Rassurons-nous, il ne s'agit pas encore de femmes savantes; le savoir et

la connaissance ne représentent pas autre chose que l'ensemble des

qualités de l'esprit et du coeur. C'est avec Arnaut de Mareuil et Giraut

de Bornelh que ces idées pénètrent dans la littérature des troubadours.

Elles tiennent plus de place chez le second, mais elles sont en germe

dans Arnaut de Mareuil. Il y a chez lui une tendance à la poésie morale;

c'est à elle que Giraut de Bornelh devra le meilleur de sa réputation.

Giraut de Bornelh[4] était le compatriote et le contemporain d'Arnaut de

Mareuil. Il menait, suivant la biographie déjà citée, une vie édifiante.

Et il eut de son temps une réputation si grande qu'on l'appela le

«Maître des Troubadours». Nous savons peu de chose sur sa vie; la

plupart de ses poésies, au nombre de quatre-vingt-dix environ, sont

consacrées à l'amour. Cependant d'après les quelques allusions

historiques qui y sont éparses on suppose qu'il vécut assez longtemps en

Espagne, dans les cours de Navarre et de Castille, et surtout auprès du

roi d'Aragon Pierre II. La période de son activité poétique paraît

s'étendre de 1175 à 1220.

S'il a de l'amour la même conception que les troubadours de son temps,

plus d'une de ses chansons se distingue par la même sincérité naïve qui

fait le charme poétique de celles de Bernard de Ventadour. Les deux

poésies suivantes peuvent nous donner une idée de sa manière.

J'éprouve une grande joie à me souvenir de l'amour qui tient

mon coeur dans sa fidélité. L'autre jour je vins en un verger,

radieusement couvert de fleurs et rempli du chant des oiseaux;

comme j'étais dans ce beau jardin, m'apparut la belle fleur de

lys; elle s'empara de mon coeur et de mes yeux; si bien que

depuis ma pensée ni mon souvenir ne vont vers d'autres que

celle que j'aime.

Elle est celle pour qui je chante et pour qui je pleure.

Souvent j'envoie en suppliant mes soupirs et mes prières là-bas

où je vis resplendir sa beauté. Celle qui m'a si gracieusement

conquis est la fleur de toutes les femmes; elle est aimable,

bonne et douce, de haute naissance, noble dans ses actions,

agréable dans ses entretiens.

Que je serais heureux si j'osais dire ses louanges! Car tout le

monde les entendrait avec plaisir. Mais j'ai peur que les

médisants faux, vils et détestés me comprennent, et il y a tant

de gens jaloux de l'amour des autres que je crains de laisser

deviner notre amour...

Les railleurs diront de moi: «Quel enfantillage et quelle

folie! Comme il déborde d'orgueil et de bonheur!» Mais moi,

même au milieu de la plus grande foule, je ne pense qu'à celle

que mon coeur a choisie, je tiens les yeux tournés vers le pays

où elle habite et je parle constamment en mon coeur de celle à

qui mon coeur s'est donné.[5]

* * * * *

Le chant du rossignol n'a plus pour moi de charmes, tant j'ai

le coeur morne et triste. Et cependant je m'étonne qu'Avril ne

m'ait pas réjoui; car c'est l'époque où d'ordinaire ma joie

redoublait. Mais aujourd'hui ne me plaisent ni la fleur ni les

forêts qui pendent aux rameaux.

Les messagers qui m'ont cherché me feront mourir de tristesse.

Ah! s'ils savaient combien une petite maison vaudrait mieux ici

que là-bas un grand palais! Leurs entretiens me sont une peine

et il me semble que je serai déshonoré si je reviens avec eux

dans ma contrée.

Je ne crois pas qu'on ait jamais vu qu'un homme s'exile dans sa

propre patrie. Mais ma dame est si dure pour moi! et le retour

dans ma patrie m'est une si grande peine! Plus ma renommée

augmente là-bas, plus je souffre. Ma honte et ma crainte

redoublent chaque fois[6].

Un trait caractéristique de la manière de Giraut de Bornelh c'est une

tendance à exposer ses pensées sous forme dialoguée. Il se dédouble pour

ainsi dire, s'adresse les questions et se fait les réponses; le

monologue devient ainsi une sorte de dialogue et prend une allure

dramatique. Il y a là un procédé curieux et qui produit souvent une

impression remarquable de vie et de mouvement. Seulement le danger est

grand et l'abus facile. Ce procédé n'est vraiment dramatique que quand

la passion s'exprime avec force et éclat, comme il arrive souvent dans

les monologues tragiques; réduite à cet emploi, cette sorte de

conversation intérieure dont le poète nous rend témoin garderait comme

un reflet de la vie du coeur. On sent trop souvent chez Giraut de

Bornelh, que l'esprit y tient trop de place, qu'il y a dans l'emploi de

ce procédé littéraire trop d'art et d'artifice.

Voici le début d'une chanson composée sous forme dialoguée.

Mais comment se fait-il, par Dieu, qu'au moment où je veux

chanter je pleure? Serait-ce à cause d'Amour, qui m'a vaincu?

Et d'amour ne me vient-il aucune joie? Si, il m'en vient. Alors

pourquoi suis-je triste et mélancolique? Pourquoi? Je ne

saurais le dire.

J'ai perdu la considération (dont je jouissais auprès de ma

dame) et la joie n'a plus pour moi de saveur. Jamais pareil

malheur arriva-t-il à un amant? Mais suis-je un amant. Non?

Est-ce que je cesse de l'aimer avec ardeur? Non. Suis-je un

amant? Oui, de celle qui me permettrait de l'aimer.

J'ai bien reconnu qu'Amour ne me donne aucune joie ni aucun

secours. Aucune joie? Et pourtant j'aime la plus belle qui soit

au monde. Aucune joie? Non, aucune... Comment? N'ai-je pas reçu

assez de bien et d'honneur de ma dame? Si, mais elle en a

retenu davantage...[7].

Voici encore le début d'une chanson tout entière en style dialogué. Ici

le poète fait intervenir un ami comme interlocuteur.

Hélas! je meurs!--Qu'as-tu, ami?--Je suis perdu.--Et

pourquoi?--C'est que j'ai jeté mes regards sur celle qui me fit

si belle impression.--Est-ce pour cela que tu as le coeur

dolent?--Oui.--Ton amour est-il si grand?--Oui, plus (que je ne

saurais dire).--Es-tu donc si près de la mort?--Oui, très

près.--Mais pourquoi te laisses-tu mourir?--Parce que j'aime

trop et que je suis trop timide.--Ne lui as-tu rien

demandé?--Moi? par Dieu, non.--Mais pourquoi te plains-tu si

fort, tant que tu ne connais pas ses sentiments?--C'est que

j'ai peur.--De quoi?--De son amour qui me tient en si grand

émoi.--Tu as grand tort; penses-tu qu'elle vienne t'apporter

son amour?--Non, mais je n'ose m'enhardir.--Tu pourrais bien

souffrir longtemps.

--Seigneur, quel conseil me donnez-vous?--Un bon conseil et

courtois.--Dites.--Va vite devant elle et demande lui son

amour.--Et si elle le prend mal?--Ne t'en préoccupe pas.--Et si

elle me fait quelque méchante réponse?--Supporte-le; à la

patience appartient toujours la victoire.--Et si le «jaloux»

(le mari) s'en aperçoit?--Alors vous agirez avec plus de ruse.

--«Nous» agirons?--Sans doute.--Pourvu qu'elle veuille.--Elle

voudra.--Comment?--Crois-moi. Ta joie doublera, si tu oses

parler[8].

Ce ne sont pas sans doute des chansons de ce genre qui lui valurent

d'être appelé par Dante le poète de la «droiture». Le grand poète

italien était sensible à d'autres côtés de son talent[9].

Et d'abord Giraut de Bornelh eut de son art une conception très haute.

Le retour de la belle saison ne suffit pas à l'inspirer; le thème est

déjà trop conventionnel. Il faut à son inspiration des motifs et des

causes plus intimes. Il raconte dans une de ses chansons[10] un songe

étrange: un épervier sauvage était venu se poser sur son poing; il était

d'abord farouche, mais il s'apprivoisa bientôt. Le poète communique ce

songe à un ami qui lui dit que c'était là le présage d'un grand amour.

«Alors, dit-il, vous entendrez le poète, vous verrez chansons aller et

venir.» Un grand amour, c'était le secret de son enthousiasme, de son

inspiration lyrique.

Mais il y en avait un autre encore plus relevé. Giraut de Bornelh est,

parmi les troubadours, un des premiers et des plus éminents

représentants de la poésie morale. Il semble que son oeuvre appartienne

à deux périodes différentes de la poésie des troubadours. Rappelons-nous

que cette poésie est essentiellement «courtoise», elle vit des

sentiments chevaleresques; les moindres changements dans les moeurs du

temps devaient produire sur elle un effet fatal. Giraut de Bornelh a été

témoin des débuts de la décadence, ou du moins de la transformation qui

s'est produite dès la fin du XIIe siècle. «Autrefois, dit-il, on aimait

les chansons, on se plaisait aux danses et aux lais.» «Où sont passés

les jongleurs que l'on voyait si bien accueillis?... J'ai vu de gentils

petits jongleurs, bien chaussés et bien habillés, aller par les cours

pour faire l'éloge des dames; ils n'osent parler maintenant[11].»

Tout est changé autour de lui. Les grands seigneurs ne sont plus tournés

vers la poésie et la joie; leurs instincts grossiers ont repris le

dessus; la guerre, le pillage, sont devenus leur passe-temps favori.

Tels sont les spectacles auquel paraît avoir assisté Giraut de Bornelh.

Il en aurait été victime, si l'on en croit la biographie: car le vicomte

de Limoges aurait brûlé et pillé sa maison et lui aurait volé ses

livres, sa bibliothèque. Le spectacle de ces désordres et de ces

violences lui a inspiré quelques poésies remarquables par la sincérité

de l'inspiration.

C'est la même sincérité qui règne dans les «sirventés» consacrés aux

croisades. Il a su éviter les défauts ordinaires de ces poésies,

c'est-à-dire la déclamation, ou la colère affectée. Ce qui domine dans

les poésies de ce genre c'est une élévation de pensée et une noblesse

par lesquelles il mérite bien l'éloge de Dante d'avoir été le «poète de

la droiture».

Dans sa jeunesse il avait sacrifié aux goûts du jour et composé

plusieurs pièces en «style obscur»; mais il abandonna bientôt ce genre

faux. Il a exposé les motifs de ce changement dans une tenson qu'il

composa avec un troubadour peu connu[12]. Les raisons du défenseur du

style obscur peuvent se résumer en une seule: la poésie est un art trop

relevé pour qu'il soit à la portée du vulgaire. A quoi Giraut de Bornelh

répondit avec esprit et bon sens: «chacun ses goûts, on aime mieux les

chants que l'on entend, et après tout l'on écrit pour être compris».

Cette conception ne fut pas cependant celle du grand poète qui a rendu

hommage à la haute valeur morale de sa poésie. Dante ayant à le comparer

à Arnaut Daniel, qu'il rencontra dans le Purgatoire, met ce dernier bien

au-dessus de Giraut de Bornelh. «Il fut, dit-il, le plus grand artiste

dans sa langue maternelle... En romans et en vers d'amour il surpassa

tous les autres. Laisse dire les sots qui croient que Giraut de Bornelh

lui est supérieur. Ils jugent d'après la renommée, mais non d'après la

vérité; et ils s'affermissent dans leur jugement, avant d'avoir observé

l'art et la raison[13].» Ce jugement de Dante vaut à Arnaut Daniel dans

l'histoire de la littérature provençale une place peut-être plus grande

que celle qu'il mérite.

Sur sa vie nous savons aussi peu de chose que sur celle des grands

troubadours étudiés jusqu'ici. C'était un chevalier de Ribérac, en

Périgord; il se serait adonné d'abord à l'étude des sciences, qu'il

abandonna bientôt pour la poésie. Il adressa pendant quelque temps ses

hommages à une dame de Gascogne et quoiqu'il n'eût pas été agréé, il

aurait continué à la chanter. Il aurait vécu aussi à la cour du roi

d'Angleterre Richard, où il aurait été le héros de l'anecdote suivante.

Un troubadour s'était vanté devant le roi Richard de trouver de

meilleures rimes qu'Arnaut Daniel. Celui-ci accepta le défi. Le roi

Richard les fit enfermer dans des appartements séparés et leur donna un

laps de temps pour écrire leurs chansons. Arnaut Daniel était tellement

irrité contre son impudent rival que l'inspiration lui faisait

totalement défaut. L'autre au contraire eut bientôt terminé sa chanson

et il passa les derniers jours à la chanter et à l'apprendre par coeur.

Arnaut Daniel l'ayant entendu retint le texte et la musique. Le jour du

jugement venu, il demanda à chanter le premier; puis il récita

simplement la chanson de son rival. Ce dernier réclama vivement et le

roi ayant interrogé Arnaut Daniel, celui-ci ne fit aucune difficulté

d'avouer. Le roi fut très amusé de cette plaisanterie et rendit aux deux

concurrents leurs chevaux qu'ils avaient donnés en gage[14].

L'anecdote nous laisse deviner de quoi était faite en partie la gloire,

la renommée du poète Arnaut Daniel aux yeux de ses contemporains. C'est

le poète des rimes riches, des rimes «chères», comme il dit. Il choisit,

parmi les rimes, les plus rares et la nécessité de les enchâsser au bout

des vers n'est pas pour rendre la pensée plus claire ou la suite des

idées plus nette.

Il a de plus l'habitude de faire rimer les mots non dans la même strophe

mais d'une strophe à l'autre. Et c'est ainsi qu'il fut d'après Dante,

qui l'a imité, l'inventeur de la «sextine», où les six rimes enjambent,

suivant un certain ordre, de l'une à l'autre des six strophes.

Cette recherche de la rime rare, tous ces artifices de versification que

nous ne pouvons énumérer ici n'étaient qu'un des côtés de ce que l'on

appelait le «style obscur» (trobar clus) ou plutôt «fermé». Les jeux de

mots, les allitérations les plus fortes, en étaient un autre. Pour

dérouter le lecteur profane, le troubadour détournait les mots de leur

sens habituel, il en créait de nouveaux, les affublait de terminaisons

nouvelles; comme cela n'aurait peut-être pas suffi à produire la bonne

obscurité que l'on cherchait, on laissait aller la pensée à l'aventure;

et l'ensemble de ce «beau désordre» était sans doute un «produit de

l'art», mais de quel art! C'est pourtant à cette conception qu'Arnaut

Daniel devait le meilleur de sa réputation. C'est pour avoir exprimé ses

pensées sous la forme la plus obscure que Dante l'a appelé le chantre de

l'amour et que Pétrarque le nomme le grand maître de l'amour et de la

poésie[15].

On comprend qu'il soit plus difficile ici qu'ailleurs de donner par une

traduction une idée de la manière d'Arnaut Daniel. Tout le charme--en

nous plaçant à son point de vue--disparaîtrait: ce serait une trahison.

Voici cependant quelques extraits d'une des rares poésies qui ne soient

pas inintelligibles; on y retrouvera quelques traits qui rappellent les

chansons de Bernard de Ventadour. C'est sans doute la seule à propos de

laquelle le nom du représentant du «style clair» que fut Bernard de

Ventadour puisse être évoqué,

Lorsque la feuille tombe des cimes les plus hautes et que le

froid s'élève et sèche les rameaux, le taillis est privé du

doux refrain des oiseaux, mais mon amour est parfait...

Tout est glacé, mais je ne puis avoir froid; car un nouvel

amour me fait reverdir le coeur; je ne frissonne pas de froid,

car amour me couvre et me cache, c'est lui qui me donne ma

valeur et me guide.

La vie est bonne quand la joie la mène, et tel me blâme, qui

est bien loin de cet idéal; je ne puis conseiller qui me blâme,

car par ma foi, j'ai ma part de ce qu'il y a de mieux.

Je ne veux pas que mon coeur se mêle d'un autre amour... ni

qu'il tourne ma tête ailleurs; je ne crains pas qu'il y ait

femme plus belle que ma dame, ni même qui lui ressemble[16].

Dante a placé Arnaut Daniel dans le «Purgatoire»; c'est en «Enfer» qu'il

rencontre Bertran de Born.

Je vis un spectacle que j'aurais peur de décrire, sans plus de

preuves, si ma conscience ne me rendait fort... Je vis et il me

semble que je vois encore, marcher un buste sans tête, comme

marchaient les autres compagnons du triste troupeau. Il tenait

sa tête coupée par les cheveux, suspendue à sa main en guise de

lanterne, et cette tête nous regardait et disait: «Hélas!» De

lui-même il se faisait lumière; et ils étaient deux en un et un

seul en deux... Quand il fut droit au pied du pont, il leva les

bras avec toute la tête, pour que ses paroles arrivassent à

nous; et ses paroles furent: «Vois l'horrible supplice, toi

qui, vivant, visites les morts; vois si aucun supplice

ressemble au mien. Pour que tu puisses parler de moi là-haut,

sache que je suis Bertran de Born qui donnai au jeune roi

(d'Angleterre) de mauvais conseils. Je fis lutter l'un contre

l'autre le père et le fils; Architofel ne fut pas plus perfide

en excitant Absalon contre David. Pour avoir mis la division

entre des personnes ainsi unies, je porte hélas! la tête

séparée du corps qui devait la supporter. Ainsi s'observe en

moi la peine du talion.»

Telle fut la funèbre vision de Dante. Nous sommes mieux renseignés sur

le personnage historique de Bertran de Born que sur la plupart des

autres grands troubadours: et nous pouvons juger si l'horrible supplice

qu'il souffre aux enfers est mérité[17].

Bertran de Born était seigneur du château d'Hautefort, en Périgord. Ce

château «était une forteresse de premier ordre, tout à fait digne du nom

qu'on lui avait donné en la bâtissant, haute et forte; mais ce n'était

pas le centre d'une seigneurie de grande importance[18]».

Bertran de Born prit une part active aux luttes politiques dont le

Limousin fut le théâtre pendant la deuxième moitié du XIIe siècle. C'est

par là que sa vie diffère de celle de Bernard de Ventadour ou d'Arnaut

de Mareuil; c'est ce qui explique aussi la différence profonde qui

sépare leur conception de la poésie. Ce troubadour de haute extraction,

qui passa la majeure partie de sa vie à guerroyer, fut avant tout le

chantre de la guerre. Il a sans doute composé quelques chansons

amoureuses; mais elles sont bien pâles, à côté de celles de Bernard de

Ventadour et à côté de ses poésies guerrières. En revanche il règne sans

conteste dans le domaine de la poésie politique. La langue des

troubadours avait besoin de passer par cette école; elle y a gagné une

fermeté et une vigueur qu'elle ne connaissait guère encore.

Il est inutile de suivre pas à pas la vie de Bertran de Born: tout un

livre a été consacré à ce sujet. Il suffira de n'en rappeler que ce qui

est nécessaire à l'intelligence de quelques-unes de ses poésies.

Le roi d'Angleterre, Henri II, par son mariage avec Éléonore

d'Aquitaine, était devenu le suzerain du sire d'Hautefort. Bertran ayant

eu maille à partir avec son frère, celui-ci fit appel à Henri II, et

notre troubadour fut assiégé dans son château. Il supporta vaillamment

l'attaque et bientôt se réconcilia avec le roi d'Angleterre.

Il se rendit à sa cour, en Normandie; là l'attendait une grande

déception. Il croyait y retrouver les goûts de luxe et de prodigalité

qui régnaient dans le Midi. «Nous autres, Limousins, nous mettons la

folie au-dessus de la sagesse; nous somme gais; nous aimons que l'on

donne et que l'on rie.» Il n'en était pas de même à la cour anglaise et

Bertran y serait mort d'ennui, si la fille du roi Henri II[19], n'avait

daigné agréer ses hommages poétiques. «Il ne saurait y avoir de cour

digne de ce nom, dit-il, sans que l'on y plaisante et que l'on y rie;

une cour sans dons n'est qu'un parc de barons. L'ennui et la mesquinerie

d'Argenton [c'était là que séjournait la cour] m'auraient tué sans

faute, mais la douce figure compatissante, le bon accueil et la

conversation de la Saxonne m'en ont préservé.»

Cependant des trois fils du roi d'Angleterre l'aîné, Henri, que l'on

appelait le jeune roi, était jaloux de ses frères, surtout de Richard

Coeur de Lion. Bertran de Born embrassa son parti et le poussa à la

révolte contre son frère et son père. Au dernier moment le jeune roi

hésita. Bertran lui adressa un sirventés indigné.

Je ne veux plus tarder d'écrire un sirventés, tellement j'ai

envie de le dire et de le répandre; car j'ai un motif nouveau

et fort (de composer un chant); le roi Henri retire par force

la demande qu'il avait adressée à son père. Puisqu'il ne

possède aucune terre, qu'il soit le roi des lâches.

Le jeune roi fut sensible à ce sanglant reproche. Il s'engagea dans la

lutte et demanda à Bertran de Born un nouveau chant pour effacer le

souvenir du premier. Bertran écrivit un chant de guerre enthousiaste.

Je chante, car le roi m'en a prié en entendant mes menaces; je

chante cette guerre et le jeu que je vois engagé; nous saurons,

quand nous l'aurons joué, auquel des fils appartiendra la

terre.

Mais le jeune roi mourut tout au début de la campagne (1183). Cet

événement fut, de la part de Bertran de Born, le sujet de deux plaintes

funèbres qui sont parmi les plus sincères que l'ancienne poésie des

troubadours nous ait laissées. Une traduction à peu près littérale de

quelques strophes ne peut en garder qu'un pâle reflet.

Si tous les pleurs, les deuils et les tristesses, si toutes les

douleurs, les malheurs et les misères qu'on ait jamais entendus

dans ce siècle dolent étaient mis ensemble, ils sembleraient

tous légers auprès de la mort du jeune roi anglais qui met dans

la douleur les jeunes et les vaillants et qui laisse le monde

obscur, sombre et ténébreux, privé de joie, plein de deuil et

de tristesse.

Dolents et tristes et pleins de chagrin sont restés les soldats

courtois, les troubadours et les jongleurs gracieux; ils ont

trouvé dans la mort un guerrier trop cruel qui leur a enlevé le

jeune roi anglais, auprès duquel les plus généreux étaient

avares...

Mort cruelle et douloureuse, tu peux te vanter d'avoir enlevé

au monde le meilleur chevalier qui fût jamais; car tout ce qui

fait la réputation de l'homme se trouvait chez le jeune roi

anglais; il vaudrait mieux, s'il plaisait à Dieu, que lui vécût

plutôt que tant d'autres qui n'ont jamais procuré aux vaillants

que deuil et tristesse.

Implorons la pitié de celui qui voulut venir au monde pour nous

sauver de notre misère et qui reçut la mort pour notre salut,

demandons-lui comme à un seigneur doux et juste, de pardonner

au jeune roi anglais, lui qui est le vrai pardon; qu'il le

mette à côté de ses nobles compagnons, là où il n'y eut et où

il n'y aura jamais ni deuil ni tristesse.

Après la mort du jeune roi, Bertran de Born se vit assiégé dans son

château d'Hautefort par Richard Coeur de Lion. Il se défendit mollement

et se rendit à merci. Sa reddition aurait été, d'après un de ses

biographes, le sujet d'une scène touchante que le vieux chroniqueur

raconte ainsi.

Monseigneur Bertran fut appelé avec tout son monde à la tente

du roi Henri et celui-ci le reçut fort mal et lui dit:

«Bertran, Bertran, vous avez dit que jamais encore vous n'aviez

eu besoin de la moitié de votre sens; il me semble

qu'aujourd'hui il vous le faudra bien tout entier.--Sire, dit

Bertran, il est vrai que je l'ai dit et je n'ai dit que la

vérité.» Et le roi lui dit: «Alors vous me faites l'effet de

l'avoir complètement perdu maintenant.--Sire, dit Bertran, je

l'ai perdu, en effet.--Et comment?» dit le roi.--«Sire, dit

Bertran, depuis le jour où le vaillant roi, votre fils, est

mort, j'ai perdu le sens, le savoir et la connaissance.» Le

roi, en entendant Bertran lui parler en pleurant de son fils,

sentit l'émotion lui étreindre le coeur, et le coup fut si fort

qu'il se trouva mal.

Quand il fut revenu de son évanouissement il s'écria en

pleurant: «Ah! Bertran, Bertran, vous avez bien raison d'avoir

perdu le sens à cause de mon fils, car il n'y avait pas d'homme

au monde qu'il aimât plus que vous. Et moi, par amour pour lui,

non seulement je vous fais grâce de la vie, mais je vous rends

vos biens et votre château et j'y ajoute avec mon amour et mes

bonnes grâces, cinq cents marcs d'argent pour les dommages que

vous avez éprouvés.»

Dante ignorait sans doute la légende de cette touchante réconciliation,

quand il décrivait l'horrible supplice de Bertran de Born.

Pardonné par le roi d'Angleterre, Bertran devint son fidèle allié;

cependant il ne poussa pas le dévouement jusqu'à suivre son fils,

Richard Coeur de Lion, en Terre Sainte. «Je voudrais être là-bas, à Tyr,

je vous le jure; mais j'ai dû y renoncer, tellement les comtes, les

ducs, les princes et les rois mettaient de retard à s'embarquer. Et

puis, j'ai vu ma dame, belle et blonde, et mon coeur a faibli; autrement

je serais là-bas depuis au moins un an.» Pour le reste de sa vie, nous

pouvons nous en tenir ici à la brève remarque qui termine sa biographie:

«il vécut longtemps dans le siècle, puis se rendit à l'ordre de Citeaux»

dans l'abbaye de Dalon, voisine d'Hautefort; c'est là qu'il mourut tout

au début du XIIIe siècle.

Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence · 第 8 / 20 段