nous ne pouvons citer fut un croyant sincère. Cela ressort de l'ensemble
de son oeuvre et aussi d'un bel acte de foi qui forme la première partie
d'une de ses satires, et dont voici la traduction.
Avec des mots nouveaux, avec art et sur un sujet divin, je
ferai un poème magistralement composé: car je crois que Dieu
naquit d'une mère sainte par qui le monde fut sauvé; il est
Père, Fils et Sainte Trinité et il est un en trois personnes.
Je crois qu'il entr'ouvrit le ciel et qu'il en fit choir les
anges quand il vit qu'ils étaient damnés. Je crois que saint
Jean le tint entre ses bras et le baptisa dans l'eau du
fleuve...
Je crois à Rome et à saint Pierre, à qui il fut ordonné d'être
juge de pénitence, de sens et de folie[24].
Il n'est pas sans intérêt de comparer à cet acte de foi le «credo» que
Dante exprime au chant XXIV du _Paradis_.
Je crois en un seul Dieu, seul et éternel, qui fait mouvoir le
Ciel et qui n'est agité ni par l'amour ni par le désir... je
crois en trois personnes éternelles et je crois qu'elles sont
d'une seule et d'une triple essence... Pour cette croyance je
n'ai pas les seules preuves physiques et métaphysiques, mais
j'ai encore comme preuve la vérité qui s'est manifestée sur
terre par Moïse, par les Prophètes, par les Psaumes et par
l'Évangile...
Sans doute ce sont là des formules bien connues des catholiques, mais
chez ces deux poètes, Peire Cardenal et Dante, elles prennent un éclat
nouveau par la place qui leur est donnée. Dante, en plaçant sa
déclaration presque à la fin de son grand poème, a voulu donner la
preuve, la marque de son orthodoxie et il l'a fait en vers magnifiques.
Peire Cardenal a eu aussi la même intention. Un acte de foi de ce genre
n'était pas chose inutile en ce temps-là; mais celui-ci prend encore
plus de valeur par le contraste qu'il forme avec la fin de la
composition; le tempérament satirique du poète reparaît; voilà ce que je
crois, dit Peire Cardenal, mais voilà ce que ne croient pas les mauvais
prêtres, «larges en convoitises mais chiches de bonté; ils sont beaux de
visage, mais leur âme criminelle fait horreur; Caïphe et Pilate
obtiendront grâce plutôt qu'eux».
On a remarqué sans doute le passage où Peire Cardenal affirme sa
croyance à Rome et à saint Pierre[25]. Il s'en prend en effet aux faux
prêtres, aux ordres religieux nouvellement institués, mais ne s'attaque
pas à la papauté, seule responsable cependant des malheurs et des
misères dont il est le témoin. Est-ce par prudence ou plus probablement
par scrupule de croyant? Quoi qu'il en soit, ces scrupules n'ont pas
arrêté un de ses contemporains, le troubadour Guillem Figueira[26]. Il
était originaire de Toulouse et paraît avoir séjourné dans la
Haute-Italie, à la cour de l'empereur Frédéric II. Le milieu où il était
né et celui où il vécut n'étaient pas faits pour développer ses
sentiments de respect envers la papauté. On lui doit en effet la satire
la plus violente et la plus hardie que le moyen âge se soit permise
contre cette puissance. On en jugera par les extraits suivants.
Je ne m'étonne pas, Rome, si le monde est dans l'erreur, car
c'est vous qui avez déchaîné dans le siècle les maux de la
guerre... Rome trompeuse, la convoitise vous trompe aussi, car
à vos brebis vous tondez trop de laine...
Rome, aux hommes simples vous rongez la chair et les os et vous
menez les aveugles avec vous dans la fosse; vous foulez aux
pieds les commandements de Dieu, et votre convoitise est trop
grande, car vous pardonnez les péchés pour de l'argent. Rome,
vous vous chargez d'un grand fardeau de crimes. Puisse Dieu
vous abattre et vous faire déchoir, car vous régnez pour
l'argent... Rome, vous tenez votre griffe si serrée que ce que
vous pouvez tenir vous échappe difficilement...
Et voici le trait final de cette série d'invectives:
Rome, vous avez l'allure simple de l'agneau, mais au fond vous
avez la rapacité du loup; vous êtes un serpent couronné,
engendré de vipère, et le diable vous aime comme son intime
ami[27].
Cette attaque ne resta pas sans réponse; le champion de la papauté fut
une poétesse, une dame de Montpellier, dame Gormonde. Elle répond
strophe par strophe à la pièce de Guillem Figueira; elle souhaite à
Toulouse, la patrie du mécréant, et au comte Raimon tous les malheurs
possibles. Mêmes voeux pour Frédéric II, ennemi de la papauté et
protecteur du troubadour; elle termine par la charitable prière
suivante. «Rome, que le Roi glorieux qui pardonna à Madeleine fasse
périr le fou enragé qui répand de telles calomnies et qu'il le fasse
mourir de la mort des hérétiques.» Le souvenir du pardon accordé à
Marie-Madeleine n'a pas adouci le coeur de la dévote poétesse[28].
La riposte est d'ailleurs loin d'avoir l'allure violente et par moments
si éloquente de l'attaque. Le fait qu'une femme écrit une poésie
religieuse pour défendre la papauté est un nouveau signe des temps. Nous
voilà loin, bien loin de la comtesse de Die. Il s'est produit dans les
moeurs une transformation profonde. La ruine de la noblesse méridionale,
la destruction de ces foyers intellectuels et surtout poétiques que
furent la plupart des petites cours du Midi a porté à la poésie des
troubadours une atteinte dont elle ne se relèvera pas; l'établissement
de l'Inquisition, la création des ordres religieux, la transformation
qui s'opère dans les moeurs amènent le développement d'une poésie
nouvelle: c'est la poésie religieuse.
CHAPITRE IX
LA POÉSIE RELIGIEUSE
Le paganisme de la poésie des troubadours.--La morale.--La
conception de la Divinité.--Chants de repentir: Guillaume de
Poitiers.--Pierre d'Auvergne.--Les chansons de croisade.--Les
plaintes funèbres.--Folquet de Marseille.--Les poésies
religieuses de Peire Cardenal.--Ses poésies à la Vierge.--Saint
Dominique et les Frères Prêcheurs.--Développement des poésies à
la Vierge.--Transformation de la lyrique courtoise en lyrique
religieuse: Lanfranc Cigala, Guiraut Riquier, Folquet de Lunel.
Un fonds ineffable de paganisme caractérise les origines de la poésie
des troubadours et la première période de la littérature provençale. Le
premier troubadour, Guillaume de Poitiers, part pour la Terre Sainte et
y fait vaillamment son devoir, mais il s'y amuse encore davantage et
surtout amuse ses compagnons de route et de bataille par des facéties de
tout genre, par des paris ou des propositions fantastiques, où l'esprit
religieux n'a aucune part: ce croisé de marque a par plus d'un côté
l'âme d'un païen. Sa muse est aussi païenne que celle d'un Grec ou d'un
Latin; s'il invoque Dieu ou quelque saint, c'est pour les mettre en
assez mauvaise compagnie, et il leur rend, en les nommant, à peu près le
même hommage qu'il leur rendrait par un juron.
Le sentiment religieux n'apparaît pas davantage chez les troubadours de
la première période; il est également à peu près absent de la période
«classique». Jaufre Rudel, Bernard de Ventadour, Arnaut Daniel, Bertran
de Born, Arnaut de Mareuil n'ont composé aucune poésie religieuse.
C'est que la religion tenait peu de place dans la société où ils ont
vécu. Il y avait peu de mécréants sans doute; mais il semble bien que
les sentiments religieux y furent assez tièdes et que la religion y fut
une affaire privée, la vie extérieure étant tournée vers des sujets plus
profanes. Si nous jugeons de cette société du XIIe siècle par la
littérature des troubadours, les doctrines de l'amour courtois
paraissent avoir tenu plus de place dans ses occupations et ses
préoccupations que l'étude de l'Évangile et celle plus austère de la
théologie.
L'amour chanté par les troubadours était sans doute doué d'un pouvoir
ennoblissant, il purifiait l'âme, en même temps qu'il élevait le coeur
et l'esprit. Mais, d'abord, quelques troubadours--et non des
moindres--concevaient l'amour sous une forme moins idéale et moins
pure[1]. De plus l'amour ainsi conçu, comme on l'a vu dans un précédent
chapitre, ne pouvait s'adresser qu'à la femme mariée. Certes cette
conception paraissait moins immorale dans la société du temps qu'elle ne
le serait aujourd'hui. La condition de la femme mariée n'était pas en
réalité aussi bonne que l'aspect brillant de cette société le laisserait
supposer. Le mariage était pour le grand seigneur une occasion
d'accroître son domaine, simple seigneurie ou empire; le bon mariage
était celui qui lui permettait d'arrondir rapidement ce domaine.
Les divorces sont innombrables et scandaleux. On trouvait facilement des
prétextes, mais le vrai motif était à peu près toujours le même: se
débarrasser d'un premier lien pour une union nouvelle plus profitable,
plus utile. On a cité l'étrange aventure de la fille de l'empereur de
Constantinople qui trouva son royal fiancé, le roi d'Aragon, marié, en
arrivant dans le Midi de la France, et que le seigneur de Montpellier
épousa, non par amour, mais pour la perspective des droits qu'elle
pourrait lui donner sur l'empire grec. On conçoit que ces unions
d'intérêts, où le coeur ne paraît avoir eu aucune part, se dissolvaient
rapidement quand les motifs qui les avaient fait naître disparaissaient
ou s'affaiblissaient. Aussi les liens du mariage étaient-ils très
relâchés et fort fragiles[2].
Cependant ils existaient, et quelque excusable que fût aux yeux de cette
société la conception que les troubadours se faisaient de l'amour, elle
n'était pas moins contraire à la morale et même au dogme chrétiens.
Qu'on ne s'étonne donc pas de ne pas voir fleurir la poésie religieuse
pendant la période la plus brillante de la poésie des troubadours.
Les chefs de l'Église étaient eux-mêmes d'une remarquable tolérance et
aussi indulgents que la société laïque pour la poésie profane. On se
souvient que le Moine de Montaudon avait la permission de parcourir les
contrées voisines de son couvent, à condition d'y rapporter les présents
qu'il récoltait dans ses tournées poétiques. Encore au début du XIIIe
siècle un chanoine de Maguelone (où paraît avoir existé une sorte
d'abbaye de Thélème) charmait les loisirs de la solitude claustrale en
écrivant des chansons dignes du chantre de Lisette.
On ne saurait reprocher aux troubadours de ne pas avoir été plus
religieux que les religieux eux-mêmes. Ils ont eu évidemment une
conception de la vie différente de celle qu'en a d'ordinaire l'Église.
Ils ne l'ont pas considérée comme une triste «vallée de larmes», mais
comme un gracieux jardin de joie dont ils ont respiré sans remords la
plupart des parfums. Cette littérature est une littérature gaie, au
moins pendant sa période de splendeur. Les esprits chagrins et boudeurs,
comme Cercamon et surtout son disciple Marcabrun, y sont une exception.
On y sent la joie de vivre, d'une vie heureuse, parfois délicate,
rarement grossière. La sensualité y est chose rare; et si quelques
troubadours s'expriment parfois avec brutalité, c'est là en somme une
exception. Leur conception de la vie est saine et leur poésie élève
l'âme et le coeur.
Les troubadours conçoivent la Divinité, comme la vie, d'une façon un peu
particulière. Dieu ne leur est pas apparu au milieu des tonnerres et des
éclairs, armé du «glaive de la Loi». Ils le considèrent comme une sorte
d'ami très haut placé, très puissant et très pitoyable aux poètes,
surtout aux poètes d'amour. Ils l'invoquent avec beaucoup de familiarité
et souvent avec quelque inconscience. Une aube célèbre de Giraut de
Bornelh commence par une invocation d'un ton élevé et grandiose: «Roi
glorieux, vraie lumière et vraie clarté, seigneur tout-puissant...» Et
que demande-t-il à ce Dieu ainsi invoqué? tout simplement de veiller sur
un rendez-vous amoureux; et c'est pour la tranquillité des deux amants
que lui-même n'a cessé de prier toute la nuit «à deux genoux».
Par suite de cette conception il n'est pas rare qu'un troubadour demande
à Dieu de fléchir le coeur d'une amante trop rigoureuse; c'est par
exemple dans cette intention qu'Arnaut Daniel fait brûler des cierges et
fait dire et entend «mille messes»[3]. Même quelques troubadours, comme
le comte d'Orange ou Peire Vidal, vont jusqu'à demander à Dieu aide et
protection pour l'accomplissement de leurs désirs les plus sensuels.
Comme aux temps du Paganisme, la divinité n'est pas seulement indulgente
aux faiblesses (dans la plupart des religions, à tout péché
miséricorde), mais elle est complice de ces faiblesses. Nous connaissons
même la conception que les troubadours se sont faite du Paradis; ils se
le sont représenté comme un lieu de délices, où des poètes toujours
jeunes et toujours inspirés chanteraient sans fin, à côté de leur dame,
un amour éternel.
Le milieu où naissaient des conceptions de ce genre n'était pas tout à
fait propre au développement et à la floraison de cette poésie un peu
spéciale, un peu délicate aussi et difficile à s'acclimater, qu'est la
poésie religieuse.
Cependant on a déjà relevé le nombre des troubadours qui ont fini leur
vie dans un cloître; il est considérable[4]. Le sentiment religieux
n'était pas tout à fait mort dans cette société; il sommeillait dans
l'âme de plus d'un troubadour et s'y éveillait sous l'influence de
circonstances spéciales ou par suite des leçons de la vie. Aussi
n'est-il pas rare, même dès le XIIe siècle, de rencontrer quelques
poésies religieuses perdues parmi les chansons profanes. Ce sont
ordinairement des chants de repentir, d'inspiration sincère et
touchante. Le poète, au déclin de la vie, examine s'il a bien employé le
temps qui lui a été accordé et il demande grâce sinon pour le mal qu'il
a fait, au moins pour le bien qu'il a négligé.
Une des plus anciennes pièces de ce genre est du premier troubadour,
Guillaume de Poitiers. On ne s'attendrait pas à trouver une poésie
religieuse parmi ses joyeuses chansons; et cependant il y en a une,
simple et touchante. Il l'a sans doute écrite avant d'entreprendre un
lointain pèlerinage, ou plus probablement aux approches de la mort. Il y
exprime ses inquiétudes sur la succession qu'il laisse à son fils encore
jeune, mais la partie la plus intéressante pour nous est celle où il dit
adieu au monde: le gai compagnon qu'il fut trouve les accents les plus
justes pour chanter cette séparation.
Je demande pardon à mon compagnon; si jamais je lui ai fait du
tort qu'il me pardonne... J'ai été l'ami de «Prouesse» et de
«Joie»; maintenant je me sépare de l'une et de l'autre; et je
m'en vais vers celui où tous les pécheurs trouvent la paix.
J'ai été très jovial et très gai, mais notre Seigneur ne le
veut plus; maintenant je ne puis plus supporter le fardeau (de
la vie?), tellement je suis proche de la fin. J'ai quitté tout
ce que j'aime, la vie chevaleresque et brillante; mais
puisqu'il plaît à Dieu, je me résigne et je le prie de me
retenir parmi les siens[5].
C'est à peu près dans les mêmes termes, mais avec plus de grâce
mélancolique, qu'un troubadour de la première période, Pierre
d'Auvergne, prend congé du monde, du «siècle». «Amour, vous auriez bien
sujet de vous plaindre, si un autre que le Juge juste m'éloignait de
vous, car c'est à vous que je dois les honneurs et la gloire. Mais ceci
ne peut durer, Amour courtois; je cesse d'être votre ami, je suis trop
heureux d'aller où le Saint-Esprit me guide; c'est lui qui me mène; ne
vous fâchez pas si je ne reviens pas vers vous[6].» On croirait entendre
comme un écho de la gracieuse composition où le même poète fait du
rossignol un si habile messager d'amour.
Il semble que cet adieu de Pierre d'Auvergne à l'amour ait été
définitif. Il reste de lui une série de pièces consacrées uniquement à
exprimer les louanges de Dieu et le mépris des biens terrestres. Voici
le début d'une véritable «hymne pour le Seigneur», en l'honneur de la
Trinité.
Loué soit Emmanuel, le Dieu du Ciel et de la Terre, qui est un
en trois personnes, saint-esprit, fils, et père accompli...
C'est celui qui voulut venir au monde pour effacer nos péchés
et par qui les quatre éléments furent séparés... C'est Dieu,
qui était hier et qui sera demain, car il n'eut jamais de
commencement... Il se sacrifia lui-même pour que le premier
péché fût effacé; et ce fut une grande peine de voir que celui
qui n'avait jamais péché a souffert les maux des hommes, a subi
la mort sous Ponce Pilate et est ressuscité de son linceul...
C'est en ce Dieu que je crois, c'est par lui que j'existe... je
lui donne mon âme et mon coeur[7].
Cette poésie ressemble fort à une hymne de l'Église en l'honneur de la
Trinité; ce sont les mêmes thèmes, le même développement. Mais les
souvenirs de la vie miraculeuse du Christ y sont trop nombreux; ceci
aussi appartient au cercle d'idées dans lequel se meuvent les hymnes et
les poésies religieuses de toute sorte écrites en latin. En somme les
poésies de ce genre ont peu d'originalité; les épopées françaises sont
remplies de tirades où, sous prétexte d'invocation à Dieu, le poète
rappelle les principaux événements de l'ancien et du nouveau Testament.
C'est aussi un abus d'énumérations de ce genre qui gâte une autre poésie
religieuse du même Pierre d'Auvergne.
C'est vous, dit-il à Dieu, qui avez sauvé Sidrac de la flamme
ardente, qui avez tiré Daniel de la fosse, Jonas de la baleine
et qui avez protégé Suzanne contre les faux témoins; vous avez
nourri la multitude, seigneur souverain, de cinq pains et de
deux poissons... vous avez fait la terre et d'un seul signe le
soleil et le ciel; vous avez détruit Pharaon et donné aux fils
d'Israël le miel, la manne et le lait[8]...
Cette énumération, que nous abrégeons, est longue et monotone; la poésie
dont elle fait partie est froide et peu intéressante. Plus poétiques
sont quelques autres compositions religieuses du même auteur où la
pensée n'est pas remplacée comme ici par une longue série d'allusions
bibliques.
Pierre d'Auvergne y insiste avec quelque bonheur d'expression sur le
thème de la mort, de l'inanité des richesses qu'il faudra abandonner
sans retour. Il s'étonne que l'homme ne pense pas plus souvent à ce
dernier acte de la vie; «il faudra mourir, dit-il, et passer par le
chemin où sont passés nos pères»; «nous mourrons tous, dit-il ailleurs,
les richesses ne nous sauveront pas... contre la mort ne peuvent se
défendre ni comtes, ni ducs, ni rois, ni marquis...» Ce sont là des
thèmes lyriques par excellence; d'autres poètes, même parmi les
troubadours, les ont développés avec plus de bonheur; mais Pierre
d'Auvergne est un des premiers à les traiter; cette priorité d'abord et
ensuite une certaine originalité dans l'expression de sentiments que la
poésie des troubadours ne connaissait guère encore justifient
l'attention que l'on doit donner dans l'histoire de la littérature
provençale à ces poésies religieuses.
Les mêmes thèmes forment le fond de certaines poésies morales et
religieuses de Giraut de Bornelh. Elles n'ont pas l'allure épique des
poésies religieuses de Pierre d'Auvergne; les énumérations bibliques en
sont absentes. Mais Giraut de Bornelh insiste également sur la nécessité
de la mort et sur le mépris des richesses qu'il faudra abandonner sans
retour. Ces thèmes appartiennent aux poètes lyriques aussi bien qu'aux
sermonnaires; Giraut de Bornelh lui-même appelle une fois une de ces
compositions un «sermon», mais ce sont en général des sermons un peu
spéciaux, destinés à réveiller l'ardeur des chrétiens pour les
croisades. Quoique l'élément religieux y soit assez développé, on peut
les considérer comme un genre à part.
En effet les chants de croisade sont plutôt, ou sont tout autant des
poésies historiques que des poésies religieuses. Les thèmes qui y sont
développés n'ont rien d'original; ce qui y domine d'ordinaire, c'est la
critique plus ou moins vive, suivant les tempéraments, de ceux qui, par
lâcheté ou par négligence, laissent le «saint pays» aux mains des
infidèles. Cette partie historique, et souvent satirique, a plus
d'importance que l'autre, la partie religieuse. Le «chant de croisade»
est devenu de bonne heure un genre, lui aussi un peu conventionnel et
factice. Qu'il s'agisse des Sarrasins d'Espagne ou des Turcs de Syrie,
c'est par les mêmes arguments que les troubadours cherchent à exciter
contre eux les chefs de la chrétienté.
Ces arguments ressemblent fort à ceux que les prédicateurs du temps
devaient développer; comme eux les troubadours rappellent le lieu où le
Christ fut mis en croix; ils font miroiter l'espoir des récompenses
futures et aussi celui de récompenses plus immédiates. Ces chants ne
sont pas à proprement parler des poésies religieuses; l'amour de la
religion, sincère ou fictif, les inspire; mais ce n'est pas la seule
source d'inspiration; dans leur ensemble ils appartiennent plutôt à la
catégorie des sirventés politiques qu'à celle des poésies religieuses.
On peut en dire autant des «planns» ou plaintes funèbres. C'est là un
genre où l'absence de sentiments religieux ne se comprendrait guère,
surtout au moyen âge. En effet la plupart se terminent par une prière.
Quelques-unes de ces pièces sont touchantes de naïveté ou de sincérité,
mais beaucoup d'entre elles prennent de bonne heure l'apparence de
formules toutes faites. Dans la plupart des cas la partie laudative
occupe la première place; l'élément religieux y est accessoire. Laissons
donc de côté «chants de croisade» et «plaintes funèbres» en abordant la
période de floraison de la poésie religieuse.
Mais auparavant nous citerons encore une poésie religieuse de cette
première période; c'est une aube de Folquet de Marseille, le futur
évêque de Toulouse et persécuteur des Albigeois. On remarquera la
gravité et l'élévation de cette sorte de prière du matin.
Vrai Dieu, je m'éveillerai aujourd'hui en vous invoquant vous
et Sainte Marie; car l'étoile du ciel vient de vers Jérusalem
et me fait dire: Debout, hommes qui aimez Dieu; le jour est
proche et la nuit tient sa route; Dieu soit loué et adoré par
nous; prions-le de nous donner la paix pendant toute notre vie.
La nuit va et le jour vient dans le ciel clair et serein;
l'aube paraît, belle et parfaite.
Seigneur Dieu qui naquis de la Vierge Marie pour nous sauver de
la mort et restaurer la vie et pour détruire l'enfer que le
Diable tenait, toi qui fus levé en croix, couronné d'épines,
abreuvé de fiel, Seigneur, ce bon peuple vous demande grâce
pour que votre pitié lui pardonne ses péchés. La nuit va et le
jour vient, etc.
Dieu, donnez-moi le savoir et l'intelligence, pour que
j'apprenne vos saints commandements, que je les entende et les
comprenne; que votre piété me protège et me défende pour que ce
monde terrestre ne m'emporte pas avec lui; car je vous adore,
Seigneur, et je crois en vous, je m'offre à vous, moi et ma
foi; je vous demande grâce et pardon de mes péchés.
Je prie ce Dieu glorieux, qui se sacrifia pour nous sauver
tous, de répandre sur nous le Saint Esprit; qu'il nous garde du
mal, nous donne la joie et nous conduise parmi les siens,
là-haut, dans son royaume... La nuit s'en va et le jour vient,
dans le ciel clair et serein; l'aube paraît, belle et
parfaite[9].
Les troubadours que nous avons précédemment cités, Pierre d'Auvergne et
Giraut de Bornelh, appartiennent à la première période de la poésie
provençale: Pierre d'Auvergne est un des plus anciens troubadours;
Giraut de Bornelh est de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle. Les
poésies religieuses forment une exception dans leur oeuvre, et même dans
la littérature du temps.. C'est surtout au XIIIe siècle que ces poésies
se développent de plus en plus.