le code amoureux du temps, c'est la patience, une patience sans mesure
et sans bornes. Beaucoup de troubadours la comparent à celle des Bretons
qui attendent depuis des siècles la résurrection de leur roi Arthur. Un
des plus gracieux poètes du temps, Rigaut de Barbezieux, s'exprime ainsi
au début d'une de ses chansons: «Celui-là se connaît peu en amour, qui
n'attend pas patiemment sa pitié; car amour veut qu'on souffre et qu'on
attende; mais en peu de temps il répare tous les tourments qu'il a fait
souffrir.» C'est que l'amant est à la merci de sa dame; elle ne lui
donne rien que par miséricorde, par pitié. «Patience est le mot magique,
le talisman devant lequel s'ouvre le coeur de la personne aimée.» Les
meilleurs troubadours vantent les mérites de «patience et longueur de
temps» et témoignent souvent de leur mépris pour les impatients[6].
Cette longue épreuve peut devenir d'ailleurs la source des plus pures
joies; voici comment deux troubadours rajeunissent un lieu commun de la
poésie érotique. «Bénis soient les soucis, les chagrins, les maux
qu'Amour m'a causés pendant si longtemps; je leur dois de sentir avec
mille fois plus d'ivresse les bienfaits qu'il m'accorde aujourd'hui. Le
souvenir de mes peines me rend si doux le bonheur présent, que j'ose
croire que, sans avoir éprouvé l'infortune, on ne peut savourer tout le
charme de la félicité.» Voici une pensée analogue exprimée en termes à
peu près semblables: «Je te bénis, Amour, de m'avoir fait choisir la
dame qui m'accable sans cesse de ses rigueurs. Si mon affection l'avait
trouvée reconnaissante, je n'eusse pas eu l'occasion de lui prouver par
mes hommages et par ma constance à quel point je lui suis dévoué;
prières et merci, espoir et crainte, chansons et courtoisie, soupirs,
deuil et pleurs, je n'eusse rien employé, si l'usage faisait qu'un amour
pur et sincère fût de suite payé de retour[7].»
Plus d'un troubadour s'impatienta sans doute; quelques-uns déclarent
nettement qu'ils sont las d'attendre comme des Bretons. Il leur arrive
alors de prendre le ton tragique pour adoucir la rigueur de leur dame;
ils jouent facilement aux désespérés. «Le monde entier apprendra comment
la dureté de votre coeur cause ma mort», dit après d'autres l'un d'eux.
Mais ces plaintes et ces menaces étaient aussi de convention. «Les
chants désespérés ne sont pas les plus beaux.» Et les suicides furent
plutôt rares; nous n'en connaissons aucun exemple certain, exception
faite de quelques cas rapportés dans les Biographies; mais on sait que
dans ces documents la légende coudoie à tout instant la réalité. Ce qui
était moins rare c'était que le troubadour malheureux se retirât du
monde et entrât dans les ordres; comme nous l'avons fait observer dans
un précédent chapitre, le nombre des troubadours qui finirent ainsi leur
vie est assez élevé.
Ce n'est pas qu'ils fussent très exigeants en amour; ils se contentaient
de peu, ils l'assurent du moins[8]. La plupart demandent à leur dame de
les agréer pour leur serviteur, sans plus, d'accepter leurs hommages
poétiques. Quelques-uns sont plus précis dans l'expression de leurs
désirs; certaines demandes sont remarquables de naïveté et, parfois, de
crudité. Mais en général les voeux sont timides et modestes; ceci aussi
est de règle. Les amants mal appris manquent seuls de la discrétion et
de la retenue nécessaires. N'oublions pas que la dame aimée est, au sens
plein du mot, une «maîtresse» à la disposition de laquelle le poète est
corps et âme et dont il faut gagner les faveurs.
Aussi quelle n'est pas la timidité et la gaucherie du troubadour
amoureux quand la dame aimée daigne enfin agréer ses voeux et l'admettre
devant elle! Il en est peu qui ne perdent la parole et même le
sentiment. Rigaut de Barbezieux nous fait connaître ses impressions: «Je
suis semblable à Perceval, qui fut saisi d'une telle admiration à la vue
de la lance et du Saint Graal, qu'il ne sut demander à quoi ils
servaient; ainsi quand je vois, dame, votre joli corps, je m'oublie à le
considérer avec admiration; je veux vous adresser une prière et je ne
puis: je rêve.» «Il m'arrive souvent, dit le troubadour Peire Raimon de
Toulouse, que je veux vous adresser une prière, dame; mais quand je suis
près de vous, je perds le souvenir.» «Quand je l'aperçois, avoue Bernard
de Ventadour, on voit à mes yeux et à la couleur de mon visage que je
tremble de peur, comme la feuille agitée par le vent; je suis si conquis
par l'amour que je n'ai pas plus de sens qu'un enfant.» «Je n'ose lui
montrer ma douleur quand il m'arrive de la voir, dit à son tour Arnaut
de Mareuil; je ne sais que l'adorer.» Ce sont là quelques-unes des plus
caractéristiques parmi les déclarations des troubadours; ce ne sont pas
les seules; elles sont presque un lieu commun, souvent rajeuni par la
fantaisie individuelle.
Éloignés de leur dame les troubadours sont plus éloquents; mais ils n'en
restent pas moins discrets et timides, sachant qu'il est de très mauvais
ton, pour un amoureux parfait, de ne savoir modérer ses désirs. Il n'est
pas rare d'ailleurs que plus d'un se console de cet éloignement et n'y
trouve même quelque charme. Le troubadour suppose qu'un lien mystérieux,
qui ne tient aucun compte de l'espace, l'unit à sa dame[9]. Un des plus
élégants représentants de la poésie provençale, Bernard de Ventadour,
s'exprime ainsi: «Dame, si mes yeux ne vous voient pas, sachez que mon
coeur vous voit.» Le début d'une autre de ses chansons est célèbre:
«Quand la douce brise halène de vers votre pays, il me semble que je
sens une odeur de paradis, pour l'amour de la gentille dame vers qui va
mon coeur.»
C'est le cas de rappeler ici la jolie tenson citée dans un chapitre
précédent sur les mérites du coeur et des yeux pour le maintien de
l'amour. «Le coeur voit de loin, les yeux de près seulement», dit l'un
des interlocuteurs: c'est à ses côtés que se serait rangé Bernard de
Ventadour et surtout Jaufre Rudel qui s'éprit de la princesse lointaine
pour le bien qu'il en avait entendu dire.
Les «yeux» jouent un grand rôle dans la poésie provençale: c'est par eux
que commence le phénomène un peu mystique de l'_enamorament_. La vue de
l'objet aimé frappe les yeux et produit souvent l'extase; une sorte de
fluide mystérieux va de là au coeur et y éveille l'amour.
Le troubadour Aimeric de Péguillan est un de ceux qui ont le mieux
exprimé les divers moments de ce phénomène.
Amour parfait, je vous l'assure, ne peut avoir ni force ni
pouvoir si les yeux et le coeur ne les lui donnent. Car les
yeux sont les truchements du coeur, ils vont chercher ce qui
plaît au coeur, et quand ils sont bien d'accord et que tous
trois sont fermement unis, alors le vrai amour tire sa force de
ce que les yeux font agréer au coeur. Que tous les amants
sachent que l'amour est l'accord parfait du coeur et des yeux;
les yeux font fleurir l'amour, le coeur donne les graines,
l'amour est le fruit[10].
C'est le même Aimeric qui a chanté dans les termes suivants les
bienfaits de l'amour.
Les plaisirs qu'il donne sont plus grands que les chagrins, les
biens plus grands que les maux, les joies plus grandes que les
deuils, les ris plus nombreux que les pleurs... Amour rend les
hommes vils vertueux, donne l'esprit aux sots, rend les avares
prodigues, donne la loyauté aux fourbes, la sagesse aux fous,
la science aux ignorants et la douceur aux orgueilleux.
Il n'est pas besoin d'insister sur l'originalité de cette conception.
Elle paraît encore plus grande si l'on observe que, dès les origines de
la littérature provençale, les troubadours ont fait de l'amour un
principe de perfection littéraire et morale. La longue attente qu'exige
la possession de l'objet aimé n'est pas une attente muette; dans une
société où la poésie tient tant de place et recueille tant d'honneurs,
le poète compte sur la perfection de sa poésie autant que sur la
patience. Ceux d'entre eux qui ont conscience de leur gloire--sentiment
si commun aux poètes--ne manquent pas de s'en prévaloir comme d'un titre
sérieux. C'est par la perfection de leur poésie qu'ils espèrent adoucir
le coeur de leur dame et fléchir sa rigueur. Voici sur ce point une
citation caractéristique: «Je me loue du long et doux désir, car souvent
il m'a fait rêver et parvenir à des chants de maître... De mon agréable
richesse (c'est-à-dire la poésie) je sais gré au joli et cher corps
auquel j'adresse mes vers, et plus encore, s'il se peut, à l'amour.» Les
déclarations de ce genre ne sont pas rares dans l'ancienne littérature
provençale.
Que dire de la perfection morale dont l'amour est également le principe?
Elle se rattache étroitement, elle aussi, à la conception que nous
venons d'exposer Les troubadours n'ont pas de termes assez forts pour
exalter la perfection de l'objet aimé. Leur dame se distingue de toutes
les autres par la beauté et la grâce de son corps, mais encore par ses
qualités morales; elle est sage, «prude», comme dit l'ancienne langue
française; tous les dons du coeur et de l'esprit sont réunis en elle.
«Comme la clarté du jour l'emporte sur toute autre clarté, ainsi, dame,
il me semble que vous êtes au-dessus de toutes les femmes par votre
beauté, par vos qualités et votre courtoisie.» (Rigaut de Barbezieux.)
Qu'on se rappelle maintenant le lien de vasselage amoureux inventé par
les troubadours. Pour gagner la faveur d'un maître aussi parfait, ne
faut-il pas rechercher la perfection? Et les troubadours n'ont-ils pas
raison de dire que l'amour ainsi conçu est un principe de moralité? Tout
se tient dans cette théorie: la perfection de l'amant suppose la
perfection de l'objet aimé. Plus son idéal sera élevé, plus il grandira
lui-même. Perfection littéraire, perfection morale sont les conséquences
de l'amour parfait: la conception des troubadours étant admise, la
conséquence est nécessaire.
Aussi cet amour n'est-il pas un amour déréglé, passionnel, comme nous
dirions; les lois auxquelles il est soumis se résument en une loi
supérieure à toutes les autres, c'est la «mesure». Penser, parler, agir
avec «mesure», c'est-à-dire avec sagesse, connaissance, réflexion, c'est
l'idéal où doit atteindre le parfait amant. De là découlent toutes les
obligations auxquelles le soumet le code amoureux, de là aussi lui
viennent les vertus qui le rendent digne du «service d'amour» auquel
l'admet, par faveur et pitié, la dame aimée. La «mesure» est la vertu
suprême qui doit guider sa vie. Là aussi se reconnaît l'influence des
idées «chevaleresques». Dans la société du temps la mesure est une vertu
éminente: qu'on se rappelle la manière dont l'auteur de la _Chanson de
Roland_ oppose au caractère fier mais irréfléchi de Roland le caractère
sage d'Olivier.
Mais il y a dans cette conception, originale sans doute, quelque chose
de factice et d'artificiel, peu conforme à la réalité. Cette théorie
n'est qu'une théorie poétique, qui fut développée à outrance, ressassée
pendant les deux siècles que dura l'ancienne poésie provençale. Quand on
lit les plus jolies chansons de Bernard de Ventadour, d'Arnaut Daniel ou
de Giraut de Bornelh, on n'a pas de peine à conclure avec le premier
historien de la littérature provençale, Diez, que l'amour tel que l'ont
conçu les troubadours représente une fantaisie de l'esprit plutôt qu'une
passion du coeur. «L'amour fut conçu comme un art et eut ses règles,
comme la poésie.» On en arriva à une étrange confusion de termes:
l'amour étant considéré comme le thème principal de la poésie lyrique,
le code où furent résumés au XIVe siècle les principes de la grammaire
et de la métrique provençales fut appelé les _Leys d'Amors_, les lois
d'amour, c'est-à-dire de la poésie.
Nous pourrions continuer à exposer didactiquement les principes de cette
théorie de l'amour courtois que nous venons de résumer, et à en étudier
l'évolution. Mais l'étude des troubadours de la décadence nous donnera
l'occasion de compléter cette esquisse. Il nous paraît plus intéressant
de voir l'application de ces principes non chez les grands troubadours,
où ils sont pour ainsi dire dispersés, mais chez un _poeta minor_ où ils
sont plus faciles à reconnaître. Il s'agit du troubadour Rigaut de
Barbezieux. Ce troubadour d'origine saintongeaise fut un homme célèbre
en son temps et il est resté un gracieux poète. Il y a de plus grands
noms dans l'ancienne littérature provençale. Mais il y a peu de
troubadours qui aient montré dans l'expression des sentiments amoureux
plus de charme et plus de grâce[11].
Son succès dut être grand. Nous n'avons pas de témoignages directs pour
ces temps lointains; mais le témoignage des manuscrits les remplace. Or,
les poésies de Rigaut de Barbezieux sont celles qui sont le plus souvent
reproduites dans les «chansonniers» provençaux; et cela, non seulement
dans les manuscrits d'origine française, mais aussi dans les manuscrits
italiens. Si l'on veut mesurer sa célébrité d'antan suivant les idées du
jour, on peut dire qu'il aurait eu les honneurs de plusieurs éditions et
que sa gloire aurait dépassé nos frontières.
L'amour est, suivant la doctrine des troubadours, une faveur suprême,
une grâce qu'on n'obtient que de la pitié, par une patience robuste et à
toute épreuve capable de tout supporter sans plainte. Écoutons notre
troubadour parler avec mépris de ceux qui ignorent ce précepte essentiel
de la doctrine.
Celui-là est peu savant en amour qui ne sait pas souffrir et
attendre; car en peu de temps amour répare tous les maux qu'il
a fait souffrir; c'est pourquoi j'aime mieux mourir après avoir
obtenu ses faveurs que vivre le coeur joyeux, mais sans
amour...
Pour Dieu, amour, avant de me rendre joyeux, vous m'aurez
accordé une réparation pour la grande peine et la longue
attente qui avanceront l'heure de ma mort. Ce qui vous plaît,
il me convient de le supporter, et je m'efforce de souffrir
sans me plaindre, car je veux voir si on gagne à attendre.
C'est le même thème que Rigaut développe dans la plupart de ses
chansons. Il ne faut pas l'accuser de manquer d'invention; le cercle
d'idées où se meut son imagination ne saurait trop s'élargir; Rigaut est
victime, comme la plupart des troubadours, de son orthodoxie amoureuse.
Voici la traduction d'une autre de ses chansons où l'on retrouvera la
même doctrine.
Tout le monde demande ce qu'est devenu Amour; à tous je dirai
la vérité. Amour est semblable au soleil d'été, qui, après
avoir montré partout ses splendeurs, va, le soir venu, se
reposer; ainsi Amour, ayant erré en tous lieux sans rien
trouver qui soit à son gré, retourne à son point de départ...
Comme un faucon qui fond sur sa proie, après l'avoir dépassée,
ainsi Amour descendait (jadis) dans le coeur de ceux qui
aimaient loyalement.
Amour fait comme le bon autour qui ne se débat ni ne s'agite de
désir, mais qui attend qu'on l'ait lancé; puis il s'envole et
prend son oiseau; ainsi l'amour parfait observe et épie la
jeune dame de beauté parfaite en qui s'assemblent toutes les
qualités; Amour ne se trompe pas quand il la prend ainsi.
Aussi veux-je supporter ma douleur; car pour récompense de nos
souffrances nous sont données de belles joies; la souffrance
amène le redressement de bien des torts et vient à bout des
médisants. Ovide dit dans un de ses livres--et vous pouvez le
croire--que par la souffrance on obtient les faveurs de
l'amour: pour avoir souffert, maints pauvres sont devenus
riches; aussi souffrirai-je jusqu'à ce que j'obtienne une
grâce.
Et puisque Joie et Mérite s'unissent en vous, dame, à la
beauté, pourquoi n'y ajoutez-vous pas un peu de pitié, qui me
serait si profitable dans ma détresse? Car, semblable à celui
qui brûle au feu d'enfer, et meurt de soif, sans joie et sans
lumière, je vous demande grâce, dame.
Parmi les compositions de Rigaut celle-ci est une de celles qui ont été
le plus admirées; elle est reproduite dans une vingtaine de manuscrits,
presque tous de première importance. Elle a partagé ce succès avec
quelques autres dont nous allons citer les principales.
Elles sont d'un accent peut-être plus personnel que celles dont il vient
d'être question. L'appel à la pitié de sa dame, qui est un des thèmes
ordinaires traités par les troubadours, s'y exprime en termes touchants
et simples, parfois naïfs, ce qui, en l'espèce, est un charme de plus.
Rigaut exagère sa crainte et sa timidité pour attendrir sa dame; il est
le «naufragé» qui a besoin de secours, l'être sans souffle, à qui Amour
redonne la vie.
Je suis semblable au lion, qui s'irrite furieusement quand son
lionceau vient au monde sans souffle et sans vie et qui en
l'appelant de ses cris, le fait revivre et marcher; ainsi ma
chère dame et amour peuvent me secourir, et me guérir de ma
douleur.
A chaque gaie saison reviennent avril et mai; ma bonne étoile
devrait bien revenir; Amour a trop longtemps sommeillé; il me
donna le pouvoir d'aimer, sans m'accorder en même temps celui
d'oser supplier; ah! que de grands honneurs m'ont ravis la
timidité et la crainte!
Quelle magnifique récompense, et noble et sincère j'aurais eue!
Aussi je supporte avec joie mon fardeau, pourvu que sa pitié ne
m'oublie pas! Comme le marin qui ne peut s'échapper de sa nef
naufragée qu'en se sauvant à la nage, ainsi, dame, je me
relèverais si vous daigniez me porter secours.
Je suis triste et joyeux, tantôt je chante, tantôt je
m'irrite... car amour s'est divisé dans mon coeur en amour
joyeux et en amour triste... il me montre ses nobles qualités
au milieu des ris et des pleurs.
En vous, dame, sont toutes les qualités possibles; aucune n'y
manque, dame ornée de toutes les vertus; on ne saurait rien y
ajouter, si seulement vous étiez hardie en amour. Vous êtes
sans égale, mur, château et tour d'honneur, et fleur de beauté.
Une partie des mêmes thèmes se retrouve dans la chanson suivante; si, au
début, le poète se plaint avec quelque impatience de l'indifférence
d'Amour à son sujet, il s'y déclare bientôt amant soumis et obéissant,
serviteur fidèle de sa «dame», n'attendant rien que de sa pitié, de sa
«merci».
Je voudrais savoir si Amour voit, entend et comprend, car je
lui ai demandé grâce bien sincèrement et je n'en obtiens aucune
aide; la pitié seule peut me défendre contre ses armes; car je
lui suis si soumis qu'il n'est joie ni paradis pour lesquels je
voulusse échanger l'espoir et l'attente.
Tout homme qui sert son seigneur de bon coeur et loyalement
attend que la raison suggère à son maître de lui faire quelque
bien. L'amour parfait doit apprendre cet usage; qu'il prenne
garde que ses biens soient convenablement distribués, qu'il
considère qui lui sera loyal, franc et sincère, pour que
personne ne le puisse blâmer.
Car après la douleur vient le plaisir, au grand mal succèdent
les joies et un long repos suit le labeur; de grandes faveurs
récompensent les longues souffrances subies sans plaintes;
c'est ainsi qu'on suit d'amour les droits chemins; servez
l'amour loyalement et sans le quitter: c'est par ce moyen qu'on
l'obtient.
Comme la tigresse devant un miroir[12], qui, pour admirer son
beau corps, oublie sa tristesse et son chagrin, ainsi, quand je
vois celle que j'adore, j'oublie mon mal et ma douleur est
moindre. Que personne n'essaie de deviner; je vous dirai
sincèrement qui m'a conquis, si vous savez le reconnaître et le
comprendre.
Mieux-que-Dame, mélange de beauté et de jeunesse aux fraîches
couleurs; comme un archer adroit elle m'a lancé droit au coeur
la douce mort dont je voudrais mourir, si elle ne me rend pas
la joie avec un regard d'amour.
Je voudrais qu'elle sache l'état de mon âme et de mon coeur;
elle apprendrait dans quelle douleur languit un loyal amant,
quand il se consume dans l'attente.
«Loyal amant», c'est le mot que répète après tant d'autres troubadours
notre poète. On comprend sans peine que dans cette conception de l'amour
obtenu par des prières et des sacrifices sans fin la loyauté fût une des
qualités essentielles requises chez l'amant. Pendant cette période
d'attente, plus ou moins longue suivant les caprices de la dame ou le
talent poétique du soupirant amoureux, la moindre défaillance pouvait
être fatale à ce dernier; ce n'est pas la banale loyauté dans l'amour
qu'on exige de lui, c'est la loyauté avant l'amour. C'est celle-là que
Rigaut se vante d'avoir fidèlement observée; il le rappelle à sa dame
dans la chanson qui suit, en lui reprochant doucement, humblement,
suivant les habitudes des troubadours, son insensibilité. Il s'y déclare
son serviteur fidèle, comme dans la chanson précédente; sa dame est la
«maîtresse» qui peut traiter son amant à son gré, comme un seigneur fait
son vassal.
Comme la clarté du jour surpasse toute autre clarté, ainsi vous
surpassez, dame, toutes les autres femmes du monde, par votre
beauté, votre mérite et votre courtoisie.
C'est pourquoi je ne cesse de vous servir et honorer de tout
coeur, semblable au voyageur qui, passant sur un pont étroit,
n'ose s'écarter de sa route.
Qui suit un droit chemin ne s'égare pas; aussi suis-je
complètement rassuré. Si auprès d'Amour la loyauté devait avoir
quelque prix, je suis celui qui devrais trouver pitié plus que
le plus loyal ami du monde. Car en moi il n'y a ni mensonge ni
tromperie et vous n'y en trouverez jamais...
Je vous ai servie, dame, depuis l'heure où je vous ai vue; mais
quel fruit me revient-il si vous me trompez? A vous sera la
faute, à moi est le dommage; comme vous en aurez une part (car
tous les savants du monde disent que le dommage va à celui qui
tient la seigneurie) vous devez m'en garantir, dame; car je
suis votre serviteur, je me reconnais pour tel et vous pouvez
me traiter comme il est d'usage de les traiter.
Cependant Rigaut de Barbezieux aurait été le héros, suivant la légende,
d'une aventure peu honorable pour un amant parfait comme lui et sa
déloyauté aurait été cruellement punie. Suivant sa romanesque
biographie, il ne fut tiré de la solitude où il voulut expier sa faute
que lorsque les «amants sincères et loyaux», sa «dame» et la «Cour du
Puy» l'eurent pardonné. Demandons-nous donc ce que fut cette «Cour du
Puy», car c'est ici une des allusions les plus formelles aux cours
d'amour que nous ayons dans la littérature provençale.
Raynouard a consacré une assez longue dissertation[13] à démontrer
l'existence de ces cours d'amour. Elle remonteraient aux origines de la
poésie provençale, car on trouve des allusions, dit-il, chez les
troubadours les plus anciens.
Raynouard a emprunté la plupart de ses preuves à l'ouvrage d'André le
Chapelain (XIIIe siècle) sur l'_Art d'aimer_. Cet écrit contient en
effet un certain nombre d'arrêts prononcés par «le jugement des dames»
(_judicio dominarum_); il y est question de cours d'amour qui auraient
existé en Gascogne, à Narbonne, à la cour des comtesses de Champagne et
des Flandres. Nostradamus en avait inventé quelques-unes de plus; il y
en aurait eu aux châteaux de Pierrefeu et de Signe, en Provence, au
château de Romanin, près Saint-Remy, en Avignon. La cour de Pierrefeu
était «cour planière et ouverte, pleine d'immortelles louanges, aornée
de nobles dames et de chevaliers du pays».
Avec son imagination coutumière Nostradamus a reconstitué ces tribunaux.
Il nomme les dames qui en faisaient partie, ajoutant aux noms des femmes
citées par les troubadours ceux que sa fantaisie lui suggérait. Il y
avait Stéphanette, dame de Baux, Phanette de Gantelme, qui fit
l'éducation de sa nièce, Laurette de Sade, la Laure de Pétrarque, et
autres nobles dames aux noms gracieux. Ces cours étaient d'ailleurs des
cours mixtes et les chevaliers pouvaient en faire partie.
Les jugements étaient rendus d'après un code poétique dont voici
quelques extraits: «Le mariage n'est pas une excuse légitime contre
l'amour.» «Qui ne sait cacher ne sait aimer.» «Personne ne peut avoir
deux attachements à la fois.» «Le véritable amant est toujours timide.»
«L'amour a coutume de ne pas loger dans la maison de l'avarice.»
Les jugements rendus d'après ces principes ne manquent pas de piquant ni
d'originalité. Voici celui qui est soumis à la cour de la vicomtesse
Ermengarde de Narbonne: «Est-ce entre amants ou entre époux qu'existe la
plus grande affection, le plus vif attachement?» La réponse du tribunal
est la suivante: «L'attachement des époux et la tendre affection des
amants sont des sentiments de nature et de moeurs tout à fait
différentes. Il ne peut donc être établi une juste comparaison entre des
objets qui n'ont pas entre eux de ressemblance et de rapport.»