L'oeuvre de Peire Vidal--qui comprend une cinquantaine de

pièces--témoigne d'une remarquable facilité; l'inspiration n'en est pas

profonde, mais le développement est clair et abondant, rien n'y trahit

l'embarras ni l'effort. Il aurait réussi sans peine dans le genre du

style obscur; mais il paraît avoir eu plus de goût pour la clarté; aussi

est-il encore aujourd'hui d'une lecture facile et le lecteur connaît

rarement avec lui l'amer plaisir de trouver sous une forme recherchée et

obscure une pensée banale. La seconde observation que fait le biographe,

«il fut l'homme le plus fou du monde» est justifiée par l'histoire de sa

vie. On ne prête qu'aux riches, sans doute, et la plupart des anecdotes

qui ont trait à sa vie ne sont que des légendes; mais Peire Vidal fut, à

ce point de vue, prodigieusement riche.

Et d'abord il semble que, par une première folie, il se soit fait une

ennemie de la comtesse Barral de Baux, femme du seigneur de Marseille.

On se souvient peut-être qu'il fut un peu trop entreprenant avec elle et

que la comtesse, malgré son mari qui prenait très bien la chose et qui

riait des folies du troubadour, exigea son départ. Peire Vidal se

réfugia en Italie, à Gênes; c'est là qu'il composa la jolie chanson

suivante.

J'aspire avec mon haleine la brise que je sens venir de

Provence; tout ce qui vient de là-bas me plaît, et quand

j'entends qu'on en dit du bien, j'écoute en souriant. Pour un

mot j'en demande cent, tant me plaît tout ce que j'en entends

dire.

Car, des bords du Rhône jusqu'à Vence, entre la mer et la

Durance, je ne sais si doux séjour ni où brille de joie plus

parfaite; c'est dans cette noble contrée que j'ai laissé mon

coeur joyeux, auprès de celle qui donne la gaîté aux

malheureux.

Qui a souvenance d'elle ne connaît point l'ennui; car elle est

la source de la joie; quelque éloge qu'on en fasse, quelque

bien qu'on en dise, il n'y a point d'exagération; elle est,

sans conteste, la plus belle et la plus aimable qui se voie au

monde.

Je lui dois la gloire que me valent mes beaux vers et mes

belles actions; car c'est d'elle que je tiens le talent et la

connaissance; c'est elle qui m'a rendu gai et qui m'a fait

poète; tout ce que je fais de bien me vient d'elle[12]...

Son séjour à Gênes fut l'occasion de nombreuses chansons. Mais Barral de

Baux, qui l'aimait beaucoup, le regrettait; il fit si bien que sa femme

pardonna Peire Vidal; il revint à Marseille où il fut fort bien

accueilli. Et il paya son pardon en poète, par une chanson.

Puisque je suis revenu en Provence et que ma dame m'a pardonné,

je dois faire une bonne chanson, au moins par reconnaissance...

Comme je n'ai jamais commis de faute, j'ai bon espoir que mon

malheur se change en bien... et tous les autres amants pourront

se réconforter en apprenant mon bonheur; car avec un labeur

surhumain je tire un feu clair de la froide neige et de l'eau

douce de la mer.

Je m'abandonne tout entier en son pouvoir et elle ne me

refusera pas; car elle peut me vendre ou me donner à son gré.

Ceux qui blâment une longue attente ont grand tort; car les

Bretons ont maintenant leur Arthur en qui ils avaient mis leur

espoir; et moi, pour avoir longuement espéré, j'ai conquis une

bien grande douceur, un baiser que la force d'amour me fit

prendre à une dame, mais maintenant elle doit me le donner.

Sans avoir péché j'ai fait pénitence, j'ai demandé pardon sans

avoir fait de tort... de la colère je fais sortir la

bienveillance et des pleurs une joie parfaite; je suis hardi

par peur, je sais gagner en perdant et vaincre tout en étant

vaincu[13]...

Sa folie se manifestait de diverses manières. Quand son seigneur, le

comte Raimon V de Toulouse, qui avait été si sympathique à la poésie,

mourut, Peire Vidal n'exprima pas sa tristesse comme le commun des

troubadours. Ceux-ci se contentaient d'ordinaire de composer en

l'honneur de leurs protecteurs une plainte funèbre plus ou moins bien

sentie. Peire Vidal, si nous en croyons la biographie, aurait fait

couper la queue et les oreilles à tous ses chevaux; il fit raser la tête

à ses domestiques et leur ordonna de laisser pousser la barbe et les

ongles. Tout ceci est-il bien authentique? et Peire Vidal avait-il un

tel train de maison qu'il pût se permettre ces folies? On ne saurait

l'affirmer; mais il semble qu'il en fût bien capable.

Il aurait gardé longtemps ce deuil, jusqu'au jour où le roi d'Aragon,

Alphonse II, vint en Provence. Il était accompagné de barons de haut

parage, tous joyeux compagnons et amoureux de poésie; Peire Vidal

n'aurait pas su résister à leur amicale insistance et pour leur plaire

il aurait écrit la chanson suivante.

J'avais quitté la poésie, de tristesse et de douleur; mais

puisque je vois que cela plaît au roi, je ferai une chanson

nouvelle, que (mes amis) porteront en Aragon...

Je me suis donné à une telle dame que je vis de gloire et

d'amour; car en elle la beauté s'épure, comme l'or sur les

charbons ardents. Comme elle agrée mes prières, il me semble

que le monde est à moi et que le roi tient de moi ses fiefs.

Je suis couronné de joie parfaite plus que tout empereur, car

je me suis énamouré d'une noble dame; et je suis plus riche

pour un ruban que dame Raimbaude m'a donné que le roi Richard

avec Poitiers, Tours et Angers.

Je n'éprouve aucun déshonneur de m'entendre appeler loup, de

m'entendre insulter par les bergers ni de me voir chassé par

leurs chiens; j'aime mieux les buissons et les bois qu'un

palais ou une maison; (pour elle) je vis avec joie dans la

neige, dans la glace et le vent[14].

On a reconnu ici l'allusion à la fantastique anecdote rapportée dans sa

biographie, et d'après laquelle, pour pouvoir approcher une dame appelée

Louve, il se serait habillé en loup, aurait été poursuivi par des chiens

et porté en piteux état au château de la Louve. Cette anecdote comme on

voit n'est pas sortie tout entière de l'imagination du biographe; Peire

Vidal a contribué de son mieux à faire naître la légende.

Mais il eut bientôt l'occasion de satisfaire des goûts un peu différents

de ceux qui animent d'ordinaire le coeur des poètes. Ce troubadour se

sentait l'âme d'un héros; et pour que nul ne l'ignorât, il ne manquait

aucune occasion de s'en vanter. On croirait entendre souvent Bertran de

Born, le grand baron poète, farouche et violent dans ses poésies

guerrières.

Si j'avais un bon destrier, dit comme lui Peire Vidal, mes

ennemis seraient bientôt à ma merci; car ils me craignent plus

qu'une caille ne fait un épervier; ils ne donnent plus un

denier de leur vie, tant ils me savent fier, courageux et

vaillant...

J'ai fait les prouesses de Gauvain et de bien d'autres; et

quand je suis sur un cheval armé, je brise tout ce que je

rencontre; j'ai fait tout seul cent chevaliers prisonniers et à

cent autres j'ai enlevé le harnais--j'ai fait pleurer cent

femmes, j'en ai fait rire et amuser cent autres.

Quand j'ai revêtu ma double cuirasse, quand j'ai ceint l'épée,

la terre tremble partout où je passe; il n'y a pas d'ennemi si

orgueilleux qui ne me laisse aussitôt sentiers et chemins;

tellement ils me craignent quand ils entendent mes pas.

En vaillance j'égale Roland et Olivier, et pour les femmes

Bernard de Montdidier; ma vaillance me donne la gloire; souvent

viennent vers moi des messagers avec un anneau d'or, avec des

rubans blancs ou noirs, et avec de tels messages dont tout mon

coeur se réjouit[15].

A cette époque les âmes héroïques ne restaient pas longtemps sans

emploi. Et Peire Vidal s'embarqua avec Richard Coeur de Lion pour la

Terre Sainte. Mais, en route, un séjour qu'il fit à Chypre lui fut

fatal. Il s'y maria avec une Grecque; son goût pour les armes et pour

les beaux coups d'épée paraît s'être éteint, mais la folie des grandeurs

reparut. On lui fit croire que sa femme était de sang impérial. Il prit

le titre d'empereur, exigea que sa femme fût appelée impératrice, eut

des armoiries et fit suivre un trône dans ses déplacements. Il aurait

même eu l'intention d'armer une flotte pour aller conquérir l'empire.

Combien de temps dura cette folie? Dans quelle mesure sa femme la

partageait-elle? Et quelle part de vérité renferme encore cette

anecdote? C'est ce que nous ignorons; on sait seulement que Peire Vidal

passa une partie de sa vie, pendant la dernière période, en Lombardie et

en Hongrie[16].

Ce serait une erreur de croire qu'il n'eut que des folies à son actif.

Ce troubadour à l'humeur vagabonde et à la fantaisie déréglée était

capable, à l'occasion, de poésie sincère et éloquente. Dans ses poésies

politiques en particulier il montre un sens des réalités et des

nécessités qui fait un singulier contraste avec ses chansons amoureuses.

Ce fut en somme une nature de poète bien doué.

L'imagination et la fantaisie paraissent primer chez lui tous les autres

dons; mais ce sont là dons de poète et si même notre troubadour a fait

passer un peu de cette fantaisie dans la réalité de la vie, c'est un

charme de plus, du moins pour ceux qui ont à l'étudier.

Il ne semble pas que Peire Vidal ait passé la dernière partie de sa vie

dans sa ville natale, Toulouse. On suppose qu'il vécut jusqu'aux

environs de 1215; à cette époque les chansons joyeuses commençaient à ne

plus être de mode dans le Midi de la France; depuis plusieurs années la

croisade contre les Albigeois y accumulait les ruines et les deuils. On

va voir par l'étude du troubadour Folquet de Marseille la transformation

qui se produisit dans le Midi.

Le troubadour Folquet de Marseille était d'origine italienne; il était

fils d'un marchand de Gênes et il paraît avoir exercé pendant quelque

temps le métier paternel[17]. Puis la vocation poétique l'emporta; il

abandonna le commerce où son père s'était enrichi et s'adonna à la

poésie. Dante l'a placé au Paradis et lui prête la déclaration suivante:

«Je suis né dans cette vallée qui sépare la terre de Gênes et celle de

la Toscane; presque sur la même ligne où se lève et se couche le soleil

(c'est-à-dire sur le même méridien) se trouve Buggia (Bougie en Afrique)

et la ville où je vécus, qui jadis réchauffa de son sang les eaux de son

port»[18]...

Pétrarque cite à son tour notre poète dans ses _Triomphes d'Amour_:

«Folquet, dit-il, a enlevé son nom à Gênes pour le donner à Marseille;

et à la fin il changea pour une meilleure patrie son habit et son état.»

Le milieu où vivait Folquet était loin d'être défavorable à la poésie.

Gênes a fourni--un peu plus tard il est vrai--toute une pléiade de

troubadours, et Marseille était le siège de la seigneurie de Barral de

Baux, un des grands seigneurs qui protégèrent avec le plus de sympathie

la poésie provençale. C'est à la femme du vicomte de Marseille, Azalaïs,

que ce fou de Peire Vidal dédiait ses chansons; c'est elle aussi que

chanta Folquet.

Il la désignait sous le nom d'_Aimant_, pseudonyme dont se servirent

aussi quelques autres troubadours. Mais il ne semble pas que la force

d'attraction de cet aimant fût très forte; bien plus, Folquet de

Marseille semble avoir été plus souvent repoussé qu'attiré. Ses chansons

sont pleines de plaintes sur son amour malheureux. Il accuse amour

d'inconséquence: «Il lui plut, dit-il, de descendre en moi sans amener

comme compagne la pitié qui pourrait adoucir ma douleur.» L'amour qui

n'est pas accompagné de la pitié, continue Folquet, est un «désamour».

Folquet développe ce thème avec subtilité, mais aussi avec préciosité.

«Cela ne peut durer ainsi, dit-il, dans une apostrophe à l'amour, il

faut qu'amour et pitié aillent ensemble.» Mais sa dame est moins cruelle

qu'Amour; son visage est blanc et coloré, comme la neige et le feu; le

mélange des couleurs est pour notre troubadour l'indice des sentiments

du coeur: pitié et amour s'unissent en elle.

Ailleurs il s'en prend à ses yeux: «Ils ont bien mérité de pleurer,

dit-il; ils ont causé leur mort et la mienne; pourquoi se sont-ils

trompés dans leur choix?»

Ce n'est pas par cette préciosité un peu puérile qu'il faudrait juger

uniquement Folquet de Marseille. Il sait s'exprimer avec plus de

simplicité et aussi avec plus de sincérité et de profondeur, par exemple

dans le début de la chanson suivante.

Si j'avais le coeur à chanter, ce serait bien le moment de

faire des chansons pour maintenir la joie; mais quand je

considère ma part de bonheur et de malheur, je suis bien

affligé de mon lot; on me dit riche et heureux, mais ceux qui

le disent ignorent la vérité; il n'y a de bonheur que quand

tous nos voeux sont accomplis; un pauvre joyeux est plus riche

qu'un grand riche sans joie...

Si je fus gai et amoureux, je n'ai plus de joie d'amour et je

n'en espère aucune; nul autre bien ne peut plaire à mon coeur;

les autres joies me semblent des tristesses; sur mon amour je

vous dirai la vérité; je n'ose le quitter et je n'ose bouger;

je n'ose m'élever et je n'ose rester en place; je suis comme un

homme qui, arrivé au milieu d'un arbre, est monté si haut qu'il

n'ose ni redescendre ni aller plus loin, tellement cela lui

paraît dangereux...

La chanson se termine par un intéressant aveu:

Je pensais mentir (entendez: plaisanter) mais malgré moi je dis

la vérité... je pensais faire croire ce qui n'est pas, mais

malgré moi ma chanson devient vraie[19].

Sans doute il ne faut pas attribuer trop d'importance à cette

déclaration; mais plus d'un troubadour pouvait la faire. Les plaintes de

Folquet de Marseille ne sont peut-être qu'un jeu poétique où l'esprit

seul a sa part; cependant il ne serait pas étonnant en cette matière que

le coeur ait été souvent la dupe de l'esprit.

Folquet dut quitter Marseille pour une imprudence. Le vicomte Barral de

Baux avait deux soeurs à sa cour, Laure de Saint-Jorlan et Mabille de

Pontevès. La vicomtesse, jalouse de sa belle-soeur Laure, aurait exigé

le départ du troubadour.

Folquet en quittant Marseille vint auprès du seigneur de Montpellier et

il adressa ses hommages poétiques à l'impératrice. Montpellier avait en

effet alors une impératrice[20]. C'était la fille de l'empereur de

Constantinople, Manuel Comnène, à qui il était arrivé une étrange

aventure, bien digne des moeurs du temps. Elle avait été demandée en

mariage par le roi Alphonse II d'Aragon et elle lui avait été accordée.

Elle se mit en route pour Barcelone, mais quand elle arriva, il était

trop tard; le roi d'Aragon impatient s'était marié avec la fille du roi

de Castille. La pauvre princesse retourna à Montpellier, où elle avait

sans doute débarqué; le seigneur de cette ville vint au secours de la

fiancée errante en l'épousant. Elle garda son titre d'impératrice et

c'est sous ce titre que les troubadours la chantèrent. Folquet resta

sans doute peu de temps à Montpellier et revint bientôt à Marseille. A

la mort du vicomte Barral de Baux, en 1192, il écrivit une touchante

plainte funèbre en son honneur.

Semblable au malade qui est si déprimé par le mal qu'il ne sent

plus sa douleur, je ne sens pas ma tristesse... et nul homme ne

peut savoir le deuil que me cause la mort de mon bon seigneur

Barral...

Vous étiez élevé, mais vous êtes tombé comme une fleur qui se

fane d'autant plus vite qu'on la voit plus belle; Dieu nous

montre que c'est lui seul que nous devons aimer et qu'il faut

mépriser le misérable monde où nous passons comme des

voyageurs...

Seigneur, c'est grande merveille que je puisse chanter de vous,

quand je devrais tant pleurer; mais je pleure abondamment en

pensant que les gentils troubadours diront de vous plus de

louanges que je n'en saurais dire[21].

La tristesse qui s'empara de Folquet à la mort de son ami fut sincère;

et elle ne contribua pas peu à l'éloigner du monde et de la poésie.

«Quand il eut perdu, dit sa biographie, ses amis, il en eut tant de

tristesse qu'il se rendit à l'ordre de Citeaux avec sa femme et les deux

enfants qu'il avait. Il devint abbé d'une riche abbaye de Provence, puis

fut évêque de Toulouse et mourut dans cette ville.»

Il fut mêlé, comme évêque de Toulouse, aux événements les plus tristes

de la croisade albigeoise et il se comporta, en cette aventure, comme on

ne l'aurait guère attendu de ce gracieux troubadour.

Et d'abord, par esprit de mortification, il brûla ce qu'il avait adoré;

il rougissait de ses poésies profanes: ceci était dans l'ordre. Ce qui

l'était peut-être moins, ce fut la part qu'il eut aux mesures les plus

draconiennes prises contre les Albigeois. Il se signala par une telle

vigueur dans la répression de l'hérésie qu'il fut plus tard sanctifié

par l'Église. L'auteur anonyme de la _Chanson de la Croisade_ le juge

d'une façon plus profane, mais sans doute aussi plus humaine et plus

juste. Dans un passage célèbre de cette épopée, le comte de Toulouse se

défend devant le pape des accusations portées contre lui. Voici ce qu'il

dit de l'évêque Folquet auquel il répondait.

Quand il fut nommé moine et abbé, le feu s'éteignit dans

l'abbaye et ne se ralluma pas avant son départ; quand il fut

élu évêque de Toulouse, il se répandit sur notre terre un tel

feu qu'aucune eau ne pourra jamais l'éteindre; car il fit

perdre la vie à plus de cinq cent mille personnes, grands et

petits; par la foi que je vous dois, en faits et en paroles, il

ressemble plutôt à l'Antechrist qu'à un messager de Rome.[22]

Nous n'avons pas à rechercher ici quelle est la qualification qui lui

convient le mieux. Mais la scène qui vient d'être citée nous rappelle

qu'il y a quelque chose de changé dans le Midi de la France. Des

événements importants s'y sont produits au début du XIIIe siècle. La

croisade contre les Albigeois, avec ses conséquences politiques et

religieuses, y a transformé bien des choses. Pour la poésie, c'est la

décadence qui commence et qui arrive à grands pas.

CHAPITRE VIII

LA PÉRIODE ALBIGEOISE: PEIRE CARDENAL

Débuts de la décadence.--Les causes.--La croisade contre les

Albigeois.--Raimon de Miraval.--La Chanson de la

Croisade.--Bernard Sicard de Marvejols.--Peire Cardenal.--Ses

attaques contre les femmes et l'amour.--La satire morale et

sociale.--Satires contre les croisés et contre le

clergé.--L'anticléricalisme de Peire Cardenal.--Satire contre

la papauté: Guillem Figueira.--Défense de la papauté: Dame

Gormonde, de Montpellier.

Diez place aux environs de 1250 le début de la dernière période de la

poésie provençale, de la période de décadence. Cette date est trop

tardive; la décadence a commencé plus tôt et les germes en sont de plus

en plus visibles pendant la première moitié du XIIIe siècle.

La période la plus brillante pour la noblesse méridionale paraît avoir

été le XIIe siècle: c'est aussi--du moins dans sa deuxième partie--la

période de splendeur de la poésie des troubadours. Mais dès la fin du

XIIe siècle plusieurs d'entre eux se plaignent--déjà!--de la

transformation qui s'opère dans les moeurs. Le siècle est devenu

grossier, les grands seigneurs, si larges et si généreux d'ordinaire,

deviennent durs et avares; ils ne sont plus si accueillants au talent, à

la poésie, point si disposés aux fêtes et amusements; leurs passe-temps

sont la guerre et le pillage: telles sont les plaintes que fait

entendre, un des premiers, Giraut de Bornelh. Supposerons-nous qu'il y a

quelque exagération dans ces plaintes, qu'elles lui sont inspirées par

les désordres dont il fut le témoin et même la victime? Non, il semble

plutôt qu'elles soient fondées et qu'elles ne soient qu'un écho de la

réalité. Les successeurs immédiats de Giraut de Bornelh les expriment à

leur tour, elles se multiplient bientôt au point de devenir un thème

conventionnel.

Un changement s'était produit en effet d'assez bonne heure dans la haute

société méridionale. La noblesse y avait atteint un degré de culture que

celle du Nord ne connaissait pas; l'histoire des troubadours en témoigne

à tout instant. Mais la vie brillante et facile n'a qu'un temps, même

dans les sociétés, et bientôt la décadence se faisait sentir: cette

société s'en allait gaîment à sa ruine.

Elle s'appauvrit assez vite par ses goûts de luxe et ses prodigalités.

On a vu plus haut quelles folies, suivant un chroniqueur, marquèrent la

réunion des seigneurs méridionaux à Beaucaire. L'or y aurait été

semé--et non pas au figuré--à pleines mains. Admettons la fausseté du

récit, si l'on veut, au point de vue historique; mais on connaît par des

documents de tout genre les goûts et les moeurs du temps, les uns et les

autres rendent possibles des folies de ce genre.

Une autre cause contribua à l'appauvrissement de la noblesse: ce fut

l'érection des consulats dans les grandes communes du Midi. Les

premiers--importés sans doute d'Italie--datent de la fin du XIIe siècle.

Leur institution marque l'avènement de la bourgeoisie à la vie

politique; les bourgeois et les marchands, gens actifs et hardis au

travail, s'enrichissent et se taillent une assez belle part d'influence

dans la société. La situation sociale de la noblesse en est diminuée

d'autant; sa puissance et son influence baissent rapidement dans les

villes, surtout dans les villes marchandes comme Marseille, Arles,

Avignon, Montpellier, Narbonne, Toulouse, où le XIIIe siècle voit le

triomphe de la bourgeoisie.

Mais à ces causes d'appauvrissement de la noblesse vint s'en joindre,

dès les premières années du XIIIe siècle, une autre bien plus grave. Au

mois de juin 1209 une armée de croisés était concentrée à Lyon, non pas

pour partir en Terre Sainte, mais pour marcher contre le Midi de la

France. Il est à peine besoin de rappeler les faits qui avaient précédé

ces événements. Le Midi avait vu naître depuis la fin du XIIe siècle des

sectes hérétiques. Le berceau de l'hérésie était dans le pays Albigeois,

mais elle s'était répandue dans tout le Languedoc, de Toulouse à

Beaucaire. L'hérésie nouvelle n'était qu'une transformation de la grande

hérésie manichéenne qui professait que le monde est livré à deux

puissances, celle du bien et celle du mal: c'était le fond du dualisme

manichéen, c'était la croyance des cathares albigeois. Une autre

hérésie, celle des Vaudois, était née à Lyon--mais elle avait recruté de

nombreux adeptes dans le Languedoc: Vaudois et Albigeois étaient

confondus par l'Église dans une réprobation commune. On sait comment

elle s'y prit pour extirper l'hérésie jusqu'en ses racines[1].

Les seigneurs du Midi étaient coupables non pas d'hérésie, mais de

faiblesse et d'indulgence pour les hérétiques; ils étaient d'une

tolérance rare pour le temps; le pape Innocent III appela contre eux les

barons du Nord; ils accoururent en foule à cette nouvelle croisade,

moins dangereuse en somme que les expéditions d'outre-mer et qui

promettait des bénéfices plus immédiats.

L'armée des croisés marqua son passage par le siège et le pillage de

Béziers et de Carcassonne. A Béziers sept mille personnes périrent dans

la seule église de la Madeleine[2]. Toulouse fut d'abord épargnée, parce

que Raimon VI et la bourgeoisie se soumirent en quelque manière aux

croisés; mais les exigences de ces derniers devenant trop fortes,

bourgeois et comte prirent les armes.

La guerre fut menée avec vigueur et unité du côté des croisés, avec

mollesse, et avec peu d'entente du côté des seigneurs méridionaux. Simon

de Montfort, comte de Leicester, ravagea le Languedoc sans trêve ni

cesse; les principales forteresses tombèrent en son pouvoir et s'il

éprouva quelques légers échecs, ils furent vite réparés. Les excès

furent innombrables. L'historien officiel de la croisade, le moine de

Vaux-Cernay, s'exprime en ces termes: «C'est avec une allégresse extrême

que nos pèlerins brûlèrent encore une grande quantité d'hérétiques»;

l'historien moderne auquel nous empruntons cette citation, M. Luchaire,

dit à son tour: «Chaque pas en avant de l'armée d'invasion est marqué

par une boucherie[3].» Les principaux événements de cette triste période

furent le siège de Béziers et de Carcassonne (juillet 1209),

l'excommunication de Raimon VI, comte de Toulouse (1211), la bataille de

Muret où Raimon fut vaincu et où le roi Pierre d'Aragon, qui était venu

à son secours, fut tué (1213), le concile de Latran (1215), le siège de

Toulouse et la mort de Simon de Montfort (1218). Ajoutons-y

l'établissement de l'Inquisition et la fondation de l'ordre des

Frères-Prêcheurs par saint Dominique.

Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence · 第 10 / 20 段