Le lien étroit qui rattache la conception de l'amour aux coutumes de la

chevalerie apparaît dans plusieurs passages de cette chanson. Le poète

est à la disposition de sa dame, qui peut faire de lui ce qu'elle

voudra. Au point de vue du droit féodal si le vassal subit quelque

dommage, c'est le suzerain qui en souffre en dernier lieu. Bernard de

Ventadour est un des premiers à rappeler ce principe et d'autres

troubadours le rappelleront après lui. Enfin on a pu noter la strophe où

il lui demande la permission de lui enlever ses souliers, à genoux;

c'est encore un trait de moeurs chevaleresques.

Cette chanson est une des rares poésies de Bernard de Ventadour qui

contienne quelques allusions à sa vie. Ordinairement elles ne renferment

aucun trait qui permette de reconnaître à qui elles sont adressées. De

plus Bernard de Ventadour emploie plusieurs pseudonymes pour désigner sa

dame, l'appelant tantôt _Belle-Vue_ (il s'agit d'Agnès de Montluçon),

tantôt _Confort_, _Aimant_ ou _Tristan_. Cette discrétion contribue à

rendre assez obscure l'histoire de sa vie. Ici il nous apprend seulement

qu'il a cessé de chanter depuis deux ans, que sa dame lui témoigne de la

froideur--plainte ordinaire des troubadours et que nous retrouverons

chez lui--et que son chant est composé «au delà de la terre normande et

de la mer profonde». La pièce aurait-elle été composée en Angleterre?

Peut-être; Bernard de Ventadour serait en ce cas un des rares

troubadours--le seul probablement--qui auraient visité ce pays[11].

Une autre de ses chansons paraît avoir été écrite comme celle-ci loin de

la cour de la reine ou, tout au moins, pendant une absence d'Éléonore.

Il y exprime son amour avec une sincérité touchante, relevée çà et là

par la grâce ou l'éclat d'un style imagé. On y notera au passage l'éloge

de la _mesure_, qualité hautement prisée des troubadours.

J'ai le coeur si plein de joie que tout me paraît changer de

nature; il me semble que le froid hiver est plein de fleurs

blanches, vermeilles et claires. Avec le vent et la pluie croît

mon bonheur; c'est pourquoi mon chant s'élance et s'élève et

mon mérite grandit. Car j'ai au coeur tant d'amour, de joie et

de douceur, que l'hiver me semble plein de fleurs et que la

neige m'apparaît comme un tapis de verdure.

Je puis aller sans vêtements, car l'amour parfait me protège

contre la froide bise. Celui-là est fou qui s'emporte et ne

garde pas la mesure. C'est pourquoi je me suis surveillé depuis

que j'ai recherché l'amour de la plus belle...

J'ai placé si bon espoir en celle qui me secourt si peu que je

suis balancé comme le navire sur l'onde.

Je ne sais où fuir pour éviter les malheurs qui m'accablent.

D'amour me vient tant de peine que l'amant Tristan n'en eut pas

d'aussi grande d'Iseut la blonde.

Ah! Dieu, si je pouvais ressembler à l'hirondelle et venir dans

la nuit profonde là-bas vers sa demeure! Noble dame gaie, votre

amant a bien peur que son coeur ne se fonde, si ce tourment

dure. Dame, devant votre amour je joins mes mains et je prie...

Il n'est au monde nulle chose à laquelle je pense autant.

J'aime tant à me représenter ses traits qu'aussitôt qu'on en

parle je me retourne et mon visage s'éclaire de joie: je suis

alors sur le point de me trahir. Et je l'aime d'un amour si

parfait que souvent je pleure, trouvant dans les soupirs plus

de saveur.

Messager, cours et va dire à la plus belle ma peine, ma

douleur, mon martyre[12].

Mais il était écrit que l'éclat de sa renommée poétique nuirait à la

tranquillité de notre troubadour. Après quelques années de séjour auprès

d'Éléonore il fut obligé de partir--et probablement pour les mêmes

raisons qui l'avaient fait quitter quelques années auparavant le château

de Ventadour. Les médisants[13], dont il se plaignit toute sa vie,

eurent sans doute quelque part dans cette disgrâce. C'est du moins ce

que nous pouvons conjecturer d'un passage d'une de ses chansons. Il y

loue avec l'exagération habituelle des troubadours la beauté et les

charmes de la gaie souveraine qu'il est obligé de quitter--et il y

exprime ses sentiments amoureux avec sa grâce et aussi son afféterie

coutumières.

Par le doux chant que fait le rossignol, la nuit quand je suis

endormi, je me réveille tout éperdu de joie, l'âme pleine de

rêves amoureux; car ce fut la seule occupation de ma vie

d'aimer la joie et c'est par la joie que commencent mes chants.

Si l'on savait la joie que j'ai et si je pouvais la faire

entendre, toute autre joie serait bien petite en comparaison de

la mienne. Tel se vante de la sienne et croit être riche et

supérieur en amour parfait qui n'en a pas la moitié comme moi.

Je contemple souvent par la pensée le corps gracieux et bien

fait de ma dame, si distinguée par sa courtoisie et qui sait si

bien parler. Il me faudrait un an entier, si je voulais dire

toutes ses qualités, tellement elle a de courtoisie et de

distinction.

Dame, je suis votre chevalier et je le serai toujours, toujours

prêt à votre service--je suis votre chevalier par serment; vous

êtes ma première joie et vous serez la dernière, tant que ma

vie durera.

Ceux qui croient que je suis loin d'elle ne savent pas comment

l'esprit se rapproche facilement, quoique le corps soit loin;

sachez que le meilleur messager que j'ai d'elle, c'est la

pensée, qui me rappelle sa beauté.

Je m'en vais triste et dolent, sans savoir quand je vous

reverrai. C'est pour vous que j'ai quitté le roi; par grâce,

faites que je n'aie pas à souffrir de cette séparation, quand

je me présenterai courtoisement dans une cour (étrangère) au

milieu des dames et des chevaliers[14].

Est-ce la nécessité de vivre qui inspire cette dernière pensée? On

dirait que Bernard demande à Éléonore une sorte de recommandation, de

«viatique». Ou, peut-être, s'excuse-t-il par avance de la joie qu'il

sera obligé de montrer, malgré son chagrin intime, dans les nouveaux

milieux où il va passer sa vie.

Il ne revit sans doute jamais Éléonore; en quittant sa cour il vint à

celle du comte de Toulouse, Raimond V. Ce prince était un des souverains

les plus puissants du Sud de la France; ses possessions s'étendaient

jusqu'aux rives du Rhône. Il était surtout un de ceux qui distribuaient

leurs largesses avec le plus de prodigalité, soit à ses vassaux, soit

aux troubadours. Un chroniqueur, Geoffroy de Vigeois, nous raconte[15]

qu'en 1174 le roi Henri II d'Angleterre convoqua une réunion de grands

seigneurs à Beaucaire pour essayer de rétablir la paix entre le roi

d'Aragon et le comte de Toulouse. Cette réunion fut l'occasion de

dépenses folles. Le comte de Toulouse fit cadeau à un seigneur de

Provence, le baron d'Agoult, de cent mille sols que le baron distribua à

ses chevaliers. Un autre seigneur fit labourer un champ et y sema trente

mille sols; un troisième, qui avait amené trois cents chevaliers, fit

préparer le repas de ses hommes à la chaleur de flambeaux de cire; les

autres folies de ce genre n'auraient pas été rares. Sans doute ce sont

là des récits légendaires du moyen âge avec leur exagération habituelle;

mais légende et exagération ne sont peut-être que des déformations de la

vérité et le chroniqueur n'a pas tout tiré de son imagination.

Nous ne savons rien de l'activité poétique de Bernard de Ventadour à la

cour du comte de Toulouse. Il s'y rencontra avec de nombreux

troubadours[16]: il dut y connaître en particulier Peire Rogier, Peire

Raimon, fils d'un bourgeois toulousain, qui après avoir vécu auprès du

roi d'Aragon revint à Toulouse comme poète de cour; peut-être y

connut-il aussi Peire Vidal et Folquet de Marseille, et beaucoup

d'autres. Il était alors en pleine gloire et bien supérieur à tous ses

rivaux. Mais pour nous cette période de sa vie est la plus obscure, à

cause du petit nombre d'allusions que contiennent ses chansons.

C'est sans doute pendant son séjour auprès de Raimond V de Toulouse

qu'il composa quelques chansons en l'honneur d'Ermengarde, vicomtesse de

Narbonne[17]. Cette princesse, qui administra sa vicomté pendant plus de

cinquante ans (1142-1193) et qui se distingua par des qualités

politiques et même militaires de premier ordre, avait réuni autour

d'elle les troubadours les plus célèbres du temps. Elle eut même son

poète attitré, Peire Rogier, originaire d'Auvergne, qui, venu à

Narbonne, s'éprit d'elle et resta à sa cour jusqu'à ce que «les

médisants» ayant répandu des bruits malveillants sur son compte l'eurent

obligé à partir.

Bernard de Ventadour, s'adressant à Ermengarde, se plaint lui aussi que

les «médisants» l'aient perdu auprès de sa dame: est-ce de la duchesse

de Normandie qu'il s'agit? Cela est fort vraisemblable pour plusieurs

raisons: mais ici encore, à cause de la discrétion habituelle de Bernard

de Ventadour, et même à cause des habitudes générales des troubadours,

qui cachaient avec soin le nom de leur dame, nous sommes réduits aux

conjectures. Voici la chanson qu'il adressa à sa «dame de Narbonne» qui

ne saurait être une autre personne qu'Ermengarde.

J'ai entendu la voix du rossignol sauvage, elle m'est entrée au

coeur; elle allège les soucis et les chagrins qui me viennent

d'amour...

Celui-là mène une vie bien misérable qui ne guide pas vers la

joie et l'amour son coeur et ses désirs; car la nature déborde

de joie, les échos en résonnent partout, prés, jardins et

vergers, vallées, plaines et bois.

Moi hélas! que l'amour oublie, j'aurais ma part de joie, mais

la tristesse me trouble et je ne sais où me reposer... Ne me

tenez pas pour léger si j'en dis quelque mal.

Une dame fourbe et discourtoise, racine de mauvais lignage, m'a

trahi; mais elle est trahie à son tour et cueille le rameau

avec lequel elle se bat elle-même...

Je l'avais pourtant bien servie jusqu'au moment ou j'ai vu son

coeur volage; puisqu'elle ne m'accorde pas son amour, je serais

bien fou de la servir; car un service qui n'est pas récompensé

et une attente bretonne font du seigneur un écuyer.

Que Dieu donne une mauvaise destinée à qui porte mauvais

message; sans les médisants, j'aurais joui de son amour; c'est

folie de discuter avec sa dame, je lui pardonne si elle me

pardonne, et tous ceux-là sont menteurs qui m'en ont fait dire

du mal[18].

Bernard demeura à la cour du comte de Toulouse jusqu'à la mort de ce

dernier (1194). Bernard était à ce moment-là un homme âgé, car ses

premières poésies datent d'avant 1150. A la mort du comte il se retira

dans une abbaye célèbre de son pays natal, l'abbaye de Dalon, où il

mourut. Notre poète connut la gloire; ses poésies se trouvent dans la

plupart des «chansonniers», c'est-à-dire dans les anthologies qui

renferment les poésies des troubadours. Il est souvent cité par les

troubadours suivants qui lui empruntent de nombreux passages. Un grand

poète contemporain, Carducci, lui a consacré une étude intitulée:

_Bernard de Ventadour, un poète de l'amour au XIIe siècle_[19].

C'est bien le titre qui lui convient: c'est l'amour qui l'a rendu poète

et il ne conçoit pas d'autre inspiration poétique que celle qui lui

vient de cette source. Une de ses chansons n'est qu'un développement de

ce thème; nous en citerons un simple extrait en terminant.

La poésie n'a guère pour moi de valeur, si elle ne vient du

fond du coeur--mais elle ne peut venir de cette source que s'il

y règne un parfait amour--c'est pour cette raison que mes

chants sont supérieurs à ceux des autres; car la joie d'amour

remplit tout mon être, bouche, yeux, coeur et sentiment.

Que Dieu s'abstienne de m'enlever le désir d'aimer; quand je ne

devrais rien posséder, quand chaque jour m'apporterait de

nouveaux maux, j'aurai toujours le coeur prêt à l'amour.

Par ignorance, la foule grossière blâme l'amour; cela ne lui

cause aucun dommage; il n'y a de basses amours que les amours

vulgaires, qui n'ont que le nom et l'apparence d'amour...

L'amour de deux parfaits amants consiste à plaire et à avoir

mêmes désirs; on n'obtient rien si les désirs ne sont pas

semblables; celui-là est vraiment fou qui reproche à l'amour ce

qu'Amour désire et qui lui vante ce qui ne lui plaît pas[20].

Ce n'est pas étonnant, dit-il ailleurs, que je chante mieux que

les autres troubadours, car je suis plus porté qu'eux vers

l'amour et je suis mieux fait à ses commandements; j'ai mis en

lui mon corps et mon coeur, mon savoir et mon intelligence, ma

force et mon espoir; je suis tellement entraîné vers l'amour

que rien plus au monde ne m'intéresse[21].

Nous pouvons nous arrêter sur ces déclarations; aussi bien on les

retrouve partout dans l'oeuvre de notre poète.

Il est aussi un des troubadours qui ont le mieux exprimé le pouvoir

ennoblissant de l'amour, qui est, suivant leur doctrine, la plus noble

passion de l'homme, source de toute vertu et de tout talent. Seulement

il était difficile de varier à l'infini le développement de ce thème; on

l'épuisa de bonne heure et il y eut--trop tôt pour la poésie

provençale--trop de convention, trop d'artifice dans l'expression de

cette théorie.

Ce défaut capital, qui va s'accentuant pendant le XIIIe siècle,

n'apparaît guère encore chez Bernard de Ventadour. Sans doute les yeux

exercés peuvent y reconnaître des germes de caducité et de décadence,

mais ils y sont rares. Ce qui domine c'est la finesse, une finesse

apprêtée et maniérée dont malheureusement le charme disparaît dans la

traduction; une imagination vive et sensible; et surtout une fraîcheur

de sentiment et de poésie qu'on ne retrouve pas souvent dans la poésie

provençale. Il n'est pas jusqu'aux débuts de ses chansons (qui en sont

pourtant la partie conventionnelle) qui ne se distinguent par la

fraîcheur et l'originalité des descriptions. Il a vu «l'alouette mouvoir

de joie ses ailes vers le soleil»; il a entendu le rossignol «se réjouir

sous les fleurs du verger». Il sait exprimer avec une grâce et une

poésie toutes naïves les sentiments que fait naître en lui le contraste

entre l'aspect de la nature et l'état de son coeur. Quand ce coeur est à

la joie, peu lui importe que la neige couvre le sol: l'hiver est alors

un printemps et la neige lui rappelle les fleurs blanches du mois de

mai; quand le pâle soleil d'hiver est caché, «une clarté d'amour

ensoleille son coeur». Le chant du rossignol l'éveille, «tout réjoui

d'amour»; mais si son coeur est à la tristesse, ce même chant n'a plus

de charmes: «moi qui aimais chanter, je meurs de tristesse et d'ennui,

quand j'entends joie et allégresse». C'est le même sentiment qui lui a

inspiré la chanson citée plus haut et dont nous rappelons le trait

suivant: «car la nature déborde de joie, les échos en résonnent partout,

prés, jardins et vergers, vallées, plaines et bois».

Ce sont bien là des accents de poète lyrique; ils sont moins profonds ou

moins éclatants que ceux auxquels nous ont habitués les poètes

contemporains; mais ils proviennent de la même source: du coeur plutôt

que de l'esprit. Cette sincérité dans l'inspiration, sa conception de la

vie, son imagination naïve et gracieuse, tout contribue à donner à

Bernard de Ventadour une place privilégiée dans la littérature

provençale.

CHAPITRE VI

LA PÉRIODE CLASSIQUE

La période «classique».--Arnaut de Mareuil; tendance à la

poésie morale et didactique.--Giraut de Bornelh.--Sa

manière.--La poésie morale.--Le poète de la «droiture».--Arnaut

Daniel; Dante.--Le «style obscur».--Bertran de Born; le

sirventés politique; la poésie de la guerre.

Les troubadours étudiés jusqu'ici sont originaires du Sud-Ouest de la

France. Marcabrun est Gascon, Jaufre Rudel appartient à la Saintonge,

Bernard de Ventadour au Limousin. C'est aussi au Limousin et à la

contrée voisine, le Périgord, qu'appartiennent les troubadours suivants:

Arnaut de Mareuil, Giraut de Bornelh, Arnaut Daniel, Bertran de Born.

Avec Bernard de Ventadour, dont ils sont contemporains, ils forment un

groupe de troubadours que nous pouvons appeler classiques. Les deux

premiers se rattachent à lui par leur conception de l'amour; Arnaut

Daniel, s'en distingue, à son dam, par une recherche exagérée du style

obscur et de la rime difficile; Bertran de Born enfin introduit

définitivement dans la poésie provençale le sirventés politique. Ils ont

vécu à la même époque (deuxième moitié du XIIe siècle et en partie début

du XIIIe); ils sont nés dans la même région, le Limousin et le Périgord;

la nature les a pour ainsi dire réunis; il n'y a pas de raison pour les

séparer dans notre étude. Avec Bernard de Ventadour, et deux ou trois

autres troubadours dont il sera question plus loin, ils représentent ce

que la poésie provençale a produit de plus parfait. Il y a, dans la

période suivante, des troubadours aussi brillants; il n'y en a pas, sauf

peut-être une exception, de supérieurs.

Le premier, Arnaut de Mareuil, originaire du Périgord, était de petite

naissance. Il fut clerc dans sa jeunesse; mais il quitta bientôt cette

condition pour courir le monde. «Sa bonne étoile, dit la biographie

provençale, le conduisit à la cour de la comtesse de Burlatz, fille du

comte Raymond V de Toulouse et femme du vicomte de Béziers.» Il avait de

précieux talents de société: «il chantait bien et lisait de même»; de

plus il était très «avenant de sa personne et la vicomtesse l'honorait

et l'estimait beaucoup». Il écrivit pour elle de nombreuses chansons;

mais il prenait la précaution un peu enfantine de faire croire qu'il

n'en était pas l'auteur; il se trahit un jour; la vicomtesse accepta ses

hommages, elle lui fit donner de beaux habits--chose très importante

selon les moeurs du temps--et lui accorda la permission de composer des

vers en son honneur.

Suivant une autre tradition, le pauvre troubadour eut bientôt un rival

redoutable en la personne d'Alfonse II d'Aragon, qui aimait la

vicomtesse et qui s'était aperçu des sentiments qu'elle témoignait à son

poète. Le roi fit si bien qu'elle se sépara d'Arnaut de Mareuil, et il

s'en vint triste et «dolent» auprès du seigneur de Montpellier. C'est

sans doute là qu'il passa la plus grande partie de sa vie. Ses poésies

lyriques, au nombre d'une vingtaine, ont presque toutes trait à l'amour,

elles renferment peu d'allusions à la vie de leur auteur.

Sa conception de l'amour ne diffère guère de celle de Bernard de

Ventadour; et il l'exprime comme lui avec sincérité et naïveté. Il a

moins d'imagination peut-être, les débuts de ses chansons sont moins

poétiques, on n'y trouve pas ces traits de pittoresque qu'on est souvent

surpris et charmé de trouver chez Bernard; mais il a la même sincérité

un peu ingénue, la même grâce. La convention est encore absente de cette

poésie; ou du moins on la sent à peine et Arnaut de Mareuil a eu la

prétention d'être original et sincère. Tous les troubadours, dit-il,

affirment que leur dame est la plus belle qui soit au monde; je leur

sais gré de cette affirmation, dit-il à la sienne, «car ainsi mes vers

passent tranquillement au milieu de leurs vantardises»; moi seul, vous

et amour, continue-t-il, connaissons notre serment[1].

S'il l'oubliait d'ailleurs, ou si seulement il était tenté de l'oublier,

un messager fidèle et discret viendrait le lui rappeler. Ce messager

n'est autre que le coeur du poète qui par fiction est resté auprès de sa

dame. C'est lui qu'il met en scène dans une gracieuse épître; c'est un

genre nouveau qui apparaît dans la littérature provençale avec Arnaut de

Mareuil: genre un peu faux sans doute, mais qui ne l'est qu'aux mains

des poètes maladroits. L'épître d'Arnaut de Mareuil, malgré un excès de

recherche et de finesse, malgré en un mot la préciosité, peut rester

comme modèle du genre.

Je suis affligé, dame, quand mes yeux ne peuvent vous voir;

mais mon coeur est resté près de vous, depuis le jour où je

vous vis et il ne vous a jamais quittée... il est nuit et jour

près de vous, où que vous soyez; nuit et jour il vous

courtise... quand je pense à autre chose, il me vient de vous

un courtois message, porté par mon coeur qui est votre

hôte[2]...

Ce n'est pas un messager muet ou malhabile que ce coeur; il rappelle au

poète oublieux non seulement les nobles qualités morales de sa dame,

mais aussi sa beauté. Et voici le curieux portrait que nous en trace

Arnaut de Mareuil; voici quel était à ses yeux, et sans doute aux yeux

de ses contemporains, l'idéal de la beauté féminine. Le gentil messager

qu'est mon coeur, dit-il à sa dame, me montre «votre corps gracieux,

votre belle chevelure blonde et votre front plus blanc qu'un lys, vos

beaux yeux clairs et rieurs, votre nez droit et bien fait, les fraîches

couleurs de votre visage, blanc, plus vermeil qu'une fleur...» Telle est

l'image que le messager remet sous les yeux du poète prêt à oublier. La

femme ainsi décrite ressemble comme une soeur à ces miniatures qui

ornent certains manuscrits du moyen âge, ceux du cycle breton par

exemple. La blancheur du teint, la fraîcheur des couleurs, des dents

blanches, des doigts grêles, des yeux clairs et rieurs et un nez bien

fait forment les principaux éléments de leur beauté; et, à comparer

plusieurs de ces miniatures au portrait ici tracé, nous pouvons avouer

sans peine que nos aïeux n'eurent pas trop mauvais goût[3].

Qu'on ne s'étonne pas de l'impression produite sur le poète par cette

vision; il s'incline les mains jointes et les yeux baissés vers le pays

où est sa dame. N'avions-nous pas raison de dire que les troubadours ont

inventé le culte de la femme? Nous n'aurons pas à nous étonner de la

transformation qui changera bientôt l'amour ainsi entendu en amour

mystique.

Nous relèverons encore un trait dans cette curieuse composition: «Quand

je parle ainsi, dit-il après un aveu, je ne puis plus rien dire, je

ferme les yeux, je soupire et je marche tout endormi en soupirant...» Il

y a là en germe ce que Victor Hugo a si bien rendu avec son ordinaire

splendeur verbale:

Donc je marchai vivant dans mon rêve étoilé.

Arnaut de Mareuil a probablement introduit dans la poésie provençale

l'épître amoureuse; mais ce genre eut peu de succès. Il n'en fut pas de

même d'un autre genre poétique dont Arnaut de Mareuil paraît avoir donné

aussi la premier modèle. Il a composé en effet, sous le titre

d'_enseignement_, une sorte de petit poème didactique et moral qui

contient des remarques précieuses sur la société de son temps et surtout

sur les idées morales, sur les conceptions sociales de son époque.

Ce poème renferme des considérations générales sur la courtoisie,

l'honneur, la vaillance, la générosité, les belles manières, en un mot

sur l'ensemble des qualités qui font à ses yeux et aux yeux de ses

contemporains l'homme parfait. Cet homme ne peut se rencontrer que dans

les trois classes suivantes, les bourgeois, les clercs et les

chevaliers.

Arnaut de Mareuil reconnaît aux bourgeois de son temps toutes sortes de

qualités: il en est de vaillants, de courtois, d'aimables; ils savent se

présenter dans les cours, connaissent l'art de courtiser les dames,

savent danser et dire des choses aimables.

Les clercs ont plusieurs manières de se distinguer: par leurs sentiments

religieux, sans doute, mais aussi par la courtoisie, par la bonté, par

les belles actions et par leur talent de parole.

Quant aux qualités qui conviennent aux chevaliers, elles sont assez

variées; la vaillance, la courtoisie, les manières aimables, la

générosité, la fidélité à servir le suzerain en sont les principales;

l'ensemble de ces qualités et de quelques autres encore formerait assez

bien l'idéal du parfait «honnête homme» du temps. Idéal assez relevé par

certains côtés, mais où les belles manières, les petits talents de

société tiennent trop de place à côté des plus hautes vertus. Une autre

qualité y occupait une place éminente: c'était l'art de donner, de faire

des libéralités, des largesses; la prodigalité, la magnificence, sont

des vertus au même titre que la vaillance, la générosité et la fidélité.

C'est sur elles que se fondent les meilleures réputations, c'est par

elles qu'elles durent. Arnaut de Mareuil le rappelle, sans cependant

trop insister; mais les troubadours qui suivirent usèrent de moins de

discrétion.

Dans la même composition Arnaut de Mareuil, après avoir énuméré les

qualités qui font la femme distinguée, connaissance, belles manières,

parler agréable, générosité, ajoute: «à la femme convient parfaitement

la beauté, mais ce qui l'orne le plus c'est le savoir et la

connaissance».

Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence · 第 7 / 20 段