Autre question: «Une dame, jadis mariée, est aujourd'hui séparée de son

époux, par l'effet du divorce. Celui qui avait été son époux lui demande

avec instance son amour.» Voici le jugement de la vicomtesse de

Narbonne: «L'amour entre ceux qui ont été unis par le lien conjugal,

s'ils sont ensuite séparés, de quelque manière que ce soit, n'est pas

réputé coupable, il est même honnête.»

Voici encore une question posée à l'un de ces tribunaux: «Un chevalier

divulgue des secrets amoureux; tous ceux qui composent la milice d'amour

(_in castris militantes amoris_) demandent souvent que de pareils délits

soient vengés, de peur que l'impunité ne rende l'exemple contagieux.» La

cour d'amour de Gascogne répond de la manière suivante: «Le coupable

sera désormais frustré de toute espérance d'amour; il sera méprisé et

méprisable dans toute cour de dames et de chevaliers; et si quelque dame

a l'audace de violer ce statut, qu'elle encoure à jamais l'inimitié de

toute honnête femme.»

Que de tels jugements soient bien dans les idées du temps, cela est tout

à fait vraisemblable. Mais qu'ils aient jamais été rendus «en forme»

comme disent les juristes, c'est toute une autre question. Laissons

d'abord de côté les renseignements que Raynouard et d'autres, avant et

après lui, ont tirés de Nostradamus. Ils ne méritent pas créance, quand

on connaît la méthode de cet historien fantaisiste. Suivant son habitude

il a transformé, amplifié ou dénaturé quelques menus faits qu'il a

recueillis en lisant les troubadours.

Sans doute quelques-uns d'entre eux terminent leurs tensons en nommant

dans l'_envoi_ la dame à laquelle ils la destinent. Dans une tenson

citée par Raynouard après Nostradamus, l'un des deux interlocuteurs dit:

«Je vous vaincrai pourvu que la cour soit loyale; j'envoie ma tenson à

Pierrefeu où la belle tient cour d'enseignement.» «Et je voudrais pour

me juger, dit son partenaire, l'honoré château de Signe.» Le dernier

troubadour, Guiraut Riquier, demande qu'une dame assiste au jugement

d'une de ses tensons. Deux autres troubadours désignent trois dames pour

juger la question sur laquelle ils sont en désaccord.

Mais ce sont là de simples formules. C'était l'habitude des troubadours

d'envoyer leurs discussions poétiques au jugement du seigneur qui les

protégeait ou, plus rarement, à celui de leur dame. En adressant leurs

poésies à la «cour» de Pierrefeu ou de Signe les troubadours n'avaient

en vue que les dames de ces châteaux et peut-être leur entourage

immédiat. Et la «cour» du Puy à laquelle Rigaut de Barbezieux adressait

ses plaintes n'était autre chose qu'une «cour» de seigneurs et non de

justice. Aucun des textes que nous connaissons--et nous avons cité

quelques-uns des plus formels--n'autorise d'autre explication sur ce

point.

Et combien il serait étrange qu'une institution si importante ne nous

fût connue que par des allusions équivoques! La littérature provençale

n'est pas réduite à quelques fragments obscurs et informes; elle est

assez abondante pour qu'une institution de ce genre, si elle avait

existé, n'y fût pas passée sous silence.

Quant aux textes d'André le Chapelain, auxquels Raynouard accorde tant

de crédit, il n'y a qu'une observation à faire, c'est que cet auteur ne

connaissait que par ouï-dire les habitudes littéraires du Midi de la

France. Son livre reflète les idées qui avaient cours autour de lui,

surtout dans la société des comtes de Champagne. Ce que lui-même a connu

des troubadours, c'étaient déjà des légendes. Son témoignage est à peu

près sans valeur sur ce point. Tout ce qu'on peut dire à sa décharge

c'est qu'il fut sans doute de bonne foi, ce qui ne fut pas le cas de

Nostradamus.

Il n'y eut donc, dans la société où vécurent les troubadours, ni cour

particulière ni cour souveraine pour juger leur orthodoxie amoureuse; il

n'y eut qu'un tribunal, ce fut celui de l'opinion publique, ou plutôt

celui du milieu raffiné pour lequel ils écrivaient. Nous avons parlé au

début du chapitre d'un code d'amour et d'un code sévère. Il ressemblait

aux lois naturelles; sans être écrit nul part, il était connu de tous,

profondément gravé au fond des coeurs. C'est à ses règles que se

conformaient les troubadours; il était un peu comme le code de la

chevalerie, si étroit, si rigoureux et que nul juriste n'éprouva le

besoin de transcrire. Parler, à propos des troubadours, de lois, de code

et de tribunal autrement que par métaphore, c'est transporter dans un

passé poétique des conceptions très prosaïques des temps modernes.

Qu'il y ait eu des réunions poétiques dans les châteaux, cela est

certain; et c'est probablement dans ces solennités que les troubadours

récitaient, ou plutôt chantaient leurs poésies. L'ensemble de ces

sociétés d'élite, de ces auditoires de choix formait le vrai tribunal de

l'opinion publique; on verra en étudiant les grands troubadours, comment

il se conformèrent à ses lois.

CHAPITRE V

LES PRINCIPAUX TROUBADOURS: PREMIÈRE PÉRIODE

Marcabrun: sa conception de l'amour; un troubadour

«misogyne».--Jaufre Rudel: son amour pour la «Princesse

Lointaine».--Bernard de Ventadour.--Sa conception de la

vie.--Sa brouille avec le seigneur de Ventadour.--Son séjour

auprès d'Éléonore d'Aquitaine; auprès du comte de Toulouse,

Raimon V.--Originalité de Bernard de Ventadour.

Si nous avions à faire une histoire complète de la poésie des

troubadours, c'est par Guillaume, comte de Poitiers, qu'il faudrait la

commencer. Il y aurait long à dire et de sa vie, active, désordonnée,

quelquefois peu édifiante, et de son caractère joyeux, et de ses écrits,

mélange étrange de grossièreté et de délicatesse, où ne manquent ni les

pensées gracieuses ni les idées fines et subtiles, mais où domine en

somme la sensualité. L'occasion s'est déjà présentée de marquer la place

qu'il occupe dans l'histoire de la littérature provençale et de

caractériser sa poésie. Mieux vaut donc s'arrêter à d'autres troubadours

aussi intéressants et dont quelques-uns sont moins connus.

Un des plus originaux de cette première période est certainement le

troubadour Marcabrun. Il était originaire de Gascogne, et, si l'on en

croit la biographie, il eut une triste jeunesse. «On le trouva devant la

porte d'un homme riche et on ne sut jamais rien de sa naissance.» On

l'appelait, continue le biographe, _Pain perdu_ (_Pan perdut_). Diez

plaçait son activité entre 1140 et 1195; mais il semble plus

vraisemblable de ne pas la faire remonter au delà de 1150. Il fut

l'élève du troubadour Cercamon[1], ainsi nommé parce qu'il avait passé

une partie de sa vie à courir le monde; ce maître de Marcabrun par sa

conception sensuelle (au moins en partie) de l'amour paraît se rattacher

au comte de Poitiers: on va voir comment son disciple s'en éloigne[2].

Il reste de Marcabrun une quarantaine de poésies; parmi elles, il en est

plusieurs qui se distinguent par leur fraîcheur et leur sincérité; nous

avons déjà cité une de ses plus belles _romances_ et une jolie

pastourelle. Mais toute une partie de son oeuvre reste obscure; «nous en

comprenons à peine le quart» dit un critique. C'est qu'il est un des

premiers à employer ce genre de style obscur et recherché qui s'appelle

le _trobar clus_; c'est sa conception de la forme dans la haute poésie.

Ce qui fait son originalité, c'est sa conception de l'amour. Un des

premiers représentants de cette poésie dont tout l'effort a pour ainsi

dire porté sur le développement unique de ce thème est un misogyne; on

doit à ce troubadour de la première période les satires les plus

violentes contre l'amour et contre les femmes. Étrange début et qui a

frappé non seulement les critiques modernes, mais aussi les troubadours

contemporains de Marcabrun.

«Je suis Marcabrun, dit-il, dans une de ses chansons, le fils de dame

Brune... je n'aimai jamais et ne fus jamais aimé.» Cette aversion pour

l'amour fut-elle causée par des chagrins personnels? Ou faut-il croire

avec un troubadour[3] qu'un enfant trouvé, comme Marcabrun, fût

incapable de sentir le charme de l'amour et fût indigne d'en goûter les

joies? Il semble qu'il y ait une autre explication plus plausible. La

conception de l'amour telle que commençaient à la créer les grands

troubadours, originaires du berceau de la poésie provençale (Limousin,

Poitou, Saintonge) n'était pas encore unanimement admise; et c'est une

originalité littéraire qu'a voulu se donner Marcabrun de traiter le

thème de l'amour dans un esprit tout opposé à celui de Guillaume de

Poitiers, son prédécesseur, et surtout de Jaufre Rudel, son

contemporain.

Et voici comment, à l'encontre de l'opinion de son temps, il entend

l'amour. «Famine, épidémie ni guerre, ne font tant de mal sur terre

comme l'amour... quand il vous verra dans la bière, son oeil ne se

mouillera pas.» Toute une série de comparaisons lui servent à mieux

rendre sa pensée: «Amour, là où il ne mord pas, lèche plus âprement

qu'un chat.» «Qui fait un marché avec amour s'associe au diable; il n'a

pas besoin d'autre verge pour se faire battre; il ne sent pas plus que

celui qui se gratte jusqu'au moment où il s'écorche tout vif.» «Amour

pique plus doucement qu'une mouche, mais la guérison est bien plus

difficile.» «Amour est semblable à l'étincelle qui couve au feu sous la

suie et qui brûle la poutre et le chaume (de la maison); puis celui qui

est ruiné par le feu ne sait où fuir.» Ce sont là, comme on voit, les

traits ordinaires des satires contre l'amour; mais ils sont présentés

ici avec une certaine vigueur et aussi avec quelque originalité dans les

comparaisons. Il y a d'ailleurs dans l'oeuvre de Marcabrun des satires

plus énergiques et plus vigoureuses encore, mais d'une crudité

intraduisible.

Et pourtant le même poète a su parler avec discrétion et délicatesse de

ce sentiment, comme dans la strophe suivante: «Qui veut sans tromperie

donner l'hospitalité à l'amour doit joncher sa maison de courtoisie, en

proscrire la félonie et le fol orgueil...» Il se plaint ailleurs des

troubadours médiocres qui, entre autres erreurs, mettent sur le même

pied le «faux» amour, l'amour peu sincère, avec l'amour «pur et

parfait». L'amour ainsi entendu est le «sommet et la racine» de toute

joie, la sincérité fait sa force et sa «puissance s'étend sur de

nombreuses créatures».

Ainsi même ce contempteur de l'amour sait trouver les accents justes et

sincères pour chanter non pas la passion vulgaire, mais l'amour ennobli

tel qu'il le conçoit et tel que le conçurent en somme les troubadours.

Par ce côté il est de leur lignée. Il l'est encore par la conception

qu'il se fait de la courtoisie. Voici en quels termes il la définit et

comment il la comprend. «De courtoisie peut se vanter qui sait garder la

mesure... la mesure consiste à parler gentiment et la courtoisie

consiste à aimer... Ainsi l'homme sage devient supérieur et l'honnête

femme croît en vertu...» Remarquons ces deux mots associés: _courtoisie_

et _mesure_, ce sont des qualités dont les troubadours font souvent

l'éloge; dans la société de leur temps leur union fait l'honnête homme,

comme on eût dit au XVIIe siècle.

La curieuse composition d'où nous tirons ces extraits ressemble peu,

quant au fond, à la plupart des autres poésies de Marcabrun. Elle est

une exception dans son oeuvre; il a surtout le tempérament d'un poète

satirique; il se distingue par la rudesse, la vigueur et la violence,

plutôt que par la délicatesse et la grâce; c'est en somme un sceptique

et un pessimiste.

Cette composition est intéressante par un autre côté. Elle est adressée

au troubadour Jaufre Rudel[4], qui se trouvait alors en Terre Sainte.

«Je veux que le vers et la mélodie soient envoyés à Jaufre Rudel,

outre-mer; et je veux que les Français l'entendent pour réjouir leur

coeur.»

L'oeuvre du doux poète auquel Marcabrun dédie sa pièce forme dans sa

brièveté un contraste saisissant avec celle de notre satirique. Nous ne

rappellerons pas ici la romanesque aventure dont Jaufre Rudel fut le

héros et la victime, mais nous nous en voudrions de ne pas donner

quelques extraits du peu de chansons qui nous restent de lui. Il ne

distingue pas dans l'amour, comme le fait Marcabrun; il n'y en a pour

lui qu'une sorte, la plus pure et la plus idéale; c'est celui dont il

brûla pour la dame qu'il n'avait jamais vue et qu'il ne devait jamais

voir, sauf, si nous en croyons la légende, à ses derniers moments.

Voici d'abord en quels termes il s'adresse à l'amour personnifié: «Amour

de terre lointaine, pour vous j'ai le coeur tout triste; et je ne puis

trouver de remède, jusqu'à ce que vienne votre appel... Jamais Dieu ne

forma de plus belle femme, ni chrétienne, ni juive, ni sarrasine, et

celui-là est bien nourri de manne, qui obtient quelque part de son

amour.»

La plupart des chansons de Jaufre Rudel sont pleines d'allusions à cet

«amour lointain»; une est tout entière consacrée au développement de ce

thème; le mot «lointain » y apparaît deux fois à la rime dans chaque

strophe de sept vers; on dirait une sorte de refrain; l'impression

produite par ce procédé est remarquable.

Lorsque les jours sont longs en mai, il m'est bien doux

d'entendre de loin le chant des oiseaux; et quand je m'éloigne

je me souviens d'un amour lointain. Je vais le coeur triste et

la tête basse, si bien que chants ni fleur d'aubépine ne me

plaisent pas plus que l'hiver glacé.

Jamais je n'aurai joie d'amour, si je n'en ai de cet amour

lointain; car je ne sais, ni près ni loin, femme plus belle ni

meilleure; son mérite est si parfait que je voudrais, pour

elle, vivre dans la misère, là-bas, au royaume des Sarrasins...

Je partirai triste et content, quand j'aurai vu cet amour

lointain; mais je ne sais quand je le verrai, car nos terres

sont trop lointaines; il y a bien des défilés et bien des

chemins; je ne suis pas devin, mais que tout aille comme il

plaira à Dieu.

Je crois en Dieu, c'est pourquoi je verrai cet amour lointain;

mais en échange d'un bien qui m'en arrive, je souffre un double

mal, car cet amour est si loin; ah! pourquoi ne suis-je pas

là-bas un pèlerin dont ses beaux yeux verraient le costume et

le bâton!

Que Dieu, qui fit toutes les créatures et qui forma cet amour

lointain, me donne le pouvoir, que j'ai au coeur, de voir

bientôt cet amour, réellement, en un lieu commode, si bien que

chambre et jardin me paraissent constamment un palais.

Celui qui m'appelle curieux et amoureux d'amour lointain dit la

vérité; car nulle autre joie ne me plairait autant qu'une joie

qui viendrait de cet amour de loin. Mais mes désirs sont

irréalisables; car ma destinée est d'aimer sans être aimé[5].

On a pu remarquer dans cette pièce un mélange assez étrange de

sentiments amoureux et religieux. C'est Dieu qui a formé cet amour

lointain au fond du coeur du poète, puisqu'il est l'auteur de toutes

choses; c'est à Dieu que notre troubadour demande la réalisation de son

rêve; le poète est un croyant, un fidèle qui voudrait aller en

pèlerinage en Terre Sainte (et il prit part sans doute à deux

croisades); Dieu exaucera ses voeux.

Ce mélange d'amour et de religion, cette tendance au mysticisme

érotique, une certaine obscurité qui règne dans toute la pièce, ont même

fait croire à un critique contemporain que cet amour de terre lointaine

n'était autre qu'un amour mystique pour la mère de Dieu, pour la

Vierge[6]. La poésie courtoise se transforma en effet facilement en

poésie religieuse: nous verrons les étapes de cette évolution et plus

d'une pièce consacrée à la Vierge est écrite en termes bien plus

équivoques que celle de Jaufre Rudel.

Mais il y a de sérieux motifs pour repousser l'hypothèse dont il vient

d'être question; un des principaux est qu'à l'époque où a été écrite

cette pièce la transformation de la lyrique courtoise n'avait pas encore

commencé. Il faut attendre plus d'un demi-siècle--cette pièce ayant été

composée sans doute avant 1150--pour voir le début de cette

transformation.

Ce qui est plus intéressant, dans cette chanson, c'est qu'elle nous

montre comment est née la légende dont le biographe provençal s'est fait

l'écho. Jaufre Rudel eut l'occasion d'aller en Terre Sainte comme

croisé. De ce fait on rapprocha l'élément romanesque qui se rencontre

dans la plupart de ses chansons, c'est-à-dire cet amour pour la plus

belle personne du monde, que le poète n'a jamais vue, qu'il ne verra que

si Dieu le lui permet, et qu'il ne verra même pas, car sa destinée est

d'aimer sans être aimé. C'est du rapprochement d'un fait historique et

d'un élément romanesque qu'est née la légende. Mais on peut dire que le

poète a tout fait pour la créer, et elle est un indice bien curieux de

ce que nous appellerions la «mentalité» du temps.

Avec Bernard de Ventadour, contemporain de Marcabrun et de Jaufre Rudel,

nous arrivons à un des plus grands noms de la poésie provençale. Nous ne

reviendrons pas sur sa biographie. Du moins nous ne rappellerons de sa

vie que ce qui est nécessaire pour l'intelligence de son oeuvre. Il se

distingue de la plupart des autres troubadours par la naïveté, par la

sincérité et la délicatesse des sentiments. Au milieu de cette

littérature un peu monotone qu'est l'ancienne littérature provençale ses

poésies sont un véritable charme.

Est-ce la conception qu'il se fit de la vie que lui a valu cette place à

part? La voici dans sa franchise naïve: «Celui-là est bien mort, qui ne

sent pas au coeur quelque douce saveur d'amour; et à quoi sert de vivre

sans amour, si ce n'est à causer de l'ennui aux autres?» Ce n'est pas le

lieu de disserter sur cette conception de la vie; il faudrait peut-être

bien la modifier un peu dans notre société contemporaine; et avec Victor

Hugo on pourrait demander, à côté de quelque «grand amour» quelque

«saint devoir». Sans insister sur la valeur de cette conception,

demandons-nous comment Bernard de Ventadour y a conformé sa vie.

On se souvient qu'il était fils d'un des plus pauvres serviteurs du

château de Ventadour et que son châtelain avait fait son éducation

poétique. Il adressa ses premières poésies à la femme de son seigneur, à

Agnès de Montluçon, de la famille de Bourbon. «Depuis que nous étions

tous deux enfants, dit-il, je l'ai aimée et je l'adore; et mon amour

redouble à chaque jour de l'année...[7]» Cette liaison poétique aurait

sans doute duré longtemps, conformément aux moeurs d'alors, si les

médisants n'avaient perdu le poète dans l'esprit de son seigneur. Èble

de Ventadour lui témoigna son mécontentement par sa froideur et Agnès

finit par lui demander de s'exiler. Il semble sur le moment qu'il ait

pris d'assez bonne humeur l'aventure et que le souvenir de son amour

l'ait emporté sur son chagrin. Espérait-il peut-être, après quelque

temps, voir s'affaiblir le ressentiment de son maître et revenir auprès

de celle qui ne lui avait demandé de s'éloigner que contrainte et

forcée? De toute manière il ne paraît pas avoir renoncé à l'espoir du

retour, si on en juge par le début de la chanson suivante. Il y exprime

en termes enthousiastes la joie que lui cause son amour; on remarquera

en même temps les curieux conseils et les étranges consolations qu'il

donne à sa dame, gardée sévèrement par le mari jaloux.

Quand paraît la fleur sous la feuille verte et que je vois le

temps clair et serein, quand le doux chant des oiseaux dans le

bois m'adoucit le coeur et me ranime, puisque les oiseaux

chantent à leur manière, moi qui ai plus de joie qu'eux en mon

coeur, je dois bien chanter, car tous mes jours sont joie et

chant, et je ne pense à nulle autre chose.

Voici la strophe la plus curieuse.

Dame, si mes yeux ne vous voient, sachez que mon coeur vous

voit; ne vous affligez pas plus que je ne m'afflige, car je

sais qu'on vous surveille à cause de moi; et si le mari vous

bat, gardez bien qu'il ne vous batte pas le coeur. S'il vous

cause du chagrin, causez-lui-en aussi et qu'avec vous il ne

gagne pas le bien pour le mal.

Admirons en passant la légèreté avec laquelle le troubadour supporte

les... malheurs d'autrui. La strophe suivante est d'un ton plus relevé.

Celle du monde que j'aime le plus, de tout coeur et de bonne

foi, qu'elle m'entende et accueille mes prières, qu'elle écoute

et retienne mes paroles; si on meurt par excès d'amour, j'en

mourrai, car en mon coeur je lui porte un amour si parfait et

si naturel que tout amour, le plus loyal du monde, est faux en

comparaison du mien[8].

Mais Bernard s'aperçut bientôt qu'il s'était trompé dans son espoir; la

chanson suivante exprime la mélancolie qu'il éprouva de quitter son pays

natal.

Tous mes amis m'ont bien perdu, là-bas, vers Ventadour, puisque

ma dame ne m'aime plus... Elle me montre un visage irrité parce

que je mets mon bonheur à l'aimer; voilà la seule cause de sa

colère et de ses plaintes.

Semblable au poisson qui se lance sur l'appât et qui ne

s'aperçoit de rien jusqu'à ce qu'il s'est pris à l'hameçon, je

me laissai aller un jour à trop aimer, et je ne m'aperçus (de

ma folie) que quand je fus au milieu des flammes qui me brûlent

plus fort que le feu au four; et cependant je suis si pris dans

les liens de cet amour que je ne puis secouer ses chaînes.

Je ne m'étonne pas qu'Amour me tienne pris dans ses liens, car

ma dame est la plus belle qu'on puisse voir au monde; belle,

blanche, fraîche, gaie et joyeuse, tout à fait semblable à mon

idéal; je ne puis en dire aucun défaut...

Aussi ne peut-il pas rompre la chaîne mystérieuse qui l'attache à elle.

Je voudrai toujours son honneur et son bien, je serai toujours

son homme-lige, son ami et son serviteur; je l'aimerai, que

cela lui plaise ou non, car on ne peut maîtriser son coeur sans

le tuer[9].

Malgré cette fidélité Bernard dut quitter pour toujours le Limousin. Il

se rendit à la cour d'Éléonore d'Aquitaine, duchesse de Normandie.

Éléonore était la petite-fille du premier troubadour Guillaume de

Poitiers: elle avait hérité de son aïeul un caractère gai et enjoué, un

grand amour pour la poésie, beaucoup de sympathie pour les poètes et

aussi une légèreté de moeurs qui devint vite proverbiale. Elle fut pour

toutes ces causes chantée des troubadours et des ménestrels. Divorcée

d'avec le roi de France Louis VII depuis 1152, elle était fiancée à

Henri, duc de Normandie, et devint reine d'Angleterre quelques années

après.

Il nous reste plusieurs des chansons que Bernard de Ventadour composa

pendant cette deuxième période de sa vie. Est-ce parce qu'il ne

connaissait pas sa nouvelle dame depuis l'enfance comme il connaissait

Agnès de Montluçon? Ou bien son aventure l'a-t-il rendu plus discret? Il

semble que dans les chansons de cette période il se montre plus réservé

et qu'il tire moins d'orgueil des sentiments d'amitié que la duchesse de

Normandie lui témoigne.

Voici une des chansons qu'il a composées en son honneur.

Lorsque je vois, parmi la lande, des arbres tomber la feuille,

avant que la froidure se répande et que le beau temps se cache,

il me plaît qu'on entende mon chant: je suis resté plus de deux

ans sans chanter, il faut que je répare (cette négligence).

Il m'est dur d'adorer celle qui me témoigne tant d'orgueil:

car, si je lui demande une faveur, elle ne daigne pas me

répondre un seul mot. Mon sot désir cause ma mort; car il

s'attache aux belles apparences d'amour, sans remarquer

qu'amour le lui rende.

Elle est douée de tant de ruse et d'adresse que je pense bien

qu'elle voudra m'aimer bientôt tout doucement (secrètement?) et

me confondre avec son doux regard. Dame, ne connaissez-vous

nulle ruse? Car j'estime que le dommage retombera sur vous,

s'il arrive quelque mal à votre homme-lige.

Que Dieu, qui gouverne le monde, lui mette au coeur la volonté

de m'accueillir près d'elle. Je ne jouis d'aucun bien,

tellement je suis craintif devant ma dame; aussi je me mets à

sa merci, pour qu'elle me donne ou me vende selon son plaisir.

Elle agira bien mal, si elle ne me mande pas de venir près

d'elle, dans sa chambre, pour que je lui enlève ses souliers

bien «chaussants», à genoux et humblement, s'il lui plaît de me

tendre son pied.

Le _vers_ est terminé et il n'y manque aucun mot; il a été

écrit au delà de la terre normande et de la mer profonde et

sauvage; et quoique je sois éloigné de ma dame, elle m'attire

vers elle comme un aimant; que Dieu la protège!

Si le roi anglais et duc normand le permet, je la verrai avant

que l'hiver nous surprenne[10].

Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence · 第 6 / 20 段