troubadours déclassés voisinaient avec des montreurs de singes et
d'ours! De courts tableaux esquissés par le dernier troubadour, Guiraut
Riquier, ainsi que d'autres témoignages, nous en donnent quelque idée.
Nous y voyons le chanteur et le musicien ambulants, qui vont dépenser
leur recette au cabaret; le bateleur, avec ses tours de passe-passe, qui
a si bien représenté la classe des jongleurs que son nom en est devenu
synonyme; le saltimbanque enfin, souvent accompagné de danseuses aux
moeurs faciles, exhibant à la badauderie publique les nombreux animaux
qu'il a dressés, oiseaux, singes, ours, chiens et chats savants; tous
les types en un mot de la foire et du cirque décorés du nom général de
jongleur.
On pensera sans doute que ce sont là des tableaux d'une époque de
décadence, et que les spectacles de ce genre étaient plus appréciés du
peuple que des sociétés courtoises où fréquentaient ordinairement les
troubadours. Cela est vrai, en partie. Cependant voici le divertissement
qu'un grand seigneur du temps offrait à ses invités. Le récit en est
emprunté au roman de _Flamenca_[16], si instructif pour l'histoire des
moeurs. La scène se passe dans le palais de Bourbon d'Archambaut, qui
est immense. C'est le jour de la Saint-Jean; après le repas, les
jongleurs se lèvent. «Chacun veut se faire entendre; alors vous auriez
entendu retentir des cordes de diverses mélodies; qui sait un air
nouveau de viole, chanson, descort ou lai, s'avance le plus possible...
L'un touche la harpe, l'autre la viole; l'un joue de la flûte, l'autre
siffle... l'un joue de la musette, l'autre de la flûte; l'un de la
cornemuse, et l'autre du chalumeau. L'un joue de la mandore, l'autre
accorde le psaltérion avec le monocorde. L'un fait le jeu des
marionnettes, l'autre le jeu des couteaux; l'un se jette à terre et
l'autre saute, l'autre danse avec sa bouteille...»
Si nous avons ici un tableau de fantaisie, les traits en sont empruntés
à la réalité. Les musiciens dominent dans cette assemblée de jongleurs;
mais les bateleurs n'y manquent pas. La poésie seule paraît être une de
leurs moindres préoccupations.
Dira-t-on que ce tableau représente plutôt les moeurs de la France du
Nord, et que les jongleurs que fréquentent les troubadours ne
ressemblent en rien à ceux-ci? Détrompons-nous: nous avons d'autres
témoignages. Des troubadours ont pris la peine de composer en vers, vers
médiocres sans doute, mais précieux par leur contenu, des codes du
parfait jongleur. Voici quelques extraits d'un de ces «enseignements»
(c'est le nom qu'ils portent dans la poésie provençale)[17]. Le poète
reproche au jongleur de ne pas savoir jouer de la viole et de chanter
encore pis, du commencement à la fin. «Celui-là fut un mauvais maître,
qui t'enseigna à remuer les doigts et à conduire l'archet. Tu ne sais ni
danser, ni bateler, à la manière d'un jongleur gascon. Je ne t'entends
dire ni sirventés, ni ballade, ni _retroencha_. ni tenson.» Notons que
ce même jongleur doit connaître, d'après notre poète, la plupart des
cycles de la littérature épique, depuis la geste «Carlon»--de
Charlemagne--jusqu'à celle d'Arthur: Aïol, les Loherains, Erec, Gérard
de Roussillon, l'empereur Constantin, Salomon, etc. Toute la lyre!
Voici encore les conseils que donne un autre poète à un apprenti
jongleur. «Sache trouver et bien sauter, bien parler et proposer des
jeux-partis; sache jouer du tambour et des castagnettes et faire
retentir la symphonie... sache jeter et rattraper quelques pommes avec
deux couteaux, avec chants d'oiseaux et marionnettes... sache jouer de
la cithare et de la mandore et sauter à travers quatre cerceaux. Tu
auras une barbe rouge (?) dont tu pourras t'affubler... Fais sauter le
chien sur un bâton et fais-le tenir sur ses deux pieds...[18]»
Tel est le monde étrange avec lequel les troubadours étaient constamment
en contact. Sans doute à la belle époque, à l'âge d'or, il dut y avoir
des distinctions parmi les jongleurs. Mais combien de temps durèrent ces
distinctions sociales? Et qui pouvait les maintenir? Il est probable
que, si elles ont existé, elles durèrent peu. La confusion des jongleurs
et des troubadours commença de bonne heure: avec la décadence de la
poésie elle s'accentua rapidement.
Rappelons-nous maintenant les légendes romanesques dont les biographes
des troubadours ont entouré leur vie. Vus à travers ces biographies, ou
à travers celles de Nostradamus, encore plus mensongères, ils nous
apparaissent comme entourés d'une auréole. Il semble qu'ils aient vécu
dans un monde charmant, ennobli, idéalisé. La réalité dut être moins
belle; on l'entrevoit à chaque instant en étudiant leurs poésies.
Cependant l'impression finale est juste en partie. Il y eut à cette
époque un tel enthousiasme pour la poésie que les poètes prirent dans la
société d'alors une place qu'ils n'avaient plus depuis des siècles et
qu'ils mirent longtemps à retrouver.
CHAPITRE III
L'ART DES TROUBADOURS. LES GENRES
La poésie des troubadours est essentiellement lyrique.--Écoles
de poésie?--Le culte de la forme.--Le «trobar clus»; admiration
de Dante et de Pétrarque pour Arnaut Daniel.--La musique des
troubadours.--Les genres: la chanson, le sirventés, la tenson,
la pastourelle, l'aube.--Autres genres.
Les troubadours sont essentiellement des poètes lyriques[1]. Plusieurs
ont même exprimé leur dédain pour les compositions d'un autre genre.
Ainsi Giraut de Bornelh s'étonne et s'irrite même du succès qu'ont dans
les cours contes et nouvelles, les romans, comme nous dirions de nos
jours. (Il y avait en effet des troubadours qui, doués d'un bon talent
de lecteurs, faisaient des lectures poétiques.) Le succès, dit Giraut de
Bornelh, devrait être réservé aux bonnes chansons traitant de sujets
relevés. Il y eut donc dans cette littérature une hiérarchie des genres.
Elle fut observée pendant tout l'âge d'or et de la poésie provençale. Ce
n'est que pendant la période de décadence que les «beaux traités
didactiques», fort en honneur alors, et les «contes gracieux», pour nous
servir des expressions du dernier troubadour, furent mis sur le même
pied que les compositions lyriques. Pendant la période classique, la
poésie lyrique fut seule en honneur.
Où les troubadours apprenaient-ils leur art? N'est-il pas naturel que,
dans un milieu qui a poussé si loin le culte de la forme, il ait existé
des écoles de poésie? Des écoles où l'on apprenait la technique d'un
métier qui dès les débuts était difficile? La question est d'autant plus
intéressante qu'il est souvent fait mention d'écoles, soit dans les
biographies des troubadours, soit dans leurs poésies. Ainsi l'auteur de
la vie de Giraut de Bornelh nous apprend que l'hiver il passait son
temps «à l'école». Il s'agit sans doute ici d'écoles où l'on enseignait
les sept arts qui composaient l'ensemble des connaissances d'alors.
D'école de poésie il n'y en eut pas. Ou s'il y en eut, ce fut peut-être
celle que Jaufre Rudel nous fait connaître par le début d'une de ses
chansons: maîtres et maîtresses de chant c'étaient les oiseaux et les
fleurs, en un mot la Nature.
Maîtres, maîtresses de chansons
Assez autour de moi foisonnent:
Mille oiselets sur les buissons
Célèbrent les fleurs qui couronnent
Nos gazons déjà renaissants[2].
Cependant il arrivait que les poètes formaient des disciples, au vrai
sens du mot. Èbles II, vicomte de Ventadour, fut ainsi le maître de
Bernard, qui le paya si mal de sa peine. Marcabrun était disciple de
Cercamon. Un troubadour plus récent, Uc de Saint-Cyr, apprenait beaucoup
auprès des autres poètes, mais il faisait part volontiers à ses
confrères de ses connaissances poétiques. Il s'était ainsi formé de
bonne heure une sorte de code poétique, auquel les troubadours font de
nombreuses allusions; ils le connaissaient par tradition, nous ne le
connaissons plus, et encore incomplètement, que par des recueils
didactiques de la période de décadence.
Quelle que soit l'école où ils se sont formés, les troubadours se
distinguent par un souci extrême de la forme. Les métaphores abondent,
chez eux, pour marquer ce travail délicat qui consiste à couvrir la
pensée d'une parure élégante. L'expression classique de _limer_, _polir_
revient souvent. L'un se vante de savoir bien «bâtir» ou «forger» une
chanson; l'autre de savoir l'«orner» et l'«affiner». Il n'est pas rare
qu'un troubadour confiant ses chants à un jongleur le prie de n'y rien
changer, tellement il a conscience d'avoir fait oeuvre parfaite. Ce
souci de la forme est extrême chez les troubadours; il devint bientôt
excessif; mais ils lui doivent d'avoir pu faire sur des «pensers» déjà
antiques de jolis vers nouveaux.
Tout en leur reprochant ce culte presque exclusif de la forme,
sachons-leur gré de l'avoir ainsi mise en honneur. Ce souci d'art est de
tradition dans les littératures néo-latines. Elles ont plus d'une fois
racheté par ce côté ce qui leur manquait en profondeur. Cette tradition
remonte loin; si les troubadours ne l'ont pas créée, ils étaient dignes
de le faire.
Et soyons-leur indulgents aussi pour l'orgueil qu'ils ont de leur art.
Vaniteux, à ce point de vue, les troubadours le furent à l'excès. La
mesure et la discrétion, qualités dont ils font si souvent l'éloge,
paraissent avoir été peu en honneur dans leur milieu. Ils se vantent à
tout instant de leur supériorité, et de leur originalité dans
l'invention. Cela est vrai en partie. Mais l'invention est pour eux
autre chose que ce que nous entendons par ce mot. Elle ne consiste pas à
trouver des pensées nouvelles, mais plutôt à inventer de nouveaux airs,
de nouvelles mélodies, de nouvelles rimes ou combinaisons strophiques.
C'est encore ici un souci d'art qui les pousse; et c'est de lui qu'ils
tirent vanité. Mais cette vanité n'est-elle pas commune aux poètes? et
n'y en a-t-il pas de plus mal placée?
Ce souci de s'éloigner du vulgaire et de n'écrire que pour les parfaits
connaisseurs a conduit les troubadours--surtout ceux de la première
période--à un genre de style raffiné qu'ils désignent sous le nom de
_trobar clus_ (invention obscure, fermée aux profanes). Ce genre
consiste à n'employer que des mots rares, difficiles et obscurs, ou
s'éloignant de leur sens ordinaire. Les poésies écrites dans ce style
paraissent claires à première vue, mais le sens en est si bien caché
qu'encore aujourd'hui on discute sur le sens de quelques-unes. Il y eut
dans ce genre si faux des virtuoses. Les connaisseurs du temps ne leur
ménagèrent pas leur admiration. Ainsi Dante et Pétrarque mettent au
premier rang des troubadours le représentant le plus éminent de ce
genre, Arnaut Daniel. «C'est un grand maître en poésie, dit Pétrarque,
et qui fait encore honneur à sa patrie par son style orné et poli[3].»
Ces deux grands poètes italiens eux-mêmes ont subi l'influence des
troubadours de cette école; mais leur génie les a préservés des excès.
Il n'en fut pas de même dans la littérature provençale où ce genre
produisit bon nombre de pièces obscures et énigmatiques, pour la plus
grande joie des connaisseurs anciens et pour le désespoir des
connaisseurs modernes. Il y eut d'ailleurs de bonne heure une réaction,
et même tous les troubadours de la bonne époque n'ont pas admis cette
conception[4].
La musique est une partie importante de l'art des troubadours. Il nous
est dit de plus d'un qu'il trouvait non de belles pensées, mais de beaux
«sons», c'est-à-dire de belles mélodies. Plusieurs manuscrits des
troubadours, plusieurs «chansonniers», comme on les appelle, nous font
connaître cette musique. Seulement on dirait qu'il y manque l'âme. Nous
sommes très mauvais juges de ce qui en faisait l'originalité. Son secret
paraît à jamais perdu. Chantée de nos jours elle paraît monotone, comme
un plain-chant vieilli. Par quels mouvements, par quelles modulations,
les troubadours et surtout les jongleurs, en relevaient-ils la
monotonie? C'est ce que nous ne saurons sans doute jamais[5].
Le chant et la musique étaient proprement du domaine du jongleur. S'il y
avait eu une démarcation bien nette entre ces deux classes, le
troubadour se serait contenté d'inventer la mélodie, laissant au
jongleur le soin de la chanter en s'accompagnant de la viole, de la
cithare et autres instruments. Mais c'est par là précisément que la
classe des jongleurs se confondait avec celle des troubadours.
N'était-ce pas une tentation toute naturelle pour le poète musicien de
chanter lui-même sa composition? Comme aux époques lointaines de la
Grèce primitive musique et poésie allaient de pair: les deux arts se
confondaient chez les troubadours comme jadis chez les aèdes.
L'étude des différents genres lyriques nous montrera mieux encore
l'union de ces deux arts. Les genres que nous allons énumérer sont tous
faits pour être chantés. Les troubadours (ils nous en font assez souvent
la confidence) ont mis autant de soin à inventer le «son», c'est-à-dire
la mélodie, qu'à trouver le fond et à orner la forme.
On divise quelquefois ces genres en deux groupes: ceux qui ont gardé
quelque trace de leur origine populaire et ceux qui s'en sont
éloignés[6]. C'est une division qui est à peu près juste, mais elle a le
tort de laisser croire que certains genres sont d'origine plus relevée
que les autres. Si nous distinguons plus simplement les genres d'après
l'importance qu'ils occupent dans la poésie des troubadours, on voit que
la première place appartient à la chanson, puis au sirventés, enfin à la
tenson: viennent ensuite les genres que nous pourrions appeler
secondaires, donnant aux précédents le nom de genres principaux.
La _chanson_ occupe la place d'honneur. Cela se conçoit sans peine,
quand on songe qu'elle est une poésie consacrée exclusivement à l'amour,
thème préféré, essentiel même de la poésie provençale.
Il ne faut pas se méprendre sur ce terme de _chanson_. La chanson des
troubadours n'a, on pourrait dire, rien de commun que le nom avec la
chanson moderne. Le nombre des strophes en est variable, il va
ordinairement de six à sept. Elle se termine par un ou deux _envois_
(_tornada_). Le nombre des vers dans chaque strophe est également
variable. Il peut aller de trois à quarante-deux et ceci donne une idée
de la virtuosité des troubadours; mais ces formes extrêmes sont assez
rares.
L'agencement des rimes est l'objet d'un soin tout particulier. Il
existe, dans la poétique provençale, toute une terminologie pour
désigner ces combinaisons. Quoique ce souci soit commun à peu près à
tous les genres lyriques, il est plus sensible encore dans la chanson.
La chanson n'a pas de refrain. Voilà pour la forme.
Quant à son contenu, nous l'avons indiqué d'un mot: elle est consacrée à
l'amour. Elles commencent presque toutes par une description du
printemps; ce début est de style, de convention, surtout chez les plus
anciens troubadours. Voici quelques-uns de ces débuts.
Quand l'herbe verte et la feuille paraissent, et que les fleurs
s'ouvrent dans les vergers, quand le rossignol fait entendre
haute et claire sa voix et lance son chant, je suis heureux de
l'entendre, heureux de voir la fleur. Je suis content de moi,
mais encore plus de ma dame[7].
Le gentil temps de Pâques, avec la fraîche verdure, nous ramène
feuilles et fleurs de diverses couleurs: c'est pourquoi tous
les amants sont gais et chantent, sauf moi qui me plains et qui
pleure, et pour qui la joie n'a pas de saveur...
Puisque l'hiver est parti et que le doux temps fleuri est
revenu, puisque j'entends par les prés les refrains variés des
petits oiseaux, les prés verts et les frondaisons épaisses
m'ont rempli d'une telle joie que je me suis mis à chanter[8].
Voici le début d'une chanson de Jaufre Rudel.
Quand le ruisseau qui sort de la fontaine devient clair, et que
paraît la fleur d'églantier; quand le rossignol dans la ramure
varie, module et affine son doux chant, il est juste que moi
aussi je fasse entendre le mien[9].
Je suis heureux, dit Arnault de Mareuil, quand le vent halène
en avril, avant l'arrivée de mai, quand, pendant toute la nuit
sereine, chantent le rossignol et le geai; chaque oiseau en son
langage, dans la fraîcheur du matin, mène joie et
allégresse[10].
Quelquefois ce thème du début est tout autre. Il se présente sous la
forme suivante: le poète n'a pas besoin, pour chanter, d'attendre le
retour du printemps; l'amour qu'il a pour sa dame l'inspire en toute
saison.
Ni pluie ni vent, dit Peire Rogier, ne m'empêchent de songer à
la poésie; la froidure cruelle ne m'enlève ni le chant, ni le
rire; car amour me mène et tient mon coeur en une parfaite joie
naturelle; il me repaît, me guide et me soutient; nul autre
objet ne me réjouit, nul autre ne me fait vivre[11].
Raimbaut d'Orange commence ainsi une de ses chansons:
Je ne chante ni pour oiseau, ni pour fleur, ni pour neige, ni
pour gelée, ni pour neige, ni pour chaleur,... je ne chante
pas, je n'ai jamais chanté pour nulle joie de ce genre, mais je
chante pour la dame à qui vont mes pensées et qui est la plus
belle du monde[12].
Ces débuts ne manquent pas de grâce, ni les précédents de poésie. Les
premiers surtout rappellent par leur fraîcheur les origines populaires
de la chanson courtoise. Ils expriment à merveille la joie de vivre qui
s'empare des hommes et des choses à la sortie de l'hiver. Seulement ces
débuts se ressemblent trop; ils fatiguent par leur monotonie; le charme
disparaît assez vite. C'est certainement la partie la plus
conventionnelle de la chanson. Qui en connaît quelques-uns connaît du
même coup tous les autres. Le thème est trop simple et surtout il
reparaît trop souvent. Ce n'est pas d'ailleurs la seule partie
conventionnelle de la chanson. Pour le fond, la convention y règne aussi
en souveraine; mais ce n'est pas le lieu d'y insister ici; renvoyons-en
l'étude au chapitre consacré à la doctrine de l'amour courtois.
Un autre genre lyrique dispute presque la première place à la chanson
dans la poésie provençale: c'est le _sirventés_[13] (fr. _serventois_).
On n'est pas d'accord sur l'origine du mot, ni du genre. D'après les
uns, le nom lui viendrait du fait qu'il est composé à l'origine par des
«serviteurs» ou pour des «serviteurs», c'est-à-dire sans doute, par des
«poètes de cour»; suivant d'autres il tirerait son nom de ce qu'il est
composé sur la forme, sur l'air d'une chanson; ce serait, pour ainsi
dire, une poésie «au service» d'une autre, qu'elle imiterait
servilement. Cette dernière opinion a pour elle la plus grande
vraisemblance. Car pour la forme, le sirventés ne se distingue pas de la
chanson. On y retrouve le même souci de l'agencement des rimes que dans
le genre précédent.
C'est par le contenu surtout que ces genres diffèrent. La chanson
passait aux yeux des troubadours pour le genre le plus parfait. Mais je
ne sais si, à notre point de vue, le _sirventés_ n'est pas plus vivant.
On peut en distinguer plusieurs catégories. D'abord le sirventés moral
ou religieux, consacré à des thèmes généraux de morale et de religion.
Il fleurit surtout pendant la période de décadence. Là aussi la
convention se fait sentir de bonne heure. La poésie provençale nous
offre quelques types de satiriques originaux et vigoureux. Mais à côté
d'eux il y eut le troupeau servile des imitateurs.
Le sirventés politique ou personnel est bien plus intéressant. C'est lui
qui nous permet de pénétrer dans la société où vécurent les troubadours.
Les chansons nous montrent le côté idéal ou idéaliste de cette société;
le sirventés nous fait connaître la réalité.
Les troubadours s'intéressent aux événements politiques de leur temps.
D'abord pour des raisons générales, qui font que les poètes aiment à
sortir assez souvent de leur tour d'ivoire. Mais leur intervention dans
les affaires politiques avait d'ordinaire un mobile plus intéressé. Les
troubadours qui étaient à la discrétion--et à la solde--des grands
seigneurs prenaient passionnément parti dans les affaires qui
intéressaient leurs puissants protecteurs. Ils représentent par certains
côtés la presse du temps, presse pas très indépendante et pas toujours
très libre d'ailleurs. C'est surtout en matière de politique étrangère
que son indépendance était douteuse. Quand Alfonse X de Castille, nommé
empereur, tardait à venir se faire couronner, il envoyait des subsides,
les fonds secrets d'alors, aux troubadours besogneux; ceux-ci se
chargeaient de la campagne de presse.
Ils connaissaient même et usaient fort souvent de ce procédé peu
délicat, qui consiste à demander en menaçant. Le mot qui désigne cet
acte délictueux est récent, mais la chose est ancienne. L'excuse des
troubadours, c'est qu'ils n'avaient peut-être pas d'autre arme pour
fléchir un seigneur avare ou orgueilleux. Malheur à ceux qui ne leur
donnaient qu'un méchant cheval ou quelques pièces de monnaie! Le doux
troubadour punissait cruellement l'avarice du grand seigneur qu'il avait
vainement sollicité, en répandant sur son compte médisances et
calomnies. C'étaient là les moeurs du temps. Et c'était aussi la
vengeance du pauvre chanteur errant; plus d'un seigneur orgueilleux et
avare, se souvenant que le poète est de race irritable, devenait libéral
par crainte des médisances ou du ridicule. C'est l'ensemble des diverses
poésies de ce genre que l'on appelle du nom général de _sirventés_.
Le genre comprend d'ailleurs d'autres subdivisions. On y range par
exemple les _chants de croisade_, dans lesquels les troubadours excitent
les chefs de la chrétienté, grands ou petits, à concourir à la
délivrance de la Terre Sainte. Ils le font souvent avec éloquence; et si
l'on songe que ces poésies étaient colportées par les jongleurs ou les
troubadours eux-mêmes d'une cour à l'autre, on juge de l'effet que
pouvaient avoir des exhortations de ce genre sur des volontés
hésitantes.
On fait entrer également dans ce genre les _plaintes_ (_planh_) sorte de
chant funèbre composé par le troubadour à la mémoire de son protecteur.
L'élément conventionnel n'en est pas absent, mais il règne souvent dans
certaines de ces poésies une sincérité et une émotion que l'on ne trouve
pas toujours dans d'autres compositions.
Tout autre est le genre de la _tenson_[14]. Par son étymologie le mot
indique une discussion. C'est une sorte de discussion poétique sur une
question quelconque, peut-on dire. L'origine n'en est sans doute pas
tout à fait populaire; il faut la chercher peut-être dans la coutume qui
consiste à organiser un concours de poésie sur un thème donné. Ce genre,
qui paraît connu des plus anciens troubadours, aurait une origine
différente de la plupart des autres.
Une question importante se pose à propos de la _tenson_. Une tenson
a-t-elle pour auteurs les deux personnages qui sont mis en scène? Ou
n'avons-nous affaire ici qu'à une fiction et le même poète exposait-il
tour à tour ses propres idées et celles de son interlocuteur? Il semble
bien qu'il faille admettre dans beaucoup de cas deux auteurs différents.
Mais le contraire dut avoir lieu aussi, comme le prouve l'habitude de
composer des tensons avec des personnages imaginaires[15]. Les sujets
des tensons sont très variés. On y discute les questions les plus
étranges, quelquefois les plus grossières, souvent les plus élevées.
D'une manière générale la discussion porte sur un point de casuistique
amoureuse. Il y avait là des thèmes sans nombre, où l'esprit subtil et
délié des troubadours, affiné par la dialectique, se donnait libre
carrière.
Voici quelques sujets de ces discussions poétiques. Qu'y a-t-il de plus
grand, les joies ou les souffrances causées par l'amour? De deux hommes,
l'un a une femme très laide, l'autre une femme très belle; tous deux les
surveillent avec un très grand soin; quel est celui des deux qui est le
moins blâmable? Une tenson à trois personnages porte sur les questions
suivantes[16]: un roi a le pouvoir: 1º d'obliger un riche avare à faire
des libéralités; 2º d'empêcher un seigneur libéral de distribuer des
largesses; 3º d'obliger à vivre dans le monde un homme qui s'est déjà
consacré à Dieu; quel est le plus à plaindre des trois?