que les femmes aussi s'exercèrent avec honneur à la poésie. On compte
dix-sept poétesses: parmi elles Béatrice, la gracieuse comtesse de Die,
dont les chansons nous font connaître le roman d'amour avec le
troubadour Raimbaut, comte d'Orange. Marie de Ventadour, femme d'Èbles
IV, passait pour une connaisseuse en art poétique; elle composa des
poésies et fut choisie comme juge, avec d'autres nobles dames, dans des
questions de casuistique amoureuse[5].
Dans certaines familles les deux époux étaient poètes: nous connaissons
au moins deux exemples d'unions de ce genre[6]. Quelquefois il se
formait une vraie dynastie de troubadours, comme dans la famille des
châtelains d'Ussel, en Limousin. «Gui d'Ussel, nous dit le biographe,
était un noble châtelain; l'un de ses frères s'appelait Èbles, l'autre
Pierre; son cousin s'appelait Élie; et tous quatre étaient troubadours.
Gui trouvait de bonnes chansons, Élie de bonnes tensons et Èbles les
mauvaises [il y a là une distinction qui ne nous paraît pas très claire;
peut-être les _mauvaises tensons_ désignent-elles des tensons
grossières, comme cela arrivait quelquefois]. Pierre chantait tout ce
que son cousin et ses frères composaient. Gui était chanoine de Brioude
et de Montferran...» C'est à lui, on s'en souvient, que le légat du pape
fit jurer de renoncer à la poésie profane.
On voit, par cette rapide esquisse, combien variée fut la condition des
troubadours. Il y en eut parmi eux à qui la fortune sourit en même temps
que la poésie, dès leur berceau; et il y eut aussi de pauvres hères,
qui, épris d'idéal et de rêve, n'eurent d'autre ressource pour le
réaliser que de courir le monde. Aussi la plupart d'entre eux furent-ils
de grands voyageurs. Nous en connaissons qui sont allés en Orient,
quelques-uns dans les pays d'outre-Loire, comme Bernard de Ventadour et
Bertran de Born, qui séjournèrent en Normandie. D'autres paraissent
avoir vécu à la cour des comtes de Champagne, comme un des plus anciens,
Marcabrun, et peut-être Rigaut de Barbezieux.
Quant au sud de la France, à la péninsule ibérique et au nord de
l'Italie, c'était leur pays de prédilection. C'est là qu'ils trouvaient
leurs plus puissants et leurs plus généreux protecteurs: en Italie les
marquis de Montferrat et d'Este, dans la marche de Trévise; l'empereur
Frédéric II. En Espagne ils vinrent en foule à la cour des rois de
Castille et d'Aragon, en particulier à celles du roi Alfonse X le Savant
et de Jacme le Conquistador. En France il suffit de citer les noms de
quelques-uns de leurs protecteurs pris parmi les plus connus: ce sont
les comtes de Toulouse et de Provence, les vicomtes de Marseille, les
seigneurs de Montpellier, les vicomtes de Béziers, les vicomtes de
Narbonne, les comtes de Rodez, et ceux d'Astarac. A ces puissants
protecteurs il faut ajouter les rois d'Angleterre qui ont vécu en
France, comme Henri au Court-Mantel et surtout Richard Coeur de Lion,
poète lui-même, et protecteur d'Arnaut Daniel, de Peire Vidal, de
Folquet de Marseille[7].
Ce rapide coup d'oeil sur l'histoire des troubadours nous laisse
entrevoir combien ardent était, dans toutes les classes de la société,
l'amour de la poésie et de quelle faveur y jouissaient les poètes. Une
étude rapide de leurs biographies confirmera ces impressions. Jamais
peut-être la poésie n'a suscité tant d'enthousiasme, tant de
dévouements.
Il existe deux sources principales pour la biographie des troubadours:
l'une ancienne, l'autre plus récente. Celle-ci est du célèbre Jehan de
Notredame, plus connu sous le nom de Nostradamus, procureur du roi au
Parlement d'Aix-en-Provence, à la fin du XVIe siècle, et mystificateur
littéraire des plus audacieux. Il connaissait très bien l'ancienne
poésie provençale et il avait à sa disposition de précieux documents que
nous ne possédons plus. Il pouvait rendre service aux études provençales
pour lesquelles il avait une si grande sympathie. Il s'est amusé à créer
une vie légendaire des troubadours en mêlant à des faits exacts ce que
lui suggéraient son imagination et sa fantaisie. Il tirait ses
renseignements, prétendait-il, du manuscrit d'un savant moine, mort au
début du XVe siècle, au monastère de Saint-Honorat, dans l'île de
Lérins, et qui s'appelait du joli nom de _Moine des Iles d'Or_. C'était
un mythe. On crut pendant longtemps à cette supercherie; ce n'est que
dans le dernier siècle qu'on a exprimé des doutes; et tout récemment
enfin le savant provençaliste Chabaneau a fait connaître le mot de
l'énigme: le _Moine des Iles d'Or_ n'est autre chose que l'anagramme du
nom d'un ami de Nostradamus[8]. Telle était la source principale de ses
récits: qu'on juge par là des autres. Ce fut une belle mystification,
une galéjade littéraire: elle n'a que trop bien réussi; les inventions
de Nostradamus ont eu la vie dure, presque autant que les _Centuries_ de
son frère aîné, Michel de Nostredame, le prophète.
Laissons de côté son livre suspect sur la vie des «plus anciens et plus
illustres poètes provençaux». C'est un travail trop délicat que d'y
démêler la vérité du mensonge.
L'autre source pour la vie des troubadours est formée par un recueil de
biographies provençales écrites vers le milieu du XIIIe siècle par
plusieurs chroniqueurs.
On connaît le nom de deux d'entre eux; mais la plus grande partie est
anonyme, et c'est une question de savoir si on doit les attribuer à l'un
de ceux qui ont signé leurs récits. Quel que soit l'auteur, on doit lui
reconnaître, à défaut de sens historique, le sens poétique. Lui aussi a
raconté la vie légendaire des troubadours, parce que déjà de son temps
on ne connaissait de leur vie que des légendes; mais il semble avoir
choisi parmi les plus intéressantes.
Si son récit est des plus suspects au point de vue historique et s'il a
écrit en poète la vie des troubadours, son oeuvre est «un document de
premier ordre, non seulement pour l'histoire de la littérature, mais
encore et surtout pour l'histoire de la société du Midi de la France au
moyen âge.»[9] C'est à ce titre que ces biographies méritent d'être
examinées ici; elles nous feront connaître le milieu où vécurent les
troubadours; n'oublions pas seulement, avant de les aborder, que la
plupart sont des légendes, nées dans l'esprit des contemporains des
troubadours et dont le chroniqueur anonyme s'est fait l'écho.
Commençons par une des rares biographies, dont l'auteur nous soit connu:
celle de Bernard de Ventadour, écrite dans la première moitié du XIIIe
siècle par le troubadour Uc de Saint-Cyr. Ce qui la distingue de toutes
les autres, c'est que l'auteur en a recueilli les éléments auprès du
vicomte Èbles IV de Ventadour, descendant d'Èbles II, poète, protecteur
et maître de Bernard.
«Bernard de Ventadour était originaire du château de Ventadour,
en Limousin. Il était de naissance pauvre, fils d'un domestique
qui chauffait le four... Il était bel homme et adroit, savait
bien chanter et trouver, et il était courtois et instruit. Le
vicomte, son seigneur, le prit en affection à cause de son
talent poétique et l'honora grandement. Le vicomte avait pour
femme une dame aimable et gaie, qui s'intéressait beaucoup aux
chansons de Bernard; elle s'éprit de lui et lui d'elle...
Longtemps dura leur amour, avant que le vicomte et ses
compagnons l'eussent remarqué: quand il s'en aperçut, il
s'éloigna de son poète et fit enfermer et garder sévèrement la
dame. Celle-ci fit donner congé à Bernard, en lui disant de
quitter le pays. Et il partit; il s'en alla vers la duchesse de
Normandie, qui était jeune et de grand mérite.» Bernard de
Ventadour trouva auprès d'elle un excellent accueil. Mais
bientôt elle devint la femme du roi Henri d'Angleterre[10]. «Et
Bernard resta triste et dolent; il s'en vint vers le bon comte
de Toulouse et demeura auprès de lui jusqu'à la mort du comte.
A ce moment, de douleur, il se retira à l'abbaye de Dalon;
c'est là qu'il mourut.»
Plusieurs points sont à remarquer dans ce récit. C'est d'abord le soin
que prend le vicomte poète du fils d'un de ses plus humbles serviteurs,
en qui il reconnaît des dons poétiques. Et c'est aussi l'ingratitude de
cet enfant gâté, mais c'est surtout la punition dont elle fut payée. Par
ce temps de haute et basse justice, la vie d'un pauvre poète pouvait
paraître peu de chose. Mais le seigneur de Ventadour se contenta de lui
marquer sa froideur en ne l'admettant plus dans son intimité.
Tout autre fut, en pareille occurrence, la conduite d'un grand seigneur
du Roussillon. Voici comment le chroniqueur anonyme raconte l'histoire.
Guillem de Capestang était un chevalier de la contrée du Roussillon,
voisine de la Catalogne et du Narbonnais. Il était très beau, très bon
cavalier et très courtois. Il y avait dans la contrée une dame appelée
Seremonde, femme du seigneur de Castel-Roussillon. Celui-ci était un
homme riche, mais dur, sauvage et orgueilleux. Et le troubadour Guillem
de Capestang faisait de belles chansons sur la dame de son seigneur.
Celui-ci l'apprit et un jour, rencontrant le troubadour à la chasse, il
le tua. «Ensuite il lui enleva le coeur et le fit porter par un écuyer à
son château. Il le fit rôtir avec du poivre et le donna à manger à sa
femme. Et quand elle l'eut mangé, le seigneur lui dit ce que c'était, et
elle en perdit la vue et l'ouïe. Revenue à elle, elle lui dit:
«Seigneur, vous m'avez donné un si bon mets que jamais je n'en mangerai
de semblable.» Il voulut la frapper, mais elle se précipita du haut de
sa fenêtre et se tua. La cruauté du seigneur de Castel-Roussillon et le
suicide de la dame causèrent une grande tristesse dans le pays. «Tous
les chevaliers de la contrée, tous ceux qui étaient jeunes, se
réunirent, le roi d'Espagne se mit à leur tête et le comte fut pris et
tué.» Les corps des deux victimes furent portés en grande pompe dans
l'église de Perpignan. Tous les ans avait lieu un pèlerinage et les
parfaits amants priaient Dieu pour leur âme.
C'est là, sous sa forme provençale, le roman du _Châtelain de
Coucy_[11], poème du XIIIe siècle, comme la biographie de notre
troubadour. Ce n'est pas le lieu de chercher ici si le récit a un
fondement historique ou si, comme cela est plus vraisemblable, il n'est
pas une variante d'un conte populaire.
Opposons à cette légende une des plus gracieuses et des plus touchantes
que le biographe nous ait transmises. C'est celle dont le troubadour
Jaufre Rudel, prince de Blaye, fut le héros. Voici ce récit dans sa
sèche brièveté:
«Jaufre Rudel, prince de Blaye, s'énamoura de la princesse de
Tripoli, sans la voir, pour le grand bien et la courtoisie
qu'il entendit dire d'elle aux pèlerins qui revenaient
d'Antioche. Il fit sur elle mainte belle poésie avec de belles
mélodies. Pour aller la voir il se croisa et s'embarqua. Mais
quand il fut en mer, une grave maladie le prit; si bien que ses
compagnons pensaient qu'il mourrait sur le navire. Ils firent
tant cependant qu'ils l'amenèrent à Tripoli et le déposèrent en
une auberge, comme mort. On avertit la comtesse, qui vint à son
chevet et le prit entre ses bras. En la voyant, il recouvra la
vue, l'ouïe et l'odorat; et il loua Dieu et le remercia d'avoir
soutenu sa vie jusqu'à ce moment. Il mourut ainsi entre les
bras de la comtesse. Elle le fit ensevelir avec honneur dans la
maison des Templiers et entra dans les ordres le même jour,
pour la douleur qu'elle éprouva de sa mort[12].»
Telle est cette romanesque histoire. Elle n'a pas manqué de frapper les
historiens et les poètes, depuis Pétrarque jusqu'à l'auteur de la
_Princesse lointaine_, jusqu'à Carducci et Gaston Paris, en passant par
Uhland, Swinburne et autres. Henri Heine en a senti toute la poésie et
l'a admirablement rendue dans une des plus belles pièces de son
Romancero. On peut se douter par avance de tout ce que l'imagination du
poète romantique a su ajouter au simple récit du vieux chroniqueur.
Dans le château de Blaye, on voit à la muraille des tapisseries
que la comtesse de Tripoli broda jadis de ses mains sages.
Elle y broda toute son âme, et des larmes d'amour ont sanctifié
la tapisserie brodée de soie qui représente le tableau suivant:
Comment la comtesse vit Rudel mourant couché sur le rivage, et
reconnut dans ses traits l'image de ses rêves.
Rudel aussi a vu ici pour la première et pour la dernière fois
en réalité la dame qui l'a si souvent charmé dans ses rêves.
Sur lui se penche la comtesse; elle le tient amoureusement dans
ses bras; elle embrasse le pâle visage de celui qui a si bien
chanté ses louanges.
Dans le château de Blaye, toutes les nuits, il y a comme un
bruit de vêtements, comme un frémissement. Les figures des
tapisseries commencent soudain à s'animer.
Le troubadour et sa dame secouent leurs membres endormis,
sortent du mur et se promènent à travers les salles.
Tendres propos, doux badinage, mélancoliques secrets,
galanterie posthume de l'époque des chants d'amour.
«Geoffroy, mon coeur mort est réchauffé par ta voix; dans les
charbons depuis longtemps éteints je sens une nouvelle flamme.
«--Mélisande! Bonheur et Fleur! Quand je te regarde dans les
yeux, je revis, moi aussi; mon mal terrestre, mes souffrances
terrestres sont seules mortes.
«--Geoffroy, nous nous aimions ainsi jadis en rêve; et
maintenant nous nous aimons aussi dans la mort. Le Dieu de
l'amour a fait ce miracle.
«--Mélisande, qu'est-ce que le rêve? Qu'est-ce que la mort? De
vaines paroles; dans l'amour seul est la réalité--et je t'aime,
ô éternellement belle.
«--Geoffroy, comme il fait bon ici, dans la salle silencieuse
éclairée par la lune; je ne voudrais jamais plus sortir aux
rayons du soleil.
«--Mélisande, chère folle, tu es toi-même la lumière et le
soleil. Partout où tu passes fleurit le printemps, l'amour et
la joie du mois de mai sortent de terre.»
C'est ainsi que devisent, en se promenant, ces tendres
spectres; ils vont de côté et d'autre, pendant que la lune
laisse tomber ses rayons par les fenêtres gothiques.
Mais, repoussant ces gracieux fantômes, à la fin revient
l'aurore; et ils rentrent craintifs dans le mur, dans la
tapisserie.
Enfin une des plus romanesques biographies est bien celle du toulousain
Peire Vidal, dont la carrière poétique s'étend sur la première partie du
XIIIe siècle. Il semble avoir été doué d'une imagination fertile et
touché d'un grain de folie. Son imagination ne dépassait peut-être pas
celle du chroniqueur qui lui a prêté de si étranges aventures. Épris
d'inconnu Peire Vidal partit pour l'Orient et se maria avec une Grecque
de l'île de Chypre. «On lui donna à entendre, raconte son biographe,
qu'elle était nièce de l'empereur de Constantinople et qu'à cause d'elle
il avait des droits à l'empire.» Il n'en fallait pas davantage pour
mettre en branle son imagination et son ambition. Il employa son argent
à faire construire un vaisseau pour aller conquérir l'empire. «Et il
portait des armes impériales, se faisait appeler empereur et sa femme
impératrice.»
Voilà pour la folie des grandeurs. Mais ce n'était pas la seule dont la
nature l'eût généreusement doté. «Il était l'homme le plus fou du monde,
dit la chronique, car il croyait que tout ce qui lui plaisait ou qu'il
voulait était vrai.» Et c'est ainsi qu'il s'éprenait de toutes les dames
qu'il voyait et qu'il leur faisait des déclarations. Ces femmes d'esprit
se moquaient de lui, mais «lui laissaient croire tout ce qu'il voulait».
«Et il croyait, continue le chroniqueur, qu'il était l'ami de toutes et
que chacune se donnerait la mort pour lui.»
Mal lui en prit cependant avec Azalaïs, femme du seigneur de Marseille,
Barral de Baux.
Le seigneur Barral, dit la chronique, savait bien que Peire
Vidal aimait sa femme et il s'en amusait. Tous ceux qui le
savaient, ainsi que sa femme, le prenaient en riant... Et quand
Peire Vidal s'irritait contre elle, le seigneur Barral
remettait aussitôt la paix, et lui accordait par pitié tout ce
qu'il demandait. Un jour Peire Vidal apprit que Barral s'était
levé et que la dame était seule en sa chambre. Il vint devant
elle, la trouva endormie, s'agenouilla et lui baisa la bouche.
Elle sentit un baiser, crut que c'était le seigneur Barral et
se leva en souriant. Elle regarda et vit que c'était ce fou de
Peire Vidal; alors elle se mit à crier et à faire grand bruit.
Ses demoiselles d'honneur vinrent à ses cris et demandèrent ce
que c'était. Et Peire Vidal s'enfuit.
La dame fit appeler son mari; mais les troubadours avaient décidément
des privilèges: «Barral, comme un galant homme, prit l'aventure en
riant; et il gronda sa femme d'avoir fait tant de bruit pour l'acte d'un
fou.»
La dame exigea le départ du troubadour, qui se réfugia à Gênes. Là,
ayant appris qu'Azalaïs le poursuivait de ses menaces, il passa
outre-mer. Il se consolait par des chansons, sans oser revenir en
Provence. Enfin Barral de Baux, qui aimait beaucoup son poète, obtint
son pardon, le lui manda en Syrie, et Peire Vidal, pardonné, revint
joyeusement à Marseille.
Une autre de ses folies faillit finir plus mal pour lui. Il s'était
épris d'une grande dame qu'il surnommait la Louve (on ne sait, pour le
dire en passant, si ce nom lui vient de notre troubadour, ou s'il était
un de ses surnoms). La Louve, puisque louve il y a, habitait un château
des environs de Carcassonne. Pour lui témoigner ses sentiments, Peire
Vidal ne trouva rien de mieux que de s'habiller en loup. «Il se vêtit
d'une peau de loup, pour le faire croire aux bergers et aux chiens.»
Cette fantaisie déréglée faillit lui être fatale. Pâtres et chiens se
mirent à sa poursuite.
Le pauvre loup en cet esclandre,
Empêché par son hoqueton,
Ne put ni fuir ni se défendre.
Il fut porté pour mort au château de la Louve. «Quand elle apprit que
c'était Peire Vidal, elle commença à rire beaucoup de sa folie, et son
mari de même... Son mari le fit mettre en un lieu bien tranquille; il
manda un médecin et le fit soigner jusqu'à ce qu'il fût guéri.» Peire
Vidal paya ces soins et racheta sa folie par une de ses plus jolies
chansons (_De chantar m'era laissatz_).
Une des plus étranges biographies est celle de Guillem de la Tour. Il
vint en Lombardie, enleva à Milan la femme d'un barbier et s'enfuit avec
elle jusqu'au lac de Côme. Il advint que la dame mourut. «Il en eut une
si grande tristesse qu'il en devint fou; il crut qu'elle simulait la
mort pour se séparer de lui.» Il la veilla dix jours et dix nuits; et
chaque soir il lui demandait si elle était morte ou vivante; si elle
était vivante, qu'elle revînt vers lui; si elle était morte, qu'elle lui
contât ses peines et il lui ferait dire toutes les messes qu'elle
voudrait.
Il fut chassé de la cité. Il partit à la recherche de devins ou de
devineresses. L'un d'eux lui dit que s'il récitait cent cinquante
patenôtres par jour, s'il donnait des aumônes à sept pauvres avant de se
mettre à table, et s'il agissait un an ainsi, sans faillir un seul jour,
sa femme reviendrait à la vie, mais sans pouvoir manger, ni boire ni
_parler_. Le pauvre homme suivit le conseil avec joie; seulement quand
l'année fut terminée, il s'aperçut qu'il était berné; il se désespéra et
se laissa mourir.
Terminons cette revue par une biographie édifiante.
«Giraut de Bornelh était Limousin, de la contrée d'Excideuil...
Il était de basse naissance, mais il était très savant et avait
beaucoup d'intelligence naturelle... Il fut appelé le maître
des troubadours, et il l'est encore par les bons connaisseurs,
ceux qui entendent bien les mots subtils qui expriment bien les
sentiments amoureux... Sa vie était la suivante: tout l'hiver
il restait à l'école et étudiait; tout l'été il parcourait les
châteaux, menant avec lui deux chanteurs qui chantaient ses
chansons. Il ne voulut jamais de femme; et tout ce qu'il
gagnait il le donnait à ses parents pauvres et à l'église de la
ville où il naquit.»
Mais voilà assez de légendes, tragiques ou gracieuses: nous en passons
beaucoup d'autres sous silence. Essayons de voir ou au moins d'entrevoir
ce que fut la réalité. Que les troubadours aient reçu un excellent
accueil dans les cours où ils apportaient la poésie et la joie, c'est ce
que tous les témoignages du temps, leurs oeuvres en premier lieu, nous
apprennent. Mais ils nous disent aussi combien âpre fut ce que nous
appellerions du nom vulgaire de concurrence ou du nom en apparence plus
scientifique de lutte pour la vie. Les poésies des troubadours sont
pleines d'allusions aux «médisants»; ce sont eux qui perdent le poète
auprès de sa dame ou qui ternissent sa réputation. Ils le brouillent,
chose aussi grave, avec son protecteur. On peut croire les troubadours
sur parole. Dans ces petites sociétés fermées où ils vécurent, la
jalousie, et son cortège habituel, la calomnie et la médisance, durent
pousser comme fleurs naturelles.
La haute situation sociale de quelques troubadours, les légendes
romanesques dont certains furent les héros, ne doivent pas nous faire
illusion sur les conditions de leur vie. Beaucoup étaient de très humble
origine. Plusieurs, on l'a vu, avaient renoncé pour la poésie, à des
carrières lucratives. D'autres, de naissance noble, mais trop pauvres
pour soutenir leur rang, s'engageaient à leur tour dans une voie
aventureuse où ils espéraient bien récolter profits et honneurs, mais où
ils ne trouvaient souvent que misères et privations. Ils étaient trop de
quémandeurs; de bonne heure la carrière était déjà encombrée.
La connaissance de ces conditions d'existence doit nous rendre
indulgents pour les troubadours. Ils manquent de dignité, c'est certain,
dans les demandes qu'ils adressent aux grands seigneurs; avec insolence
ou humilité, par la menace ou la flatterie, ils tâchent d'obtenir, l'un
un bon cheval, l'autre un beau vêtement, celui-ci quelques deniers: le
milieu où ils vivaient n'était pas une école de caractère. Vouloir leur
en faire un reproche, c'est méconnaître les conditions de leur vie et
ignorer leur histoire. Renan, traitant dans l'_Histoire littéraire de la
France_[13], de la poésie hébraïque au XIIIe siècle, dit en parlant d'un
poète juif, Gorni, dont la vie ressemble étrangement à celle d'un
troubadour: «Gorni n'était pas poète d'une façon désintéressée... Il
l'était de profession... Tout nous montre en lui un adulateur, ou un
insulteur vénal, qui mesurait l'éloge ou le blâme aux profits ou aux
mécomptes de sa vie de mendiant littéraire.» Les réflexions de Renan
rappellent les critiques de ce bourgeois cossu qu'était Boileau,
reprochant à Colletet, non pas de faire de mauvais vers, mais d'aller
chercher son pain de cuisine en cuisine. Les troubadours allaient le
chercher de château en château: cette nécessité explique et excuse bien
des choses.
Ils y trouvaient de redoutables rivaux dans la personne des jongleurs.
Les jongleurs étaient un héritage de la société romaine--ils existaient
d'ailleurs avant elle--et on peut suivre leur histoire depuis l'Empire
jusqu'aux origines des littératures modernes. Ils étaient en pleine
activité quand les troubadours commencèrent à chanter. Les jongleurs
devinrent pour eux des auxiliaires: les troubadours grands seigneurs--et
ils étaient nombreux à l'origine--leur confièrent souvent le soin de
réciter les chansons qu'ils avaient composées. Leur rôle grandit ainsi,
en même temps que le goût pour la poésie se développait.
Le rôle de ces deux classes, troubadours et jongleurs, étant bien
délimité, il n'y avait pas de raison, du moins au début de leur
histoire, pour qu'elles fussent rivales. Seulement il n'était pas rare
de voir un jongleur s'élever au rang de troubadour. Le métier de
jongleur exigeait certaines qualités: une mémoire fidèle et une grande
habileté à toucher des instruments. A chanter ainsi les vers d'autrui,
plus d'un sentit s'éveiller en lui le goût de la poésie, et son
instruction générale de jongleur, sa connaissance de l'art et de la
technique des troubadours lui permirent d'arriver à son tour au rang de
poète. «Ce contact continuel entre troubadours et jongleurs favorisait
la confusion des deux classes.» Vingt et un troubadours au moins furent
en même temps jongleurs[14].
Cette confusion n'aurait pas été grave, si le rôle du jongleur était
resté ce qu'il était à l'origine de la poésie des troubadours: celui
d'un auxiliaire utile des poètes. Mais le discrédit qui pesait sur eux
pendant le haut moyen âge et le bas-empire reparaissait avec le temps;
il retombait sur les deux classes[15].