est même mieux traitée que son ami Sordel; elle est dans le _Paradis_
(ch. IX) et prend joyeusement son parti d'être encore dans un cercle
inférieur: «Je fus appelée Cunizza, déclare-t-elle, et je brille à cette
place parce que la lumière qui vient de cet astre (Vénus) me vainquit;
mais je me pardonne joyeusement et je ne me plains pas de mon sort.»
Elle ajoute; «cela peut vous paraître un peu fort à vous autres,
vulgaire»; élevons-nous donc au-dessus du vulgaire, pour que cela ne
nous paraisse pas trop fort.
Ce n'est pas la première fois que nous avons, dans ces études,
l'occasion de citer Dante. On a rappelé à plusieurs reprises ses
jugements sur certains troubadours, principalement sur ceux de la
première période: Pierre d'Auvergne, Bernard de Ventadour, Bertran de
Born, Giraut de Bornelh, Arnaut de Mareuil et surtout Arnaut Daniel. Il
connaissait bien leur langue et c'est en provençal qu'il fait répondre
le même Arnaut Daniel à la fin du chant XXVI du _Purgatoire_. Il a enfin
montré dans son traité _De vulgari eloquentia_ la connaissance profonde
qu'il avait de leur technique poétique si délicate et si complexe; il
est un des premiers à l'analyser.
Mais le sujet de la _Divine Comédie_ ne se prêtait pas à l'imitation de
la poésie des troubadours. C'est dans la _Vita Nuova_[23] et dans ses
chansons que cette influence est sensible. Dante, en effet, avant
d'écrire son grand poème, composa un certain nombre de poésies lyriques,
chansons ou sonnets; ces derniers sont enchâssés dans la _Vita Nuova_.
Comme poète lyrique Dante se rattache à l'école de Bologne, qui, dans la
deuxième partie du XIIIe siècle, brilla d'un si vif éclat. Elle a hérité
des traditions de la poésie sicilienne, où se trouvent tant de traces de
l'influence provençale; seulement les poètes de l'école de Bologne
l'emportent de beaucoup sur les Siciliens par plus d'imagination, plus
de grâce et aussi plus de talent. Même quand ils imitent les
troubadours, modèles communs de l'école sicilienne et de la leur, ils
gardent leur originalité. Voici par exemple la traduction d'une des
chansons les plus célèbres de Guido Guinicelli, le père de cette école
poétique; on y retrouve des traits bien connus dans la poésie
provençale; mais on y remarque aussi une imagination brillante et
ingénieuse, qui rappelle Bernard de Ventadour.
La dame qui m'a rendu amoureux règne dans le ciel de l'amour,
semblable à la belle étoile qui mesure le temps. De même que
celle-ci illumine chaque jour le monde de sa face, ainsi ma
dame resplendit aux nobles coeurs et aux âmes généreuses.
O douce dame, lumière dont je me suis éloigné, éperdu et
dolent, je vous porte dans ma pensée plus belle que vous ne
serez dans mes vers, car je ne suis point doué d'assez
d'intelligence pour parler d'un objet si haut, ni pour me
lamenter d'un si grand mal...
Tout ce que je vis, tout ce que j'entendis d'elle me revient à
l'esprit; et tout est douleur dans mon souvenir. Si je me
rappelle l'amitié qu'elle me montra quelquefois, je songe que
je l'ai quittée. Si je me la rappelle sévère et courroucée, je
crains qu'elle ne soit telle encore...
Les larmes où je me fonds coulent plus abondantes toutes les
fois que mes yeux rencontrent une belle femme... L'image de
celle que je porte en moi devient alors si vivante et tellement
impérieuse que je me sens mourir[24].
Cette imagination gracieuse, que gâte un peu d'affectation et de
préciosité, défaut commun à la lyrique provençale et italienne, elle
apparaît mieux encore dans une autre chanson du même poète, dont nous
citerons les deux premières strophes.
L'amour s'abrite toujours en noble coeur, comme l'oiseau
bocager dans le feuillage. La nature ne créa point l'amour
avant noble coeur, ni noble coeur avant l'amour. La lumière ne
fut point avant le soleil; elle fut avec lui et au même instant
que lui. Comme du feu naît la chaleur, ainsi l'amour naît de
noblesse; et flamme d'amour prend en noble coeur.
Une pierre précieuse ne s'imprègne point de la clarté d'une
étoile, si le soleil ne l'a auparavant épurée, n'en a extrait
toute parcelle grossière: alors seulement l'étoile lui
communique sa splendeur. C'est ainsi, qu'en guise d'étoile, une
dame remplit d'amour le coeur que la nature a créé noble et
fier.
«Flamme d'amour naît en noble coeur», dit Guido Guinicelli; c'est
presque par les mêmes termes que commence un sonnet célèbre de Dante
dans la _Vita Nuova_.
Comme dit le Sage [Guido Guinicelli] l'amour et un noble coeur
ne font qu'un; et quand l'un ose aller sans l'autre, c'est
comme quand l'âme abandonne la raison.
La nature, quand elle est amoureuse, rend l'amour le Maître, et
fait du coeur la maison dans laquelle on se repose en dormant,
tantôt peu, tantôt longtemps.
Cependant la beauté se manifeste aux yeux par les traits d'une
dame sage, et cet objet agréable fait naître un désir de la
posséder; et quelquefois ce désir persiste de telle sorte qu'il
éveille l'esprit d'amour. Un homme de mérite produit le même
effet sur une dame[25].
Voilà comment Dante explique la naissance de l'amour; et voici comment,
dans un autre sonnet, il en décrit les effets.
Ma dame porte amour dans ses yeux; aussi ennoblit-elle tout ce
qu'elle regarde. Partout où elle passe, chaque homme tourne les
yeux vers elle, et elle fait battre le coeur de celui qu'elle
salue.
Aussi baisse-t-il la tête, et devient-il pâle, en se plaignant
du peu de mérite qu'il a. L'orgueil et la colère fuient devant
elle. Unissez-vous donc à moi, mes dames, pour lui faire
honneur.
Non, il n'est pas de pensée douce et modeste qui ne naisse dans
le coeur de celui qui l'entend parler; aussi celui qui la voit
le premier est-il bienheureux.
L'air qu'elle a quand elle sourit ne se peut exprimer ni
retenir dans la mémoire, tant ce miracle est nouveau et
éclatant[26].
Rapprochons enfin de ces deux sonnets la chanson suivante de la _Vita
Nuova_.
Dames, qui savez vraiment ce que c'est qu'amour, je veux
m'entretenir avec vous de ma dame, non que j'espère la louer
dignement, mais dans l'intention de soulager mon esprit en
parlant d'elle. Je dis que, lorsque je réfléchis à mon mérite,
l'amour se fait si doucement entendre à moi que, si je ne
perdais pas toute hardiesse en ces moments, ce que je dirais
rendrait tout le monde amoureux. Mais je ne veux pas m'élever
si haut, dans la crainte que ma timidité ne me fasse tomber
trop bas. Je traiterai donc avec vous, dames et demoiselles,
mais bien légèrement, eu égard à son mérite, des éminentes
qualités de ma dame.
Un ange invoqua Dieu en disant: «Sire, on voit au monde une
merveille dont les manières nobles et gracieuses procèdent
d'une âme dont la splendeur s'élève et parvient jusqu'ici.» Le
ciel, à qui il ne manquait rien que de la posséder, la demanda
à son seigneur, et chaque saint la réclame par ses prières. La
seule pitié plaide ma cause dans le Ciel; en sorte que Dieu,
sachant qu'il s'agit de ma dame, dit: «O mes bien-aimés!
souffrez tranquillement que celle que vous désirez de voir
reste autant qu'il me plaira là où il y a quelqu'un (Dante) qui
s'attend à la perdre, et qui dira aux damnés dans l'enfer:
«J'ai vu l'espérance des bienheureux.»
Ma dame est désirée dans le plus haut des cieux. Maintenant je
veux vous faire connaître quelque chose de son mérite et je
dis: toute dame qui veut prendre des manières nobles doit aller
avec elle, parce que, quand elle s'avance quelque part, Amour
jette aussitôt une glace sur les coeurs corrompus, qui frappe
et détruit toutes leurs pensées. Celui qui serait exposé à la
voir ou s'ennoblirait ou mourrait; et quand elle rencontre
quelqu'un digne de la regarder, celui-là éprouve toute la
puissance de ses vertus; et s'il lui arrive qu'elle l'honore de
son salut, elle le rend si modeste, si honnête et si bon, qu'il
va jusqu'à perdre le souvenir de toutes les offenses qu'il a
reçues. Cette dame a encore reçu une grâce particulière de
Dieu; car la personne qui lui a adressé là parole ne peut pas
mal finir...
Cette chanson, jointe aux deux sonnets qui précèdent, et aux chansons de
Guido Guinicelli, nous montre quelle est la conception que les poètes de
l'école du _dolce stil nuovo_ se font de l'amour. La dame chantée par
eux devient de plus en plus une pure abstraction. C'est précisément la
même transformation qui s'est produite chez les troubadours de la
décadence. Cette conception d'un amour qui n'a plus rien de terrestre et
de charnel, qui s'adresse à l'esprit et non à la matière, a facilité, on
s'en souvient, la transformation de la poésie courtoise en poésie
religieuse. C'est ce même esprit qui anime Dante chantant Béatrice et
l'école poétique à laquelle il se rattache comme poète lyrique.
Sans doute ce n'est pas aux troubadours de la décadence que Dante a
emprunté sa conception de l'amour; il connaissait plutôt ceux de la
première période[27]. Mais lui et l'école de Bologne ou de Florence se
rattachent à eux. Si les troubadours provençaux n'avaient pas traité
pendant près de deux siècles l'amour courtois, sa noblesse, son
influence sur le coeur et sur l'esprit de l'homme, l'école sicilienne
ainsi que celle de Bologne n'auraient peut-être pas existé ou elles
auraient traité d'autres sujets. Et sans doute nous aurions la _Divine
Comédie_ ainsi que la poignante élégie de la _Vita Nuova_, mais on voit
tout ce qui manquerait de gracieux et de subtil à l'oeuvre du grand
poète italien.
Il manquerait quelque chose aussi à l'oeuvre de Pétrarque. On sait qu'il
passa une grande partie de sa vie dans le Midi de la France, à Avignon,
à Carpentras et à Montpellier. Le dernier troubadour était mort dans les
dernières années du XIIIe siècle, mais Pétrarque vécut dans un milieu où
le souvenir de la poésie provençale était resté vivant. Aussi fut-il un
des admirateurs de cette poésie et voici les troubadours auxquels il a
donné une place d'honneur dans son _Triomphe d'amour_; c'est une page
d'histoire littéraire écrite par un poète. Pétrarque y rapproche les
troubadours les plus célèbres des noms les plus connus de la lyrique
italienne. A la suite des poètes anciens qui ont chanté l'amour, comme
Anacréon, Virgile, Ovide, Pétrarque voit s'avancer les plus illustres de
ses compatriotes, Dante et Béatrice, Cino da Pistoja, et Selvaggia, puis
les deux Guide, Guinicelli et Cavalcanti, enfin les Siciliens qui sont
déchus de leur ancienne royauté poétique.
Après eux venait «une troupe d'étrangers ayant écrit en langue
vulgaire, le premier d'entre tous, Arnaut Daniel, grand maître
d'amour, dont le style élégant et poli fait encore honneur au
pays qui l'a vu naître; avec lui marchaient aussi l'un et
l'autre Pierre (Pierre Rogier, Pierre Vidal?) si tendres aux
coups de l'amour; et le moins fameux Arnaut (Arnaut de
Mareuil), et tous ceux qu'amour ne put soumettre qu'après de
longs efforts; c'est des deux Rambaut que je parle, qui tous
deux chantèrent Béatrix de Montferrat (Rambaut d'Orange,
Rambaut de Vaquières) et le vieux Pierre d'Auvergne, avec
Giraut (de Bornelh); Folquet, dont le nom fait la gloire de
Marseille, qui a frustré Gênes de cet honneur, et qui à la fin
changea sa lyre et ses chansons contre une meilleure patrie,
contre un costume et une condition plus saintes; Jaufre Rudel
qui employa la rame et la voile pour chercher sa mort et mille
autres encore à qui la langue fut toujours lance et épée,
bouclier et casque[28].
On n'avait pas besoin de ce témoignage de Pétrarque pour reconnaître en
partie les sources de son inspiration. Sans doute, il a visé à
l'originalité dans l'expression des sentiments amoureux, au point qu'il
se privait[29] de lire les poètes italiens de son temps pour ne pas
tomber dans l'imitation; sans doute aussi la passion que lui inspira
Laure suffisait à émouvoir son âme de poète. Mais ce n'est pas
impunément qu'il avait étudié les troubadours et ce n'est pas au hasard
que sont dues les nombreuses analogies avec leur poésie qu'on a relevées
depuis longtemps dans son oeuvre.
D'où est tiré par exemple le couplet suivant, d'une chanson de
troubadour ou de Pétrarque: «L'amoureuse pensée qui habite en mon coeur
vous montre si vivement à mes yeux qu'elle chasse de mon esprit toute
autre joie. C'est elle qui m'inspire ces actions et ces paroles, qui, je
l'espère, me rendront immortel, malgré la mort de cette chair... Si
quelque beau fruit naît de moi, c'est de vous qu'en vient la semence; de
moi-même je ne suis qu'un terrain desséché; toute culture me vient de
vous, à vous en revient le mérite[30].» Le passage suivant est emprunté
à un troubadour et on y retrouve une pensée qui est devenue un lieu
commun dans la poésie provençale: «Vous réunissez en vous toute
courtoisie; il n'est homme si vilain qui devant vous ne se sente
ennobli»; même pensée dans Pétrarque, exprimée d'ailleurs avec plus de
grâce: «Qu'est devenu ce beau visage, cet aimable regard, cette démarche
si fière et si noble? Qu'est devenu ce parler qui rendait humble le
coeur le plus farouche et le plus dur, et qui d'une âme vile faisait une
âme généreuse?» On sait la place que tiennent soupirs et pleurs dans la
poésie des troubadours. «Je pleure toute la journée, dit Pétrarque, et
puis, pendant la nuit, quand se reposent les malheureux mortels, je me
reprends à pleurer; et mes maux redoublent encore; ainsi je dépense mon
existence en pleurs.» Voici enfin, pour terminer, un couplet qui est
tout à fait dans le goût des troubadours, et pour lequel on trouverait
plus d'un modèle; c'est une description des impressions diverses que
produit l'amour. «Amour en un même instant me presse et me retient, me
rassure et m'effraye; il me brûle et me glace; il me plaît et m'irrite;
il m'appelle à lui, il me repousse; il me remplit d'espérance, il me
remplit de chagrin.»
On pourrait multiplier sans peine ce genre de citations. Cependant, il
faut observer que quelques traits sont peut-être empruntés aux poètes
italiens de l'école de Bologne et de Florence; et quelquefois sans doute
c'est à travers ces poètes italiens que Pétrarque a imité les
troubadours. Et surtout--et nous terminerons par là--l'originalité de
Pétrarque vis-à-vis de la poésie provençale et même vis-à-vis de la
poésie italienne n'en demeure pas moins grande. La première poésie
lyrique italienne faisait de l'amour une abstraction que l'on pouvait
confondre dans une admiration commune avec l'intelligence et même avec
la philosophie.
Cette passion était trop épurée et devenait trop éthérée. Pétrarque la
ramène sur la terre, où est en somme sa véritable place. Sans doute il
ne la ramène pas sur une terre vulgaire, au milieu des passions et des
désirs charnels; mais on sent que la beauté physique de Laure l'a
frappé, qu'il a été sensible à l'éclat de ses regards, et ce n'est pas
dans l'école italienne qu'il a pris les traits de la description
suivante: «En quel lieu, en quelle mine précieuse Amour a-t-il pris l'or
dont il a fait ses deux blondes tresses? sur quelles épines a-t-il
cueilli ces roses? sur quelle plage ces neiges tendres et fraîches?...
Où a-t-il pris ces perles qui arrêtent et voient se briser ces paroles
si douces, si pures, si étrangères au monde? Où a-t-il pris les beautés
si grandes et si divines de ce front plus serein que le ciel?»
Rapprochons de ce passage le suivant, où Pétrarque célèbre «les mains
blanches et déliées (de Laure), ses bras gracieux, sa démarche doucement
altière... et sa jeune et belle poitrine siège d'une haute sagesse».
C'est en pensant à des passages de ce ton qu'un critique a pu dire, en
quelques phrases qui sont d'heureuses formules: «Pétrarque n'adore pas
l'idée, mais la personne de la femme; il sent qu'il y a quelque chose de
terrestre dans ses affections et il ne peut les séparer des désirs
charnels[31].» C'est par là qu'il s'éloigne de ses contemporains et
qu'il se rapproche non des troubadours de la décadence, mais plutôt de
ceux du XIIe siècle.
L'histoire de l'influence de la poésie provençale en Italie peut être
arrêtée ici[32]; non qu'il n'y eût rien à ajouter; au contraire cette
influence est encore très vivante pendant le XIVe siècle. Bientôt elle
diminue d'ailleurs et le classicisme de la Renaissance italienne fait
oublier pendant un temps les troubadours.
Mais on n'a jamais perdu en Italie le souvenir de leur poésie. Du XIVe
siècle à nos jours on trouve une série ininterrompue d'esprits de tout
ordre, gracieux poètes ou graves historiens, qui l'ont étudiée avec
passion. Les uns et les autres n'ont jamais cessé et ne cessent encore
de rendre à l'ancienne poésie provençale l'hommage que lui ont rendu les
deux grands poètes par lesquels s'ouvre l'histoire de leur propre
poésie, Dante et Pétrarque.
CHAPITRE XI
LES TROUBADOURS EN ESPAGNE, EN PORTUGAL, EN ALLEMAGNE. TROUBADOURS ET
TROUVÈRES
Les troubadours en Catalogne.--Relations entre le Midi de la
France et la péninsule ibérique.--Jaime Ier d'Aragon et les
troubadours.--Les troubadours en Castille: Alphonse X le
Savant.--La poésie galicienne ou portugaise.--Le roi-poète
Denys.--Influence provençale.--Les Minnesinger.--Influence
provençale: comment elle s'est produite.--L'originalité des
Minnesinger.--Walter von der Vogelweide.--La poésie lyrique de
la langue d'oïl.--L'école «provençalisante».--Conon de Béthune;
le châtelain de Coucy; Gace Brulé.
La péninsule ibérique fut de très bonne heure pour les troubadours un
pays de prédilection. Les cours d'Aragon, de Castille, de Léon, de
Navarre, de Portugal, leur furent hospitalières. Ils y trouvèrent des
princes éclairés, amoureux de poésie, et récompensant royalement le
talent; il n'en fallait pas davantage pour attirer de tous les points du
Midi de la France jongleurs et troubadours. Au point de vue linguistique
la langue catalane n'était--et n'est encore--qu'une variété des
dialectes occitaniques; cette circonstance rendit encore plus faciles
les relations littéraires.
Les troubadours se rendaient en Espagne par les deux grandes voies qui
ont toujours existé aux extrémités de la chaîne des Pyrénées.
L'une--celle de l'Ouest--avait une importance de premier ordre parce
qu'elle était le «chemin des pèlerins» qui allaient à Saint-Jacques de
Compostelle, en Galice[1]. Elle portait en Espagne le nom de «chemin
français». Celle de l'Est n'avait pas moins d'importance; elle mettait
en rapports la Provence avec le comté de Barcelone et le royaume
d'Aragon. Les relations étaient d'autant plus étroites que les comtes de
Barcelone et rois d'Aragon avaient des possessions dans le Midi de la
France, par exemple Montpellier.
Nous ne pouvons pas, dans cette brève esquisse, étudier on détail
l'influence de la poésie des troubadours en Espagne. Il y faudrait un
volume, et il a été écrit il y a près d'un demi-siècle. Contentons-nous
de résumer à grands traits cette histoire.
Rappelons d'abord que l'Espagne continue pendant le XIIe et le XIIIe
siècle la «reconquista», la «reconquête» de son sol sur les Maures et
que les poésies des troubadours qui ont vécu en Espagne sont remplies de
l'écho de ces croisades.
La Catalogne, grâce à son affinité linguistique et à sa situation
géographique, fut une des régions où l'influence de la poésie provençale
se fit le plus profondément sentir. Elle était considérée par les
troubadours comme le pays de la joie et de la gaîté; les allusions à la
bonne humeur, au bon accueil des Catalans sont nombreuses dans l'oeuvre
des troubadours; voici comment s'exprime l'un d'eux dans une pièce à
refrain.
Puisque mon étoile n'a pas voulu que de ma dame me vienne le
bonheur... il faut que je me mette dans la voie du vrai amour:
et cette voie je l'apprendrai bien dans la gaie Catalogne,
parmi les Catalans vaillants et les Catalanes aimables. Car
courtoisie, mérite et valeur, joie, reconnaissance et
galanterie, libéralité et amour, connaissance et grâces, toutes
ces qualités sont l'apanage de la Catalogne, où les hommes sont
vaillants et les femmes aimables[2].
Comme les troubadours italiens, les troubadours catalans écrivirent en
provençal jusqu'au XIVe siècle, quoique de belles chroniques[3] aient
été composées en prose catalane pendant le règne de Jaime Ier d'Aragon
(1213-1276) et de ses successeurs immédiats.
Ce roi, qu'on a appelé le «Conquistador» à cause de ses victoires sur
les Maures, est un de ceux qui, en Espagne, ont été le plus accueillants
aux troubadours. Né à Montpellier en 1208, il aimait à revenir dans sa
«bonne ville», toujours suivi d'un nombreux cortège de troubadours et de
jongleurs. Plus d'un l'accompagna dans ses expéditions et reçut des
terres, par exemple après le siège de Valence. Jaime d'Aragon accueillit
surtout les troubadours languedociens qui s'exilèrent pour fuir les
rigueurs de l'Inquisition ou qui ne s'accommodaient pas du nouveau
régime créé dans le Midi de la France à la suite de la croisade contre
les Albigeois. De ce nombre furent Peire Cardenal, Bernard Sicart de
Marvejols, et, pendant la dernière période de sa vie, son favori N'At de
Mons.
Si les troubadours ont fait l'éloge de Jaime Ier[4], ils ne lui ont pas
ménagé leurs critiques en une circonstance où il n'a pas secondé leurs
désirs comme ils l'auraient voulu. Il s'agit du soulèvement de 1242,
fomenté par le comte de la Marche, le comte de Toulouse et autres
seigneurs, et qui fut le dernier effort du Midi pour recouvrer son
indépendance. Le bruit avait couru que le roi d'Aragon avait promis de
secourir le comte de Toulouse, comme l'avait fait son père, mort à Muret
pendant la croisade contre les Albigeois. Aussi la déception fut-elle
grande quand on apprit que le Conquistador n'était pas intervenu dans
cette courte lutte et avait laissé battre les Anglais et leurs alliés à
Saintes et à Taillebourg. Voici comment un troubadour exprime son
indignation.
Comte du Toulousain, plus j'examine les puissants, plus je vous
vois au faîte de l'honneur... Nous avons vu la Marche, Foix et
Rodez faire défection tout de suite... Si le roi Jacques, à qui
nous n'avons pas manqué de parole, eût tenu ce qui avait été,
dit-on, convenu entre lui et nous, les Français, à coup sûr,
auraient grande douleur et seraient dans les pleurs... Anglais,
couronnez-vous de fleurs et de feuillages. Ne vous donnez
aucune peine, même si on vous attaque, jusqu'à ce que l'on vous
prenne tout ce que vous avez[5].
Le roi d'Aragon ne paraît pas avoir été très sensible à ces satires et à
d'autres bien plus violentes qui ne lui furent pas ménagées[6]. Il est
certain que si le Conquistador avait secondé, avec sa puissance et ses
talents militaires de premier ordre, les efforts un peu désordonnés que
faisaient les Méridionaux pour se reconstituer--ou se constituer--une
nationalité, les choses auraient pu changer de face. Mais Jaime
déployait son activité contre les Maures qu'il chassait du royaume de
Valence et des Baléares. Son règne fut long et glorieux; un des derniers
troubadours qui ont fréquenté sa cour, N'At de Mons, a surtout écrit des
poèmes théologiques. Cependant, d'une manière générale, les troubadours
qui ont été en relations avec le Conquistador ont plutôt cultivé la
poésie guerrière ou morale que la poésie religieuse.
En Castille un des premiers protecteurs des troubadours fut le roi
Alphonse VIII, celui qui gagna sur les Sarrasins la célèbre bataille de
Las Navas de Tolosa (1212), victoire aussi décisive pour la chrétienté
que celle de Poitiers gagnée par Charles Martel. Pour exciter les
courages, au début de l'expédition, un troubadour[7] composa une chanson
de croisade enflammée.