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JOSEPH ANGLADE
Professeur à l'Université de Toulouse
LES
TROUBADOURS
LEURS VIES--LEURS OEUVRES--LEUR INFLUENCE
_DEUXIÈME ÉDITION_
Librairie Armand Colin
103, Boulevard Saint-Michel, PARIS
1919
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
pour tous pays
_Du même Auteur_
=Grammaire élémentaire de l'Ancien français=. Un volume in-18, broché
AVANT-PROPOS
Ce livre est issu d'un cours professé à l'Université de Nancy pendant le
semestre d'hiver de 1907-1908. C'était là une matière bien nouvelle pour
le public éclairé auquel nous nous adressions, et que nous remercions
ici de sa sympathie. Le désir de lui faire connaître sous une forme
accessible, dépourvue de l'appareil d'érudition qui accompagne
d'ordinaire ces études, une période glorieuse de notre ancienne
littérature explique le caractère de cet ouvrage. Aussi y trouvera-t-on
plus d'affirmations que de discussions. Il est destiné au grand public,
à celui du moins qui sait s'intéresser encore aux choses du passé, non
parce qu'elles sont le passé, mais parce qu'elles sont belles et
intéressantes.
C'est à l'intention de ce public que nous avons multiplié les citations.
Nous aurions désiré les donner dans le texte provençal. On aurait pu
ainsi mieux goûter les vers gracieux de Bernard de Ventadour ou de la
comtesse de Die, le style ferme et énergique de Peire Cardenal, et
surtout tant d'artifices de mètre ou de style dont la traduction ne peut
garder la moindre trace. Mais ce volume en eût été démesurément grossi,
et de plus toute une partie du charme de cette langue aurait échappé à
ceux qui ne la connaissent pas. Pour les autres, espérons qu'une
anthologie provençale, avec traduction, ne se fera pas trop longtemps
attendre.
On trouvera d'ailleurs des renvois aux textes dans les notes qui
accompagnent le volume. Cette dernière partie de notre travail comprend
des notes bibliographiques et des additions. Nous avons voulu être utile
à ceux qui s'intéressent à la poésie des troubadours en leur donnant,
non pas une bibliographie complète, mais de simples notes qui leur
permettront d'étudier plus à fond les sujets que nous traitons. Nous
savons les services que peut rendre un guide de ce genre, même réduit à
de modestes proportions.
On voudra bien ne pas chercher dans ce livre ce que nous n'avons pas
voulu y mettre: une histoire complète de l'ancienne littérature
provençale. Nous avons voulu simplement écrire l'histoire de la poésie
des troubadours en nous en tenant aux plus grands noms, en choisissant
les plus intéressants ou les plus caractéristiques d'une période. Il n'y
sera donc question ni de Gaucelm Faidit, ni de Peirol, ni de Folquet de
Romans, ni de tant d'autres qui mériteraient «l'honneur d'être nommés».
Pour tous ceux-là on trouvera des renseignements dans le livre toujours
précieux de Diez, _Vies et OEuvres des Troubadours_.(Il n'existe
malheureusement de traduction française que de la première édition, qui
est vieillie.) Nous l'avons constamment consulté pour une partie de
notre travail. L'ouvrage de Fauriel, dont la plus grande partie est
d'ailleurs erronée, nous a été moins utile.
Ce livre répondait-il à un besoin? Il nous l'a semblé. Il nous a semblé
qu'il était temps de faire sortir la poésie des troubadours des
nécropoles scientifiques que sont trop souvent nos revues, nos
collections et nos dissertations, pour la produire au grand jour.
L'étude des troubadours a profité du développement des études romanes.
Plusieurs éditions ont paru, d'autres sont en préparation; certaines
parties de l'histoire littéraire ont été traitées à fond. Ce sont les
résultats de ces divers travaux que nous avons voulu résumer. Après tout
les troubadours n'ont pas écrit pour que leurs oeuvres deviennent des
sujets de thèses de doctorat ou de discussions académiques. Ils ont
écrit pour le public, pour un grand public où les femmes d'intelligence
et de coeur formaient la majorité et où régnait le culte de la poésie.
Malgré la différence des temps et des moeurs, ce public ne doit pas
avoir complètement disparu: du moins nous ne le croyons pas.
En tout cas nous nous comparerions volontiers à un adversaire du _trobar
clus_: on verra plus loin que ces mots désignent une manière d'écrire
qui consiste à dérouter les profanes et à réserver la poésie aux seuls
initiés. A quoi un grand troubadour, Giraut de Bornelh, répondit un jour
par la déclaration suivante, qui sert de début à une de ses chansons:
«Je ferais, si j'avais assez de talent, une chansonnette assez claire
pour que mon petit-fils la comprît.» C'est la pensée qui nous a souvent
guidé dans la rédaction de ce travail. Nous l'aurions voulu assez clair
et assez simple pour qu'il fût à la portée de tout le monde: y
avons-nous réussi?
Nous avions l'intention de dédier ce volume à notre vieux maître Camille
Chabaneau. Nous ne pouvons le dédier aujourd'hui qu'à sa mémoire
vénérée.
J. A.
LES TROUBADOURS
CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION
La civilisation gallo-romaine.--Maintien de traditions
artistiques et littéraires.--Les limites de la langue
d'oc.--Les origines «limousines» de la poésie des
troubadours.--La période préparatoire (XIe s.).--Le premier
troubadour.--Caractère artistique et aristocratique de la
poésie des troubadours.--Germes de faiblesse et de
décadence.--Aperçu sommaire de son histoire.--Grandes
divisions.--Comparaison avec la poésie de langue d'oïl.
L'étude des littératures modernes s'est renouvelée depuis qu'on a
appliqué à cette étude la méthode comparative qui a donné de si heureux
résultats en linguistique. L'habitude a régné longtemps d'étudier en
elles-mêmes, sans regarder pour ainsi dire à l'extérieur, chacune des
grandes littératures nationales. Mais on a reconnu assez vite les
défauts et les faiblesses de cette méthode. On n'ose pas--et cela depuis
les origines--étudier l'histoire du romantisme français, sans étudier en
même temps l'histoire littéraire des pays voisins. L'histoire de
certains genres au XVIIe siècle, sur lesquels il semblait que tout eût
été dit, a été renouvelée récemment par l'étude des rapports littéraires
de la France et de l'Espagne. La poésie française du XVIe siècle a subi
de la part de l'Italie une influence qu'on a longtemps soupçonnée et
même admise, mais que les érudits contemporains ont seuls étudiée en
détail.
La même méthode appliquée à l'étude des littératures du moyen âge a
donné d'aussi heureux résultats. Pour prendre comme exemple l'Italie,
les historiens de sa littérature n'ont pas eu de peine à reconnaître que
l'épopée française était à l'origine de sa poésie épique et que sa
première poésie lyrique était imitée de la poésie lyrique provençale.
Cette influence de la poésie des troubadours sur la littérature des
peuples romans a été reconnue depuis longtemps. Diez l'avait déjà
marquée en étudiant la poésie galicienne, qu'il a été un des premiers à
faire connaître. Les textes ont été publiés depuis et la démonstration a
été reprise avec plus d'ampleur; la conclusion est hors de doute. La
même conclusion s'impose à ceux qui ont étudié les origines de la poésie
catalane. Dans le fond comme dans la forme, dans les idées comme dans la
technique, on retrouve partout la trace d'une influence provençale.
Quant à la poésie lyrique française, celle de langue d'oïl, l'influence
de la poésie lyrique méridionale a été magistralement démontrée dans un
livre dont il suffit de rappeler le titre: _Les Origines de la Poésie
lyrique en France_, par M. Jeanroy.
Enfin on n'a pas eu de peine à découvrir des traces de cette influence
dans la littérature allemande. Le savant Karl Bartsch, à qui la
philologie germanique doit autant que la philologie romane et plus
particulièrement provençale, a montré que deux Minnesinger, Friedrich
von Hausen et le comte Rodolphe de Neuenburg, de la fin du XIIe siècle,
avaient formellement imité deux troubadours bien connus, Folquet de
Marseille et Peire Vidal. L'ensemble du _Minnesang_ laisse entrevoir de
nombreuses traces d'emprunt.
Ces simples constatations suffisent à marquer l'intérêt de notre sujet.
Nous y reviendrons en détail par la suite, quand nous aurons fait à
grands traits l'histoire interne de la poésie provençale. Pour le moment
nous voudrions étudier ses origines, délimiter son domaine, marquer son
caractère, sa durée, sa valeur, résumer en un mot ce qu'il est
indispensable de connaître avant d'aborder l'étude des troubadours. Nous
serons obligés de passer rapidement sur des points importants, de
résumer en quelques lignes ou de rappeler par une simple allusion des
travaux de grande valeur; mais le caractère que nous voulons laisser à
ces études sur les troubadours nous y oblige. Nous nous promettons
seulement de ne rien dire qui ne soit vrai, de ne rien affirmer qui
n'ait été démontré, renvoyant pour le détail des démonstrations à
d'autres études d'un caractère plus scientifique que celle-ci.
La civilisation romaine avait pénétré en Gaule par la Provence et par le
Languedoc, par Marseille et par Narbonne, qui toutes deux avaient déjà
connu la civilisation grecque. De bonne heure de savantes écoles
d'enseignement supérieur s'élevèrent dans les provinces méridionales. Il
suffit de rappeler l'éclat dont brillaient au IVe siècle Bordeaux et
Périgueux, Auch et Toulouse, Narbonne et Arles, Vienne et Lyon.
C'est par le Midi également qu'avait commencé l'évangélisation des
Gaules: de gracieuses légendes le rappellent encore aujourd'hui en
Provence. Ces causes réunies donnèrent à ces pays, pendant les premiers
siècles de l'ère chrétienne, une vie intellectuelle et artistique que
d'autres parties de la Gaule n'avaient pas connue ou ne connaissaient
plus. Sans doute, dans l'Est et le Nord-Est, les écoles de Besançon,
d'Autun et de Trèves, comme celles de Bourges et d'Orléans, dans le
Centre, étaient restées célèbres, mais leur décadence, pour des causes
que nous n'avons pas à rappeler ici, avait été plus rapide que celle des
écoles du Midi. Trèves en particulier, malgré Ausone, était, comme l'a
remarqué M. Jullian, une grande place d'armes plutôt qu'une grande
Université[1]. Une curieuse anecdote, rapportée par Grégoire de Tours,
nous renseigne sur l'état d'esprit d'un abbé parisien de son temps que
le caprice du roi Clotaire voulait envoyer comme évêque à Avignon, en
Avignon, comme on dit plus euphoniquement en Provence. Le pauvre saint
Domnolus, car c'est de lui qu'il s'agit, passa toute la nuit en prières,
demandant à Dieu de ne pas être envoyé parmi les _senatores sophisticos_
(c'étaient les conseillers municipaux du temps) et les _judices
philosophicos_ (la magistrature!) qui peuplaient Avignon; il affirmait
que, vu sa simplicité, le poste qu'on lui offrait serait pour lui une
humiliation plutôt qu'un honneur[2].
Il semble donc que dans la plupart des villes du Midi de la Gaule des
traditions littéraires et artistiques s'étaient maintenues, au moins
jusqu'à la rénovation des études classiques à l'époque de Charlemagne. A
cette date, cent cinquante ans à peine nous séparent des premiers
monuments poétiques de la langue d'oc, qui sont un poème philosophique
commentant le _De Consolatione_ de Boèce, et un poème sur sainte Foy
d'Agen. A la fin du XIe siècle apparaît le premier troubadour,
Guillaume, comte de Poitiers.
La tentation est grande d'expliquer par une survivance des traditions
littéraires la naissance de ce mouvement poétique. La poésie des
troubadours serait l'héritière de la poésie latine de la décadence. Une
explication de ce genre paraît même si naturelle qu'on pourrait être
porté à s'en contenter tout d'abord et à n'en point chercher d'autre.
Cependant la vérité paraît être bien différente. Nous essaierons de la
dégager après avoir délimité le domaine linguistique de l'ancienne
langue d'oc. La question des origines sera plus claire après cet exposé.
Les limites de la langue d'oc ne paraissent pas avoir changé depuis le
moyen âge. La ligne qui sépare les deux langues de la France part de la
rive droite de la Garonne, à son confluent avec la Dordogne, remonte
vers le nord, en laissant Angoulême dans le domaine de la langue d'oïl
et en dépassant Limoges, Guéret et Montluçon; elle redescend ensuite
vers Lyon par Roanne et Saint-Étienne.
Une partie du Dauphiné (jusqu'au-dessous de Grenoble), la Franche-Comté
(jusqu'aux environs de Montbéliard) et les dialectes romans de la Suisse
forment un groupe linguistique que le savant Ascoli a dénommé
_franco-provençal_[3], à cause des traits communs aux langues française
et provençale que présentent les dialectes de cette région.
En redescendant vers la Méditerranée la frontière linguistique se
confond avec la frontière politique, sauf en ce qui concerne le Val
d'Aoste qui appartient au franco-provençal et quelques villages italiens
de langue d'oc.
Au sud-ouest, la limite linguistique dépassait de beaucoup les limites
de la France actuelle; car le catalan, avec Barcelone, Valence et les
îles Baléares est du domaine de la langue provençale.
La région que nous venons de délimiter à grands traits comprenait, comme
aujourd'hui, plusieurs dialectes. Les principaux étaient le limousin,
qui voisinait avec les dialectes de la langue d'oïl (saintongeais et
poitevin), le gascon, qui occupait, à peu près comme aujourd'hui, la
boucle formée par la Garonne, le languedocien, les dialectes d'Auvergne
et de Dauphiné et le provençal proprement dit. Aujourd'hui ces dialectes
présentent des différences profondes; livrés à eux-mêmes pendant des
siècles, ils ont librement évolué. Il n'en était pas de même aux
origines; les différences étaient beaucoup moins sensibles.
De plus, il se forma de bonne heure une sorte de langue littéraire. Sans
Académie, sans règles, par la force des choses, disons mieux, par la
force de la poésie, la langue des premiers troubadours s'imposa à leurs
successeurs. On peut reconnaître des différences dialectales--en petit
nombre--chez quelques-uns d'entre eux; mais, dans l'ensemble, la langue
resta la même, du début du XIIe siècle à la fin du XIIIe.
Le dialecte auquel cette langue était le plus apparentée était le
dialecte limousin. Il y a là une indication précieuse, qui n'a pas
échappé à ceux qui se sont occupés les premiers des origines de la
poésie provençale. La linguistique a servi de point de départ aux
recherches d'histoire littéraire. C'est dans ce dialecte limousin qu'ont
été écrites les premières poésies des troubadours, c'est lui qui s'est
imposé aux poètes du XIIe et du XIIIe siècle[4].
Il se produisit même un phénomène peu fréquent dans l'histoire
littéraire. La langue limousine-provençale devint la seule langue
poétique non seulement du midi de la France, mais d'une partie de
l'Espagne et de l'Italie. Des poètes nés dans le domaine de langue
d'oïl, en Saintonge par exemple, écrivirent en provençal. Une légende
attribuait à Dante l'intention d'écrire la _Divine Comédie_ dans cette
langue (n'oublions pas que son maître, Brunetto Latini, écrivit en
français, et son compatriote Sordel en provençal); ce qui est certain,
c'est qu'il est l'auteur des vers provençaux qu'il met dans la bouche
d'Arnaut Daniel dans la _Divine Comédie_.
Mais il est temps de revenir à la question des origines, que nous avons
dû laisser en suspens: elle est d'ailleurs déjà résolue.
Pour la résoudre, il fallait connaître auparavant ce fait si important
que les premières oeuvres poétiques nous viennent de l'ouest et du
sud-ouest, du Limousin, du Poitou, de la Saintonge; il fallait savoir
que la langue des troubadours s'appela d'abord langue «limousine». C'est
en effet dans le Limousin, et en partie dans le Poitou, plus
vraisemblablement à la limite commune des deux provinces, qu'on peut
placer le berceau de la poésie des troubadours. Le premier d'entre eux
n'est-il pas Guillaume VII, comte de Poitiers[5]?
Il a existé des «sons» poitevins (mélodies). Dans cette partie de la
France où les dialectes d'oc et ceux d'oïl étaient en contact, il semble
qu'on ait composé de nombreux chants populaires, romances, aubes,
pastourelles, rondes et danses: c'est dans ces chants qu'il faut
chercher l'origine de la poésie des troubadours.
La forme artistique de leurs premières compositions, la technique
élégante de leur métrique, toutes choses qui nous éloignent de la
facture simple et fruste de la poésie populaire, ne doivent pas nous
faire illusion sur les humbles origines de leur art. La chanson
courtoise, qui est le produit le plus remarquable de la poésie des
troubadours, a eu pour aïeule la chanson populaire, chanson d'amour ou
rondes de printemps. Rondes de printemps surtout, si on en juge par le
début des chansons courtoises qui rappellent presque toutes la
réapparition des feuilles et des fleurs, avec le retour des oiseaux; la
mention du mois de mai, du rossignol, de l'hirondelle ou de l'alouette,
oiseaux populaires et poétiques, laisse entrevoir dès les premiers vers
des chansons les plus conventionnelles les origines lointaines de cette
poésie.
D'ailleurs parmi les genres traités par les troubadours, il en est
quelques-uns qui ont gardé leur type populaire. Rappelons seulement que
les principaux d'entre eux sont la pastourelle, dialogue entre un
chevalier, qui est ordinairement le poète, et une bergère; l'_aube_,
genre curieux où un personnage qui a veillé toute la nuit sur un
rendez-vous amoureux annonce à son ami la naissance du jour et l'avertit
en même temps du danger; les _ballades_ et _danses_ dont il reste
quelques exemples et quelques autres genres plus rares qu'il est inutile
de citer ici[6].
Mais en dehors de ces genres, qui ont conservé surtout au début un
certain caractère populaire, la poésie des troubadours est une poésie
essentiellement artistique, de l'art le plus raffiné. Un seul détail
marque bien sa différence avec la poésie populaire qui lui a donné
naissance. On sait que celle-ci ne présente pas une très grande variété
dans l'emploi des mètres et dans la combinaison des strophes; les moyens
d'expression de la poésie et de la musique populaires, compagnes
habituelles, sont simples. Eh bien, c'est par centaines qu'on a pu
compter les formes de strophes dans la lyrique provençale; on en a
relevé 817 et le compte est incomplet. En réalité on peut dire qu'il y
en a près d'un millier, depuis la courte strophe de trois vers jusqu'à
la strophe de quarante-deux vers. Il y a là une richesse strophique, une
technique telle qu'aucune poésie lyrique peut-être n'en peut offrir de
semblable. Le caractère artistique de cette poésie s'affirme avec
évidence à mesure qu'on avance dans son étude; qu'il suffise pour le
moment d'avoir marqué par un aperçu très sommaire de sa forme combien
elle s'est éloignée de la simplicité qu'elle a dû avoir à ses
origines[7].
A quelle époque peut-on fixer ces origines? On comprend qu'étant donné
le caractère populaire de cette première poésie il est bien difficile de
donner une date même approximative. La chanson populaire, avec ses
thèmes assez simples, dans leur apparente variété, a existé de tout
temps. Le folklore relève à peu près dans tous les pays, au moins dans
les pays dits civilisés, si différents qu'ils soient de race et de
civilisation, des chansons qui ont entre elles de nombreux traits
communs. L'auteur des _Origines de la Poésie lyrique en France_ a pu
citer (p. 457), dans la poésie populaire russe contemporaine, des
chansons sur le thème de la _Mal mariée_ où un cosaque joue auprès de la
dame abandonnée le même rôle de consolateur que jouent les chevaliers
dans les chansons populaires du moyen âge. N'essayons donc pas de fixer
une date à la première période de la poésie des troubadours. Pour nous
cette poésie commence avec Guillaume, comte de Poitiers et duc
d'Aquitaine, dont le règne s'étend de 1087 à 1127. Il est cependant
vraisemblable que le début et le milieu du XIe siècle ont vu se
multiplier les chansons populaires, c'est la période préparatoire, la
période de germination pour ainsi dire. Les preuves ne manquent pas, ou
du moins les hypothèses peuvent s'appuyer sur des faits incontestables.
D'abord, si la poésie lyrique est peu développée pendant le XIe siècle,
s'il ne nous en reste que quelques fragments, il s'est conservé jusqu'à
nos jours des poésies d'un genre différent, comme la paraphrase de
Boèce, et la chanson de sainte Foy d'Agen, déjà citées. Ce dernier poème
surtout a été une heureuse surprise pour les érudits, qui en
soupçonnaient l'existence depuis que le président Fauchet l'avait cité
au XVIe siècle, et qui ne l'ont connu que depuis quelques années, grâce
au flair d'un savant portugais, M. Leite de Vasconcellos, furetant par
hasard dans la bibliothèque de l'Université de Leyde[8].
La _Chanson de sainte Foy_ par le caractère archaïque de ses formes nous
fait remonter tout à fait aux origines de la langue d'oc. La métrique,
quoiqu'il ne s'agisse pas d'une poésie lyrique mais d'un poème épique et
narratif, est déjà d'une facture remarquable. C'est de la poésie
savante, n'en doutons pas. Mais la langue qui, vers l'an mille (et même
peut-être avant, car on discute encore sur ce point), la langue qui
était apte à la poésie savante était-elle incapable de servir à
l'expression de simples sentiments populaires? Est-ce que les clercs, à
qui nous devons sans doute les deux poèmes que nous venons de citer,
n'auraient pas, dans le cas contraire, employé leur langue habituelle,
le latin, pour louer le caractère de Boèce ou pour chanter les miracles
de sainte Foy? Il est de toute vraisemblance que s'ils se sont servis de
l'idiome vulgaire et s'ils ont pu en composer, sans trop de maladresse
dans les deux cas, un assez long poème, c'est qu'il existait autour
d'eux une langue et une poésie toutes formées.
Redescendons de près d'un siècle et examinons les premières poésies du
premier troubadour connu, Guillaume de Poitiers. Elles sont des environs
de l'an 1100. Nous trouvons ici une langue poétique capable d'exprimer
les sentiments les plus élevés et les plus délicats (joints, il est
vrai, aux sentiments les plus vulgaires et même les plus grossiers).
Nous remarquons surtout une technique déjà merveilleuse. Il existe des
règles poétiques, il y a des conventions, des lois, toutes choses qui
caractérisent ce qu'on est convenu d'appeler l'art. Cet art le comte de
Poitiers ne l'a pas inventé; il en a trouvé certaines règles établies;
il existait une tradition. C'est pendant le XIe siècle que celle
tradition s'est sinon formée, au moins développée. Entre les poèmes
narratifs du début et les poésies de Guillaume de Poitiers la langue
s'est assouplie, la poésie populaire s'est développée, elle a grandi,
pendant le XIe siècle, et elle nous apparaît transformée avec le premier
troubadour, très élégante déjà, très belle et ne sentant ses origines
que par sa jeunesse et par sa fraîcheur.
C'est donc dans le XIe siècle qu'il faut placer la période la plus
ancienne de la poésie des troubadours, celle que nous ne connaissons
pas, mais que nous pouvons reconstituer par hypothèse, et en nous aidant
aussi, comme on l'a fait, de certains refrains qui nous ont été
conservés. Un texte célèbre nous prouve que les premiers troubadours
avaient peut-être eu conscience des origines de leur art. Il nous est
dit que le troubadour gascon Cercamon, qui a vécu dans la première
moitié du XIIe siècle, avait composé des pastourelles à la «manière
antique». Malheureusement l'auteur de la biographie des troubadours qui
nous donne ce détail a vécu au XIIIe siècle et c'est peut-être à son
point de vue qu'il se plaçait quand il parle de la «manière antique». De
sorte que le renseignement n'a peut-être pas toute la valeur qu'on a
voulu lui attribuer. Mais même si on ne fait pas état de ce texte, les
vraisemblances sont infiniment nombreuses en faveur de l'hypothèse que
nous venons d'exposer.
Quoi qu'il en soit des origines de cette poésie et à la prendre telle
qu'elle se présente à nous chez les premiers troubadours du XIIe siècle,
elle a dès le début un caractère d'élégance raffinée qu'elle a conservé
jusqu'en son extrême décadence. C'est une poésie essentiellement
courtoise et aristocratique. Il faut entendre par le mot «courtois» une
poésie de cour, faite exclusivement pour des milieux élégants, rarement
pour la bourgeoisie, jamais pour le peuple.
Ce caractère s'explique par l'état de la société à l'époque des
troubadours et aussi en partie par leur condition sociale. Beaucoup
d'entre eux--et le premier entre autres, Guillaume, comte de Poitiers et
duc d'Aquitaine,--furent de grands seigneurs: plusieurs rois et autres
gens de qualité cultivèrent la poésie et protégèrent les poètes. Car
pour ceux d'entre eux qui étaient de «petite extrace» comme dit Villon,
la protection d'un grand seigneur les mettait à l'abri des misères de la
vie: la poésie n'a jamais bien nourri son homme, sauf à certaines
époques privilégiées; le moyen âge ne fut pas une de ces époques; ou
plutôt s'il le fut dans le Midi de la France, et si les troubadours y
obtinrent de bonne heure crédit et considération, ce fut, le plus
souvent, au prix de leur indépendance, et leur poésie y prit un
caractère à peu près exclusivement aristocratique.
Mais à quelle autre société que celle des grands seigneurs du temps
auraient-ils pu s'adresser? Et quel goût pour la poésie auraient-ils
trouvé en dehors de ces milieux? La bourgeoisie n'était pas encore assez
cultivée, du moins au début de la période qui nous occupe. Sans doute,
dans la plupart des villes du Midi, elle a vu grandir rapidement son
importance politique. En Provence et en Languedoc, les consulats, imités
des institutions similaires qui florissaient en Italie, s'élèvent de
plus en plus nombreux à la fin du XIIe siècle; ils sont en plein éclat
au XIIIe dans toutes les grandes cités méridionales. La bourgeoisie a
fini par dresser son pouvoir en face de celui de la noblesse; elle a
imité ses goûts et a pris ses habitudes; et pendant le XIIIe siècle on
observe dans la poésie provençale des traces de transformation, image du
changement qui s'est opéré ou qui s'opère dans la société. Mais à cette
époque la poésie lyrique est en pleine décadence. Pendant sa période la
plus brillante elle est restée une poésie aristocratique: elle ne
pouvait pas être autre chose.
On connaît assez par l'histoire de la civilisation la transformation
profonde qu'a produite dans les moeurs le développement de l'esprit
chevaleresque et courtois. Il semble que cette transformation se soit
produite plus rapide et plus complète dans la société féodale du Midi de
la France. Pour quelles raisons y prisait-on plus qu'ailleurs l'ensemble
de ces qualités que l'on dénommait du gracieux nom de «courtoisie», mot
qui nous est resté mais qui s'est singulièrement affaibli? Il n'est pas
très facile de l'expliquer. Peut-être le caractère fut-il, à cette
époque, dans ces régions, plus gai et plus léger, l'esprit plus vif et
plus alerte, et surtout la vie plus facile et plus large. Ceci est
possible: ce qui est moins probable c'est que le climat y soit pour
quelque chose, comme l'ont cru trop d'historiens étrangers qui voient
les pays du Midi, qu'il s'agisse de la Grèce, de l'Italie ou du Midi de
la France, à travers leur rêve d'hommes du Nord.
Ce qui est certain enfin c'est que dès les débuts la poésie provençale
refléta les idées et les moeurs de ces milieux. C'est dans la conception
de l'amour surtout que ces idées diffèrent de celles des âges précédents
et que la société féodale méridionale est en avance sur celle du Nord.
Les idées chevaleresques du temps avaient contribué à relever la
condition de la femme, comme l'avait fait jadis le christianisme. Elle
devint dans la plupart des pays où se développa l'esprit de la
chevalerie un objet de respect et d'adoration. C'est dans le Midi de la
France que cette évolution se produisit d'abord avec le plus d'éclat.
Les troubadours ont créé par leur théorie de l'amour courtois un
véritable culte de la femme. Le mot ne paraîtra pas trop fort, quand
nous aurons examiné cette théorie, que nous en aurons étudié le
développement et que nous verrons l'amour profane ainsi conçu se
transformer presque insensiblement en dévotion à la Vierge. Cette
évolution est régulière; elle est sortie sans effort de la conception
primitive.
C'est le développement de ce thème de l'_amour courtois_ qui a fait
l'originalité de la poésie des troubadours. C'est à lui qu'elle doit et
son éclat et son influence sur tous les pays où ont pénétré les idées de
la chevalerie. Elle lui doit d'être restée encore vivante, malgré les
ans. A tel point qu'en un certain sens on pourrait l'appeler classique.
Ne nous posons pas la question célèbre: qu'est-ce qu'un classique? Mais
si l'on réduisait le classicisme au fait d'avoir exprimé sous une forme
parfaite des vérités éternelles, l'ancienne poésie provençale mériterait
le nom de classique. Pour la forme, on peut dire qu'aucune poésie
lyrique ne l'a cultivée avec plus de soin, disons mieux, avec plus
d'amour; quant au fond, les sentiments qui y sont exprimés sont de ceux
qui, idéalisés et ennoblis, ont toujours fait vibrer les coeurs des
hommes. Et quel charme de plus pouvons-nous donc exiger de la poésie?
La poésie morale, didactique, ou satirique a eu le même caractère
aristocratique que la «chanson». La poésie lyrique méridionale se divise
en plusieurs genres, dont les principaux sont: la _chanson_, consacrée à
l'exaltation de l'amour courtois et le _sirventés_ ou _serventois_,
comme on l'appelle dans la poésie du Nord. C'est le sirventés qui sert à
l'expression des idées morales, ou de la satire personnelle, littéraire,
politique et sociale. La poésie des troubadours a connu toutes ces
divisions du genre; mais là encore on voit qu'elle est un produit de la
société aristocratique. Les pièces diffamatoires ne sont pas rares dans
cette poésie. Un grand seigneur refusait-il sa protection à un
troubadour? La vengeance du «poète irritable» s'exprimait sous forme de
satire personnelle, dure et méprisante. Les poésies de ce genre qui nous
sont restées--et elles sont assez nombreuses--sont de curieux documents
pour l'histoire des moeurs.
Malheureusement cette poésie portait, dès ses origines, des germes de
faiblesse et de décadence. Son existence était trop intimement liée à
celle de cette société brillante au milieu de laquelle elle s'était
développée et pour laquelle elle était faite. Le moindre changement dans
les moeurs ou dans les conditions d'existence de cette société devait
avoir pour conséquence la transformation ou la décadence de cette
poésie. La noblesse méridionale s'appauvrit assez vite pour de
nombreuses raisons dont les principales sont les suivantes: les
contributions aux croisades, le développement de la bourgeoisie et sans
doute aussi l'abus du luxe, des fêtes et des tournois. Mais surtout elle
eut à supporter, pendant et après la croisade contre les Albigeois, de
Toulouse aux bords du Rhône, les conséquences de la défaite. Les cours
où les troubadours trouvaient aide et protection devinrent de plus en
plus rares et bientôt disparurent tout à fait. A la fin du XIIIe siècle
un très petit nombre seulement, dans toute la France méridionale,
essayaient de maintenir les anciennes traditions.
Avec la décadence de la chevalerie commença la décadence de la poésie
des troubadours. Elle était frappée à mort dès les débuts du XIIIe
siècle. Non pas que les chevaliers d'outre-Loire et d'ailleurs qui
prirent part à la croisade contre les Albigeois aient témoigné des
sentiments hostiles à la poésie et à ses représentants. Il y avait parmi
eux des poètes de langue d'oïl, comme Amauri de Craon, Roger d'Andeli,
Jean de Brienne, Thibaut de Blazon. On a même voulu tirer de ce fait la
conclusion piquante que ces chevaliers-poètes auraient profité de la
guerre pour introduire dans le Midi un genre poétique, la pastourelle,
qui serait née dans les pays du Nord. On n'a pas eu de peine à répondre
que la croisade à laquelle ils prirent part n'était rien moins qu'une
croisade poétique[9].
D'une tout autre importance fut, à notre point de vue, l'établissement
du tribunal de l'Inquisition. Ce tribunal d'exception fut établi dans
les principaux centres du Midi, d'abord à Toulouse et à Narbonne. En
même temps saint Dominique fondait, dès les premières années du XIIIe
siècle, le couvent de Prouilhe et engageait avec toute l'ardeur d'un
croyant du moyen âge la lutte contre l'hérésie. Il ne semble pas, du
moins au début, que la poésie profane ait été persécutée. Cependant
l'Église proscrivit les livres en langue vulgaire qui traitaient de
choses religieuses. On comprend le danger redoutable qu'il y avait pour
elle à ce que des livres de ce genre se répandissent dans le peuple.
Nous savons aussi que quelques troubadours s'exilèrent, peut-être pour
aller chercher à l'étranger d'autres protecteurs, peut-être aussi par
peur de l'Inquisition. Cependant aucun document formel ne nous permet de
croire qu'elle les ait poursuivis comme complices des hérétiques.
Mais l'établissement de l'Inquisition, la fondation de l'ordre des
frères Prêcheurs par saint Dominique, et de nombreux ordres religieux,
pendant le XIIIe siècle, produisirent un changement sensible dans la
société. Le goût des choses religieuses, de l'orthodoxie surtout fut
restauré. On ne s'intéressa plus à la poésie purement profane. On ne
comprit plus le paganisme qui animait la poésie de l'âge précédent. Deux
troubadours de la décadence nous avouent--et ces témoignages, quoique
rares, sont précieux--que d'après les gens d'Église la poésie est un
péché. Cet aveu est caractéristique; il est l'indice d'une nouvelle
conception de la vie et de la poésie. C'est en ce sens qu'on peut dire
que le développement de l'esprit religieux a contribué à hâter la
décadence de l'ancienne poésie.
L'histoire de cette poésie est donc brève; sa vie est courte et elle
meurt jeune, comme ceux qui sont aimés des dieux. Diez le premier a
divisé son histoire en trois grandes périodes, celle de son
développement, celle de son âge d'or et celle de sa décadence. La
première va, d'après lui, de 1090 à 1140; la deuxième de 1140 à 1250; la
troisième de 1250 à 1292. Les dates qui marquent ces périodes n'ont rien
d'absolu. Mais d'une manière générale elle les limitent assez bien.
C'est entre 1140 à 1250 que Diez place la période la plus florissante de
la poésie provençale. Si l'on avait le goût des divisions et des
subdivisions, on pourrait en établir dans cet espace de plus d'un
siècle; on montrerait sans peine que les plus grands troubadours
appartiennent à la fin du XIIe siècle et que les germes de décadence
sont déjà sensibles dès le début du XIIIe. Mais à quoi bon établir des
distinctions oiseuses? Une période d'histoire littéraire, surtout au
moyen âge, ne se laisse pas limiter avec une rigoureuse précision.
Admettons donc d'une manière générale les dates fixées par le premier
historien de la poésie des troubadours.
Nous pourrions arrêter ici cette vue sommaire de l'histoire de la poésie
provençale. Mais il n'est pas sans intérêt de donner, pour terminer
cette introduction, un aperçu rapide de la poésie de la langue d'oïl à
cette époque. Cette comparaison, en faisant ressortir l'originalité de
la lyrique provençale, montrera aussi quelles lacunes graves on remarque
dans la littérature de la langue d'oc.
Par ses origines connues la poésie des troubadours est à peu près
contemporaine de la _Chanson de Roland_. Sa période de splendeur
correspond à une période de même éclat dans la poésie épique française.
La fin du XIIe siècle, qui marque dans la France du Midi la période la
plus brillante, est l'époque où naît dans la France du Nord la poésie
narrative et courtoise. Aux poésies des troubadours correspondent vers
la fin du XIIe siècle les romans d'aventures du grand poète champenois
Chrétien de Troyes; c'est l'époque où il chante d'Iseut la blonde,
d'Erec et d'Enide, du Chevalier au Lyon, de Lancelot du Lac et de
Parceval le Gallois.
C'est à cette époque aussi que se placent les premiers monuments de la
poésie lyrique que Gaston Paris appelle l'école «provençalisante». Les
quelques chansons d'amour composées par Chrétien de Troyes pour Marie de
Champagne sont parmi les premières que l'on puisse rattacher à cette
école. Celles de Conon de Béthune, de Gui de Couci, de Jean de Brienne,
de Gace Brulé sont un peu postérieures. C'est au début du XIIIe siècle
que cette poésie lyrique de langue d'oïl est dans tout son éclat.
Elle passe bientôt de la noblesse, au milieu de laquelle elle a pris
naissance, comme dans les cours du Midi, à la bourgeoisie qui petit à
petit voit grandir son importance. L'école bourgeoise d'Arras produit
les poètes les plus remarquables du temps. La poésie épique cède sa
place aux romans d'aventures et aux nouvelles. Mais pendant toute cette
période du XIIIe siècle, qui est pour la littérature du Midi une période
de décadence et de mort, de nouveaux genres naissent dans la littérature
française; elle déborde de sève et de vie. La poésie allégorique
commence, ainsi que la satire, la poésie dramatique, et l'histoire. Ces
nombreux genres si variés dont le XIIIe siècle montre les origines sont
le présage d'une magnifique floraison; la littérature du Midi meurt au
même moment parce qu'elle n'a pas pu se renouveler.
Elle l'aurait pu peut-être, si elle s'était souvenue de ses origines
populaires; elle aurait retrouvé à cette source toujours féconde dans
toutes les littératures une vie nouvelle ou bien elle en aurait été
heureusement transformée. Mais le souvenir de ces lointaines origines
était perdu depuis longtemps. Pendant la décadence aucun effort, aucune
tentative ne fut faite pour y remonter.
Cette poésie aristocratique ne fit d'effort que pour se perdre plus
sûrement. On rechercha pendant la dernière période les difficultés de la
forme plutôt que l'originalité du fond; on revint aux choses déjà
vieillies ou mortes, à la préciosité, à la jonglerie des mots, des rimes
et des mètres, à tous ces artifices puérils de la forme qui sont en
honneur dans toutes les littératures vieillies. De tout cela rien de
vivant ne pouvait sortir.
Est-ce à dire que les principaux genres que nous avons énumérés, en
parlant de la littérature de langue d'oïl, lui aient été inconnus?
Quelques-uns peut-être. En ce qui concerne la poésie épique, la question
a été discutée et résolue avec éclat dans un sens affirmatif par
Fauriel. Il paraît assez vraisemblable, au premier abord, qu'un pays
comme le Midi de la France, qui a eu tant à souffrir des invasions
sarrasines, en ait gardé le souvenir. D'autre part l'éclat de la poésie
lyrique, dès ses origines, laisse supposer que le talent n'aurait pas
manqué à ses jongleurs pour mettre en vers cette matière épique. Et que
sont la _Chanson de Roland_, toute la magnifique geste de Guillaume
d'Orange, les chansons d'_Aimeri de Narbonne_ et de la _Mort d'Aimeri_
sinon le récit d'exploits accomplis contre les Sarrasins? Ces poèmes
n'auraient-ils pas été précédés d'une épopée qui aurait été chantée sans
être écrite, dans les pays qui avaient le plus souffert des invasions?
Une pareille hypothèse n'aurait rien d'absurde, on comprend qu'elle ait
été soutenue avec vraisemblance, et qu'elle ait trouvé des partisans
convaincus.
Cependant, si flatteur que cela fût pour l'amour-propre des méridionaux
d'avoir fourni à leurs frères de langue d'oïl la matière épique en même
temps que la matière lyrique, il faut laisser cette hypothèse dans son
domaine d'hypothèse: aucun fait n'est venu la confirmer. Il semble au
contraire que l'étude des origines de l'épopée française lui soit de
plus en plus défavorable. La littérature méridionale a peu de choses à
offrir en comparaison de la splendide floraison épique du Nord.
Cependant si la belle épopée de _Gérart de Roussillon_ n'est pas
d'origine méridionale, la _Chanson de la Croisade_ reste comme un
témoignage remarquable des aptitudes des poètes du Midi à la poésie
épique.
En fut-il de même pour la poésie dramatique? Ici aussi les textes sont
assez rares. Et cela est fâcheux, parce qu'il semble bien que les
représentations dramatiques aient été de bonne heure un objet de
prédilection pour les populations du Midi. Nous n'avons que quelques
fragments anciens et nous sommes réduits, pour écrire son histoire, à
des textes qui sont tout récents et imités probablement d'originaux
français. La question de l'originalité de la poésie dramatique en langue
d'oc reste donc assez douteuse.
Quant aux autres genres, il sont à peu près tous représentés dans la
littérature du Midi comme dans celle du Nord; mais dans la première, ils
n'ont abouti qu'à un développement incomplet: la décadence est venue
trop tôt; à ce point de vue son infériorité est évidente.
Il ne lui reste donc que sa supériorité dans la poésie lyrique. Mais là
elle est éclatante et hors de pair. C'est ce qui fait sa valeur et son
importance historique. Même si elle n'avait pas en elle des raisons
d'être admirée et goûtée pour elle-même, si elle ne faisait pas sentir à
ceux qui la connaissent les émotions que donne la vraie poésie, elle
demeurerait un objet d'étude de premier ordre. Son importance dans
l'étude des littératures comparées n'en serait nullement dominée, si
l'importance d'une littérature doit se mesurer, comme beaucoup d'autres
choses humaines, non à sa valeur intrinsèque, mais à l'influence qu'elle
a exercée.
CHAPITRE II
CONDITION DES TROUBADOURS. LÉGENDES ET RÉALITÉ. TROUBADOURS ET JONGLEURS
Troubadours d'origine noble, bourgeoise.--Poétesses
provençales.--Les protecteurs des troubadours.--Sources de
leurs biographies.--Nostradamus.--Biographies de Bernard de
Ventadour, de Guillem de Capestang, de Jaufre Rudel, de Peire
Vidal, de Guillem de la Tour, de Giraut de Bornelh.--Légendes
et réalité.--Jongleurs et troubadours.
Nous possédons des poésies d'environ quatre cents troubadours, du XIIe
et du XIIIe siècle. Nous connaissons aussi le nom de soixante-dix autres
poètes dont les oeuvres ne nous ont pas été conservées. Ce chiffre donne
une idée de l'activité poétique qui a régné pendant ces deux siècles.
Mais le temps a fait subir à ce trésor des pertes irréparables. Les
poésies des troubadours furent réunies dès le XIIe et le XIIIe siècle en
anthologies. Combien d'entre elles n'ont-elles pas disparu depuis cette
époque lointaine? Avec une pieuse sagacité, quelques savants ont suivi à
la trace des manuscrits signalés par les érudits du XVIe et surtout du
XVIIe et du XVIIIe siècle[1]; mais leurs efforts n'ont pas été toujours
couronnés de succès. Un heureux hasard vient quelquefois en aide aux
provençalistes. Il y a une quarantaine d'années M. Paul Meyer publiait
le contenu d'un manuscrit des plus importants pour l'histoire des
derniers troubadours. Suivant la poétique réflexion du savant éditeur,
la «terre de Provence» avait été «légère au vieux manuscrit». Il avait
séjourné en effet plusieurs années[2] enfoui au pied d'un olivier. Plus
récemment, dans une des bibliothèques les plus fréquentées de Florence,
un savant italien découvrait à son tour un autre manuscrit qui mettait
au jour plus d'une vingtaine de noms de troubadours inconnus
jusque-là[3]. Mais ces hasards sont rares et il faut se résigner à
admettre que de nombreuses richesses sont à jamais perdues.
Celles qui nous restent proviennent de troubadours de toute classe et de
toute condition. Le premier connu, est, comme on l'a vu, un homme de
«haut parage», Guillaume de Poitiers, duc d'Aquitaine. Parmi les plus
anciens se trouvent également d'autres personnages de noble naissance.
Ainsi Jaufre Rudel, qui s'énamoura de la «Princesse lointaine» et qui
«usa la voile et la rame pour chercher sa mort» suivant l'expression de
Pétrarque, était prince de Blaye. Cinq rois se sont exercés à la poésie
provençale: il est vrai qu'on a remarqué à leur sujet que leur
contribution n'avait pas été des plus brillantes. La liste des
troubadours comprend encore dix comtes, cinq marquis et autant de
vicomtes; parmi eux Bertran de Born. Beaucoup d'autres sont de puissants
barons ou de riches chevaliers. Plusieurs, par contre, sont des
chevaliers sans fortune qui abandonnent le métier des armes pour la
poésie[4].
Cependant ce n'est pas seulement dans les hautes classes que sont
écloses les vocations poétiques. Un des troubadours les plus anciens et
les plus originaux, Marcabrun, originaire de Gascogne, était un enfant
illégitime. Un des plus gracieux, le Limousin Bernard de Ventadour,
était le fils d'un domestique du château de Ventadour, dont les
seigneurs, poètes eux-mêmes, furent depuis les origines de la poésie
provençale les protecteurs nés des troubadours: Giraut de Bornelh, dont
la vie, suivant la biographie provençale, fut si édifiante, était aussi
de petite naissance. De même origine fut sans doute le dernier
troubadour, Guiraut Riquier de Narbonne.
D'autres troubadours, et non des moindres, s'étaient destinés d'abord à
l'état ecclésiastique. La biographie provençale nous raconte de plus
d'un qu'arrivé à l'âge d'homme il «s'éprit des joies du monde» et quitta
le métier de clerc pour celui de troubadour. Il est vrai que plusieurs
suivirent une voie inverse. Bertran de Born, après une vie consacrée aux
armes et à la poésie, finit obscurément à l'abbaye de Dalon. Le
troubadour Folquet de Marseille, fils d'un riche marchand, entré dans
les ordres après sa carrière poétique, devint évêque de Toulouse. Il se
signala, dans ce nouveau poste, par un tel zèle contre les Albigeois que
l'Église le sanctifia. Un demi-siècle plus tard le troubadour Gui
Folqueys, devenu pape sous le nom de Clément IV, accordait cent jours
d'indulgence à qui récitait ses poésies; hâtons-nous de dire qu'il
s'agissait de prières à la Vierge.
Les sentiments de l'Église vis-à-vis de la poésie des troubadours
paraissent avoir varié avec le temps et peut-être aussi avec les hommes.
Ainsi Gui d'Ussel, qui appartenait à une noble famille de troubadours,
et qui était chanoine de Brioude, dut jurer au légat du pape de renoncer
à la poésie profane. En revanche le moine de Montaudon avait la
permission de son supérieur de se livrer à la poésie dans l'intérieur de
son couvent. De plus il était autorisé à visiter les châteaux du
voisinage et à y réciter ses chansons; seulement il devait rapporter au
cloître les présents qu'il recevait. On a compté seize ecclésiastiques
parmi les troubadours, dont deux évêques et plusieurs chanoines. Au
point de vue profane, très profane même, la palme appartient parmi
ceux-ci à un chanoine de Maguelone, Daude de Prades, qui peut compter au
nombre des ancêtres les plus immédiats de Rabelais; il vivait au XIIIe
siècle, et son activité poétique ne paraît pas avoir été gênée par ses
supérieurs.
La bourgeoisie enfin a fourni également bon nombre de troubadours: les
fils de marchands ne sont pas rares parmi eux: Bartolomé Zorzi, de
Venise, était marchand; Élias Cairel, originaire du Périgord, était
graveur en métaux précieux; Arnaut de Mareuil et plusieurs autres
étaient notaires. Toutes les classes de la société étaient ainsi
représentées dans ce monde étrange des troubadours; fils de nobles, fils
de bourgeois, ou simples fils de gueux, un même amour pour la poésie les
rapprochait.