en repens en vérité; je ne m'en accuserai plus.

Sourires, bon visage et bon accueil m'ont endormi longtemps. Je

n'ai pas eu d'autre bien et qui veut m'accuser d'indiscrétion

ment... Hélas! sa vue seule était ma joie, je n'en ai dit aucun

mal, mais je n'en ai eu aucun bien.

Quand un objet est rare, on lui attribue plus de valeur. On

fait exception pour l'homme fidèle; celui-là, malheureusement,

on l'estime peu. Il est perdu, celui qui aujourd'hui ne sait

aimer qu'avec fidélité. Malheureux! à quoi cette fidélité

m'a-t-elle servi? Aussi suis-je dans la tristesse; mais je sers

toujours quoi qu'il advienne[23].

Nous n'avons pas à suivre l'histoire de la poésie lyrique en Allemagne;

on sait avec quel éclat les minnesinger du XIIIe siècle la cultivèrent.

Nous nous en voudrions cependant de ne pas citer au moins quelques

strophes de Walter von der Vogelweide, le poète le plus original de

cette période; on verra comment il a traité le thème du printemps, par

lequel s'ouvrent la plupart des chansons des troubadours.

Quand les fleurs sortent de l'herbe, comme si elles riaient

vers le soleil, au matin d'un jour de mai, quand les petits

oiseaux chantent si joliment leurs plus belles chansons, quelle

joie peut se comparer à la joie que révèlent leurs chants?...

Quand, dans sa beauté, une belle et noble jeune fille, bien

habillée et la tête parée, se rend au milieu d'une société

joyeuse, accompagnée de fières et nobles dames, semblable en

majesté au soleil parmi les étoiles, quand même mai donnerait

tous ses ornements, pourrait-il apporter autant de grâce que ce

corps gracieux? Nous négligeons les fleurs, nos regards vont à

cette noble femme.

Voulez-vous savoir la vérité? Allons aux fêtes de mai; mai est

arrivé avec toute sa puissance. Regardez-le et regardez les

nobles femmes qui sont là, et demandez-vous si je n'ai pas

choisi la meilleure part.

Cette brève citation montre que si, dans la poésie lyrique, Walter doit

quelque chose à l'imitation des poètes provençaux ou français[24], son

talent poétique l'a transformé; la plupart de ses chansons ont une vie,

une fraîcheur que la poésie lyrique des troubadours ne connaissait plus

et que la poésie lyrique de la France du Nord--au XIIIe siècle--a peu

connues.

L'histoire «externe» de la poésie des troubadours que nous venons

d'esquisser nous fait connaître l'influence profonde que cette poésie

exerça sur les littératures des pays voisins; la poésie de langue d'oïl

ne pouvait échapper à cette influence.

Le Nord de la France avait eu de très bonne heure une magnifique

floraison d'épopées, et c'est cette partie de notre nation qui a fourni

la matière épique à la plupart des littératures voisines. Elle possédait

aussi une poésie lyrique autochtone, représentée par des «chansons de

printemps», des «chansons de danses» et des «chansons satiriques». A

cette poésie se rattachent aussi les «chansons de toile», les romances

et pastourelles. Il y a de la grâce et de la fraîcheur dans cette poésie

lyrique primitive, et peut-être les fruits auraient-ils «passé la

promesse des fleurs» si les poètes lyriques ne l'avaient pas abandonnée

d'assez bonne heure pour une poésie plus savante, plus raffinée et plus

courtoise, qui est celle des troubadours[25].

Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence · 第 16 / 20 段