Le poète qui a le plus contribué à ce développement est le satirique

Peire Cardenal auquel a été consacrée une partie du dernier chapitre. On

y a vu sa haine des mauvais prêtres, mais en même temps son attachement

aux dogmes de l'Église. Sans doute il est surtout un satirique et son

«Credo» n'est qu'une introduction à une satire des plus violentes et des

plus crues contre une catégorie de religieux. Mais ses poésies morales

et religieuses sont par beaucoup de côtés de vrais «sermons» et c'est le

titre que quelques manuscrits leur donnent. On n'a pas de peine à

concevoir quels en sont les thèmes principaux; ce sont: la nécessité de

se préparer à la dernière heure, dont nous ne sommes pas les maîtres, la

crainte de Dieu le souverain juge, le jugement dernier; ce dernier thème

en particulier, qui a toujours inspiré sermonnaires, peintres ou poètes,

a été traité d'une manière fort hardie par Peire Cardenal. La traduction

suivante fera juger de l'originalité de cette conception; ce sont des

accents qu'on n'avait pas encore entendus dans la langue des

troubadours.

Je veux commencer un nouveau sirventés que je réciterai au jour

du jugement, à celui qui me créa et me forma du néant; s'il

veut m'accuser de quelque faute et me mettre parmi les damnés,

je lui dirai: Seigneur, pitié, arrêtez; j'ai combattu (pour

vous) toute ma vie les méchants, gardez-moi, s'il vous plaît,

des tourments de l'enfer.

Je ferai émerveiller toute sa cour, quand on entendra mon

plaidoyer; car je dis que Dieu est injuste envers les siens,

s'il pense les détruire et les mettre en enfer; car il est

juste que celui qui perd ce qu'il pourrait gagner au lieu

d'abondance gagne la disette; Dieu doit être doux et libéral

pour retenir à la mort les âmes (de ses créatures).

Sa porte ne devrait pas se fermer... pourvu que toute âme qui

voudrait y entrer y passât joyeusement, car jamais cour ne sera

parfaite si une partie pleure pendant que l'autre rit; et

quoique Dieu soit souverain et tout-puissant, s'il ne nous

ouvre pas sa porte, on lui en demandera raison.

Il devrait bien anéantir les diables; il en aurait plus d'âmes

et plus souvent; cette exécution plairait à tout le monde et il

pourrait s'en absoudre lui-même...

Beau seigneur Dieu, je ne veux pas désespérer de vous; au

contraire j'ai en vous le ferme espoir que vous m'assisterez à

l'heure de ma mort, parce que vous devez sauver mon corps et

mon âme. Et je vous ferai une belle proposition: renvoyez-moi

où j'étais avant de naître, ou bien pardonnez-moi tous mes

péchés; car je ne les aurais pas commis, si je n'avais pas

existé.

Si, ayant souffert en ce monde, j'allais brûler en enfer, ce

serait tort et péché; car je puis vous reprocher que pour un

bien vous m'avez donné mille maux. Par pitié je vous prie, dame

Sainte Marie, qu'auprès de votre fils vous nous serviez de

guide[10].

«Il ne faut pas se méprendre sur le caractère de cette étrange prière,

dit Fauriel; il ne faut y voir ni plaisanterie ni ironie... sa pensée

est grave et sérieuse... On entrevoit qu'il [Peire Cardenal] imagine

l'existence du mal comme la conséquence d'une espèce de dualisme, mais

d'un dualisme, pour ainsi dire, accidentel, qu'il dépendrait de Dieu de

ramener à l'unité[11].» La question se pose de savoir si le dualisme

imaginé par Peire Cardenal ne porte pas la marque des croyances

hérétiques du temps, qui admettaient l'existence d'un principe du bien

et d'un principe du mal dans le monde. La hardiesse de Peire Cardenal

dans cette conception n'est égalée que par celle d'un troubadour obscur

de la décadence qui, dans une tenson avec Dieu, discute en toute liberté

le problème du mal[12].

Mais les poésies de ce genre sont en somme rares: les deux que nous

venons de rappeler sont les plus hardies. D'ordinaire les troubadours ne

traitaient pas des sujets aussi relevés; d'abord ils n'en avaient pas le

goût et puis le jeu était dangereux. L'Église s'est toujours défiée des

auxiliaires qui, en dehors des rangs du clergé, ont voulu l'aider dans

les querelles et les discussions théologiques et métaphysiques; au

moment où l'Inquisition fonctionnait dans le Midi de la France, il y

avait quelque imprudence pour les poètes à traiter des sujets qui

touchaient au dogme; plus d'un qui en eut peut-être l'idée en fut retenu

par la «crainte du Seigneur» et surtout des représentants plutôt rudes

qui jugeaient en son nom.

La poésie de Peire Cardenal se terminait par une invocation à la Vierge.

Ceci est quelque chose de nouveau dans la lyrique provençale. Cette

simple mention permet de juger la différence qui existe entre l'époque

de Jaufre Rudel et de Bernard de Ventadour et celle de Peire Cardenal.

Une autre poésie du même troubadour marquera mieux cette différence:

c'est une chanson en l'honneur de la Vierge.

Vraie Vierge Marie, véritable vie et véritable foi, vraie mère

et véritable amie, vrai amour et vraie pitié, que par ta pitié

il arrive que je sois aimé de ton fils. Traite la paix avec ton

fils, s'il te plaît, dame, réconcilie-nous avec lui.

Tu réparas la folie qui s'empara d'Adam; tu es l'étoile qui

guide les passants au saint pays; tu es l'aube du jour dont ton

fils est le soleil, car il chauffe et il éclaire, ce fils

sincère plein de droiture.

Tu naquis en Syrie, de bonne naissance, mais pauvre d'avoir,

douce, pure et pieuse, en actes, en paroles et en pensées,

formée en toute perfection, sans aucune tache, ornée de tous

les biens; et tu parus si douce que Dieu descendit en toi.

Celui qui en toi se fie n'a pas besoin d'autre défense; si tout

le monde périssait, celui-là ne périrait pas; car à tes prières

s'adoucit le Très-Haut et ton fils ne contrarie jamais tes

volontés.

David en sa prophétie dit en un psaume qu'il fit qu'à droite de

Dieu, du Roi promis par la Loi, était assise une Reine vêtue de

vair et d'orfroi; c'était toi, sans aucun doute. Traite la paix

avec ton fils, dame, réconcilie-nous avec lui[13].

Cette pièce est imitée en partie des hymnes de l'Église ou plutôt des

litanies. Les images en sont empruntées au style biblique; mais il

semble que notre troubadour ait choisi les plus belles et les plus

gracieuses et sa prière donne l'impression d'une poésie naïve et

originale et ne sent pas l'imitation. Cette poésie en forme de litanie

n'est pas d'ailleurs la seule dans la poésie provençale. Un troubadour

de la décadence, le même dont nous citions tout à l'heure la hardie

tenson avec Dieu, a composé une «aube», en l'honneur de la Vierge; en

voici la première strophe où les images les plus connues des litanies à

la Vierge se trouvent réunies.

Espérance de tous les vrais croyants, fleuve de plaisir, source

de vraie pitié, maison de Dieu, jardin où naissent tous les

biens, repos sans fin, refuge des orphelins, consolation des

parfaits affligés, fruit de joie, assurance de paix, port de

salut, joie sans tristesse, fleur de vie sans mort, mère de

Dieu, reine du firmament, lumière, clarté et aube du

paradis[14].

On voit tout ce qui manque à cette énumération pour être poétique; la

longueur, la monotonie, l'incohérence en sont les moindres défauts; le

reste de la pièce est digne de cette froide introduction. Si les

chansons à la Vierge ont été une des dernières grâces de la littérature

provençale en décadence elles le doivent à tout autre chose qu'à

l'imitation des litanies de l'Église. Nous allons étudier la

transformation qu'elles subirent. Mais auparavant il faut rappeler

succinctement quelques faits historiques importants.

Les événements qui ont suivi la croisade contre les Albigeois et qui en

ont été, pour ainsi dire, le complément, ont exercé sur les moeurs, et,

par suite sur la poésie une influence décisive. Aussitôt après la

conquête, saint Dominique institue ses Frères Prêcheurs et, dans

l'espace de quelques années, la congrégation possède dans le Midi de la

France quarante-quatre couvents. La plupart sont, comme il convient,

fondés dans des villes où l'orthodoxie avait le plus souffert; Toulouse,

Béziers sont des premières à en avoir. D'autres ordres religieux,

Franciscains, Jacobins, s'établissent à la même époque dans le Midi.

L'influence de ces différents ordres, concourant à une fin commune, a

transformé les moeurs. Si elle n'a pas renouvelé le goût des choses de

la religion, qui avait même été la cause de l'hérésie, elle l'a dirigé

dans la voie régulière de l'orthodoxie[15].

D'autre part la création de ce redoutable tribunal d'exception que fut

l'Inquisition y contribua par des moyens plus rudes. Le sentiment

religieux s'est développé et le domaine de la poésie religieuse s'est

agrandi du même coup. Cent ans ou même un quart de siècle auparavant

elle aurait trouvé peu d'écho dans la société. Les poésies religieuses

de la période qui précède la croisade contre les Albigeois s'expliquent

par des raisons particulières à chaque poète plutôt que par des causes

générales. Il n'en est plus de même maintenant. Les poètes suivent le

goût du jour; aussi le nombre des poésies religieuses est-il grand

pendant cette période de décadence.

Mais on a remarqué que parmi les poésies lyriques consacrées à louer

«Dieu, la Vierge et les Saints», les chansons à la Vierge devenaient de

plus en plus nombreuses pendant le XIIIe siècle. Le nom de la Vierge

n'apparaissait pas chez les troubadours de la période précédente.

Peire Cardenal est un des premiers à écrire en son honneur; mais sa

poésie (comme une autre du troubadour Perdigon) est dans le ton des

prières de l'Église. Après lui le nombre de ces poésies va en augmentant

pendant le XIIIe siècle[16].

Ce fait est une preuve de l'influence exercée par saint Dominique et ses

disciples. Les confréries du Rosaire avaient été fondées en même temps

que l'Inquisition, et le culte de la Vierge, qui n'existait pas

auparavant d'une manière indépendante, s'était rapidement développé. Ce

culte se présentait avec un charme et une grâce que celui de la Trinité

ou même du Christ, Rédempteur des hommes, n'offrait pas au même degré.

La Vierge était l'avocate des pécheurs, elle était l'intermédiaire

indulgente entre les hommes et son fils.

«La Vierge, dit Pierre de Blois, est la seule médiatrice entre l'homme

et le Christ. Nous étions des pécheurs et nous redoutions de faire appel

au Père, car il est terrible; mais nous avons la Vierge en qui il n'y a

rien de terrible, car en elle est la plénitude de la grâce et de la

pureté.» «En fait s'écrie le même théologien, si Marie était exclue du

Ciel, il ne resterait plus au genre humain que la noirceur des

ténèbres.»

Son culte se répandit rapidement dans le Midi de la France. Les poésies

à la Vierge se multiplièrent sous l'oeil bienveillant de l'Église,

jusqu'au jour où elles furent les seules poésies permises, ou du moins

les seules qui eussent des chances de plaire.

Seulement la littérature provençale n'avait déjà plus la vie nécessaire

pour créer les formes nouvelles qui convenaient à ce genre nouveau; la

lyrique religieuse prit la forme de la lyrique profane, toute la forme

même, métrique, mélodies peut-être, en tout cas idées et expressions.

La transformation ne fut pas difficile; déjà Pierre d'Auvergne avait

chanté l'amour céleste dans des termes qui prêtent à l'équivoque. Il

était plus facile encore de chanter la Vierge, la dame, _dona_, par

excellence. La lyrique courtoise, si raffinée, n'eut pas de peine à

s'accommoder à cette direction nouvelle. La conception que les

troubadours s'étaient faite de l'amour s'y prêtait à merveille. N'en

avaient-ils pas fait un principe de vertu et de pureté? Sans effort,

sans violence, les mêmes images, les mêmes termes qui leur avaient servi

à chanter l'amour terrestre servirent à la description de leur nouvel

idéal. La Vierge fut la plus aimable, la plus gracieuse, la plus belle

des femmes; on se déclara son amant parfait, on se soumit à ses

volontés; on lui reconnut tous les dons et toutes les vertus, une

fidélité sans bornes, une douceur ineffable pour ses soupirants; tels

sont les principaux traits par lesquels se manifesta ce nouveau culte

poétique.

Les débuts de cette conception apparaissent d'abord chez des troubadours

d'origine italienne. Voici comment l'un d'eux chante la Vierge.

Ah! Vierge en qui j'ai mis mon amour, s'il vous plaît

d'entendre mon ardente prière, jamais je ne dois craindre de

manquer de joie parfaite, vif ou mort je la posséderai... O

noble dame, dont la valeur dépasse celle de toutes les autres

femmes, on peut vous louer sans crainte d'être contredit; en

vous louant personne ne peut mentir, car vous êtes la fleur de

la vraie connaissance, fleur de beauté, fleur de vraie pitié...

Je sais, dame, que qui se souvient de vous et qui se donne de

bon coeur à votre service se sert lui-même, car il est sûr de

jouir de sa récompense et de ne pas voir ses services

méprisés[17]...

Voilà un exemple de cette transformation; en voici un autre pris chez un

troubadour de Béziers; il est moins caractéristique en apparence; mais

l'auteur a emprunté le mètre et les rimes d'une des plus jolies chansons

que le troubadour Rigaut de Barbezieux ait consacrées à l'amour profane.

Je voudrais sur la meilleure de toutes les femmes faire une

chanson agréable; car je ne veux pas chanter d'autre dame que

la Vierge de douceur. Je ne puis mieux employer mes bonnes

paroles qu'à chanter la dame de miséricorde où Dieu mit et

plaça tous les biens; aussi je la prie d'agréer mon chant[18].

Cette pièce appartient à la deuxième moitié du XIIIe siècle. Plus la

littérature provençale approche de sa fin, plus les pièces de ce genre

se multiplient. En voici des exemples empruntés aux derniers

troubadours, en particulier à Guiraut Riquier. Une chanson composée en

1288 commence ainsi:

Ni les mois chauds ou froids, ni la saison tempérée où

paraissent les fleurs, ne me font chanter d'amour parfait pour

la dame dont je suis le parfait amant. Mais je chante en toute

saison, quand il me plaît, car elle dont je suis énamouré est

la meilleure et la plus gracieuse qui fût jamais, et j'espère

qu'elle me rendra joyeux, quoique je ne lui sois point encore

tout à fait soumis.

Et la théorie du pouvoir ennoblissant de l'amour nous est exposée dans

toute son ampleur.

Je ne lui suis point encore assez soumis, car je pense encore

aux viles actions; qui veut le secours de ma dame ne doit pas

se plaire au mal; car elle n'y a jamais pensé. Et quand je

considère ses grandes bontés, le grand et singulier honneur

qu'elle m'a fait, quand je pense qu'elle me veut pour

serviteur, je dois tenir mon coeur en respect.

Je dois le tenir en respect pour que ma volonté folle ne me

fasse commettre aucune faute envers la belle que j'adore; car

je serai comblé de richesses si je suis aimé par elle; donc je

dois rester tout à fait maître de mon coeur, si de mauvais

désirs lui viennent...

Car les belles actions conviennent au parfait amant; et puisque

j'aime la meilleure qui soit au monde, tous faits courtois me

conviennent... Tout homme qui obtient l'amour de ma dame

apprend d'elle à se conduire avec courtoisie et sincérité; il

ne se préoccupe de rien, n'a pas à flatter ses rivaux ni à

craindre d'être supplanté par eux; et s'il devient de ses amis

intimes il montera en grande richesse...

Que ma Dame prie celui à qui tous les parfaits amants adressent

leurs prières de faire de moi un amant parfait[19].

On n'a pas eu de peine à reconnaître au passage les traits les plus

caractéristiques de la phraséologie conventionnelle des chansons

d'amour. Les anciens troubadours attendaient le retour du printemps pour

chanter leur dame; l'amour ne paraissait, semble-t-il, qu'avec le

renouveau de la nature; c'était un amour incomplet; celui qui anime

notre poète éclate en toute saison.

L'amant, dans l'ancien temps, pouvait craindre les rivaux, les jaloux et

les médisants; il n'y a plus à craindre que la nouvelle «dame» chantée

par les troubadours soit accessible à leurs médisances; elle est par

excellence un principe de bien, elle développe la «connaissance»,

l'entendement du poète et lui inspire la pureté du coeur.

La même transformation de la conception de l'amour s'observe dans la

composition suivante du même poète.

Je pensais souvent chanter l'amour au temps passé, mais je ne

le connaissais pas, car je nommais amour ma folie; maintenant

amour me fait aimer une telle dame que je ne puis la craindre

ni l'honorer assez, ni l'aimer comme elle le mérite...

Par son amour j'espère croître en mérite, en honneur, en

richesse et en grande joie; c'est vers elle seule que mes

pensées et mes désirs devraient se tourner; puisque par elle je

puis obtenir tous les biens que je désire, je dois mettre tout

mon soin à la servir; car je suis aimé d'elle, pourvu que je me

conduise envers elle suivant le code du parfait amant...

Elle a une beauté si grande que rien ne peut la diminuer; rien

n'y manque, elle resplendit nuit et jour... Ma Dame je puis la

nommer à bon droit Belle Joie (c'est le nom par lequel il

désignait l'objet de son amour terrestre)...

Je ne suis pas jaloux de celui qui recherche l'amour de celle

que j'aime; j'y trouve au contraire un grand plaisir; celui qui

ne daigne pas l'aimer me déplaît fort: car je crois fermement

que de son amour viennent tous les biens. Je prie ma dame de

protéger ses amoureux, de sorte que chacun voie ses désirs

accomplis.

On pourrait emprunter d'autres exemples à l'oeuvre du dernier

troubadour; prenons-en quelques-uns à celle d'un de ses contemporains,

un _poeta minor_ assez gracieux, Folquet de Lunel[20]. Lui aussi a

chanté l'amour profane et de façon assez heureuse, comme le montre le

début de la chanson suivante. «Il m'en a pris comme au marinier, quand

il s'est lancé dans la haute mer, avec l'espoir de trouver le temps

qu'il cherche et désire le plus; et quand il est sur la mer profonde, le

mauvais temps renverse sa barque; il ne peut éviter le péril, il ne peut

rester ni fuir.» C'est ainsi que par sa folie il s'est mis à aimer «sans

l'espérance d'obtenir une joie rare de la gaie et gracieuse dame qui est

belle et blonde, pure et exempte de toutes mauvaises qualités, et qu'on

ne peut s'empêcher, quand on la voit, d'aimer follement». Voilà comment

notre troubadour chante l'amour profane. Et voici maintenant comment il

chante l'amour religieux.

Pour maintenir l'amour et le plaisir, et la joie parfaite, pour

plaire, s'il se peut, à celle qui daigne m'accorder ses

faveurs, je fais une chansonnette légère: car je suis dans un

tel état que ni nuit ni jour ne me quitte le parfait amour que

je porte à celle qui m'affermit en amour.

Une autre de ses chansons est un modèle du genre.

Les actes et les paroles de ma dame sont si parfaits que

celui-là a bien raison de se réjouir que l'amour a poussé à

l'aimer.

Ma dame ne veut ni suppliants gracieux ni amoureux, mais elle

veut des amants parfaits, ni faux ni volages, car elle n'est ni

volage ni fausse; jamais elle ne se mire ni ne se farde; elle

n'écoute pas les galanteries, et tout parfait amant en a obtenu

bonne récompense.

Ma dame est d'une beauté si parfaite que je n'y désire aucune

amélioration; car jamais femme des deux lois (ancien et nouveau

Testament) n'atteignit un si haut mérite. Sa valeur est si

grande que tout ce qu'elle fait plaît à Dieu... et ceux qui la

prient sont plus nombreux que ceux qui prient toute autre dame.

Nous pouvons arrêter là cette étude sur la poésie religieuse; non qu'il

n'y ait d'autres monuments postérieurs à ceux que nous venons de citer,

et qui sont de la fin du XIIIe siècle. Au contraire le XIVe siècle voit

le triomphe de ce genre nouveau; c'est même le seul genre admis par

l'école toulousaine; mais d'abord, la poésie provençale du XIVe siècle

n'a que la langue de commune avec la poésie des troubadours; et puis,

dans cette longue série de pièces consacrées à la Vierge couronnées aux

Jeux Floraux de Toulouse pendant le XIVe siècle, il en est peu qui

méritent d'être tirées de l'oubli. Il suffira d'en dire quelques mots à

propos du dernier troubadour.

On a observé que la transformation de la lyrique «courtoise» en poésie

religieuse avait pu se produire facilement. En effet l'amour terrestre

et l'amour divin ne s'expriment pas en deux langues différentes; le

langage des mystiques n'est pas autre chose qu'une variété du langage de

l'amour et on transformerait sans peine une page de sainte Thérèse en

déclaration amoureuse. De plus la conception que l'ancienne poésie

provençale s'était faite de l'amour se prêtait à cette transformation;

mais la conception des troubadours de la décadence s'y prêtait encore

davantage. Leur amour était un amour épuré, idéalisé, mystique déjà par

plus d'un côté. Ainsi la conception sensuelle de l'amour du comte de

Poitiers aboutissait par une lente évolution, que les événements

politiques et religieux dont le Midi fut le théâtre au XIIIe siècle

avaient précipitée, à la théorie de l'amour religieux telle qu'elle

apparaît chez les derniers troubadours.

En considérant cet aboutissement final la pensée se reporte

involontairement à la belle poésie où un des plus grands poètes modernes

a exprimé en traits de génie l'opposition entre le paganisme et le

christianisme. Un jour vint d'Athènes à Corinthe un jeune homme qui y

était inconnu; il allait chez un habitant de la ville, ami de son père;

les deux pères avaient fiancé leurs deux enfants. Reçu dans la famille

par la mère qui veillait seule au milieu de la nuit, il se retira dans

sa chambre, brisé de fatigue; il vit bientôt venir à lui une jeune

fille, habillée et voilée de blanc, le front orné d'un ruban noir et or.

«Reste, belle enfant, dit-il; là sont les dons de Cérès et de Bacchus et

tu apportes l'amour, ô chère enfant.--Reste debout, jeune homme, reste

loin; je n'appartiens pas à la joie; le dernier pas, hélas! est dû à la

folie de ma bonne mère qui fit après sa guérison le voeu suivant: que

Jeunesse et Nature soient désormais soumises au Ciel. Et aussitôt le

tourbillon mêlé des anciens dieux a quitté la maison.»

C'est ainsi que s'exprime Goethe dans la _Fiancée de Corinthe_. «Quand

une croyance germe, dit-il dans la même ballade, souvent l'amour et la

fidélité sont arrachés du sol comme de mauvaises herbes.» C'est ce qui a

eu lieu à la fin de l'ancienne poésie provençale; on s'en rendra mieux

compte en étudiant l'oeuvre et la vie du dernier troubadour. Mais

auparavant suivons le conseil par lequel la jeune Corinthienne s'excuse

devant sa mère de n'avoir pas tenu son serment: «revenons aux anciens

dieux», en étudiant l'histoire des troubadours en Italie, et leur

influence sur Dante et sur Pétrarque.

CHAPITRE X

LES TROUBADOURS EN ITALIE

Relations entre le Midi de la France et le Nord de

l'Italie.--Raimbaut de Vaquières et le marquis de

Montferrat.--L'école sicilienne et Frédéric II.--Troubadours

nés en Italie.--Les Génois Lanfranc Cigala et Boniface

Calvó.--Sordel: sa vie aventureuse; le poète.--Le Sordel de

Dante.--Dante et les troubadours.--L'école de Bologne.--Le

_dolce stil nuovo_.--Pétrarque.

L'influence de la poésie des troubadours s'est fait sentir de bonne

heure sur les pays voisins; parmi eux l'Italie, surtout l'Italie du

Nord, tient une place à part.

Les relations avec le Midi de la France, soit par terre soit par mer, y

étaient faciles. Les principales villes riveraines de la mer latine,

_mare nostrum_, Gênes, Pise, Marseille, Narbonne, y étaient unies par

des traités de commerce et d'amitié. De plus l'ancien provençal était,

par plus d'un côté, assez voisin de la langue italienne, pour que la

poésie des troubadours pût être facilement comprise et goûtée de nos

voisins; la poésie en langue vulgaire n'existait pas d'ailleurs en

Italie. Enfin les petits princes de l'Italie du Nord étaient aussi

accueillants à la poésie que les grands seigneurs du Midi de la France.

Aussi les troubadours passaient-ils facilement de la cour des comtes de

Toulouse ou de celle des comtes de Provence à celle des marquis d'Este

ou de Montferrat. Partout ils retrouvaient la même société courtoise et

élégante pour laquelle ils écrivaient. C'est à Gênes, à Venise, et dans

la marche de Trévise, qu'existèrent les principaux foyers poétiques.

Déjà chez Bernard de Ventadour on trouve des allusions aux choses

d'Italie. Il y eut probablement des troubadours à la cour de Frédéric

Ier Barberousse (1152-1190). Peire Vidal se trouvait en 1195 à la cour

de Boniface, marquis de Montferrat: il prend parti dans les luttes des

Milanais, des Pisans et des Génois; il aime à habiter au milieu des

«Lombards joyeux» plutôt qu'au milieu des Allemands, dont le parler

semble un «aboiement de chien[1]».

Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence · 第 13 / 20 段