Poitiers, parmi les troubadours, pourrait seule lui être comparée. Aussi
ses poésies ont-elles une couleur et un éclat que l'on retrouve rarement
dans les poésies des troubadours. Avec lui naît la satire politique et
elle atteint dès ses débuts un degré qu'elle ne dépassera pas. Bertran
de Born attaque avec la même violence le jeune roi Henri, son frère
Richard, le roi d'Angleterre, Philippe Auguste ou le roi d'Aragon,
Alphonse II; aucune tête couronnée n'obtient grâce aux yeux du chevalier
poète: noble attitude en apparence et qui lui donne une allure hautaine
de poète indépendant et redresseur de torts.
Mais nous serions dupes des apparences si nous nous en tenions à cette
impression. Le mobile le plus ordinaire des indignations poétiques de
notre troubadour, c'est à peu près le seul intérêt personnel. Quand il
prend part au soulèvement des barons aquitains contre leur suzerain,
Richard Coeur de Lion, ce n'est pas pour aider l'Aquitaine à conquérir
son indépendance, mais pour se venger de Richard et obtenir quelques
morceaux à la curée finale. Quand la guerre éclate entre Henri II
d'Angleterre et Philippe Auguste, il manifeste un enthousiasme qui
ressemble à du patriotisme: il rappelle à Philippe Auguste le souvenir
de Charlemagne et lui demande s'il laissera longtemps à l'abandon les
cinq duchés qui composent la couronne de France. Mais le patriotisme n'a
rien à faire dans cet enthousiasme factice: en voici l'explication: «Ne
croyez pas, dit-il, dans une de ses pièces politiques, que j'aie
l'humeur belliqueuse, si je souhaite toujours de voir les puissants en
venir aux mains; c'est grâce à cela que les vassaux et les châtelains
peuvent avoir du bon temps, car bien plus larges, plus généreux, plus
accueillants, je vous le jure, sont les puissants, quand ils ont la
guerre que quand ils ont la paix.» «Quand les rois font des folies, dit
Horace, ce sont les peuples qui en pâtissent.» Ce n'était pas le cas
pour Bertran de Born et pour les autres barons de cette contrée
limousine toujours en révolte contre leurs suzerains.
Bertran de Born est le poète de la guerre; il l'aime surtout pour les
profits immédiats qu'on en peut retirer. «Le danger est grand, mais le
gain est encore supérieur.» «Nous entendrons bientôt, dit-il dans la
même pièce, les trompettes et les tambours, nous verrons bannières,
gonfanons, et enseignes, les chevaux blancs et noirs... on prendra leurs
biens aux usuriers, on ne verra plus par les chemins les marchands aller
tranquilles et les bourgeois, vivre sans crainte... celui-là sera riche
qui voudra étendre la main.»
C'est en pensant à cette pièce et à quelques autres du même genre qu'un
éditeur de Bertran de Born l'a appelé un «condottiere» poétique; le mot
est assez juste. Mais on ne peut nier qu'il n'ait senti en soldat la
poésie de la guerre, avec toute sa réalité. Voici sans doute le plus
brillant éloge qu'on en trouve dans la poésie du moyen âge.
Bien me plaît la bonne saison de Pâques, qui fait naître
feuilles et fleurs; j'aime à entendre la joie des oiseaux qui
emplissent les bocages de leurs chants; mais j'aime aussi à
voir, parmi les prés, tentes et pavillons dressés et j'ai une
grande allégresse à voir rangés par la campagne chevaliers et
chevaux armés.
J'aime à voir les éclaireurs mettre en fuite les gens qui
emportent leurs biens; j'aime à voir venir après eux une grande
masse d'hommes d'armes; j'aime à voir les forts châteaux
assiégés, les fortifications brisées et démolies et l'armée sur
le rivage, entourée de fossés et de palissades aux pieux
solides et serrés...
Nous verrons à l'entrée de la bataille trancher et rompre
masses d'armes, épées, casques de couleur et boucliers; nous
verrons maints vassaux frappés ensemble et les chevaux des
morts et des blessés errer à l'aventure; qu'au moment de
l'assaut tout chevalier ne pense qu'à briser bras et têtes, car
il vaut mieux être mort que vaincu.
Je vous l'assure, ni le manger, ni le boire, ni le dormir ne me
plaisent autant que le cri de guerre: _à eux!_ et le
hennissement, dans l'ombre des bois, des chevaux privés de
leurs cavaliers; rien ne me plaît comme d'entendre: _à l'aide!_
_à l'aide!_ de voir tomber chefs et soldats sur l'herbe ou dans
les fossés et de contempler les morts qui portent encore au
flanc le tronçon des lances avec leurs flammes[20].
Quel que soit le mobile qui a inspiré cette poésie et quelques autres du
même ton, on ne peut nier qu'elle ne sente ce que Victor Hugo a appelé
«l'odeur fauve de la bataille». Ce sont des accents auxquels les
troubadours ne nous avaient pas encore habitués. Le contraste est rude
entre cette poésie vivante, d'une vie farouche et brutale, et les
chansons amoureuses des premiers troubadours. C'est de ce contraste que
naît, en partie, l'intérêt de l'oeuvre de Bertran de Born. Il forme une
exception parmi les troubadours.
Il donne, dans cette poésie un peu efféminée, comme une note martiale et
virile; il y a là des bruits de clairons et de tambours, comme un écho
des fanfares guerrières. Saluons cette poésie au passage; nous ne la
retrouverons pas dans la littérature provençale.
CHAPITRE VII
LA PÉRIODE CLASSIQUE (_Suite_)
Raimbaut d'Orange et la comtesse de Die.--Sincérité des
poétesses provençales et de la comtesse de Die en
particulier.--Pierre d'Auvergne.--La satire littéraire.--Le
message du rossignol.--Peire Vidal.--Une vie
originale.--Folquet de Marseille.--Folquet évêque de Toulouse
et les hérétiques albigeois
Les deux chapitres qui précèdent sont consacrés aux troubadours
originaires du Sud-Ouest de la France. C'est là--on s'en souvient--que
se trouve le berceau de la poésie des troubadours; c'est là aussi que
sont nés les plus grands d'entre eux, ceux que nous pouvons appeler
classiques, entendant par ce mot ceux qui méritent d'être mis hors de
pair par la perfection de la forme et l'élévation de la pensée.
Cependant les autres provinces de langue d'oc, depuis l'Auvergne jusqu'à
la Provence et au Dauphiné, ont eu également de bonne heure leurs grands
troubadours. C'est ainsi que, si nous avions voulu suivre l'ordre
purement chronologique, nous aurions dû citer, presque en même temps que
Bernard de Ventadour, Raimbaut, comte d'Orange et la comtesse de Die.
L'activité poétique du premier peut être placée entre 1158 et 1173.
Comme Marcabrun il est un des premiers à cultiver le style obscur,
maniéré et recherché. Une de ses chansons renferme le même mot ou son
dérivé à chaque vers, et il y en a quarante-cinq. Dans une autre il se
contente de répéter le même mot à chaque strophe. Cette recherche des
artifices de la forme n'est pas pour faire croire à la sincérité de ses
sentiments et à la force de sa passion. Le contenu de ses
poésies--presque toutes consacrées à l'amour--justifie cette première
impression.
Sans doute quelques-unes peuvent faire illusion au premier abord. Il y
attaque souvent les médisants qui le desservent auprès de sa dame; il
proteste à plusieurs reprises de son amour et de sa fidélité, comme dans
le début de la chanson suivante:
Je ne chante ni pour oiseau, ni pour fleur, ni pour neige, ni
pour gelée, ni pour froid, ni pour chaleur, ni pour le retour
de l'herbe verte dans les prairies; je ne chante et je n'ai
jamais chanté pour nulle autre joie; mais je chante pour la
dame que j'aime, car elle est la plus belle du monde.
J'ai quitté la pire qu'on ait pu voir ou trouver; et j'aime la
plus belle et la plus honorée qui soit au monde. Je lui serai
fidèle toute ma vie et ne partagerai avec aucune autre mon
amour[1]...
Mais ce sont là protestations déjà bien banales dans la littérature
provençale. Nulle part on ne sent dans l'oeuvre de Raimbaut d'Orange la
sensibilité naïve de Bernard de Ventadour ou d'Arnaut de Mareuil; on
éprouve plutôt l'impression d'avoir affaire à un excellent artiste en
vers, amoureux des difficultés de la poésie, précieux et recherché. Il
connaît d'ailleurs son talent et s'en vante sans modestie; il défie ses
rivaux et témoigne de quelque vantardise et même de quelque fanfaronnade
en poésie comme en amour. «Depuis qu'Adam mangea la pomme, dit-il, le
talent de plus d'un qui mène beaucoup de bruit ne vaut pas une rave au
prix du mien»; voilà des fanfaronnades de poète, et elles ne sont pas
les seules. Et voici les vantardises de l'amant: «J'ai le droit de rire
et je ris souvent; je ris même en dormant; ma dame me rit si aimablement
qu'il me semble que c'est un sourire divin; et ce sourire me rend plus
heureux que ne ferait le rire de quatre cents anges. J'ai tellement de
joie qu'elle suffirait à rassasier mille malheureux; et de ma joie tous
mes parents vivraient joyeusement sans manger[2].»
Ce n'est pas par des exagérations de ce genre que se marque la vraie
passion; ces recherches et ces excès sont même un indice du contraire.
Mais ce qui rend assez pâles les poésies amoureuses du comte d'Orange
c'est leur contraste avec celles de la comtesse de Die, qui paraît avoir
eu pour lui un amour sincère et profond.
C'est une figure originale dans la poésie provençale que celle de la
comtesse de Die[3].
Elle n'est pas la seule poétesse du temps, comme on l'a vu dans un
précédent chapitre; mais elle est la plus célèbre. Il faut dire à la
louange de la plupart de ces poétesses que leur poésie se distingue par
une sincérité de ton qui manque souvent à la poésie des troubadours. Le
«style obscur», la rime difficile ne paraissent avoir eu pour elles
aucun attrait. Elles n'ont pris ou appris du métier que ce qui leur
était nécessaire; mais elles ont su rendre avec beaucoup de charme et de
douceur des sentiments sincères et naturels. La plupart des troubadours
écrivaient par nécessité, par métier; il semble que les poétesses
provençales n'aient chanté et n'aient écrit que sous le souffle de
l'inspiration.
Parmi elles Béatrix, comtesse de Die, occupe une place éminente. Par sa
naissance elle était l'égale du comte d'Orange. Comment naquit et se
développa le roman d'amour dont les chansons de la comtesse de Die--au
nombre de cinq--nous ont gardé l'écho? C'est ce qu'il est bien difficile
de dire. Étant donné ce que nous connaissons du caractère de notre
poète, il ne semble pas qu'il ait répondu comme il convenait à l'amour
que lui témoignait Béatrix. Cependant, des cinq chansons qui nous
restent d'elle deux au moins nous apprennent que son amour pour le comte
d'Orange fut d'abord heureux. La chanson suivante, par exemple, doit se
rapporter au début du roman. On y remarquera une certaine
recherche--plus sensible dans l'original que dans la traduction--et qui
consiste surtout dans la répétition du même mot (ou de son dérivé) deux
fois à la rime; mais il y règne d'un bout à l'autre un souffle de gaîté
et de jeunesse que l'on ne saurait méconnaître.
Je me repais de joie et d'amour et de l'amour et de la joie me
vient le bonheur; mon ami est le plus gai, c'est pourquoi je
suis aimable et gaie; et puisque je suis sincère, il convient
qu'il le soit avec moi...
Je suis heureuse de savoir que celui que j'aime est le plus
vaillant qui soit au monde; je prie Dieu qu'il donne grande
joie à celui qui le premier m'attira vers lui; quelque
médisance qu'on lui rapporte, qu'il n'ait confiance qu'en moi;
car souvent on cueille la verge dont on se bat soi-même.
La femme qui tient à une bonne renommée doit placer son amour
en un preux et vaillant chevalier; quand elle connaît sa
vaillance, qu'elle ne cache pas son amour; quand une femme aime
ainsi ouvertement, les preux et les vaillants ne parlent de son
amour qu'avec sympathie...
Ami, les preux et les vaillants connaissent votre vaillance; et
je vous demande, s'il vous plaît, de me garder votre amour[4].
On a pu remarquer combien cette chanson est conforme à la théorie de
l'amour courtois. L'amour est principe de vertu: l'amant et l'objet aimé
doivent réaliser l'idéal de la perfection; tout amour fondé sur ces
principes et conforme à cet idéal est noble et pur; il est une vertu et
non une faiblesse, et les preux et les vaillants n'en parlent qu'avec
respect et sympathie. Mais il y a dans les cours une catégorie de gens
dont l'unique mission paraît être de troubler l'amour des autres en
répandant médisances et calomnies; c'est à eux qu'est adressé le
fragment de chanson suivant.
L'amour parfait me donne joie et me fait chanter plus gaiement;
et je n'éprouve ni chagrin ni ennui de savoir que ces médisants
truands travaillent contre moi; leurs médisances ne m'effraient
pas; bien plus, j'en suis dix fois plus gaie... Ces gens-là
sont semblables au brouillard qui s'épand et fait perdre au
soleil ses rayons[5].
Il semble cependant que Béatrix avait tort de garder vis-à-vis des
médisants sa gaie et sereine tranquillité; ils réussirent à mettre la
brouille entre elle et le comte d'Orange ou du moins ils y
contribuèrent. Deux des chansons de Béatrix se rapportent à cette
seconde phase du roman. Voici la traduction d'une des deux.
Je chanterai ce que je n'aurais pas voulu chanter; tellement
celui que j'aime me cause de chagrin. Je l'aime d'amour
parfait; mais auprès de lui ne me sont d'aucun secours ni
pitié, ni courtoisie, ni beauté... Je suis trompée et trahie
comme si j'étais coupable envers lui.
Ce qui me réconforte, ami, c'est que je ne commis jamais envers
vous aucune faute, en aucune manière; car je vous aime plus que
Seguin ne fit Valence, et il me plaît beaucoup, ami, que je
vous surpasse en amour; puisque vous êtes le plus vaillant,
pourquoi vous, qui êtes si doux pour les autres, pourquoi vous
montrez-vous si dur pour moi en paroles et en actions?
Je suis bien étonnée, ami, que votre coeur soit si dur, et j'ai
sujet de m'en plaindre. Il n'est pas juste qu'une autre femme
vous enlève à mon amour... Rappelez-vous quel fut le
commencement de cet amour; Dieu veuille que je ne sois pour
rien dans notre séparation...
Vous devriez avoir égard à mon mérite et à ma naissance, à ma
beauté et plus encore à mon coeur si parfait; c'est pourquoi je
vous mande cette chanson pour vous porter mon message: je veux
savoir, mon bel ami, mon doux ami, pourquoi vous m'êtes si dur
et si cruel; est-ce par orgueil ou par antipathie? Mais je veux
que vous sachiez par mon message que trop d'orgueil fait mal à
beaucoup de gens[6].
Il semble que sous cette traduction imparfaite on sente encore la douce
plainte d'un coeur blessé, et d'un coeur délicat. «Quand je veux
chanter, dira une autre poétesse, Clara d'Anduze, je pleure et je
soupire... et mes vers ne disent pas ce qu'il y a dans mon coeur.» C'est
l'écho de ces plaintes et de ces soupirs qui survit dans les chansons de
la comtesse de Die. Et peut-être, encore, comme chez Clara d'Anduze, le
«meilleur de ses vers» ne fut-il jamais lu.
On pourrait continuer l'histoire de la poésie dans ce petit coin
privilégié de la Provence qu'était le comté d'Orange en étudiant un
autre troubadour, Raimbaut de Vaquières, dont la vie se passa en Italie
et en Terre Sainte, à la suite du marquis de Montferrat. Mais il en sera
question ailleurs. Quittons un moment la Provence pour une autre région,
Raimbaut d'Orange et la comtesse de Die pour Pierre d'Auvergne[7].
Pierre d'Auvergne est à peu près contemporain de Bernard de Ventadour et
aussi de Giraut de Bornelh et d'Arnaut de Mareuil; car son activité
poétique s'étend de 1158 à 1180 environ. L'auteur anonyme de sa
biographie nous a donné sur sa vie quelques renseignements qu'il tenait
du Dauphin d'Auvergne, troubadour qui fut en relations avec Pierre; mais
ces renseignements sont peu nombreux. Ils nous apprennent que Pierre
d'Auvergne était le fils d'un bourgeois de Clermont-Ferrand.
Il était savant et très lettré. Il était beau et avenant de sa
personne... Il fut bon poète et le premier troubadour qui vécut
au delà des montagnes[8].
Il fut très honoré et fêté par les vaillants barons et les
nobles dames du temps... Il fut regardé comme le meilleur
troubadour jusqu'au moment où parut Giraut de Bornelh... Il
était très fier de son talent et méprisait les autres
troubadours... Il vécut longtemps dans le monde, puis il fit
pénitence avant de mourir.
Suivant d'autres témoignages il se destina d'abord à la carrière
ecclésiastique et fut pourvu d'un canonicat. Un troubadour de son temps
le lui rappelle en lui disant: «Quand Pierre d'Auvergne se fit chanoine,
pourquoi se promettait-il à Dieu tout entier, puisqu'il ne devait pas
tenir son serment? Car il se fit jongleur fou et perdit ainsi tout son
mérite.»
Pendant son stage parmi les chanoines, qui paraît avoir été assez bref,
ce troubadour ne prit pas le goût de l'humilité. «Jamais avant moi,
dit-il, ne furent écrits de _vers_ parfaits.» Par cette vantardise il
appartient bien à la grande famille des troubadours, qui ressemblent sur
ce point à la plupart des autres poètes comme des frères. «Pierre
d'Auvergne, dit-il ailleurs, a une telle voix qu'il chante dans tous les
tons et ses mélodies sont douces et agréables; il est maître de tout,
pour peu qu'il mette un peu de clarté dans sa poésie, qu'on n'entend pas
sans peine.» Remarquons cette réflexion; Pierre est lui aussi un des
représentants du style obscur; mais il semble reconnaître ici qu'il y a
quelque excès dans l'emploi de ce genre et en effet toute une partie de
ses poésies est composée d'après cette nouvelle conception.
Le sentiment de sa valeur et de sa supériorité poétique se montre avec
éclat dans une curieuse composition[9] qui est le premier essai de
satire littéraire dans la poésie des troubadours. Pierre d'Auvergne y
cite une bonne douzaine de poètes contemporains et il les gratifie à
mesure de quelques épithètes peu flatteuses, mordantes en général,
quelquefois cyniques et grossières. On retrouve dans cette satire un
écho vivant des sentiments qu'un grand poète du temps pouvait avoir pour
ses confrères en poésie; ces sentiments ne sont nullement charitables.
La vie de Pierre d'Auvergne ressemble à celle de la plupart des
troubadours. Une de leurs habitudes--presque une nécessité--était de
courir le monde, le monde un peu étroit où s'exerçait leur activité.
Pierre d'Auvergne séjourna quelque temps en Espagne. Il y visita la cour
de Sanche III de Castille; c'était un roi chevaleresque; on l'appelait,
dit un chroniqueur du temps, «le père des pauvres, le protecteur des
veuves et des orphelins, le justicier des peuples[10]». Mais ce
n'étaient pas ces qualités qui attiraient les troubadours: Sanche
n'aurait pas été un prince parfait s'il n'avait connu l'art de donner
largement, royalement, à tous les quémandeurs, grands seigneurs
castillans ou troubadours, qui venaient à lui: cela aussi était une
vertu chevaleresque.
Ce fut sans doute le même motif qui attira Pierre d'Auvergne à la cour
d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, et à celle de Raimon V de
Toulouse. C'étaient les plus brillantes qui fussent alors dans le Sud de
la France; elles furent deux foyers vivants de poésie pendant la seconde
moitié du XIIe siècle.
Parmi les poésies de Pierre d'Auvergne quelques-unes sont des poésies
religieuses: elles seront étudiées dans un des chapitres suivants. Une
dizaine ont trait à l'amour. Elles ne se distinguent guère de la plupart
des poésies consacrées par les troubadours à leur thème favori. Ce sont
les mêmes plaintes sur la cruauté et l'orgueil de sa dame qui ne daigne
lui témoigner aucune pitié. «La dame chantée par le poète, dit son
éditeur, n'est qu'une ombre sans nom, sans individualité, sans
personnalité.» Ceci est d'autant plus grave que nous sommes à peine dans
la période classique, encore près des origines.
Mais Pierre d'Auvergne était capable, le cas échéant, de sincérité et ce
fut au moins une fois un gracieux poète. Il trouva une manière originale
d'envoyer un message d'amour; le poétique messager fut un rossignol. Et
voici la charmante composition où l'oiseau du printemps joue le
principal rôle. Le poète s'adresse en ces termes à son messager ailé.
«Rossignol, en sa retraite tu iras voir ma dame, dis-lui mes
sentiments et qu'elle te dise sincèrement les siens; qu'elle me
les fasse connaître ici..., et que d'aucune manière elle ne te
garde auprès d'elle...»
L'oiseau gracieux s'en va aussitôt, droit vers le pays où elle
règne; il part de bon coeur et sans crainte jusqu'à ce qu'il
l'ait trouvée.
Quand l'oiseau de noble naissance vit paraître sa beauté, il se
mit à chanter doucement, comme il fait d'ordinaire vers le
soir. Puis il se tait et cherche ingénieusement comment il
pourra lui faire entendre, sans la surprendre, des paroles
qu'elle daigne ouïr.
«Celui qui vous est amant fidèle voulut que je vienne en votre
pouvoir pour chanter selon votre plaisir...
«Et si je lui porte un message joyeux, vous devez en avoir
aussi grande joie, car jamais ne naquit de mère un homme qui
ait pour vous tant d'amour; je partirai et volerai avec joie où
que j'aille; mais non, car je n'ai pas dit encore mon
plaidoyer.
«Et voici ce que je veux plaider: qui met son espoir en amour
ne devrait guère tarder, tant qu'amour a des loisirs; car
bientôt les cheveux blonds se changent en cheveux blancs, comme
la fleur change de couleur sur la branche...»
Telle est la première partie du récit, la première scène de la petite
comédie imaginée par le poète. En voici la seconde.
L'oiseau a bien volé tout droit vers le pays où je l'ai envoyé;
et il m'a fait tenir un message, suivant la promesse qu'il m'a
faite: «Sachez, dit la dame, que votre discours me plaît; or
écoutez--pour le lui dire--ce que j'ai au coeur...
«J'ai bien sujet d'être triste, car mon ami est loin de moi...
la séparation fut trop rapide, et, si j'avais su, je lui aurais
témoigné plus de bonté; c'est ce remords qui m'attriste.
«Je l'aime de si bon coeur qu'aussitôt que je pense à lui me
viennent en abondance jeux et joie, rires et plaisirs; et la
joie dont je jouis secrètement aucune créature ne la connaît...
«Même avant de le voir il m'a toujours plu; je ne voudrais pas
en avoir conquis qui fût de plus haute naissance...
«Le bon amour est semblable à l'or, quand il est épuré; il
s'affine de bonté pour celui qui le sert avec bonté; et croyez
que l'amitié chaque jour s'améliore...
«Doux oiseau, quand viendra le matin, vous irez vers sa demeure
et vous lui direz en clair langage de quelle manière je lui
obéis.» Et l'oiseau est revenu très vite, bien renseigné et
parlant volontiers de son heureuse aventure[11].
Ce récit--ou plutôt cette petite comédie--est des plus poétiques.
D'autres troubadours ont employé les oiseaux comme messagers d'amour:
les hirondelles, les perroquets et les étourneaux ont eu tour à tour cet
honneur. Mais le rossignol que Pierre d'Auvergne charge de son message
tient une place à part parmi ces personnages ailés. C'est un avocat
habile, discret et disert, sachant choisir son temps pour ne pas
surprendre ni étonner; procédant sans brusquerie, par allusions voilées,
par réflexions générales; tâchant, suivant une formule chère aux
rhétoriqueurs, de persuader plutôt que de convaincre. Et avec quelle
joie et quelle rapidité ce messager ailé s'acquitte de sa mission! C'est
ce modeste personnage qui fait l'unité de cette poésie.
Il y a dans le cadre de cette petite composition, dans le récit, dans le
plaidoyer de l'habile avocat, dans la réponse un peu mélancolique qu'il
provoque un charme poétique tout particulier qu'on ne trouve pas souvent
dans l'oeuvre poétique de Pierre d'Auvergne. Restons-en, à son sujet,
sur cette impression. Et quittant l'Auvergne pour le Languedoc, passons
à un troubadour un peu postérieur, mais dont la vie et l'oeuvre sont
empreintes d'une vivante originalité.
Peire Vidal était le fils d'un marchand de Toulouse. La biographie
provençale nous dit qu'il fut bon troubadour, qu'il chantait à
merveille, et qu'il avait une facilité étonnante à inventer et à
composer; mais il ajoute qu'il fut l'homme le plus fou du monde.
L'histoire de sa vie et la lecture de ses poésies justifie bien ces deux
observations du biographe.