Italie. Au contraire, un autre troubadour du temps, Raimbaut de
Vaquières, passa auprès du marquis de Montferrat la plus grande partie
de son existence. Il était originaire du comté d'Orange et fils d'un
pauvre chevalier. Il vint à la cour du prince d'Orange, Guillaume IV, et
échangea des poésies avec son protecteur. Mais au bout de quelque temps
il partit pour l'Italie, fut admis à la cour du marquis de Montferrat,
fut armé chevalier par lui, le suivit à la croisade et mourut sans doute
à ses côtés dans la principauté de Salonique qui était échue au marquis.
Il semble qu'il ait séjourné quelque temps à Gênes. Une de ses poésies
est une sorte de dialogue avec une Génoise dont il avait sollicité
l'amour. Raimbaut s'exprime en termes tout à fait conformes à la
phraséologie consacrée.
Dame, je vous ai tant priée de vouloir m'aimer, s'il vous
plaît; je suis votre vassal, vous êtes noble et sage et la
source de toutes qualités; aussi désiré-je votre amitié; comme
vous êtes courtoise en tout, mon coeur s'est épris de vous plus
que de toute autre Génoise; je serai bien récompensé si vous
m'aimez et je serai plus payé de mes peines que si Gênes
m'appartenait avec tout l'argent qui y est amassé[2].
Ces choses-là sont dites en termes très courtois; mais la dame de Gênes
avait des préventions contre les Provençaux et elle prit très mal la
déclaration. Raimbaut de Vaquières la fait répondre en dialecte génois:
«Jongleur, vous n'êtes point courtois de me faire une pareille demande;
jamais je ne vous l'accorderai... Je vous étoufferai plutôt, maudit
Provençal... J'ai un mari plus beau que vous; allez votre chemin, frère;
à des temps meilleurs.»
Le dialogue se poursuit ainsi, le poète s'exprimant avec courtoisie et
discrétion et la dame lui répondant fort crûment en son parler génois.
La pièce ne serait pas autrement intéressante si le poète ne s'était
amusé à faire traduire en forme très vulgaire, très triviale par
moments, le contraire des sentiments qu'il exprime avec la discrétion,
l'élégance et la courtoisie qui caractérisent la poésie des troubadours.
C'est ce contraste qui est piquant; les deux interlocuteurs ne parlent
pas la même langue, au propre et au figuré. La Génoise rappelle le
souvenir de son mari; jamais un trait semblable ne paraît dans la poésie
des troubadours, sauf dans les pastourelles. Le mari n'a ordinairement
qu'un nom bien simple, le «jaloux» tout court. Quand on évoque son
souvenir ce n'est que pour se moquer de lui. Évidemment cette Génoise
dut paraître à Raimbaut de Vaquières bien peu au courant des choses de
la galanterie[3].
A la cour de Montferrat il se retrouva dans un milieu plus instruit à ce
point de vue. Et d'abord il y fut accueilli avec de grands honneurs. Le
marquis l'arma chevalier et en fit son frère d'armes. A sa cour vivait
sa soeur Béatrice; Raimbaut s'enamoura d'elle, lui fit une déclaration
et fut bien mieux accueilli que par la dame de Gênes. Mais laissons
parler ici le biographe provençal.
Béatrice l'accueillait avec bienveillance; et lui mourait de
désir et de peur, car il n'osait lui faire une prière d'amour
ni même faire semblant de l'aimer. Enfin, poussé par l'amour,
il dit à Béatrice qu'il aimait une dame de grand mérite, qu'il
était très familier avec elle, mais qu'il n'osait ni lui dire
ni lui montrer son amour; et il lui demanda, pour Dieu, de lui
donner conseil. «Dois-je lui ouvrir mon coeur, ou mourir en
cachant mon amour?--Raimbaut, lui dit-elle, il convient que
tout parfait amant qui aime une noble dame, éprouve quelque
crainte à lui manifester ses sentiments. Mais je lui donne le
conseil suivant: avant de se tuer, qu'il lui avoue son amour et
qu'il la prie de l'accepter pour serviteur et pour ami. Et je
vous assure bien que, si elle est sage et courtoise elle ne
prendra pas mal cette déclaration; au contraire elle l'estimera
davantage et le tiendra pour un homme meilleur.»
La conception de l'amour courtois est la même, comme on le voit, dans
cette société que dans la société méridionale. L'amant est un être
craintif qui sait que la discrétion et la retenue sont des règles
essentielles du code d'amour. La dame que le poète prend pour confidente
reconnaît les préceptes du même code; mais elle encourage et réconforte
l'amant timide en lui rappelant que l'amour parfait est un honneur,
qu'il n'y a pas là de faiblesse, et que la personne aimée, au lieu de se
plaindre de cette déclaration, en tiendra l'auteur pour un parfait
galant homme. C'est bien ainsi que les choses ont dû ou pu se passer.
Nous avons affaire ici à une légende, mais il en est peu, parmi celles
que racontent les biographies des troubadours, qui soient plus près de
la réalité.
On devine la fin de l'aventure: encouragé par ces conseils et par un
petit discours bien senti qui les accompagne et les commente, Raimbaut
avoua à Béatrice qu'elle était l'objet de son amour. Elle s'en doutait
bien un peu, car elle lui répondit: «Que votre amour soit le bienvenu;
efforcez-vous de bien faire et de bien dire, grandissez en honneur; je
vous accepte pour chevalier servant.»
Raimbaut de Vaquières chercha une manière originale de chanter Béatrice.
Voici ce qu'il imagina. Il supposa que toutes les dames jeunes et belles
du Nord de l'Italie, depuis la Savoie jusqu'à Venise, s'étaient liguées
pour faire la guerre; à qui? à Béatrice. Et cette guerre il la raconte
comme une petite Iliade (le nom de Troie s'y trouve) dans une longue
chanson, d'un rythme tout à fait original, et pleine de mouvement et de
vie, quand une fois on a admis la réalité de cette petite guerre
féminine.
Donc les dames italiennes bâtissent une grande cité, qu'elles appellent
Troie, et l'entourent de remparts solides et de fossés. Quand le
rassemblement des combattantes s'est fait «la cité se vante de mettre
une armée en ligne, on sonne la cloche, le conseil (composé des dames
les moins jeunes) se rassemble, et dit orgueilleusement de rompre les
rangs; la belle Béatrice est souveraine de tous les biens de la commune
(on va voir quels sont ces biens), il n'y a plus que honte et confusion.
Les trompettes sonnent et le podestat s'écrie: «Réclamons à Béatrice
beauté et courtoisie, valeur et jeunesse.» Et la troupe répond: «Oui!»
L'armée s'attaque au château de Béatrice; assauts, avec feu grégeois et
machines de guerre. Mais Brunehilde, ou plutôt Béatrice, monte sur le
rempart; elle ne veut ni haubert ni pourpoint; tout combattant qui
s'attaque à elle est sûr de mourir. Le succès du combat n'est pas
douteux, les assaillants sont mis en fuite, et le conseil municipal,
composé des dames les moins jeunes, s'enfuit découragé. Valeur et
Jeunesse, Beauté et Courtoisie sont restées aux mains de Béatrice[4].
Telle est la flatterie imaginée par notre troubadour. Suivant un
chroniqueur italien, un événement un peu semblable à celui-là se serait
passé à Trévise en 1214. On avait construit une forteresse en bois; la
garnison était composée de deux cents dames, les plus belles de la
contrée; pour casques elles avaient des couronnes de pierreries et pour
cuirasses de riches étoffes. De jeunes chevaliers donnaient l'assaut;
leurs armes étaient des fruits, des fleurs et des flacons de parfums.
Telle est l'histoire que racontent de graves auteurs, entre autres le
savant Muratori. C'est déjà l'assaut de la redoute, une partie de
carnaval galant. Nous n'entreprendrons pas ici de rechercher l'origine
de cette légende; légende ou réalité, celle-là aussi est bien digne du
temps[5].
Le même Raimbaut de Vaquières, dans sa recherche de l'originalité, a
composé un _descort_ ou désaccord en cinq langues. Le _descort_ était un
court poème sans règles fixes; le désordre produit par le changement du
mètre marquait que le coeur du poète n'était plus d'accord avec celui de
sa dame. Quelle harmonie devait donc régner entre Raimbaut de Vaquières
et Béatrice pour qu'il ait eu recours à une pareille cacophonie!
Mais des affaires plus sérieuses sollicitèrent bientôt l'attention du
chevalier poète. Son seigneur, le marquis de Montferrat, fut appelé à
Soissons pour recevoir le commandement d'une nouvelle croisade. Raimbaut
y prépara les esprits par un énergique sirventés.
J'aime mieux, s'il plaît à Dieu, mourir là-bas, que vivre et
rester ici. Pour nous Dieu se laissa lever en croix, il reçut
la mort, souffrit la passion, fut battu et chargé de chaînes et
couronné d'épines sur la croix... Que saint Nicolas de Bari
guide notre flotte, que les Champenois dressent leurs gonfanons
et que le marquis s'écrie: Montferrat et Léon... Beau Cavalier
(c'est Béatrice qui est ainsi désignée) je ne sais si je reste
pour vous ou si je prends la croix--je ne sais si je pars ou si
je reste, car je meurs de douleur si je vous vois et je pense
mourir si je suis loin de vous[6].
Ce sont les mêmes sentiments qu'il exprima dans une touchante élégie
composée pendant la croisade. L'expédition fut d'abord brillante pour
lui et il y gagna biens et honneurs. Mais ils ne lui firent pas oublier
Béatrice.
Que me valent conquêtes et richesses? Je me tenais pour plus
riche quand j'étais aimé et que je me repaissais d'amour
courtois; j'en aimais mieux un seul plaisir que tenir ici
terres et grand avoir; car plus mon pouvoir augmente, plus je
suis triste, puisque mon Beau Cavalier et son amour sont loin
de moi[7].
Raimbaut de Vaquières avait exprimé le voeu de mourir à la croisade
plutôt que de vivre et de rester en Italie; ce voeu fut exaucé. Le
marquis de Montferrat fut tué dans une embuscade et Raimbaut tomba sans
doute à ses côtés (1207); entre temps Béatrice était morte[8].
Raimbaut de Vaquières est le plus brillant des troubadours qui ont
séjourné en Italie. Il faudrait encore citer après lui Aimeric de
Péguillan, troubadour toulousain exilé à la cour de Frédéric II, Guillem
Figueira, l'auteur de l'énergique sirventés contre Rome, Uc de
Saint-Cyr, auteur de biographies des troubadours, qui se trouvait encore
en Italie vers 1247, et bien d'autres.
Mais il est temps de quitter le Nord de l'Italie; transportons-nous en
Sicile. C'est là, dans cette partie de l'ancienne Grèce, où s'étaient
succédé les civilisations arabe et normande, qu'apparaissent dans la
première moitié du XIIIe siècle, les premiers monuments de la poésie
italienne; la cour de l'empereur Frédéric II devient un centre poétique.
Ces premiers bégaiements de la poésie italienne ne portent aucune marque
d'originalité; tout--sauf la langue qui est empruntée à la Toscane--est
pris aux troubadours. «Le contenu de la poésie provençale, dit un des
meilleurs historiens de cette école, passe dans une autre langue, sans
changer; seulement il s'affaiblit.» L'amour chevaleresque réapparaît en
effet dans les poésies de l'école sicilienne avec le type conventionnel
qu'il avait depuis longtemps dans la poésie des troubadours.
«L'amour est une humble et suppliante adoration de la femme. Le
vasselage amoureux, l'obéissance absolue à sa dame rappellent à tout
instant des traits connus de la poésie provençale. L'amant est humble et
suppliant, la dame souvent fière et dédaigneuse[9].» Enfin un des
éléments essentiels de la doctrine courtoise était que l'amour est un
principe de valeur morale; les Siciliens n'ont garde d'oublier ce
précepte. Rien ne manque dans cette imitation qu'un peu de vie et de
flamme. Les poètes de cette école, dès les origines de la littérature
italienne, ressemblent à des épigones; ce sont des troubadours de la
décadence, répétant par simple jeu d'esprit, par amusement, pour ainsi
dire, des pensées devenues depuis longtemps des lieux communs.
La société sicilienne ressemblait peu d'ailleurs à la société du Midi de
la France. Il y avait sans doute, en Sicile, une féodalité puissante et
guerrière, mais elle était tenue en tutelle par Frédéric II et ses
légistes; c'est à la cour de l'empereur seulement que la poésie se
développa. La vie qu'elle aurait pu reprendre au contact de la société
féodale lui fut refusée. Aussi n'est-ce pas dans cette partie de
l'Italie que la poésie des troubadours, transplantée, a pris de fortes
racines et produit en abondance fleurs et fruits; c'est au Nord qu'elle
a trouvé des conditions plus favorables, si favorables même qu'un très
grand nombre de troubadours d'origine italienne se sont servis
uniquement de la langue provençale dans leurs poésies.
Notre intention n'est pas de les énumérer tous, pas même de donner une
idée des principaux d'entre eux. Plusieurs chapitres seraient à peine
suffisants. Il faut nous contenter de citer quelques-uns des plus
connus, avant d'arriver au principal.
Il y en a plus d'une trentaine. Parmi eux Albert, marquis de Malaspina,
est un des plus anciens. Gênes a donné naissance à une véritable
pléiade; quelques-uns ont été retrouvés tout récemment; Lanfranc Cigala
et Boniface Calvó sont les meilleurs. Le premier fut juge dans sa ville
natale. «Il chantait volontiers de Dieu», nous dit son biographe. Il
semble avoir eu en effet une conception élevée de son art et ses
sirventés politiques, comme ses chansons de croisade, ne manquent pas de
vigueur. Il est un des premiers, comme on l'a vu dans le précédent
chapitre, à appliquer aux chansons à la Vierge les formules de la
lyrique courtoise.
Son compatriote et contemporain Boniface Calvó[10] paraît avoir été
d'humeur plus vagabonde que le juge poète Lanfranc Cigala. Il passa une
partie de sa vie auprès du prince le plus lettré du temps, Alphonse X,
roi de Castille. C'est là qu'il composa la plupart de ses sirventés,
dont quelques-uns renferment, contre son protecteur, des plaintes que
l'on retrouve chez d'autres troubadours vivant en Espagne.
Ses chansons, comme l'a remarqué Diez[11], se distinguent par une
certaine recherche de traits nouveaux. C'est ainsi que, pour mieux
exalter la beauté de sa dame, il suppose que Dieu lui-même, s'il voulait
aimer une mortelle, n'en choisirait pas d'autre. Une élégie touchante
sur la mort de celle qu'il aimait se termine par un trait analogue. «Je
ne demande pas à Dieu de la recevoir en son paradis... car à mon avis,
sans elle, la beauté du paradis ne serait pas complète[12]»; aussi
n'a-t-il pas besoin de prier Dieu; celui-ci saura bien orner sa demeure
comme il convient.
Malgré ces traits un peu affectés, quelques-unes de ses chansons ne
manquent pas de grâce, comme le montreront les premières strophes de la
suivante.
Amant parfait et loyal, je me suis mis, dame, en votre pouvoir;
c'est vous que je veux aimer, craindre et louer, car vous
m'avez conquis par vos douces manières; et je me suis enamouré
de votre beau corps à cause de votre courtoise bienveillance.
Nulle autre femme ne me plaît, quelque grand amour que je
puisse avoir, sauf vous, douce créature, à qui je me suis tout
donné; je voudrais que vous daigniez me retenir (pour
serviteur) par un pacte semblable; daignez me l'accorder, dame,
car aucun autre amour ne me plaît.
J'ai confiance en votre grande intelligence que mon amour ne
sera pas méprisé; aussi vous servirai-je en paix de tout mon
talent, de tout mon savoir et de toute ma connaissance; et pour
peu que vous m'accordiez votre pitié, il n'est joie au monde
que la mienne ne dépasse[13].
Les accents de ce troubadour italien rappellent en pleine décadence ceux
de Bernard de Ventadour ou de Jaufre Rudel.
Boniface Calvó de retour dans Gênes, sa patrie, eut l'occasion d'être
utile à un confrère malheureux, au troubadour Bartholomée Zorzi. Ce
troubadour était originaire de Venise où il s'adonnait au commerce. Pris
dans un de ses voyages, poétiques ou commerciaux, par des corsaires
génois, il fut emmené en captivité à Gênes, qui était en lutte avec sa
ville natale. Il resta sept ans en prison. Boniface Calvó, dans un
sirventés adressé aux Génois, n'avait pas ménagé les Vénitiens. Très
courageusement le poète prisonnier composa pour la défense de sa patrie
une réponse qu'il adressa à Boniface Calvó; celui-ci, loin d'en vouloir
à son confrère malheureux, fit sa connaissance et devint son meilleur
ami.
Mais le plus célèbre des troubadours d'origine italienne est sans
contredit Sordel, né dans la patrie de Virgile, à Mantoue, au début du
XIIIe siècle[14]. Il eut une vie des plus agitées. L'un de ses
biographes dit qu'il était de «noble naissance, avenant de sa personne,
bon chanteur et bon troubadour»; mais il ajoute qu'il était de mauvaise
foi avec les barons qui avaient affaire à lui et... avec les femmes.
Un de ses premiers exploits causa un beau scandale. Sordel était à la
cour du comte de Saint-Boniface; il lui enleva sa femme, la comtesse
Cunizza, avec la complicité du propre frère de la comtesse. Le comte de
Saint-Boniface était bien disposé à ne pas laisser ce méfait impuni et
la vie de Sordel n'était rien moins que sûre. Aussi se décida-t-il
bientôt à partir en Provence. Son humeur le mena plus loin, en Espagne
et jusqu'en Portugal; c'est même le seul troubadour dont on trouve le
nom cité dans les oeuvres de l'école portugaise. Revenu en Provence, il
y devint le familier du comte Barral de Baux (qui défendit Marseille
contre Charles d'Anjou), puis suivit son seigneur devenu l'allié de
Charles. Il accompagna ce dernier dans son expédition de Sicile. «Il
revenait ainsi en Italie vieilli, après une absence très longue pendant
laquelle les événements les plus tragiques avaient dévasté la «Marche
joyeuse» [celle de Trévise], théâtre de ses aventures de jeunesse[15].»
La plupart des protecteurs ou des ennemis de Sordel étaient morts; seule
Cunizza restait, veuve de trois maris, et retirée en Toscane.
Sordel reçut des donations de Charles d'Anjou, mais après avoir été mis
en prison par lui, pour une cause que nous ne connaissons pas. Ce fut
même le pape Clément IV (d'origine méridionale et auteur d'un poème sur
les Sept Joies de la Vierge) qui intercéda pour le poète vieilli. Sordel
mourut sans doute en 1269 et probablement de mort violente.
Le poète est plus intéressant que le personnage. Ses poésies se divisent
en sirventés politiques, sirventés moraux et chansons. Un des trois
sirventés politiques a eu de son temps un grand succès: c'est une
plainte funèbre sur la mort de Blacatz, grand seigneur de Provence,
troubadour et protecteur des troubadours. En quête d'originalité, Sordel
a pris au folklore un de ses thèmes les plus étranges, celui du coeur
partagé communiquant sa vaillance à ceux qui en mangent une partie. Ici
sont conviés à ce funèbre festin l'empereur romain, Frédéric II, le roi
de France, le roi d'Angleterre, celui d'Aragon, le comte de Champagne,
roi de Navarre, le comte de Toulouse et le comte de Provence. Voici une
strophe de cette étrange composition.
Que le premier à manger du coeur (car il en a grand besoin)
soit l'empereur de Rome, s'il veut conquérir de force les
Milanais, car c'est lui qu'ils tiennent conquis et il vit
déshérité malgré ses Allemands; et qu'à côté de lui en mange le
roi français, puis il recouvrera la Castille qu'il perd par sa
sottise[16].
L'idée parut originale à deux troubadours contemporains qui s'en
emparèrent aussitôt. L'un, Bertran d'Alamanon[17], reproche à Sordel de
donner à des lâches le coeur de Blacatz qui était vaillant parmi les
vaillants (_survaillant_, il y avait des sur-hommes déjà). Ce sont les
nobles dames du temps qui se le partageront, dit-il; et il énumère
toutes celles qui ont droit à une part: «Que Dieu le glorieux s'occupe
de l'_âme_ de Blacatz; car le _coeur_ est resté avec celles qu'il
aimait.»
L'autre troubadour, Peire Bremon[18], a renchéri sur Sordel. Puisqu'on a
partagé le coeur, dit-il, il reste le corps; nous le donnerons par
quartiers à la chrétienté; «nous garderons le quatrième, nous autres
Provençaux, car si nous le donnions tout, cela irait trop mal; nous le
mettrons à Saint-Gilles, comme en un lieu national»; et Rouergats,
Toulousains et Biterrois, tous ceux qui ont le goût de la gloire, y
viendront. Telles sont les puérilités auxquelles s'amusaient les
troubadours de la décadence.
Comme poète d'amour, Sordel ne s'élève pas au-dessus du niveau commun,
dit son éditeur. Ses chansons sont monotones; rarement un trait naturel
vient rompre cette monotonie. Dans une discussion avec un autre
troubadour, qui préférait à l'amour la vie des camps et la gloire des
armes, Sordel défend son point de vue de la manière suivante: «Pourvu
que celle en qui j'ai mis mon espérance croie que je suis vaillant, je
vivrai toujours dans la joie parfaite...» Rien de bien neuf jusque-là,
mais voici la fin: «Vous irez tomber de cheval pendant que je resterai
près de ma dame; même si vous deveniez un des vaillants de France, un
doux baiser vaut bien un coup de lance![19]» C'est à peu près le seul
trait naturel qu'on puisse relever dans ses chansons.
Voici qui est plus subtil. Sordel raconte comment son coeur lui a été
enlevé par l'Amour. «Ma dame sut bien m'enlever mon coeur, dès que je la
vis, avec un doux regard amoureux que me lancèrent ses yeux voleurs. Ce
jour-là, avec ce regard, Amour m'entra au coeur de telle sorte qu'il me
l'enleva et le mit en sa possession. Aussi est-il toujours auprès
d'elle, où que j'aille ou que je sois.»
Cette manière subtile et affectée est beaucoup plus dans le goût de
Sordel. Sa conception de l'amour se rattache assez bien à la conception
classique. Pour lui aussi l'amour est un principe de bien et de vertu;
aussi est-il jaloux de l'honneur de sa dame et exprime-t-il à plusieurs
reprises son mépris pour les passions charnelles. L'amour ainsi conçu
est une passion noble et pure.
Mais Sordel renchérit, comme la plupart des troubadours de la décadence,
sur cette doctrine. L'amour, pour lui comme pour les poètes du temps,
est quelque chose de plus éthéré, de plus quintessencié encore qu'à la
période précédente[20]. La dame aimée n'a plus ni corps, ni figure;
c'est une abstraction créée par l'esprit, le coeur n'y a point de part.
Cette conception facilite dans le Midi de la France la transformation de
la lyrique profane en lyrique religieuse; en Italie, elle annonce et
prépare l'école de Bologne, où fleurit l'amour mystique.
Tel nous apparaît Sordel dans l'histoire et dans l'histoire littéraire;
un chevalier de moyenne naissance dont la vie--sauf pendant sa
jeunesse--n'offre rien de bien extraordinaire, qu'un poète de peu
d'originalité.
Il a paru tout autre à Dante, qui lui a donné, dans la _Divine Comédie_,
une place immortelle. Virgile lui montre, dans le _Purgatoire_, une âme
éloignée des autres, «fière et dédaigneuse», qui les regardait. Virgile
la prie de lui indiquer la route; mais l'âme, sans lui répondre, lui
demande à son tour quelle est sa patrie. «Mantoue...» répond Virgile.
Aussitôt l'âme inconnue parle: «O homme de Mantoue, je suis Sordel,
originaire de ta terre et aussitôt l'autre l'embrassait.» C'est ici que
se place la célèbre apostrophe de Dante à l'Italie: «O esclave Italie,
maison de douleur, navire sans nocher dans la grande tempête, cette âme
noble fut aussitôt prête, rien qu'en entendant le doux nom de sa terre,
à faire fête à son concitoyen; tandis que tes fils se font une guerre
sans trêve, et qu'ils s'enlèvent mutuellement ce qu'un mur ou un fossé
renferment. Regarde, malheureuse, autour de tes rivages, et puis regarde
dans ton sein si aucune partie jouit de la paix...» Et l'apostrophe se
continue, violente et pathétique, jusqu'à la fin du chant[21].
Le chant suivant du _Purgatoire_ est encore consacré à Sordel; et c'est
en le lisant qu'on s'explique la place d'honneur que Dante a donnée au
troubadour de Mantoue. Sordel montre à Virgile les âmes de ceux qui
implorent leur pardon en chantant _Salve Regina_ au milieu des fleurs
suaves; ce sont les rois et princes qui ont négligé de faire leur
devoir; et, en comptant bien, on y retrouve[22] ceux auxquels Sordel,
dans sa plainte funèbre sur Blacatz, veut donner une part du coeur du
mort. C'est donc cette composition--qui paraît faible à notre goût
moderne--qui a inspiré Dante dans ce passage célèbre. On peut dire que
Dante a vu Sordel transfiguré; la satire que celui-ci adressait aux rois
était remarquable par l'étrangeté de la forme plutôt que par la violence
du fond. Cependant elle a suffi pour que Dante donnât à Sordel, dans le
_Purgatoire_, l'allure «fière et dédaigneuse» d'un poète redresseur de
torts et pour qu'il lui accordât une place d'honneur dans la _Divine
Comédie_. Si l'on songe que Sordel était mort depuis une quarantaine
d'années, on voit que la légende, ou plus simplement l'imagination de
Dante, avaient vite fait du poète une personnalité plus intéressante
qu'il ne fut en réalité.