tumulte des armes. La plupart des protecteurs des troubadours, Raimon
VI, comte de Toulouse, les comtes de Foix, de Comminges, de Béarn
étaient en pleine lutte; les seigneurs de moindre importance y étaient
entraînés de gré ou de force; les envahisseurs, suivant l'exemple de
leur chef Simon de Montfort, étaient encore plus sensibles aux biens
temporels qu'aux indulgences qu'ils gagnaient à la croisade. Il n'y
avait plus de place dans cette société nouvelle pour la poésie, ou du
moins pour la poésie courtoise. Un troubadour toulousain, Aimeric de
Péguillan, exilé dans la Haute-Italie, exprime ainsi le contraste entre
l'ancien temps et le nouveau: «Voici ce que je voyais avant mon exil: si
par amour on vous donnait un ruban, aussitôt naissaient joyeuses
réunions et invitations; il me semble qu'un mois dure deux fois plus que
ne durait un an, au temps où la galanterie régnait; quel chagrin de voir
la différence entre la société d'hier et celle d'aujourd'hui[4]!»
Cependant un autre troubadour d'origine languedocienne, Raimon de
Miraval, petit chevalier de la région de l'Albigeois, ne paraît pas
s'être aperçu qu'un changement profond s'opérait autour de lui. La
plupart de ses chansons amoureuses semblent avoir été écrites pendant la
période la plus tragique de la croisade contre les Albigeois. Marié avec
une poétesse, Raimon de Miraval, qui avait des relations avec les
principaux seigneurs du pays, de Narbonne à Toulouse, aurait mené une
vie fort insouciante et fort joyeuse et la société pour laquelle il
écrivait n'aurait pas vécu différemment. Bien plus, ce troubadour au
calme olympien aurait écrit ses chansons les plus gaies en pleine
vieillesse: double motif d'étonnement et belle occasion de dépeindre
l'insouciance et la frivolité de cette société méridionale qui ne
songeait qu'à s'amuser et à «s'esbaudir» au moment où la guerre faisait
rage autour d'elle.
Ne la calomnions pas trop; elle a fort à se faire pardonner sans doute.
Si elle a eu l'intention de défendre son indépendance, elle n'a pas eu
la volonté nécessaire; les efforts désordonnés, le manque d'union devant
le danger, l'absence d'un chef capable et énergique ont rendu ses
sacrifices inutiles; mais elle a su faire des sacrifices; et si, au
siège de Toulouse, les femmes et les enfants portaient en chantant des
pierres pour réparer les brèches, cela prouve qu'on y faisait gaîment
son devoir.
Raimon de Miraval n'est pas une exception. Et d'abord il semble bien que
l'on confonde sous le même nom deux personnes de la même famille, le
fils et le père; et ce fils lui-même, qui n'aurait pas été un vieillard
au moment où il composait ses poésies amoureuses, serait mort avant la
croisade contre les Albigeois. Il resterait donc simplement qu'à la
veille de la catastrophe la société méridionale, et principalement
languedocienne, n'aurait rien perçu des signes avant-coureurs de l'orage
et n'aurait rien fait pour le conjurer. Cette observation est plus juste
et correspond mieux à la réalité[5].
Quant aux troubadours, ils ont témoigné assez souvent et avec éloquence
les sentiments d'indignation ou de pitié que faisaient naître les
massacres inutiles qui avaient marqué l'expédition des croisés. Si ces
études ne portaient pas surtout sur la poésie lyrique, il y aurait lieu
d'analyser et de commenter ici la _Chanson de la Croisade_, poème épique
de plus de neuf mille vers (9578), écrit par deux auteurs différents; le
premier était un clerc originaire de la Navarre, le second est inconnu.
On y relèverait, surtout dans la partie anonyme, la grandeur épique du
récit, la gravité du ton dans les discours et le souffle héroïque qui
l'anime d'un bout à l'autre.
La poésie lyrique a également gardé l'écho des rancunes et des haines
que la croisade a fait naître. On doit à un obscur troubadour, Bernard
Sicard de Marvejols, une éloquente satire contre la croisade et surtout
contre les pieux auxiliaires des croisés.
Je ne puis décrire ma tristesse et ma peine; je vois le monde
confondu, les lois et les serments violés. Tout le long du jour
je m'irrite, la nuit je soupire veillant ou dormant; de quelque
côté que je me tourne, j'entends la gent courtoise qui crie
humblement aux Français: «Sire»; les Français accordent leur
pitié pourvu qu'ils voient le butin. Ah! Toulouse et Provence,
terre d'Argence, Béziers et Carcassonne, comme je vous ai vues
et comme je vous vois!
Les chevaliers de l'Hôpital ou de tout ordre que ce soit me
sont odieux; je trouve en eux l'orgueil joint à la simonie et à
l'amour des grands biens; pour être admis dans leurs rangs, il
faut de grandes richesses, de bons héritages; ils ont
l'abondance et le bien-être; la fourberie et la ruse, c'est là
leur religion.
O noble clergé, quel grand bien je dois dire de vous! Si je le
pouvais, je doublerais mes éloges. Vous tenez bien la droite
route et vous nous l'enseignez; mais les bons guides auront de
belles récompenses; vous êtes larges en aumônes, vous ne
connaissez point la convoitise et vous menez une vie bien
malheureuse... Mais que Dieu soit plutôt avec nous, car tout ce
que je dis est mensonge[6].
C'est surtout chez un troubadour né à l'extrémité du Languedoc, chez
Peire Cardenal, que ces sentiments se retrouvent, exprimés avec une
éloquence âpre et rude. Peire Cardenal est le grand troubadour de cette
période du début de la décadence. C'est un de ceux qui, par la noblesse
et la sincérité des sentiments et surtout par ces «haines vigoureuses»
que le spectacle du vice ou de l'injustice donne aux «âmes généreuses»,
mérite d'avoir une place à part, et par certains côtés, une place unique
parmi les troubadours. Avec lui c'en est fait des chansons joyeuses ou
légères; sa lyre est accordée sur un autre ton.
Il n'existe sur Peire Cardenal qu'une courte notice biographique du
temps, écrite par un notaire de Nîmes, Michel de la Tour. Cardenal était
du Puy-en-Velay; il était de bonne naissance, fils de chevalier; ceci
est confirmé par des documents concernant la ville du Puy. Comme son
compatriote Pierre d'Auvergne, il était destiné à l'état ecclésiastique.
«Quand il était jeune, son père l'établit chanoine au chapitre du Puy;
il y apprit ses lettres et sut bien réciter et bien chanter.» Et le
biographe ajoute: «Quand il fut arrivé à l'âge d'homme, il s'éprit de la
joie de ce monde, car il se sentait gai, beau et jeune»: trois qualités
de tout premier ordre pour réussir dans la carrière de troubadour. «Il
composa des chansons, mais peu; mais il écrivit maints sirventés beaux
et bons... il y châtiait rudement les mauvais prêtres...» C'était un
troubadour de haut étage, il se faisait accompagner d'un jongleur qui
chantait ses compositions. «Il fut très honoré par le bon roi Jacme
d'Aragon et autres barons.» Enfin le biographe certifie, foi de notaire,
que Peire Cardenal atteignit presque l'âge de cent ans.
Plusieurs points sont dignes de remarque dans cette courte biographie;
il y est dit en particulier que Peire Cardenal composa peu de chansons:
elles sont rares en effet dans son oeuvre et le peu qu'il en reste nous
laisse voir que Peire Cardenal n'avait aucun goût pour la poésie
amoureuse.
Peire Cardenal est en effet un «misogyne»; il continue dans la poésie
provençale la tradition inaugurée par Marcabrun. Comme lui, il s'attaque
à l'amour vénal et, avec son tempérament satirique, ne lui ménage pas
ses traits, comme au début de la chanson suivante.
Les amoureuses, quand on les accuse, répondent gentiment. L'une
a un amant parce qu'elle est de grande naissance, et l'autre
parce que la pauvreté la tue; l'autre a un vieillard et dit
qu'elle est jeune fille, l'autre est vieille et a pour amant un
jeune homme; l'une se livre à l'amour parce qu'elle n'a pas de
manteau d'étoffe brune, l'autre en a deux et s'y livre tout
autant.
Celui-là a la guerre bien près qui l'a au milieu de sa terre;
mais il l'a bien plus près encore quand elle est près de son
coussin; quand la femme n'aime pas son mari, cette guerre est
la pire de toutes. Si tel que je connais était au delà de
Tolède, il n'y a soeur, femme, ni cousin qui ne s'écriât: «Que
Dieu me le rende!»; mais quand il part, le plus triste est
forcé de rire[7].
C'est là sans doute de la satire un peu facile; elle nous paraît telle
du moins; mais elle est originale dans cette poésie idéaliste des
troubadours. Il en est peu, très peu, au moins chez les plus grands, où
l'on remarque un pareil sens de la vie. La plupart de leurs satires
morales ne renferment que des généralités; elles portent peu de traces
d'observation; c'est ce don d'observation que paraît avoir eu, plus que
tout autre troubadour, Peire Cardenal. Aussi sa sincérité ne
pouvait-elle s'accommoder des formules ordinaires, déjà vides de sens,
de la poésie amoureuse. Il en a fait une piquante critique dans une de
ses chansons. Il les a reprises à peu près toutes en une assez longue
énumération; aucune partie importante du vocabulaire amoureux, aucune
formule consacrée n'y est oubliée; et le tout forme la satire la plus
juste qu'aucun troubadour ait jamais faite de la phraséologie amoureuse
des troubadours.
Maintenant je puis me louer d'amour, car il ne m'enlève ni le
manger, ni le dormir, je ne sens ni la froidure, ni la chaleur;
il ne me fait pas soupirer, ni errer la nuit à l'aventure; je
ne me déclare pas conquis ni vaincu; il ne me rend pas triste
et affligé; je ne suis trahi ni trompé, je suis parti avec mes
dés.
J'ai un plaisir meilleur, je ne trahis pas et je ne fais pas
trahir--je ne crains ni traîtresse ni traître, ni féroce
jaloux, je ne fais point de folie héroïque, je ne suis point
frappé, je ne suis pris ni volé, je ne connais pas les longues
attentes, je ne prétends pas être vaincu par amour.
Je ne dis pas que je meurs pour la plus belle, ni que la plus
belle me fait languir, je ne la prie ni ne l'adore, je ne la
demande ni la désire, je ne lui rends pas hommage. Je ne me
donne pas, je ne me mets pas en son pouvoir, je ne lui suis
point soumis, elle n'a pas mon coeur en gage, je ne suis pas
son prisonnier. Mais je dis que je me suis échappé (de ses
liens).
A dire vrai, on doit mieux aimer le vainqueur que le vaincu;
car le vainqueur remporte le prix, tandis qu'on va ensevelir le
vaincu; et qui purifie son coeur des mauvais désirs, cette
victoire l'honore plus que la conquête de cent cités[8].
Voici, sous une forme différente, une autre attaque contre l'amour.
Je tiens pour fou l'homme qui fait alliance avec Amour; car
plus on s'y fie, plus on est malheureux. On pense se chauffer,
on se brûle; les biens d'amour viennent tard, les maux tous les
jours. Les fous, les traîtres, les trompeurs, ceux-là, oui,
sont bien en sa compagnie; aussi n'y vais-je pas...
Pour moi je traiterai ma mie comme elle me traitera; si elle me
trompe, elle me trouvera infidèle; et si elle va son droit
chemin, je marcherai droit.
Jamais je n'ai tant gagné comme quand je perdis ma mie; car en
la perdant je me gagnai moi-même que j'avais perdu. On gagne
peu quand on se perd soi-même; mais quand on perd ce qui vous
cause du dommage, c'est bien un gain, n'est-ce pas?... Ah! la
douceur pleine de venin! comme l'amour aveugle et dévoie
l'homme qui place mal son amour et qui néglige ce qu'il devrait
aimer[9]!
De cette chanson on pourrait rapprocher une autre où il nous livre
peut-être le secret de ses sentiments hostiles à l'amour. «Si j'étais
aimé ou si j'aimais, je chanterais quelquefois; mais comme ce n'est pas
le cas, je ne sais sur quel sujet chanter. Cependant je voudrais essayer
une fois de voir comment je pourrais chanter mon amie, si j'en avais
une. Je serais l'amant le plus parfait qui soit jamais né. J'ai aimé une
fois et je sais comment vont les choses d'amour et comment j'aimerais
encore[10].» C'est la même évocation rapide et un peu mélancolique du
passé qui fait à dire La Fontaine dans un mouvement semblable: «J'ai
quelquefois aimé.»
Mais n'accordons pas aux chansons de Peire Cardenal plus d'attention
qu'elles ne méritent; c'est dans la satire morale et politique qu'il est
vraiment supérieur. La satire n'était pas inconnue dans la poésie des
troubadours et Giraut de Bornelh avait un des premiers cultivé ce genre.
Mais elle prend chez Peire Cardenal plus de variété et plus d'ampleur.
Il juge avec une grande élévation de pensée, mais avec une sévérité
extrême, la société de son temps; il n'est point de vice, si grave
soit-il, qu'il n'y reconnaisse. L'amour des richesses, la soif des
jouissances, le triomphe de l'injustice, de la convoitise, de la
fausseté, du mensonge, le relâchement des moeurs, sont ses thèmes
favoris. Il les développe avec vigueur, souvent avec passion. Les grands
seigneurs méridionaux qui se volaient et se pillaient mutuellement avec
entrain au temps de Bertran de Born et de Giraut de Bornelh avaient par
certains côtés des âmes de voleurs de grand chemin, de «routiers»; mais
ceux qui arrivèrent d'un peu partout, à la suite de Simon de Montfort,
et qui prirent part à la curée finale valaient encore moins. On pense
bien qu'ils n'ont pas échappé aux satires vengeresses de Peire Cardenal.
La suivante donnera une idée du ton de ces satires.
On plaint son fils, son père ou son ami, quand la mort vous l'a
enlevé; mais moi je regrette les vivants qui restent en ce
monde... quand ils sont menteurs, misérables, voleurs, larrons,
parjures, traîtres que le diable mène et qu'il enseigne comme
on ferait un enfant...
Je regrette qu'un homme soit voleur, mais je regrette bien plus
qu'il jouisse trop longtemps de ses vols et qu'on ne l'ait pas
pendu... je ne regrette pas que ces gens-là meurent, mais je
regrette qu'ils vivent et qu'ils aient des héritiers pires
qu'eux...
Je plains le monde, où il y a tant de fripons; les hommes y
sont dans une telle erreur et perversité qu'ils regardent les
vices comme des vertus et les maux comme des biens; les preux
sont blâmés, les lâches estimés, les mauvais deviennent bons,
les torts sont des bienfaits et la honte est un honneur...
Il semble que mon chant ne vaut rien, car je l'ai ourdi et
tissu de satires; mais d'un méchant arbre on ne cueille pas
facilement de bons fruits--et je ne sais pas faire un beau
discours sur de mauvaises actions[11].
Jusqu'à quel point cette satire et tant d'autres du même genre
correspondent-elles à la réalité? Il est difficile de le dire.
L'exagération, la violence, et un fonds inguérissable de pessimisme
caractérisent les satiriques dans toutes les littératures. Mais d'autre
part on sait comment les périodes de troubles et de violences déchaînent
vite la bête humaine et Peire Cardenal, comme Agrippa d'Aubigné, par
exemple, auquel il ressemble par certains côtés, a vécu dans un temps et
dans un milieu où les mauvais instincts ont eu de belles occasions de se
donner libre carrière.
Ce qui le choque le plus, dans cette société, c'est l'orgueil et la
méchanceté des parvenus; c'est encore là un de ses thèmes favoris; le
voici simplement indiqué, mais sous une forme imagée. «Quand un homme
puissant est en chemin, il a comme compagnon--devant, à côté, derrière
lui--le Crime; la Convoitise est du cortège, le Tort porte la bannière
et l'Orgueil le guidon[12].»
La sympathie du satirique est acquise aux victimes de ces grands
criminels, aux pauvres gens qui ont si souvent pâti, au moyen âge, des
crimes des grands. Il les console, comme le ferait un prédicateur:
«Comme l'argent s'affine dans le feu ardent, ainsi s'affine et
s'améliore le bon pauvre qui garde sa patience au milieu des durs
travaux; quant au mauvais riche, plus il cherche son bien-être, plus il
gagne de douleur, de peine et de chagrin[13].»
Notre troubadour a exposé une fois sous une forme originale sa
conception du monde; voici le récit qu'il a imaginé.
Il existait une cité, je ne sais où; il y tomba une pluie de
telle nature que tous ceux qui en furent atteints devinrent
fous: tous, à l'exception d'un seul... il se trouvait dans sa
maison et dormait quand la pluie tombait. Quand la pluie eut
cessé, il se leva et vint parmi le public; il vit faire toutes
sortes de folies: l'un lançait des pierres, l'autre des bâtons,
l'autre déchirait son manteau; celui-ci frappe son voisin,
celui-là pense être roi, l'autre saute à travers les bancs...
Celui qui avait son bon sens fut fort étonné de ce spectacle,
mais les autres manifestaient encore plus d'étonnement; ils
pensent qu'il a perdu son bon sens, car ils ne lui voient pas
faire ce qu'ils font; il leur semble que ce sont eux qui sont
sages et sensés et que c'est lui le fou[14].
Bref ils lui tombent dessus à bras raccourcis et il s'enfuit à demi
mort. C'est l'image du monde, dit Peire Cardenal; les hommes sont les
fous, mais ils regardent comme fou celui qui ne leur ressemble pas,
parce qu'il a le «sens de Dieu» et non celui du «monde». C'est en somme
un véritable sermon que cette fable, mais sous une forme imagée et en
quelque sorte populaire. Peire Cardenal a un tempérament de sermonnaire
et de prêcheur; ce côté de son talent sera étudié ailleurs, dans le
chapitre suivant consacré à la poésie religieuse.
Quittons la satire générale pour étudier un autre côté important de
l'oeuvre de Peire Cardenal: ce sont ses satires contre les croisés et
contre le clergé. Les premières--contre les Français--sont les moins
développées; Cardenal reproche aux croisés leur intempérance (reproche
ordinaire adressé aux hommes du Nord) et leur cruauté. «Les Italiens
(Apuliens), les Lombards et les Allemands sont fous, dit-il, s'ils
veulent avoir les Français et les Picards pour maîtres et alliés; car
leur plaisir consiste à tuer des innocents[15].» «Les Français buveurs
ne vous font pas plus peur, dit-il ailleurs au comte de Toulouse, Raimon
VI, que la perdrix à l'autour[16].»
Tels sont à peu près les seuls traits de satire contre les hommes du
Nord; une allusion à Simon de Montfort est un éloge de sa vaillance.
C'est au clergé[17] qu'il réserve ses satires les plus hardies et les
plus vigoureuses. Ce troubadour est un anticlérical enragé. Peire
Cardenal est un croyant sincère, comme on le verra plus loin; mais il a
contre le clergé séculier ou régulier de son temps une haine profonde.
Il n'est pas de vice qu'il ne lui reconnaisse: la simonie, la débauche,
la soif des richesses sont les plus communs. Quelques extraits de ses
satires--et il en est de si violentes qu'on ne peut les citer--donneront
une idée de cette haine et des motifs qui paraissent l'avoir provoquée
chez Peire Cardenal.
Les clercs se font bergers et semblent des saints, mais ce sont
des criminels; quand je les vois habiller, il me souvient
d'Isengrin qui, un jour, voulut venir dans l'enclos des brebis;
mais par peur des chiens il se vêtit d'une peau de mouton, puis
mangea tous ceux qu'il voulut.
Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers gouvernent
d'ordinaire le monde; maintenant ce sont les clercs qui ont le
pouvoir, ils l'ont gagné en volant ou en trahissant, par
l'hypocrisie, les sermons ou la force... je parle des faux
prêtres qui ont toujours été les plus grands ennemis de
Dieu[18].
* * * * *
Les rois, comtes, baillis ou sénéchaux, est-il dit dans une
autre satire, s'emparent des villes et des châteaux; l'Église
imite leur exemple.
Ses hauts prélats accroissent leurs dettes sans mesure; si vous
tenez d'eux un beau fief, ils le convoiteront et ne vous le
rendront pas facilement, à moins que vous ne leur donniez de
l'argent et que vous ne fassiez avec eux une convention plus
dure.
Si Dieu veut que les moines noirs (bénédictins) se sauvent par
la bonne chère, les moines blancs par leur refus de payer, les
chevaliers du Temple et de l'Hôpital par leur orgueil, et les
chanoines par leurs prêts à usure, je tiens pour fous saint
Pierre et saint Andrien qui souffrirent pour Dieu grand
tourment, si ces gens-là parviennent à leur salut[19].
Voici d'autres traits satiriques du même genre: «Un seigneur avide
n'aime pas voir son pareil; les clercs ont la même convoitise; ils ne
voudraient voir dans le monde aucune autre classe d'hommes qui détienne
le pouvoir; ils ont fait des lois pour obtenir des terres, pour les
accroître, non pour les diminuer, car un peu de puissance ne gêne pas.
«Je vois les clercs essayer de toutes leurs forces de mettre le monde en
leur puissance... et ils y arrivent en prenant ou en donnant, par
hypocrisie ou pardon, par le boire ou le manger, avec l'aide de Dieu ou
avec l'aide du diable[20].»
Moines blancs ou moines noirs, prêtres de toute robe et de tout ordre
sont compris dans ces satires. Mais parmi les ordres nouveaux un paraît
exciter plus que tout autre la verve satirique de Peire Cardenal, ce
sont les Jacobins; si le portrait qu'il en trace est exact--et d'autres
documents nous renseignent sur l'état des ordres religieux fondés après
la croisade--on peut voir quels étranges serviteurs soutenaient au
milieu des populations méridionales la cause de la religion pour
laquelle ces populations avaient été frappées.
Avec une voix angélique, d'une langue déliée, avec des mots
subtils, avec de purs sanglots, ils montrent la voie du Christ
que chacun devrait suivre, comme il la suivit pour nous... La
religion fut d'abord honorée par des hommes ennemis du bruit;
mais les Jacobins ne se taisent pas après leur repas; ils
discutent sur les vins pour savoir quels sont les meilleurs;
querelles et procès sont leur vie ordinaire et ils traitent de
Vaudois qui les en détourne; ils cherchent à connaître les
secrets pour mieux se faire craindre...
Leur pauvreté n'est pas une pauvreté spirituelle; tout en
gardant leurs biens ils prennent celui des autres; ils laissent
pour de belles robes tissées en laine anglaise le cilice qui
leur est trop rude; ils ne partagent pas leur manteau comme
faisait saint Martin--ils convoitent les aumônes destinées aux
pauvres[21].
Voici dans la même satire le portrait en pied du jacobin.
Vêtus de vêtements fins et souples, amples, légers en été,
épais en hiver, avec de bonnes chaussures, semelles à la
française, et quand il fait grand froid en bon cuir de
Marseille bien cousu, ils vont prêchant et disent qu'au service
de Dieu ils mettent leur coeur et leur avoir...
Cette vie inspire à notre troubadour une réflexion toute rabelaisienne:
vivons gaîment, dit-il, plus de jeûne ni de pénitence, bons «coulis et
bonne sauces bien grasses», des vins de choix, suivons le bon exemple:
«si les bons vins, la bonne chère et la bonne vie mènent à Dieu, nous
irons sûrement», aussi sûrement qu'eux.
Cette dernière réflexion ne doit pas nous cacher ce qu'il y a de grave
et de hardi dans ces satires. On y trouve en raccourci les arguments les
plus redoutables qu'on ait invoqués sinon contre l'Église et contre la
religion, du moins contre ses serviteurs. La recherche de la puissance
politique, la mainmise sur les coeurs, dans un ordre moins relevé
l'amour des richesses en désaccord si parfait avec la pauvreté de
l'Église primitive, ce sont là des attaques qui ne lui ont pas été
ménagées dans la polémique moderne; elles datent de loin; parmi les
ordres qui se forment pendant le XIIIe siècle celui des Frères Mineurs,
rival de celui des Dominicains, a pour règle et pour principes le mépris
des richesses et ce principe engendrera avec Bernard Délicieux des
querelles et des hérésies.
Les attaques suivantes ne sont pas moins graves.
Les moines sont si cupides, si pleins d'orgueil et de mauvais
désirs, qu'ils connaissent cent fois plus de ruses que voleurs
et malfaiteurs; s'ils peuvent causer avec vous de vos secrets
vous ne pourrez pas plus vous en défaire que s'ils étaient vos
frères.
Voilà comment ils bâtissent leurs maisons et créent leurs beaux
vergers; mais ce ne sont pas leurs sermons qui convertiront
Turcs ou Persans, car ils ont trop peur de passer la mer et d'y
mourir; ils aiment mieux bâtir ici que se battre là-bas (en
Terre Sainte).
Pour de l'argent vous obtiendrez d'eux votre pardon, quelque
mal que vous ayez fait; pour de l'argent ils sont tellement
ingénieux qu'ils donnent la sépulture aux usuriers; mais ils ne
visitent, ni n'accueillent ni n'ensevelissent le pauvre.
Ils ne font que quêter toute l'année; puis ils s'achètent de
bons poissons, beau pain blanc, bons vins savoureux, bons
vêtements chauds contre le froid; plût à Dieu que je fusse de
tel ordre, si je pouvais être sauvé[22]!
Et voici enfin contre les ordres religieux un dernier trait plus violent
que les autres.
Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les
clercs et les frères Prêcheurs ne sentent où est la richesse;
aussitôt ils deviennent l'ami du riche et si la maladie
l'accable, ils se font faire des donations... Mais savez-vous
que devient la richesse mal acquise? il viendra un fort voleur
qui ne leur laissera rien; c'est la Mort qui les abat et, avec
quatre aunes de drap, les envoie dans une demeure où les maux
ne leur manqueront pas[23]...