L'auteur de la même tenson propose à un jongleur ou à un troubadour le

sujet suivant: ou bien il connaîtra à fond tous les arts qu'un clerc de

son temps peut savoir, ou bien il sera un parfait connaisseur dans l'art

d'aimer. Les deux thèmes sont traités avec maestria par les deux

troubadours: celui qui consacre sa vie à la science commence par

affirmer que les femmes sont plus trompeuses qu'un «corsaire»; son

érudition lui fournit d'illustres exemples: David, Samson et Salomon.

«Je vous plains, répond son partenaire; vous vivrez triste avec vos

«sept arts» (le summum de la science d'alors) qui vous troubleront la

vue et l'ouïe, comme il arrive à de nombreux savants qui en deviennent

fous.» Pour lui, son choix est fait; il aime mieux la vie riante que lui

promettent la poésie et l'amour.

Voici enfin la question qu'agitent ensemble, dans une tenson, les

troubadours Guiraut de Salignac et Peironnet. «Qu'est-ce qui maintient

le mieux l'amour, les yeux ou le coeur?» «Les yeux, répond l'un d'eux,

car le coeur ne se donne que sur le jugement des yeux. Les yeux sont de

tout temps les messagers du coeur.» «C'est dans le coeur, répond

l'adversaire, que se maintient le mieux l'amour; car le coeur voit de

loin, les yeux de près seulement.» Les deux derniers couplets sont à

citer tout entiers: «Seigneur Peironnet, tout homme de haut lignage

reconnaît que votre choix est mauvais, car tous savent que le coeur a la

seigneurie sur les yeux, et écoutez en quelle manière: l'amour ne sort

pas des yeux si le coeur n'y consent, tandis que, sans les yeux, le

coeur peut aimer celle qu'il n'a jamais vue en réalité, comme Jaufre

Rudel fit de son amie.» «Seigneur Guiraut, si les yeux de ma dame me

sont hostiles, peu m'importe le coeur; mais si elle me montre un regard

avenant, elle me prend le coeur et le met en sa puissance. Voici en quoi

consiste le pouvoir et la hardiesse du coeur: par les yeux l'amour

descend dans le coeur et les yeux disent, par un agréable langage, ce

que le coeur ne peut ni n'oserait dire.»

Le jugement de cette subtile et gracieuse discussion est renvoyé à une

noble dame du château de Pierrefeu, en Provence. Il n'est pas rare que

les tensons se terminent par un envoi de ce genre. La tenson est, elle

aussi, elle surtout, un produit de la société courtoise du temps. Elle

reste comme un écho de cette société. Dans son cadre un peu grêle elle

la fait revivre avec sa courtoisie et aussi son amour de la préciosité

ou de la convention, et on peut voir, dans les tensons à trois ou quatre

personnages qui nous restent, les origines lointaines de la comédie de

salon.

Avec la _pastourelle_[17], nous arrivons à un genre qui paraît, au

premier abord, être resté plus près de son origine populaire. Voici en

quoi il consiste. Le poète, pendant un voyage, rencontre une bergère;

elle est jeune, avenante, chante ou tresse des fleurs en gardant son

troupeau. Le poète la salue courtoisement, et, après quelques

compliments, lui offre son amour. La conversation s'engage et elle se

développe suivant la fantaisie du poète. Le début et le dénouement sont

seuls conventionnels. Un exemple emprunté à un des plus anciens

troubadours, Marcabrun, montrera ce que peut donner ce genre. Le

troubadour, à cheval, a rencontré une bergère.

Je pousse mon cheval vers elle:

«Que ne puis-je arrêter, la belle,

La bise qui vous échevèle!

--Sire, me répond la vilaine,

Si le vent souffle et me hérisse,

Je dois au lait de ma nourrice

De ne point trop m'en mettre en peine.

--Sans médire de votre mère,

La belle, il pourrait bien se faire

Que quelque chevalier fût père

D'une aussi courtoise vilaine

Votre regard est un sourire;

Plus je vous vois, plus je soupire

Mais vous être trop inhumaine.

--Non, non, sire, je suis la fille

De gens dont toute la famille

N'a manié que la faucille

Ou le hoyau, dit la vilaine.

J'en sais un qui vante sa race,

Et qui devrait suivre leur trace

Six jours ou sept dans la semaine.

--Fille aussi farouche que belle,

Je sais un peu, quand je m'en mêle,

Apprivoiser une rebelle.

On peut, avec telle vilaine,

Faire amour loyal et sincère,

Et vous m'êtes déjà plus chère

Que la plus noble châtelaine.

--Quand un homme a perdu la tête,

Est-ce un vain serment qui l'arrête?

Un mot, et votre bouche est prête,

A baiser mes pieds de vilaine.

Mais pensez-vous que je désire

Perdre, pour vous plaire, beau sire,

Ma richesse la plus certaine?[18]

L'auteur de cette traduction remarque que la vilaine, mise ainsi en

scène, a «terriblement d'esprit» pour une femme des champs. «Ce n'est

pas le long des haies, même en Gascogne, que fleurit une ironie si

légère et si perçante à la fois.» C'est une réflexion qu'on peut faire à

propos de la plupart des pastourelles. C'est un genre qui a pu être

populaire; mais il a perdu ce caractère de très bonne heure.

Comment d'ailleurs ce genre, s'il avait gardé la simplicité primitive

que nous pouvons lui supposer, aurait-il eu des chances de plaire à la

société raffinée pour laquelle écrivaient les troubadours? Aussi les

bergères qu'ils mettent en scène ressemblent étrangement, du début à la

fin de leur littérature, à celle de Marcabrun. C'est leur aïeule. Ce

sont en général de vertueuses coquettes. Elles écoutent les compliments,

acceptent les galanteries, mais finissent toujours par berner leur

interlocuteur. Là encore règne la convention. Le charme de la plupart de

ces compositions ne vient pas des tableaux champêtres qu'elles peuvent

présenter, ni de la naïveté et de la simplicité des sentiments exprimés;

il vient surtout de la forme dialoguée qui a permis aux auteurs de

pastourelles de leur donner un tour dramatique. Elles se rapprochent à

ce point de vue des débats que sont les tensons.

De la pastourelle on rapproche ordinairement la _romance_. Dans la

littérature du Nord de la France surtout ce rapprochement est légitime.

On entendait par _romance_ le récit d'une aventure d'amour fait par le

poète, sous forme dialoguée. Par le contenu la romance est donc d'un

caractère narratif; mais par la forme elle appartient à la poésie

lyrique et par le dialogue surtout elle se rapproche de la pastourelle.

Les exemples en sont très nombreux dans la littérature de langue d'oïl;

ils sont au contraire très rares dans la poésie des troubadours.

Cette rareté est très regrettable, si on en juge par les modèles qui

nous restent, et dont les meilleurs sont, comme la pastourelle citée

plus haut, du troubadour gascon Marcabrun. Voici la traduction de l'une

de ces deux pièces. Elle est comme un écho des sentiments qui agitaient,

au milieu du XIIe siècle, le coeur d'une jeune femme dont l'ami était

parti pour la croisade.

A la fontaine du verger, où l'herbe est verte sur le gravier, à

l'ombre des beaux arbres, pendant que je cherchais de nouveaux

chants et de blanches fleurs, je trouvai seule, sans compagnon,

celle qui ne voulait pas de consolation.

C'était une damoiselle au corps très beau, fille du seigneur du

château; et, comme je croyais que les oiseaux et la verdure lui

causaient de la joie et qu'elle écoutait mon badinage, elle

changea tout à coup de couleur.

Elle pleura des yeux et soupira du fond du coeur:

«Jésus, dit-elle, roi du monde, c'est pour vous que croît ma

douleur. Car les meilleurs soldats sont partis pour vous

servir.

«C'est pour vous qu'est parti mon doux ami, mon beau et mon

vaillant ami.

«A moi il ne m'est resté que les regrets et les pleurs. Ah!

malheur au roi de France Louis, par qui le deuil est entré dans

mon coeur.»

Quand je la vis se désespérer, je vins près d'elle auprès du

clair ruisseau. «Belle dame, dis-je, trop de pleurs abîment le

visage et enlèvent ses couleurs. Il ne vous faut désespérer,

car celui qui donne au bois ses feuilles peut aussi vous rendre

la joie.

«--Seigneur, dit-elle, je crois bien que Dieu aura pitié de moi

dans l'autre monde, comme il aura pitié de tant d'autres

pécheurs. Mais en attendant, il m'a enlevé celui qui faisait ma

joie.»

Cette énumération serait incomplète, si nous ne citions en terminant un

des genres les plus gracieux que les troubadours aient traités. C'est

celui de l'_aube_ (prov. _alba_). Le nom lui vient de ce que le mot

«aube» reparaît à chaque couplet. Pour caractériser le fond, il suffit

de rappeler la situation de Roméo et Juliette, quand le chant mélodieux

du rossignol vient leur annoncer le jour. Seulement, dans «l'aube», le

chant du rossignol est remplacé par la voix d'un ami fidèle qui a poussé

le dévouement jusqu'à veiller toute la nuit à la sécurité de son

compagnon. De cette situation étrange le poète sait tirer d'heureux

effets, comme on peut le voir dans la traduction suivante d'une des

«aubes» les plus célèbres de la littérature provençale. Elle débute par

une invocation à Dieu qui ne manque pas de grandeur ni de majesté, mais

qui révèle, si l'on songe à la situation, un fonds ineffable de

paganisme.

Roi glorieux, roi de toute clarté,

Dieu tout-puissant, j'implore ta bonté!

A mon ami prête une aide fidèle;

Hier au soir il m'a quitté pour elle,

Et je vois poindre l'aube.

Beau compagnon, vous dormez trop longtemps;

Réveillez-vous, ami, je vous attends,

Car du matin je vois l'étoile accrue

A l'Orient; je l'ai bien reconnue,

Et je vois poindre l'aube.

Beau compagnon, que j'appelle en chantant,

Ne dormez plus, car voici qu'on entend

L'oiseau cherchant le jour par le bocage,

Et du jaloux je crains pour vous la rage,

Car je vois poindre l'aube.

Beau compagnon, le soleil a blanchi

Votre fenêtre, et vous rappelle aussi;

Vous le voyez, fidèle est mon message;

C'est pour vous seul que je crains le dommage,

Car je vois poindre l'aube.

Beau compagnon, j'ai veillé loin de vous

Toute la nuit, et j'ai fait à genoux

A Jésus-Christ une prière ardente,

Pour vous revoir à l'aube renaissante,

Et je vois poindre l'aube.

Beau compagnon, vous qui m'aviez tant dit,

Sur le perron, de veiller sans répit,

Voici pourtant qu'oubliant qui vous aime,

Vous dédaignez ma chanson et moi-même,

Et je vois poindre l'aube.

--Je suis si bien, ami, que je voudrais

Que le soleil ne se levât jamais!

Le plus beau corps qui soit né d'une mère

Est dans mes bras, et je ne m'émeus guère

Du jaloux ni de l'aube[19].

Il y a un quinzaine de poésies de ce genre dans la littérature

provençale: la plus ancienne est en latin, le refrain seul est en

provençal[20]. D'où vient ce genre si étrange dont on ne trouve pas

trace dans les littératures anciennes? Est-il, comme la plupart des

autres, d'origine populaire, ou faut-il lui reconnaître une origine

savante?

Si nous ne connaissions que des formes d'aube provençales, surtout celle

que nous venons de citer, on pourrait se demander si ce genre n'est pas

un produit de la société aristocratique et courtoise du moyen âge. Mais

il y a d'autres formes plus anciennes que celles-là. Ce n'est pas

toujours un ami fidèle, ou un veilleur (personnage très important dans

les châteaux) qui annonce le retour du jour; ce rôle est quelquefois

confié aux oiseaux populaires par excellence, l'alouette, le rossignol,

et ce thème se retrouve dans la poésie populaire de la plupart des pays.

Sans engager ici une discussion inutile sur l'origine de l'aube,

admettons avec la plupart des critiques que l'aube se compose de

plusieurs éléments dont les principaux sont d'origine populaire. Nous ne

connaissons que par hypothèse cette forme primitive. Il en est ainsi au

début des littératures; on ne juge les genres dignes d'être notés que

quand ils sont déjà loin de leur origine. Les meilleurs de leurs

vers--les plus populaires--ne seront jamais connus.

Ces genres principaux, chanson, sirventés, tenson (et en partie

pastourelle et aube) ne sont pas les seuls que les troubadours aient

traités. Dans la décadence surtout on en inventa d'autres; à l'_aube_,

chant du matin, on opposa la _serena_, chant du soir[21]. La pastourelle

tirait son nom du personnage qui y jouait le rôle principal; on composa

des pièces qui portaient différents noms suivant le métier des

personnages mis en scène; la «bergère» des pastourelles pouvait être

remplacée par une gardienne de vaches ou d'oies; ceci formait une

nouvelle variété du genre et prenait un nom nouveau. Laissons là ces

puérilités; ce sont jeux de poètes d'une époque de décadence, essayant

de faire revivre maladroitement des genres morts.

Mais même à l'âge d'or de la poésie provençale, à côté des grands

genres, existaient des genres secondaires. Les troubadours avaient, par

exemple, un nom pour désigner une poésie où ils annonçaient à leur dame

qu'ils se séparaient d'elle: c'était le _congé_. Un autre genre

secondaire portait le nom d'_escondig_ (excuse ou justification) et le

mot en indique suffisamment le contenu. Pour mieux marquer sa tristesse

ou sa colère de voir ses sentiment amoureux non partagés, un troubadour

composait un _descort_ (désaccord), c'est-à-dire une poésie lyrique d'un

rythme et d'une mélodie assez libres: cette composition désordonnée

marquait l'état de son âme. Le troubadour Rambaut de Vaqueiras trouva

encore mieux: il écrivit son _descort_ en cinq langues ou dialectes, une

par strophe; la dernière strophe est composée de dix vers, deux en

chaque langue. «C'est pour mieux marquer, dit-il au début, combien le

coeur de ma dame a changé, que je fais désaccorder les mots, la mélodie

et le langage.» La cacophonie et le charabia avaient ainsi mission de

dire ce que le coeur ne pouvait exprimer[22].

Beaucoup plus intéressants à étudier seraient d'autres genres lyriques

comme les _danses_, les _danses doubles_, les _ballades_, les

_estampies_. Ce sont là des genres qui paraissent avoir le mieux gardé

le caractère populaire. Il y a telle ballade ou danse anonyme avec

refrain qui ressemble encore à une ronde d'enfants. Mais les exemples de

ces genres, si précieux qu'ils soient pour la critique, sont trop rares

pour mériter ici plus qu'une rapide mention. Nous pouvons nous en tenir

aux cinq genres principaux dont nous venons de décrire la forme.

Tel est, dans ses grandes lignes, le cadre où se meut la poésie des

troubadours. Il est mince et grêle, en apparence. Les grands genres,

ceux du moins que la critique moderne a qualifiés ainsi, en sont exclus.

Mais on nous a appris, dans un vers lapidaire, la valeur d'un bon sonnet

et un seul a suffi à la célébrité d'un de nos poètes contemporains.

Jugeons donc les troubadours à cette mesure; et, sans leur reprocher de

n'avoir pas connu certains genres, faisons-leur un mérite d'avoir su

traiter avec une incomparable maîtrise ceux qu'ils ont inventés.

Faisons-leur surtout un titre de gloire d'avoir été les premiers, au

début des littératures modernes, à comprendre la valeur de la forme en

poésie, à en proclamer la nécessité, à donner des règles et des lois:

c'est par eux que la notion de l'art est entrée dans ces littératures.

C'est aussi un mérite non moins grand, quoique d'un autre ordre, d'avoir

su confier aux formes poétiques dont ils sont les inventeurs des pensées

si neuves, si ingénieuses et si profondes que les littératures voisines

les ont aussitôt empruntées. On s'en rendra mieux compte en étudiant

leur théorie de l'amour courtois.

CHAPITRE IV

LA DOCTRINE DE L'AMOUR COURTOIS. COURS D'AMOUR

La doctrine de l'amour courtois: son originalité.--L'amour est

un culte.--Le «service amoureux» imité du «service féodal».--La

discrétion; les pseudonymes: les hommages des troubadours ne

s'adressent qu'aux femmes mariées.--La patience vertu

essentielle.--L'amour est la source de la perfection littéraire

et morale.--L'orthodoxie amoureuse chez le troubadour Rigaut de

Barbezieux.--Les cours d'amour d'après Nostradamus et

Raynouard.

L'ancienne poésie provençale se fait remarquer, dès ses débuts, par une

profonde originalité[1]. Ni par le fond, ni par la forme, elle ne

ressemble à rien de ce qui l'a précédée. La forme est parfaite, et

cependant elle n'a pas de modèles dans la poésie classique des Grecs ou

des Latins. Les idées poétiques et les sentiments qu'expriment les

premiers troubadours ne dénoncent aucune imitation; d'un bout à l'autre

cette poésie vivra par elle-même et non d'emprunts. Cette originalité,

qui a fini par être un élément de faiblesse, a fait d'abord sa force.

Elle se manifeste surtout dans la conception que les troubadours se sont

faite de l'amour. Les premiers, dans les littératures modernes, ils ont

su exprimer avec éclat les sentiments que cette passion inspire.

Ils ont imposé leur conception de l'amour à leurs nombreux imitateurs:

poètes français, italiens, portugais et même allemands. Il est important

de reconstruire une théorie dont on retrouve les éléments au berceau des

principales poésies modernes.

Nous ne dirons rien du premier troubadour connu, Guillaume, comte de

Poitiers. Ce fut un homme d'humeur fort joyeuse et gaillarde et ses

poésies en témoignent en plus d'un endroit. Si les troubadours qui

suivirent lui avaient emprunté sa conception de l'amour, ils n'auraient

pu guère ajouter à la sensualité, disons même à la brutalité de

quelques-unes de ses chansons. Ce troubadour de haut parage parle trop

souvent comme le plus mal élevé de ses écuyers. Il est pour peu de chose

dans la conception de l'amour telle que l'ont faite les grands

troubadours du XIIe siècle, et il y a un abîme par exemple entre lui et

Bernard de Ventadour ou Giraut de Bornelh.

Et cependant son dernier éditeur a bien nettement montré, après Diez,

que les principaux traits de l'amour conventionnel, tel que l'ont conçu

les troubadours de l'époque classique, étaient déjà en germe chez le

premier troubadour. «L'espèce d'exaltation mystique qui a pour cause et

pour objet à la fois la femme aimée et l'amour lui-même était déjà

désignée sous le nom de _joi_(joie); l'hymne enthousiaste que le poète

entonne en son honneur, et qui est une de ses productions les plus

réussies suppose naturellement l'existence de la chose et du mot[2].»

Voici quelques strophes de cet hymne:

Plein d'allégresse, je me plais à aimer une joie à laquelle je

veux m'abandonner; et puisque je veux revenir à la joie, il est

bien juste que, si je puis, je recherche le mieux (l'objet le

plus parfait)...

Jamais homme n'a pu se figurer quelle est (cette joie), ni par

le vouloir ou le désir, ni par la pensée ou la fantaisie; telle

joie ne peut trouver son égale, et celui qui voudrait la louer

dignement ne saurait, de tout un an, y parvenir.

Toute joie doit s'humilier devant celle-là; toute noblesse doit

céder le pas à ma dame à cause de son aimable accueil, de son

gracieux et plaisant regard; celui-là vivra cent ans qui

réussira à posséder la joie de son amour.

Par la joie qui vient d'elle le malade peut guérir et sa colère

peut tuer le plus sain; par elle le plus sage peut tomber dans

la folie, le plus beau perdre sa beauté, le plus courtois

devenir vilain, le plus vilain courtois.

On croirait lire un troubadour de l'époque classique pendant laquelle la

doctrine de l'amour courtois fut définitivement fixée. Cependant cette

pièce forme une exception dans l'oeuvre de Guillaume de Poitiers et

c'est chez ses successeurs qu'il faut chercher la vraie doctrine. En

voici les principaux traits.

Dans la poésie courtoise des troubadours, l'amour est conçu de très

bonne heure comme un _culte_, presque comme une _religion_. Il a ses

lois et ses droits; les unes et les autres forment une sorte de code du

parfait amant. Le code est sévère et les lois rigoureuses; il faut se

soumettre à leur discipline; on n'y déroge pas sans danger[3].

Les amants se comportent vis-à-vis de l'amour, comme un vassal vis-à-vis

de son suzerain. Il existe un service d'amour, comme il existe un

service de chevalerie. L'amant devient l'homme-lige de la personne

aimée, ou même d'amour personnifié; il accomplit ses volontés, obéit à

ses ordres, exécute ses moindres caprices. Être amoureux, dans la poésie

des troubadours, c'est s'engager par un serment, comme un chevalier. On

accepte tous les liens rigoureux qu'un serment de ce genre impose

conformément aux moeurs du temps. Pas plus que le chevalier l'amant

n'est un esclave et il garde sa noblesse; mais il est un vassal et à ce

titre dépend, corps et âme, de son suzerain qui peut en disposer à son

gré, sans rendre de comptes à personne. Le «vasselage amoureux» est une

invention des troubadours provençaux; elle porte la marque du temps et

les deux termes de cette expression caractérisent l'esprit et les moeurs

de cette époque.

C'est ainsi que Bernard de Ventadour dit à sa dame: «Je suis, dame,

votre sujet, consacré pour toujours à votre service, votre sujet par

paroles et par serment.» Peire Vidal, avec son exagération habituelle,

dit à la sienne: «Je suis votre bien, vous pouvez me vendre ou me

donner.» «Je vous appartiens, proclame un autre, vous pouvez me tuer, si

c'est votre plaisir.» «Avec patience et discrétion, dit un quatrième, je

suis votre vassal et votre serviteur[4].»

On n'arrivait pas d'emblée à être le vassal de sa dame. Il y avait des

degrés à parcourir, un stage à accomplir; la langue des troubadours a

plusieurs mots pour désigner l'amant dans ces diverses situations. «Il y

a quatre degrés en amour; le premier est celui du soupirant, le deuxième

celui du suppliant, le troisième celui de l'amoureux, le quatrième celui

de l'amant.» Ce dernier terme n'indiquait pas d'ailleurs autre chose que

l'acceptation par la dame des hommages poétiques du troubadour amoureux.

«La dame recevait de lui un serment de fidélité que scellait

ordinairement un baiser et le plus souvent celui-ci était le premier et

le dernier[5].»

Mais cette faveur si péniblement acquise il était difficile de la

conserver contre les jaloux et les envieux. De là découlaient pour

l'amant de dures obligations.

La discrétion est une des premières qualités requises. Fi des amants

grossiers qui compromettraient leurs dames par leurs chansons! A ces

imprudents maladroits aucun succès n'est réservé. Aussi la dame aimée

est-elle en général désignée par un pseudonyme, qui n'est pas toujours

très transparent; c'est un _senhal_ (signal) suivant l'expression

technique. La fantaisie et l'imagination guident les troubadours dans le

choix de ces pseudonymes; mais ces noms, comme on peut s'y attendre,

sont souvent pris parmi les plus gracieux ou les plus expressifs.

Bernard de Ventadour appelle sa dame tantôt _Bel-Vezer_ (Belle-Vue),

tantôt _Magnet_ (Aimant), tantôt _Tristan_, déroutant ainsi non

seulement la malice de ses contemporains, mais aussi la sagacité des

commentateurs modernes.

Rigaut de Barbezieux désigne constamment sa dame sous le nom de

_Mieux-que-Dame_ (_Miels de Domna_), _Plus-que-Reine_, pourrions-nous

dire, en rappelant le titre d'un roman contemporain. Bertran de Born

appelle la sienne _Miels-de-Ben_(Mieux-que-Bien) ou

_Bel-Miralh_(Beau-Miroir). On trouve encore parmi ces pseudonymes

_Beau-Réconfort_(_Belh Conort_), _Bon-voisin_, _Beau-chevalier_, _Mon

écuyer_, _Beau-Seigneur_. Le dernier troubadour appelait sa dame

_Belle-Joie_ (_Belh Deport_). Cette coutume, qui remonte à Guillaume de

Poitiers, a été constamment observée.

Elle s'explique si on se rappelle que les troubadours n'adressent leurs

hommages qu'à des femmes mariées; chanter l'amour d'une jeune fille est

tout à fait exceptionnel, dans la poésie provençale. Cette habitude peut

nous paraître étrange; mais elle est conforme aux moeurs du temps.

La femme mariée seule a été idéalisée par la chevalerie. C'est à elle

que vont les hommages des poètes, comme ceux des chevaliers. On comprend

d'ailleurs sans peine cet état de la société. Pendant l'absence du

seigneur, appelé souvent par devoir ou par ambition à des expéditions

guerrières, la femme représentait la puissance suzeraine aux yeux de ses

vassaux. Elle peut être appelée à jouer un grand rôle, comme Guibourg,

l'épouse légendaire de Guillaume d'Orange, qui, en l'absence de son

mari, défend la ville contre les Sarrasins. La jeune fille tient peu de

place dans la société du temps et n'a aucun rôle à jouer. Il faut se

rappeler ces moeurs si on veut comprendre la poésie des troubadours.

Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence · 第 4 / 20 段